LA CHUTE
A Prévost-Rousseau.
Connaissez-vous Schaffhouse et la chute du Rhin?
— Oui.— Tant mieux! — Non.— Tant pis! Un château riverain,
Quelque peu crénelé, s'élève à l'opposite,
A l'endroit où le fleuve entier se précipite.
Allez donc au castei. Un pont vous y conduit,
Puis la rive qui tourne et que le sentier suit.
On atteint une grille, en moins d'une minute,
Sur laquelle cinq mots : « Sonnez pourvoir la chute. »
Tout est donc pour le mieux, et dans le monde entier
On n'imagine rien de plus hospitalier.
Une famille est là dînant sous la tonnelle,
Châtelain, châtelaine et jeune demoiselle.
Entrez en saluant; mais, visiteur discret,
Ne tournez pas la tête et passez comme un trait.
La Chutt. 1 57
A droite, un escalier. Les portes sont ouvertes ; Vous êtes au premier; de grandes toiles vertes Représentent partout le fleuve souverain :
Le Rhin ici, le Rhin là-bas, toujours le Rhin. « Voilà, vous dites-vous, des tableaux de famille ; La mère aura montré la peinture à sa fille. » Plus loin, des objets d'art, des riens en bois sculpté, Loisir de la maison ou de la parenté.
« Heureux, dit-on, ces gens amis de la nature Qui comprennent ainsi le bois et la peinture ! » Puis, ce facile accueil fait au premier venu A quelque chose en soi de neuf et d'ingénu.
Circulez librement. Si vous voulez descendre, Un pavillon est là, qui semble vous attendre. Des vitres de couleurs diverses vous font voir La chute en rouge, en bleu. Voulez-vous vous asseoir? Voici partout des bancs ; des bancs, il en est même D'où Ton peut du torrent recevoir le baptême. Enfin, las et repu de voir et d'admirer, Voulez-vous, tout humide encor, vous retirer, Vous trouvez devant vous la jeune hôtesse blonde, Nymphe de ces bosquets, naïade de cette onde. Alors vous chercherez par quel sensible accent Vous pourriez lui montrer un cœur reconnaissant. Mais comment lui parler? dans quelle langue humaine?
Récits.
Sait-elle le français, cette jeune Germaine ? Ou bien, dans le jargon éloquent des amours, Trouverez-vous un son qui vaille un long discours ? Mais elle, ouvrant sa bouche et ses yeux de madone, Tend la main et vous dit: « C'est un franc par personne. »