LE NAIN JAUNE
A Charles Monsdct.
L'autre jour, je ne sais comment, Ma poche, depuis longtemps veuve, Reçut, non sans étonnement, Une pièce d'or toute neuve.
Elle brillait d'un vif éclat
Et portait, sous une couronne,
Le profil du chef de l'État
(Je ne veux désigner personne).
Je la tournais et retournais Pour la rareté de la chose, Et malgré moi je raisonnais Comme un philosophe morose.
Le Nain jaune. 201
Je disais : « Voilà donc le maître, le tyran,
Le diamant des alchimistes, Les oracles païens, la poudre des dentistes,
Le paradis de l'Alcoran, Le camphre de Raspail, l'universel remède, L'impossible levier que rêvait Archimède,
Le Jupiter tonnant et fulgurant Qui d'un clignement d'yeux fait tressaillir le monde !
Une médaille jaune et ronde !
Voilà le prix égal du crime et du travail,
De la parole et du silence,
De cœur humain et du bétail, Le poids d'une vertu, le taux d'une éloquence,
Le tarif d'une conscience, L'opinion... Mais chut! rëstons-en là
Et ne parlons pas politique. »
Cependant mon esprit au hasard s'envola
Dans son essor philosophique, Et je le regardais, ce louis tout vermeil,
Rayonnant des feux du soleil ; J'admirais à loisir le revers et la face, Quand, les yeux éblouis, l'esprit émerveillé, Je vis... je ne vis plus l'écu; mais à sa place Était un joli nain tout de jaune habillé.
Il parla ; sa parole était douce et sonore :
Scènes,
« Innocent, innocent (c'est à moi qu'il parlait), Ton regard m'interroge, et ta raison ignore Qui je suis... Or, écoute un moment, s'il te platt; Je consens à te dire un mot de mon histoire :
« A voir mon éclat vif et nouveau, tu dois croire
Que, promu récemment à mon utile emploi,
Je sors frais émoulu de la mine féconde
Pour faire entre tes mains mon début dans le monde.
Ami, détrompe-toi (Il m'appelait ainsi par charité peut-être, Puisque je n'avais pas l'honneur de le connaître) : Je suis depuis longtemps une immuable loi.
Mille fois ma surface, amoindrie, élargie, A changé de valeur, de titre et d'effigie.
J'ai servi tous les rois. . . Mais remontons plus haut , Et suis-moi si tu peux, ou si tu veux plutôt.
« Je suis bien vieux, aussi vieux que le monde, Et je le crois créé depuis longtemps ; Mais je restai dans la terre profonde Enseveli des mille et des mille ans.
« Ophir était la brûlante contrée
Où je dormais sans forme et sans couleur,
Le Nain jaune. 2o3
Cachant aux yeux ma puissance ignorée, Méconnaissant ma future grandeur.
« Mais des mortels la main infatigable Vint me chercher au fond de mon berceau ; Je vis le jour, et, dégagé du sable, Je traversai la mer sur un vaisseau.
« Un monarque fameux régnait en Palestine ; Ses états étaient grands, immenses ses trésors. Salomon élevait dans la cité divine Un temple à Jéhovah, qu'on adorait alors
« La flamme vive est allumée; Le cfeuëet ronfle en frémissant, Et la poussière consumée Engendré le métal puissent.
« Bientôt j'orne l'un des portiques Du temple qu'on cfoit éternel, Èt j'entends lès pieux caiiiiques S'élever en chœur vers lê ciel.
« Mais les ans de David orit ébranlé le trôné.
Le tefittps s'écoule. Un jouf; H se fait un grand bruit
204 Scènes.
Jérusalem est prise et le temple détruit ;
Un soldat triomphant m'emporte à Babylone.
« Chacun reconnaît ma valeur.
On me fond, on me taille, on me rogne, on me pèse,
Et j'achète, actif voyageur, Les parfums d'Arabie et les laines d'Éphèse.
« Je cours, je circule en tout lieu, Changeant d'aspect, prenant les empreintes diverses
D'un animal, d'un roi, d'un dieu.
Babylone périt, je règne avec les Perses.
fc II me souvient qu'alors un bel Athénien Vint en Perse, non pas chargé d'une ambassade, Quoiqu'il fût élevé par le rang et le bien; Non, il était proscrit, comme plus d'un ancien,
Et se nommait Alcibiade.
Son inconstant pays bientôt le rappela.
Il partit; je partis avec lui. Nous voilà Traversant l'Ionie, abordant au Pirée ; Mais je n'habitai pas cette douce contrée :
L'amour et mes destins m'entraînaient au delà.
« Il était dans la Grèce une ville fameuse,
Le Nain jaune» 2o5
Charmante comme le plaisir,
Comme le plaisir dangereuse, La ville des beaux-arts, du luxe, du loisir.
Les mères à leurs fils la nommaient avec crainte, Et le premier venu n'allait pas à Corinthe.
J'y fus, et, bienvenu dans ce monde imprudent, J'appartins à Laïs, Alcibiade aidant.
« Dieux ! la folle vie !
La Grèce ravie Admirait Laïs.
Jamais une reine Ne fut souveraine De tant de pays.
« On voyait sans cesse L'ardente jeunesse Chez elle aboutir, Tous les philosophes, Toutes les étoffes De Pruse ou de Tyr.
« Que de comédies Fades ou hardies, Que j'eusse pu voir I
Scènes.
Car j'étais chez elle Par grâce nouvelle, Devenu miroir.
« Laïs mourut... Laïs devait avoir des dettes;
Elle en avait : un avide usurier Emporta ses bijoux, ses coffrets, ses toilettes, Son portrait, son miroir. Il faisait son métier. Mais la fortune est femme, elle a plus d'un caprice,
Et ce qui vient par avarice
S'en va par prodigalité.
Le fils de l'usurier, libertin éhonté, M'envoya de nouveau chez une courtisane, Qui, par un repentir rare chez les païens,
Mourut en laissant tous ses biens Au temple éphyrien de la chaste Diane.
Le temple était peu fréquenté.
J'y demeurai longtemps, mais la ville, assiégée, Un jour par les Romains fut prise et saccagée.
Tout fut détruit et dévasté
Dans les murailles abattues.
La flamme dévora les palais, les tableaux, Les armures de fer, les vases, les statues ; £t, confondu moi-même avec de vils métaux, Je coulai sur le sol sans éclat et sans gloire.
Le Nain jaune. 207
D'or pur je devenais airain.
Ah ! ce n'est pas encor sans un profond chagrin Que j'ose rappeler ce temps de mon histoire.
J'étais gisant; mes grossiers ennemis Me foulèrent aux pieds : j'en ai gardé mémoire.
« Mais Rome, instruite enfin par les peuples soumis,
Voulut avoir en son enceinte Le souvenir vivant dé ses plus grands héros (Ses grands hommes alors étaient des généraux), Et Ton se rappela le bronze de Corinthe.
Je traversai la mer et je touchai le port.
Je vis Rome dans sa puissance.
Marius y régnait par la loi du plus fort :
Je dus prendre sa ressemblance.
Dans le moule aussitôt un sculpteur me coula.
Mais Marius, chassé de Rome, Abandonna la place au plus heureux Sylla,
Et Sylla devint le grand homme.
« Je devais être encor le jouet du hasard,
Et mon attente fut trompée. La fortune tourna : je dus être Pompée ; Mais César fut vainqueur, et je devins César.
Scènes,
« Sa mémoire fut honorée.
D'autres prirent depuis son nom victorieux, Et longtemps la statue à César consacrée Reçut tous les honneurs qu'on n'accorde qu'aux dieux. Je le dirai pourtant, il me pesait de vivre Oublié, confondu dans le plomb et le cuivre.
Je trouvais qu'il sied mieux au métal souverain D'être monnaie en or que César en airain.
a Je devais supporter un plus indigne outrage.
Un jour, les barbares du Nord,
Tombant sur nous comme un orage, Pillèrent nos cités. L'incendie et la mort
Marquèrent partout leur passage.
Moi-même par le fer mutilé, jeté bas, J'eus ma trop grande part de la honte publique. Le temps qui guérit tout ne me releva pas.
On venait voir pourtant Rome, la ville antique; Je passais à l'état de débris historique.
César était sans tête et n'avait plus qu'un bras. Un savant m'acheta. M'acheter ? pourquoi faire ? Pourquoi ? pour me sauver. Il me fondit encor. Par des agents actifs dissolvant la matière,
Il sépara le cuivre et l'or, Et me rendit enfin à ma splendeur première.
Le Nain jaune. 209
Je lui portai malheur, car le pauvre savant, Croyant avoir trouvé son fameux dissolvant, Acheta du vieux fer, du vieux plomb, du vieux cuivre, Fit de profonds calculs, écrivit un gros livre, Chercha de l'or partout, ne trouva rien d'abord. Et finit par trouver la folie et la mort.
a Je reprends ma course légère ;
Sans cesse fondu, refondu,
Je trouve par toute la terre
Le culte éternel qui m'est dû.
Je suis ma mission céleste ;
Toujours nouveau, toujours pareil,
Je plane comme le soleil :
Les hommes passent, et je reste,
Et je suis les peuples mouvants
Dans leur fortune dérisoire,
Quittant les morts pour les vivants
Et la honte pour la victoire.
Je sais le budget des tyrans;
Je connais le prix de la gloire
Et la valeur des conquérants.
Je vais dans ma course obstinée,
Tantôt ducat, tantôt guinée,
Changeant de noms, d'étàts, de rangs,
aïo
Scènes.
Ici secouant les entraves D'un peuple trop longtemps dompté, Là-bas achetant des esclaves Et leur rendant la liberté.
Oh! qui racontera ma vie aventureuse!... »
Mais à ces mots je l'arrêtai :
« Assez, petit nain jaune à la voix doucereuse,
Courtisan de chaque pouvoir, Qui sais orner le temple et payer les orgies,
Qui plaides le blanc et le noir,
Qui prends toutes les effigies...
Marche, marche toujours. A ton sort je te rends : Va-t'en recommencer ta course vagabonde;
Prends ta besace et tes vingt francs, Et roule, juif errant, dans le cercle du monde ! »
En faisant ce discours, digne d'un vieux Romain,
Vous allez supposer peut-être Que je jetai d'abord le nain par la fenêtre ? Rassurez-vous, je suis humain.
D'ailleurs le nain venait de disparaître, Et je tenais un louis dans la main, Et je me disais : « Qu'en ferai-jè?x Un dîner avec des amis?
Le Nain jaune. 211
Un mois de mon loyer? cinq cachets de manège?
Une fois n'ai-je pas promis Pour le mois de janvier un gros bouquet de roses ? Et puis, mille autres fois, mille et mille autres choses ?
Que n'a-t-on pas avec vingt francs ?
Tant de plaisirs, tant d'objets différents !
Trois volumes de Lamartine, Du tabac pour six mois, des romans pour quatre ans, Molière tout entier, Bossuet ou Racine, Le chef-d'œuvre inconnu d'un artiste incompris
(Hélas! on en trouve à ce prix! )... »
Et puis je m'endormis dans mon logis modeste, Planant dans l'idéal, nageant dans l'infini, Rêvant les millions, le bonheur et le reste.
La fortune chez moi venait faire son nid.
Tout se réalisa par-dessus mon attente :
Le lendemain, j'avais dans ma chambre opulente Guillaume Tell de Rossini.