‹ Contes, récits et scènes en versChapitre 38 sur 57 · LES TOURS DE SAINT-SULPICE · texte numérisé non relu

LES TOURS DE SAINT-SULPICE

A Edouard Grenier.

Vous croyez que les tours, étant faites de pierre, Ne peuvent pas parler? C'est une grave erreur. Elles parlent fort bien, j'entends à leur manière. Nous avons notre langue; elles gardent la leur. Or, à voir la façon dont un chacun raisonne, Sommes-nous bien certains d'avoir trouvé la bonne ? Pour moi, je n'en sais rien; le cas est hasardeux... Saint-Sulpice a deux tours, cela n'est pas douteux, Bien qu'à les regarder des coteaux de Suresnes Ou de Saint-Cloud, on croie apercevoir deux reines Qui s'observent de loin, du haut de leur grandeur, Et ne peuvent traiter que par ambassadeur.

En approchant, on voit, non sans quelque surprise, Que ces deux monuments, qu'on ne soupçonnait pas

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Semblables ni voisins, sont pourtant les deux bras D'un seul et même corps, lequel est une église. Avant d'aller plus loin, notons encore ici Qu'il est entre les tours une autre dissemblance, Car l'une est terminée ou le prétend ainsi, Quand l'autre a conservé la grossière apparence D'un grand ours dont la mère a négligé l'enfance.

Un jour du mois dernier, ou plutôt une nuit, Je passais seul devant le portail de l'église. Sur ma tête je crus entendre un certain bruit; La voix était d'abord enrouée, indécise ; Je devins attentif, je me mis sous le vent, Et je saisis au vol le colloque suivant :

« Ma sœur, ma sœur, vous êtes riche, Et vous voyez mon dénûment.

Je suis comme la terre en friche Qui regarde un champ de froment.

Vos murailles sont revêtues De chapiteaux corinthiens; Vous avez même des statues Debout dans de graves maintiens; Vous avez des cloches qui rient Pour fêter ceux qui se marient,

Scènes.

Pour fêter les chrétiens naissants;

Vous avez des cloches qui pleurent

Pour fêter aussi ceux qui meurent,

Et pour donner l'heure aux passants.

Et moi, ces passants me dédaignent ;

On n'a d'yeux que pour ceux qui régnent.

Je suis pareille à Cendrillon,

De sa famille abandonnée,

Qui tient compagnie au grillon

Dans un coin de la cheminée.

Ma sœur, ne vous souvient-il plus

De ces temps, hélas ! révolus,

De notre première innocence ?

Les jours passés sont les plus doux;

On m'élevait auprès de vous

Dans la légitime croyance

Que l'égalité de l'enfance

Régnerait toujours entre nous.

Voyez les sœurs de Notre-Dame

Qui se dressent conjointement,

Comme une vivante épigramme

De notre long éloignement.

Elles ont traversé les âges,

L'une à l'autre s'associant ;

Et vous, pour quelques avantages

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D'un genre vulgaire et bruyant, Pour quelques ornements futiles Que des mains plus ou moins habiles Ont jetés sur vos membres nus, Vous chantez toujours votre fête; Vos vieux amis sont méconnus.

A l'exemple des parvenus, Vous voulez montrer votre tête Et vous voulez cacher vos pieds.

Beau papillon, vous oubliez Qu'avec moi vous fûtes chenille.

Avez-vous assez peu de cœur De renier votre famille, Et ne suisr-je plus votre sœur? »

La grande tour, après un moment de silence, Répondit : « Qu'est-ce donc ? Vous vous plaignez, je pense? Tout le monde se plaint ; puis vous parlez si bas, Et vous êtes si loin, qu'on ne vous entend pas. »

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