E CHATEAU SE DRESSAIT, MUET
"ORMIDABLE.
Ils s'embrassèrent étroitement, en se félicitant d'avoir échappé au trépas ; ils remercièrent Tords-Chêne, le héros de cette dernière aventure; puis, ayant puisé courage en cette étreinte, ils partirent d'un même pas et montèrent de front les degrés du perron.
En entrant dans le château, ils s'étonnèrent de le trouver aussi bien entretenu que si ses hôtes de jadis venaient à peine de le quitter. Au lieu des toiles d'araignées, de la poussière, du désordre et des ruines qu'ils s'attendaient à rencontrer en une semblable solitude, ils ne virent que parquets luisants, meubles intacts, tentures fraîches.
Sur les dressoirs bien cirés, étincelait la vaisselle d'or et d'argent; les sièges aux dossiers fleuronnés étaient alignés le long des murs tendus de soie ; les flambeaux garnis de hauts cierges se dressaient sur de longues tables en chêne, si soigneusement fourbies qu'on s'y pouvait mirer.
lis traversèrent plusieurs salles, ne se lassant pas d'admirer la hauteur des plafonds, le luxe de l'ameublement, l'ordre magnifique établi partout.
Et, comme dehors le soleil venait de disparaître, soudain, toutes les lumières du palais s'allumèrent ensemble. Au bout de chaque chandelle une flamme scintilla; et la mystérieuse demeure se trouva illuminée des combles au sous-sol. Volets et auvents se fermèrent d'eux-mêmes ; sous le manteau delà cheminée, le feu qui couvait, s'éveilla, pétilla, puis dansa en gaies flammèches; sur les trépieds de bronze, des cônes d'encens grésillèrent, répandant un parfum délicieux; et un son lointain de harpes et de violes parvint, mélodieux, jusqu'aux oreilles des quatre compagnons.
Guidés par cette musique, ils pénétrèrent plus avant; et comme ils arrivaient à une haute salle voûtée, dallée de malachite, incrustée d'ivoire et d'ébène, l'orchestre mystérieux se tut.
Ils s'arrêtèrent.
Devant eux une longue table paraissait dressée à leur intention.
6o CONTES ROSES DE MA MERE-GRAND.
Elle était chargée de mets succulents : dans des coupes d'onyx reposaient des fruits magnifiques ; la vaisselle était d'or, et les gobelets taillés dans le plus pur cristal. Une joyeuse file de flacons s'alignait sur la nappe tissée du lin le plus fin; quatre couverts étaient mis, et devant chacun, un siège à haut dossier ouvragé semblait attendre son convive.
— Or ça, mes amis, dit Jean l'Ours, mettons-nous à table, sans cérémonie. Je meurs de faim; et si j'en juge sur la convoitise qui anime vos yeux, je crois que, comme moi, vous ferez dignement honneur au festin que nous offre le maître mystérieux de cette maison.
Tous s'installèrent. Et bientôt ils oublièrent, en festoyant, les cruelles émotions de cette rude journée. Les mets étaient exquis, et les vins généreux. Le repas achevé, nos quatre compagnons, se sentant les membres las, n'éprouvèrent nulle envie de veiller fort avant dans la nuit.
Tords-Chêne était de tous le plus fatigué. Tranche-Montagne, le voyant se frotter à deux poings ses bons yeux lourds de sommeil, prit la parole :
— Notre ami que voici a fait aujourd'hui si vaillante besogne qu'il a grand hâte et besoin de se reposer. Je propose donc de nous mettre, chacun, en quête d'un bon lit.
— Oui-da, répondit Jean l'Ours, je ne me fie qu'à moitié à l'hospitalité d'un châtelain qui envoie au devant de ses hôtes un monstre à deux têtes et une forêt ambulante. Nous pourrions payer cher notre sommeil. Voici donc, à mon sens, ce qu'il conviendrait de faire. Ne nous éloignons pas d'ici, car nous connaissons cette pièce, mais nous ignorons ce qu'il y a à côté : « On sait ce que l'on a, on ne sait pas ce que l'on trouve, » dit le proverbe; et il sied en cette heure de comprendre toute la sagesse de cette maxime. Etendons-nous donc sur ce magnifique parquet, avec un coussin comme oreiller. Trois de nous
dormiront, tandis que le quatrième veillera à la sécurité commune. Ce projet fut adopté sans autre discussion. Le sort, auquel on s'en remit pour désigner qui demeurerait éveillé cette première nuit, tomba sur Plume-au-Vent.
— Garde-toi surtout de céder à la fatigue, ami, lui recommandèrent les autres. Ouvre l'œil, et si tu sens le sommeil t'alourdir, pincetoi jusqu'au sang! Songe que de ta vigilance dépend peut-être notre salut à tous.
On attacha solidement Plume-au-Vent à la table pour éviter
qu'il s'envolât, on lui mit en mains l'épieu d'acier et on lui enjoignit, si besoin en était, de crier à la moindre alerte pour éveiller ses compagnons.
Puis chacun s'arrangea à sa guise pour dormir; et bientôt trois ronflements sonores montèrent sous la voûte de la salle ^ seigneuriale.
Plume-au- Vent, les yeux béants, l'oreille aux écoutes, veillait de son mieux...
I^IÈF^]^ E lendemain, aux premières lueurs du jour, nos trois compa- =^lî^* gnons s'éveillèrent, frais et dispos. Mais quel ne fut pas
leur émoi, en apercevant Plume-au-Vent affalé sans connaissance au pied de la table à laquelle sa corde le retenait. Jean l'Ours courut vers son ami, lui souleva la tête pendant que Tords-Chêne lui frottait les tempes avec du vin, et que Tranche-Montagne le contemplait, tout ébahi.
Les soins qu'on lui prodiguait, le rappelèrent vite à la vie; il éternua, toussa, puis éternua à nouveau, et enfin ouvrit deux grands yeux étonnés qu'il promena autour de lui. Puis, soudain, la conscience lui étant revenue :
— Vite, mes amis, dit-il, détachez-moi que je puisse aller faire un tour en l'air, sous les solives du plafond et gigoter là-haut en toute liberté, à seule fin de m'assurer de la validité de mes membres. Tudieu, je suis roué, rompu, moulu, mis en charpie!
On le délia rapidement ; mais au grand étonnement de tous et à sa profonde stupéfaction, il ne s'enleva point : il demeurait gisant sur le parquet oii il se démenait, agitant bras et jambes, se tournait et se retournait avec des frétillements de poisson hors de l'eau.
— Oh, oh, criait-il, miracle!... oh, oh, merveille'... oh, oh, bienheureuse aventure!... Je suis lourd, entendez-vous, lourd comme plomb!... Regardez-moi' mais regardez-moi donc! J'ai retrouvé mon
poids; je suis pesant, tout comme un autre ! Ali, ennemi de mon cœur, généreux assommeur, béni sois -tu! Qi tous les saints du Paradis te prennent en leur puissante garde ! Tu m'as sauve du pire des martyres. Holà, que je m'essaye à danser, courir, marcher! A moi, sol bienheureux, te voici désormais marié à mes semelles ! Tu leur appartiens , oui , sol mignon, terre de mes rêves!. .. 0 joie, ô bonheur, ô ravissement!
Plume-au-Vent se leva d'un bond, écarta ses compagnons, et se mit à exécuter mille folles gambades et pirouettes; il allait le pas, le trot, le galop, puis culbutait et bondissait avec des mouvements si comiques que les assistants à le regarder s'esclaffaient, se tenaient les côtes. -,^
Il finit par sauter au cou de chacun de ses amis, et, après les avoir embrassés à grands bras, il alla choir de lassitude le long d'un mur où il resta assis, suant et soufflant, tandis que les autres suffoquaient de rire.
Jean l'Ours se calma le premier :
— Mais, par Dieu, Plume-au-Vent, que t'est-il arrivé?
— Du diable, si je le sais. Ma mémoire est chavirée, ma tête pesante comme un caillou, mon entendement défoncé. Voyez donc làhaut, sous mes cheveux, si je n'ai point une bosse ; cela me cuit terriblement. Et je ne me rappelle rien, sinon que j'ai dû recevoir par derrière
un furieux coup de bâton. Je vous regardais dormir, tout tranquille, et cela m'est advenu sans que je sache, ma foi, ni comment ni pourquoi.
— En effet, s'écria Tranche-Montagne, qui se penchant vers Plume-au-Vent lui soufflait sur le crâne pour écarter ses cheveux, tu as récolté là une maîtresse bosse, mon brave camarade ! Et il va falloir te bassiner cela toute la journée avec du vin chaud. Demain, il n'y paraîtra plus.
— • Dix jours, dix mois, dix ans je la bassinerais, cette mignonne bosse, cette adorable, cette divine! oh, mes amis, mes amis! Le coup m'eût-il rompu les os, mis à nu la cervelle que je bénirais encore l'inconnu qui me le porta. Ce bâton mystérieux a dû démolir en moi le fatal quelque chose qui me condamnait à planer ! Fini de voler maintenant! Fi de l'air et de son domaine! Et vive à tout jamais le bon et solide plancher des vaches !
— Nous aurons le fin mot de cette attaque surprenante, dit Jean l'Ours. En route, mes amis, explorons ce château du pied au faîte. Maintenant que me voici reposé et qu'il fait grand jour, je ne serais pas fâché de trouver quelque adversaire à qui parler, histoire de me dégourdir les bras.
Toute la journée s'écoula en vaines recherches. Et, la nuit venue, Tords-Chêne fut désigné pour monter la garde.
Le matin, au réveil, on le trouva étalé tout de son long avec une bosse plus terrible encore que celle qui, la veille, ornait le crâne de Plume-au-Vent. Mais, moins heureux que ce dernier, le pauvre Tords- Chêne ne tira comme tout profit de cette meurtrissure qu'un effroyable mal de tête. Tout ébaubi, il ne put donner non plus la moindre explication de son étrange blessure.
Les quatre amis eurent beau aller, venir, monter et descendre, battre le palais en tous sens, ils ne découvrirent point la moindre trace de leur mystérieux ennemi.
La troisième nuit, ce fut le tour de Tranche-Montagne, que Ton releva le jour suivant en aussi piteux état que ses camarades.
— Par Dieu, s'écria Jean l'Ours, je suis désolé de ce qui t'arrive, mon pauvre Tranche-Montagne, mais ravi que ce soit enfin à moi de veiller ce soir; car j'ai furieuse envie de caresser les côtes de l'insolent qui vous a mis à mal.
L'heure vint où Jean l'Ours devait prendre sa garde. Il se glissa sous la table et disparut derrière la nappe dont les pans le recouvrirent tout entier. Avec son couteau, il fit à la hauteur de ses yeux deux trous dans la toile; et, ainsi, voyant sans être vu, il attendit.
De longs instants passèrent. Rien d'insolite n'était venu troubler le paisible sommeil de ses compagnons, et Jean l'Ours commençait à s'impatienter de son long et inutile affût, lorsqu'une horloge, quelque part dans le château, sonna les douze coups de minuit.
Le dernier avait à peine retenti, qu'une porte secrète, dissimulée
^ dans la tapisserie, tourna lentement sur ses gonds. Et, aux yeux étonnés de Jean l'Ours, apparut la créature la plus bizarre que l'on puisse imaginer : c'était un n a in aux j a m b e s torses comme des vrillons de vigne , au visage ridé comme une pomme
cuite; son menton en galoche était orné d'une barbe, et si longue, si longue qu'elle balayait le sol derrière lui. 11 avait des bras démesurés, de larges épaules, une vaste poitrine, et portait sur son dos un mouton tout écorché; dans la main gauche il tenait une broche à rôtir. Il s'avançait, marchant à pas de loup sur la pointe de ses pieds difformes, et lançait autour de lui des regards méfiants.
D'un bond, Jean l'Ours se jeta au-devant de lui.
— Bonsoir, laid sapajou, lui cria-t-il, que viens-tu faire ici, à cette heure?
L'autre, pour toute réponse, brandit perfidement sa broche, et en asséna un coup si puissant sur la tête de Jean l'Ours que ce dernier en vit trente-six chandelles, et plus. Le nain l'eût certes assommé, comme il avait fait de ses compagnons, si le rusé Jean, en prévision de semblable accident, n'avait pris soin de se matelasser le crâne avec le duvet de trois coussins bourré sous son bonnet.
Il chancela pourtant, mais reprenant vite son aplomb :
— Doucement, vilain gnome, s'écria-t-il, je vais t'apprendre à saluer de la sorte les gens de ma qualité !
Il s'élança sur le nain. Mais celui-ci se déroba lestement, et se mit en ricanant à tourner autour de la table. Quand Jean l'Ours passait d'un côté, il se sauvait de l'autre. Cette course dura longtemps. Enfin les adversaires, fatigués tous deux, s'arrêtèrent; et, séparés par le long panneau de chêne, ils se regardèrent sans mot dire.
Ce fut Jean l'Ours qui, le premier, rompit le silence :
— Enfin, que viens-tu faire ici? Parle, je te promets de te pardonner le mal que tu as voulu me faire, si tu contentes ma curiosité.
— Voilà qui est parlé, répondit l'autre, et te voici devenu raisonnable. Sache donc, mon fils, que je viens ici uniquement pour rôtir ce mouton. Voudrais-tu m' aider, en tournant la broche ?
— Volontiers. Mais, embroche ta bête avant de m'approcher.
J'aime mieux savoir cet outil clans le ventre de ton animal que de le sentir rebondir sur ma tête.
Le nain embrocha le mouton et le déposa devant le feu sur les landiers de la haute cheminée.
— Là, voici qui est fait, dit-il d'une voix papelarde. Approche, mon fds, approche, mon mignon, et tourne-moi cette broche, que notre rôti ne brûle pas.
Jean l'Ours, méfiant à bon droit, ne se pressait pas d'approcher.
— C'est que, dit-il d'un air stupide, je ne sais pas tourner la broche, moi. Montre-moi comment il faut faire et je tâcherai de t'imiter.
Le nain s'amusa de sa naïveté.
— -- Grand benêt, lui dit-il, vois, ça n'est pas plus difficile que ça.
11 s'assit sur l'escabelle, au bord de l'àtre, et se mit à tourner la broche.
Jean l'Ours fit quelques pas en avant, et vint s'accroupir devant le feu, feignant de suivre avec la plus grande attention, la leçon de son maître. Mais ses mains travaillaient à la dérobée; et, ayant ramassé la longue barbe du nain qui traînait à terre, elles la nouaient en trois tours solides au pied massif de la table.
— A ton tour maintenant, dit l'horrible petit homme.
11 se leva, mais, se sentant retenu par la barbe, il poussa un cri de rage.
— A nous deux, nabot, mon cadet ! s'exclama Jean l'Ours triomphant.
Il s'apprêtait à sauter à la gorge du nain, lorsque celui-ci se mit à fuir, entraînant derrière lui la table accrochée à sa barbe.
Jean s'arc-bouta sur ses jambes, se cramponna au meuble ; il tirait de son côté, le nain tirait du sien en faisant d'atroces grimaces.
Une secousse plus violente fit culbuter Jean ; et le nain délivré s'échappa d'un furieux effort, le visage en sang, hurlant de douleur.
laissant attachés au lourd pied de chêne sa barbe et un bout de son menton.
Jean se précipita derrière ses talons. Mais le petit homme, malgré l'exiguïté de ses jambes torses , le devança rapidement.
Ils traversèrent une enfilade de salles, de -t^.
corridors , et parvinrent
dans une vaste cour, toute blanche sous l'éclat de la pleine lune.
Un puits se dressait à faible distance.
Le nain y courut, modula un sifllement bizarre. Soudain , un aigle gigantesque s'abattit du haut des airs, se posa sur la margelle et déploya toutes grandes ses ailes. En un clin d'œil, le fugitif s'installa à califourchon sur cette singulière monture ; et homme et oiseau disparurent dans le puits.
Jean l'Ours ne put retenir un cri de fureur et de dépit. 11 s'approcha, se pencha au-dessus de l'orifice béant; mais il ne distingua rien.
Il fit alors le tour de la cour, en réfléchissant à cette étonnante aventure, se frottant parfois les yeux pour s'assurer qu'il ne rêvait pas. Il ne pouvait s'expliquer la soudaine disparition de l'aigle et du nain.
11 revint vers le puits, et ramassa de gros pavés qu'il y jeta. L'oreille tendue, il épia le fracas de leur chute contre le fond. Mais les pierres, une à une, s'échappaient de ses mains et descendaient, silencieuses, dans la nuit de l'abîme. Pas un écho, pas un bruit ne montait; rien : on eût dit que ce trou conduisait tout droit jusqu'aux insondables profondeurs de l'enfer.
Jean l'Ours revint alors, tout pensif, sur ses pas. Et, bien que dans l'acharnement de la poursuite, il n'eût pas remarqué le chemin suivi, il le reconnut aisément aux larges traces de sang laissées par son adversaire.
Il rejoignit donc ses compagnons qui dormaient tous trois comme des bienheureux.
Il respecta leur sommeil; et, allant s'asseoir au coin de l'âtre, il acheva sa nuit à chercher dans sa tête le mot de cette singulière énio-me.
Es que ses compagnons furent éveillés, Jean l'Ours leur conta la mystérieuse aventure de cette a nuit. A l'appui de ses dires, il montra la longue barbe du nain à laquelle
adhéraient encore des lambeaux - .^
de chair. Ils s'étonnèrent fort et TJ
reprochèrent affectueusement à ~^^ Jean de ne pas les avoir appelés à son aide.
— Ma foi, leur dit-il, vous dormiez si paisiblement que je n'ai point jugé utile de troubler votre repos, et vous me voyez tout heureux au contraire que les cris de ce maudit nain ne vous aient point éveillés en sursaut.
Ils décidèrent alors de se mettre aussitôt en campagne. Ils se guidèrent sur les taches de sang, et parvinrent sans encombre à la cour où se dressait le puits. Ils se penchèrent, mais leurs yeux ne virent que de l'ombre et de l'ombre.
Plume-au-Vent se lamentait :
— Fatal coup de bâton! Que j'ai de regrets de ne pouvoir plus m'envoler. De là-haut j'aurais scruté cette profondeur mystérieuse; mais, hélas, à quoi suis-je bon désormais?
— Ne te désole pas, gentil Plume-au-Vent, dit Jean l'Ours. 11 faudrait des yeux de hibou ou de chat pour percer la nuit de ce trou; et fusses-tu à cent toises au-dessus de lui que tu n'y verrais goutte.
Les quatre compagnons lancèrent alors des pierres dans le puits; puis, courbés au-dessus, ils écoutèrent comme Jean avait écouté la nuit précédente : rien toujours!
Découragés, ils s'assirent au pied de la margelle; et chacun médita en silence.
— Ecoutez, dit enfin Jean l'Ours, ce n'est pas en nous croisant les bras que nous parviendrons jamais à mener à bien cette aventure. Il faut agir, morbleu! Je vais descendre dans ce puits, et je saurai ce qui s'y passe, dût-il m'en coûter la vie II ferait beau voir que je n'ose entreprendre ce qu'un vilain gnome de nain a accompli cette nuit sous mes yeux ébahis. Puisqu'il y est entré, il faut que j'y entre à mon tour ! N'essayez point de me retenir : il ne peut m'arriver rien de pis que mourir, et la mort ne me fait pas peur!
En vain, les trois autres s'efforcèrent de le détourner de ce projet, lui affirmant que c'était pure folie, il ne voulut pas en démordre. Rien
n'y fit, ni raisonnements, ni supplications; ils parlèrent tour à tour sans le convaincre. La sagesse de leurs avis ne fit qu'exaspérer l'entêtement de leur téméraire compagnon :
— J'y descendrai, morbleu, vous dis-je, envers et contre tous! Puis il conclut d'une voix impatientée :
— Pour l'amour de Notre Seigneur, laissez-moi en repos avec vos jérémiades; toi, Tords-Chêne, si tu veux me seconder, va me déraciner autant de jeunes arbres que tu pourras, prends-les sveltes, hauts et droits, puis apporte-les ici.
Tords-Chêne s'exécuta de bonne grâce. 11 revint bientôt avec une ample moisson de bouleaux, de frênes et de hêtres.
— Voilà qui est bien, dit Jean l'Ours. Maintenant, attache-moi solidement ces arbres bout à bout, et descends-les dans le trou.
Tranche-Montagne, à l'aide de sa scie, coupa les racines au ras du tronc ; et Tords-Chêne, saisissant les deux premiers fûts à sa portée, les noua l'un à l'autre aussi aisément qu'il eût fait de brins d'herbe. Il les engagea dans le puits, les assujettit à un troisième, à un quatrième, et ainsi de suite, laissant au fur et à mesure ce mât singulier s'enfoncer dans l'abîme.
Enfin, quand il en eut de la sorte attaché cent cinquante, il sentit une résistance venir d'en bas et pensa avoir atteint le fond : en effet, la gigantesque perche, abandonnée à elle-même, demeura immobile, comme reposant sur une assise solide.
— Victoire! s'écria Jean l'Ours. Vous voyez bien que la patience vient à bout de tous les obstacles. Ne vous disais-je pas que, si creux que soit ce trou, nous finirions pourtant par en atteindre le fond.
Il s'approcha du puits, s'assura lui-même de la solidité de ces arbres noués bout à bout, puis, après être resté pensif quelques instants, courbé au-dessus de l'orifice béant d'où montait une écœurante et tiède odeur de cave, il revint vers ses amis :
— Allons, ilt-il, d'une voix qu'il voulait gaie, l'heure a sonné où je vais me séparer de vous, mes cliers compagnons. Je veux descendre le premier. Demeurez ici tous trois et faites bonne garde. Attendez sept jours pleins; et, si ce laps de temps écoulé, je n'ai point reparu, c'est que je serai mort ou prisonnier...
11 hésita, jeta sur ses frères d'aventure un bon regard attendri, puis acheva d'un coup :
— Votre cœur alors vous dira ce qu'il vous faudra faire : soit descendre dans l'horreur de ce puits mystérieux pour me délivrer ou me venger... soit vous éloigner à jamais d'un lieu devenu mon tombeau.
— Nous jurons de t'attendre ici fidèlement sept jours pleins, s'écrièrent ses trois compagnons en levant la main droite. Nous prenons Dieu le père à témoin de notre serment.
Alors Tords-Chêne fit un pas en avant, et d'une voix grave il ajouta :
— Nous jurons aussi par Dieu le père, .Jésus son fils et Marie, la Vierge très sainte, que nous te suivrons dans ce gouffre, le délai de sept jours écoulé. Où que tu puisses être nous te découvrirons! Plutôt cent fois la mort que de revenir sans Jean l'Ours à la face du ciel.
— Nous h' jurons, répétèrent ensemble Plume-au-Vent et Tranche- Montagne.
— Adieu, frères, dit alors Jean l'Ours d'une voix étranglée par l'émotion. Adieu!
Il se déroba aux embrassements de ses compagnons, qui, le visage baigné de larmes, lui souhaitaient bonne chance, et il s'élança vers le puits.
Il enjamba la margelle, fit de la main un dernier signe d'adieu, et, entourant de ses bras le tronc de l'arbre qui dépassait, il se laissa o-lisser dans l'abîme.
74 CONTES l^OSES DE MA MERE-GRAND.
Il descendit rapidement, déchirant ses vêtements aux angles des pierres, frôlant au passage les immondes habitants de ces profondeurs.
De monstrueuses araignées, accroupies au bord de leur repaire, fixaient sur lui les globes phosphorescents de leurs yeux ; des cloportes géants grouillaient, bombant le dos sous leur ignoble carapace; des vers d'une longueur insolite nouaient leurs anneaux gluants à ses chevilles, tandis que d'énormes crapauds lui soulHaient au visage leur haleine empestée.
L'intrépide Jean l'Ours poursuivait sa descente, bravant cette vermine. Tout en haut, au-dessus de lui, le ciel n'apparaissait que comme un disque exigu de lumière, plus étroit à mesure qu'il s'enfonçait.
Soudain, une angoisse horrible baigna ses tempes de sueur, hérissa ses cheveux; un cri de terreur lui échappa : il était parvenu au bout de son chapelet d'arbres, et ses jambes maintenant se balançaient dans le vide!
Sous la paume de ses mains crispées il sentait le tronc rugueux fuirpouce par pouce, et son corps descendre d'autant. Les pieds ballants, il frétillait, tordu de convulsions folles, s'épuisant en élans prodigieux pour tenter de s'arracher au néant, de hisser sa chair pantelante dont le poids le tirait vers l'abîme; ses ongles s'enfonçaient dans le bois, ses dents se plantaient dans l'écorce; tout ce qui, en lui, pouvait saisir, griffer, mordre, travaillait à retarder la chute horrible...
Et pourtant, lentement, désespérément, il glissait.
De ses mains crevées, de ses lèvres, de ses gencives écrasées contre les fibres, le sang coulait, aveuglait ses yeux, poissait son visage...
Jean l'Ours tombait!
Ses doigts le soutenaient encore; ils s'ouvrirent, mais se rattrapèrent, s'agrippèrent à la saillie étroite de roc, point d'appui fatal sur