L'INVASION
A Emma Fleury.
Des barbares avaient conquis une contrée ;
Ils l'avaient tout d'abord au pillage livrée,
Détruisant tout pouvoir et tout ordre normal,
Mettant les biens à sac et les femmes à mal.
Il ne resta plus rien de l'ancienne patrie.
Mais la veine d'amour ne peut être tarie ;
Elle réunira les éléments divers
Dans un besoin commun de peupler l'univers.
Le sauvageon greffé sent le fruit qu'il élève
Se gonfler en perdant l'âpreté de sa séve.
Si vous vous demandez lequel a survécu
Du farouche vainqueur ou de l'humble vaincu,
C'est une question de savoir si nous sommes
Plus ou moins les enfants des femmes ou des hommes :
1 60 Récits,
Répondez, vous, issus de semblables parents : Sommes-nous des Gaulois ou sommes-nous des Francs?
Ainsi, dans le pays des beaux-arts et des lettres, De hardis conquérants se proclament nos maîtres; Ils n'ont respect de rien, ils font cendre de tout, Violent la consigne, et la règle, et le goût. Puis la race barbare et la civilisée Forment en s'accouplant une race croisée.
La raison en exil rentre dans le cerveau; Le bon sens de soi-même a repris son niveau.
Les enfants, conservant la vigueur de leurs pères, Revendiquent aussi la douceur de leurs mères. Le torrent débordé s'est fait fleuve mouvant, Et le globe rassis tourne comme devant.