‹ Contes rosesChapitre 4 sur 8 · ET POURTANT, LENTEMENT, DÉSESPÉRÉMENT, IL GLISSAIT · texte numérisé non relu

ET POURTANT, LENTEMENT, DÉSESPÉRÉMENT, IL GLISSAIT

lequel Tords-Chène, croyant, le fond du puits atteint, avait calé sa longue perche. Suspendu à cette pierre, les bras raidis, Jean l'Ours cria, appela; sa voix répercutt^e par les parois clama son agonie, monta, puis se perdit là-haut vers ce point lumineux qui indiquait le ciel. 11 écouta : pas un hruit, rien que le grouillement de la vermine contre les murs.

Alors, il se révolta; il eut un sursaut dernier d'énergie et de rage : il voulait vivre malgré l'impossible, malgré tout. Un effort surhumain raidit ses muscles, fit craquer ses jointures; il s'enleva :son menton, son cou, puis sa poitrine etlleurèrent le rdc. Mais soudain ses forces le trahirent; et il retomba, inerte, au bout de ses poignets...

Il allait mourir; il pleura...

Ses membres s'engourdirent, sa tête s'inclina, un éblouissement de visions rapides flamboya sous son crâne. Ce fut l'évocation radieuse des souvenirs, un peu de rêve avant le grand sommeil : des images, des couleurs, de la clarté dans cette ombre de sépulcre. 11 revit les grands arbres de sa forêt natale, l'ourse, son père, sa mère, les visages de ses compagnons d'aventures, puis tout cela tournoya, s'éparpilla en une ronde vertigineuse... et de nouveau régna l'affreuse nuit du puits.

Une fatigue délicieuse l'envahit, comme une somnolence de l'âme et du corps; il ferma les yeux, perdit conscience : ses mains s'ouvrirent, lâchèrent prise, et tout d'une masse il croula dans l'abîme...

\'n terrible fracas d'eau qui s'ouvre, un creux béant d'où jaillissent des trombes écumantes, une pluie de gouttelettes crépitant, monotone, puis à nouveau le silence; l'onde refermée, sa surface plissée de rides, cernée de grands ronds paisibles qui s'éloignent, fuient, gagnent les rives... Jean l'Ours était tombé dans un lac profond!

Sa chair sous le coup de fouet des vagues se ranima, se défendit d'instinct contre la noyade; ses bras et ses jambes s'agitèrent; il se débattit. Enfin, au contact de cette fraîcheur glacée trempant son corps.

il reprit connaissance, et, se sentant couler, il se mit à nager de toutes ses forces.

Bientôt sa tête émergea; il ouvrit les paupières, et demeura ébloui.

Autour de lui, c'était le jour : une douce lumière, venant de quelque point mystérieux ouvert sur le ciel, répandait son exquise clarté sur un paysage enchanteur. Au bord du lac un château s'élevait, campant son pied de marbre blanc dans le velours d'une prairie qui étalait sa verdure jusqu'à l'horizon barré par un haut mur de roc. Le site tout entier était enfermé dans une immense grotte dont l'œil apercevait à peine les limites. Il régnait sous cette voûte une molle tiédeur; pas un souffle n'agitait l'air où stagnait le parfum subtil des Heurs éparses au gré des pelouses.

Jean l'Ours respira à pleins poumons. Son sang, plus vif, circula librement en ses veines; son œil étincela : une énergie nouvelle enfiévrait ses membres. A larges brasses il se dirigea vers le point le plus proche de la côte; et, dès qu'il eut abordé, il se jeta à genoux pour remercier le Ciel de sa délivrance.

"'Lnjji^^ PRÈS s'être reposé quelques instants, l'intrépide Jean l'Ours se remit en route, marchant à de nouvelles aventures.

Il gravit le perron du château qui paraissait inhabité, poussa la lourde porte et entra dans une chambre magnifique.

La première créature qu'il rencontra fut Fliorrible nain de la veille. Accroupi sur le sol , geignant et gémissant , il avait devant lui une r j*. boîte d'ivoire dans laquelle il puisait de l'on-

guent dont il se frottait le menton.

Au bruit que fit Jean l'Ours en entrant, il

se retourna et, reconnaissant son redoutable

ennemi, il se prit à trembler de la tête aux

pieds. Il ne chercha pas à fuir, mais vint se

prosterner devant lui :

— Ne me faites pas de mal, maître, implorat-il d'une voix dolente.

8o CONTES ROSES DE MA MERE-GRAND.

tandis qu'en signe d'humilité il frappait de son front les dalles du parquet. Je puis vous être utile peut-être. Ne nie tuez pas! Grâce, grâce, seigneur, je me rends à votre merci. Me voici devant vous, suppliant ; vous ne voudrez pas ôter la vie à une pauvre créature comme moi, infirme et débile, à un misérable nain qu'écraserait sans eiîort l'une de vos semelles.

— Tu ne parlais pas ainsi hier soir, l'ami. Je suis payé pour me méfier de toi : ma tête endolorie garde encore le cuisant souvenir de ce que tu appelles ta faiblesse. Te railh^rais-tu de moi, vilain monstre?

— ■ Hélas, non, cher seigneur. Sachez en effet que toute ma force résidait dans ma seule barbe : en la perdant, j'ai du même coup perdu cette vigueur qui vous a paru surprenante ; et je suis maintenant plus faible qu'un petit enfant. Grâce, grâce, épargnez-moi!

— Soit, je veux bien te croire et te laisser la vie ; mais en échange, j'exige de toi que tu me serves fidèlement en tout ce qui me plaira de t'ordonner.

p]n entendant ces mots, le nain se releva, vint entourer de ses bras noueux les genoux de Jean l'Ours, et le remercia avec effusion :

— Oui, je vous servirai, seigneur, en toute fidélité. Je suis prêt à m'y engager par les serments les plus sacrés. Désormais, vous êtes mon seul maître. Parlez, commandez : j'obéirai!

— Bon, dit Jean l'Ours, sers-moi donc loyalement à partir de cette minute. Et si je suis content de toi, je te récompenserai en te rendant ta barbe que je conserve sur moi comme un glorieux trophée.

y\ ces paroles, le nain sauta de joie et se mit à cabrioler par la chambre, exécutant mille culbutes qui firent rire Jean l'Ours aux larmes.

— Seigneur, s"écria-t-il, quand il eut calmé ses transports, je suis à vous, corps et âme. Que ne ferais-je pas pour ravoir ma barbe chérie? Ecoutez donc : je veux commencer déjà à vous payer ma dette de reconnaissance en vous contant ce que je sais de ce mystérieux château.

JEAN L'OURS. 8r

Il s'élança vers une haute chaise à dossier ouvragé, la poussa devant son nouveau maître, puis s'inclinant :

— Daignez prendre place, seigneur, dit-il humblement, car mon discours sera de quelque durée, et il ne sied pas que vous m'écoutiez debout.

Jean l'Ours s'assit; le nain s'installa à ses pieds et, après avoir réfléchi quelques instants, il commença ainsi :

— Apprenez, seigneur, que ces murs renferment quatre princesses d'une beauté si parfaite qu'on ne vit jamais rien de tel en ce monde. Le roi leur père, qui vivait il y a plus de cent ans, habitait le palais oii vous m'avez rencontré cette nuit. C'était un fort honnête homme, si épris de ses quatre fdles qu'il faisait mille folies pour leur plaire. Un sourire d'elles le plongeait dans le ravissement; et pour leur éviter une larme, il eût entrepris au besoin cent guerres meurtrières. Le temps pour elles s'écoulait en festins, danses et réjouissances. Lorsqu'elles furent en âge de se marier, le roi invita à sa cour tous les jeunes princes du voisinage. Mais la renommée avait répandu si loin le bruit de leur perfection qu'il vint des seigneurs de tous les coins du monde. On organisa de grands tournois auxquels les princesses assistèrent. Elles devaient librement se choisir un mari de leur goût parmi les plus beaux et les plus braves.

Tout ce que la noblesse compte de héros valeureux jouta pour l'amour d'elles. Mais elles se montrèrent si difficiles que les fêtes s'achevèrent sans qu'elles eussent fait choix d'un époux.

C'est alors que le puissant enchanteur mon maître entendit parler de ces incomparables beautés. Il résolut de les aller voir à son tour. Il se rendit donc au château, accompagné de ses trois frères. Ils parurent dans la lice, recouverts de brillantes armures, et défirent l'un après l'autre les chevaliers qui osèrent croiser contre eux la lance.

Ensuite, tout glorieux de leurs succès, ils allèrent demander au roi de leur accorder la main de ses fdles.

Mais celles-ci ne les eurent pas plutôt vus le visage découvert qu'elles s'esclaffèrent, et affirmèrent qu'elles préféreraient mourir que d'épouser des seigneurs aussi laids. L'une leur trouvait la bouche trop grande, l'autre des cheveux trop crépus, la troisième le nez de travers, la quatrième les dents mal rangées...

Le nain cessa de parler; il semblait méditer, évoquer quelque vision.

— Eh bien, dit Jean l'Ours, qu'advint-il do tes quatre prétendants? Allons! parle! poursuis!

— Pardonnez-moi, seigneur, reprit le petit homme, si j'ai interrompu le fil de mon récit, mais je me demandais à part moi si, en toute sincérité, mon enchanteur de maître et ses trois frères étaient aussi laids que les princesses les trouvèrent. A vous dire franc — et si je me souviens bien de leurs traits — ils n'étaient ni mieux ni pis que leurs rivaux; j'ajouterai même qu'ils avaient la mine assez hère et que vraiment rien en eux ne sentait le sorcier... seulement, voilà, ils ne plurent pas : ce fut leur seul défaut, leur tort unique.,.

Mais revenons à notre histoire. Donc les quatre mignonnes princesses se gaussèrent d'eux avec tant de cruauté et d'esprit que toute la cour éclata de rire. Oui, il n'était si jeune page qui ne pouffât; les dames se cachaient derrière leurs éventails, le bon roi mordait sa moustache ; quant aux rivaux ils crevaient d'aise sous leurs armures. Tremblants de rage, les quatre frères supportèrent à grand'peine les railleries de ces moqueuses personnes; mais s'ils se continrent en leur présence, ils ne se montrèrent que plus hautains lorsqu'elles se furent retirées.

« Holà, beau Sire, dirent-ils au roi, sommes-nous venus à ta cour pour nous exposer à la risée de tes péronnelles? Tu nous rendras raison de ces offenses! Veux-tu nous donner tes lilles, oui, ou non?

Si tu refuses, nous saurons bien les avoir de gré ou de force, w Outré d'un semblable langage, le bon prince, suffoqué de courroux, les lit jeter dehors par ses archers, sans vouloir en entendre davantage.

L'enchanteur se retira avec ses frères en proférant des menaces. La même nuit, il enleva les quatre princesses et les conduisit dans ce

château souterrain. Quant au pauvre roi leur père, il ne tarda guère à mourir de chagrin; car le séparer de ses filles, c'était vouloir lui ôter la vie.

Après sa mort, le magicien mon maître dispersa ses serviteurs, entoura son palais d'une formidable enceinte, fit pousser à l'entour une forêt mouvante, et confia la garde des portes au dragon que vous avez vaincu... Oui, voilà certes plus de cent années de cela.

— Mais, objecta Jean l'Ours, tes quatre princesses, si je sais

compter, peuvent avoir dans les cent vingt ans ; elles doivent être maintenant d'horribles petites vieilles rabougries et quinteuses.

— Non point, seigneur, elles demeureront toujours jeunes, car tant que dure leur enchantement, le temps passe impunément pour elles. Tous les trois mois, l'enchanteur vient avec ses frères leur rendre visite. Et, malgré prières et menaces, ils n'ont pu jusqu'ici les déterminer à les agréer pour époux. Les pauvres fdles, sachant que la cruauté de leur ravisseur a causé le trépas de leur bien-aimé père, préfèrent la réclusion éternelle à un odieux hymen.

— Par la morbleu, s'écria Jean l'Ours en un beau mouvement d'enthousiasme, avoue que le magicien ton maître est un fieffé coquin de tourmenter ainsi ces quatre innocentes ! Et puisque le hasard m'a conduit jusqu'ici, je veux les aller délivrer sur l'heure.

— Doucement, maître, doucement, répliqua le nain. Vous imaginez-vous qu'il est aisé d'approcher ces illustres prisonnières? Apprenez donc de moi l'un des obstacles qu'il vous faudra tout d'abord vaincre.

Les quatre sœurs sont enfermées dans quatre appartements distincts : la première est dans une chambre toute d'argent, la seconde dans une do vermeil, la troisième dans une d'or; quant à la quatrième, qui est la cadette et surpasse les autres en beauté, elle vit en une chambre de diamant. Devant la porte de leurs demeures veille un horrible dragon à huit têtes, tout couvert d'écaillés, invulnérable partout sauf au cœur où il le faut atteindre d'un seul coup pour le tuer. Qu'y a-t-il ensuite derrière la chambre d'argent? Voilà ce que j'ignore; mais j'ai ouï dire à l'aînée des princesses qu'il fallait rompre encore de puissants enchantements pour parvenir jusqu'à sa cadette. Quant à moi, je suis ici le pâtre du château en même temps que le cuisinier.

— Que fais-tu, en somme? demanda Jean l'Ours.

— Seigneur, je garde un troupeau de moutons noirs et blancs qui

paît dans la prairie voisine. Chaque matin, j'en livre deux au dragon qui les dévore sans en laisser un flocon de laine; puis, chaque soir, j'en emporte un là-haut, dans l'ancien palais du roi défunt où je dois le cuire à la broche, car il n'y a ici ni feu ni cheminée. Pour sortir de cette grotte, j'ai à mon service un aigle qui me remonte hors du puits; mais j'ai bien soin à chaque ascension de me munir de deux bêtes, l'une pour la faire rôtir, l'autre pour nourrir l'oiseau. En effet, à chaque coup d'ailes, celui-ci retourne la tète vers moi, et il faut que je lui fournisse une becquée de viande; sans quoi, après avoir crié trois fois, il me jetterait à bas de son dos et je m'abîmerais dans ce même lac d'où vous êtes si miraculeusement sorti. Pour descendre, l'aigle ne réclame nulle nourriture; car seule la montée l'épuisé, et je vous affirme qu'un gros mouton alors suffit tout juste à apaiser son appétit. Voilà, seigneur, ce que je sais. J'attends maintenant vos ordres en toute humilité.

— As-tu déjà donné à manger au dragon, aujourd'hui ? demanda Jean l'Ours, après avoir réfléchi quelques instants.

— Non, maître, je m'apprêtais à le faire quand vous êtes survenu.

— Eh bien, j'ai mon idée... Conduis-moi vers le monstre, je veux l'attaquer tout à l'heure.

EAN rOurs et le nain s'acheminèrent d'abord vers la pâture |.t) où celui-ci fit choix de deux grasses brebis. Jean se saisit d'un bélier noir, lui trancha la gorge, lui coupa les pattes et le dépouilla fort proprement.

Ensuite, il se débarrassa de ses vêtements et s'enveloppa dans la toison encore chaude.

Sur sa tête il campa la tête de l'animal qu'il avait laissée attachée à la peau, puis, croisant les pans de celle-ci sur son visage et sur son cou, il la ficela solidement.

Il se mit alors à quatre pattes, et, après avoir fait quelques pas et bêlé une fois ou deux, il se prit à rire et demanda au nain stupéfait :

— Eh bien, que dis-tu de mon stratagème? Ai-je l'air assez bélier comme ça?

— Ma foi, de loin, l'illusion est complète, mon maître. L'étrange pelage dont le Créateur a couvert votre corps, se marie bien avec la laine noire de cette toison, sauf que votre poil natif est moins long et plus rude. La tête s'emmanche passablement sur vos épaules, et si je ne vous savais un homme, je vous prendrais certes non pour un bélier, mais pour quelque animal moutonnier monstrueux et difforme.

— Maintenant, marchons au dragon! dit Jean l'Ours.

Et, conservant dans la main droite le couteau avec lequel le nain avait coutume d'égorger ses élèves, il suivit les doux brebis.

Ils arrivèrent dans une vaste cour où le monstre sommeillait, ses

liuit têtes posées sur ses

"nN redoutables pattes grif-

-^ fues. 11 avait un corps

cuirassé d'écaillés épaisses et une énorme queue dont les replis se contournaient comme les volutes d'un escargot.

En apercevant ses victimes, il poussa un long hurlement satisfait, se mit debout, et ouvrit ses huit gueules avec un épouvantable bruit de mâchoires. Jean l'Ours, à quatre pattes derrière les brebis, distingua alors son ventre qui était jaune d'ambre, assez semblable de couleur à celui d'une salamandre.

D'un coup d'œil, il calcula la place où devait se trouver le cœur.

Le dragon s'avançait, marchant à la façon d'un ours, en se dandinant sur son arrière-train massif.

Immobiles de peur, les brebis demeuraient stupides, sans même chercher à fuir. Derrière elles, Jean attendait.

Le monstre, tout aise d'avoir trois proies à dévorer, résolut d'abord d'immoler les deux premières et de garder la plus grosse pour dessert; il ne s'inquiéta même pas d'elle, tant il était sûr qu'elle ne pouvait lui échapper. Ses pattes s'abattirent sur les brebis; mais au moment précis où elles retombaient, Jean l'Ours bondit, et d'un seul élan, enfonça jusqu'au manche son couteau dans le cœur du dragon. Un flot de sangnoir et nauséabond s'échappa de la blessure ; la bête s'écroula sur le liane, ses têtes s'allongèrent, inertes, ses pattes se détendirent : il ne bougea plus.

Jean dégagea son visage de la toison qu'il noua autour de ses reins et, tout sanglant, revint vers le nain qui le félicita de son coup de maître.

— Vous n'avez qu'à frapper trois fois à cette porte on face de vous, seigneur, et la princesse d'argent vous ouvrira.

— Demeure ici, répondit Jean l'Ours, je vais te l'envoyer, et tu la remonteras avec l'aide de l'aigle jusqu'à l'orifice du puits. Là, tu trouveras mes compagnons et tu la remettras entre leurs mains. Puis, leur donnant de mes nouvelles, tu n'oul^lieras point de leur dire que je leur souhaite à tous trois le bonjour. Ensuite, tu redescendras pour prendre la seconde, puis la troisième princesse, car je ne désespère pas

de les délivrer toutes aujourd'hui. Pour ce qui est de la quatrième, je la conduirai moi-même à la lumière du soleil.

— Bien, maître, dit le nain.

Jean alla frapper trois coups à la porte désignée.

Quelle ne fut pas la surprise de la jolie princesse, lorsqu'en venant ouvrir elle aperçut un visage humain, le premier qu'elle eût vu depuis plus de cent ans!

— Belle princesse, lui dit Jean, vous êtes libre, llàtez-vous de sortir de ce maudit palais. Dehors, mon nain vous attend pour vous mener en lieu sûr. Indiquez-moi maintenant le chemin qu'il me faut suivre pour parvenir à la princesse de vermeil.

La jeune fille embrassa avec transport les mains de son sauveur. Elle l'introduisit dans sa chambre où tout était d'argent, même les tentures des murs; elle lui offrit à boire, et se hâta d'entasser dans un coffre tout ce qu'elle possédait de précieux : vaisselle, robes, bijoux, qui étaient également d'argent.

— Pour entrer chez ma sœur, dit-elle, il faut que vous arrachiez une dent à chaque gueule du monstre que vous avez vaincu, cela fera huit dents en tout. Vous n'aurez ensuite qu'à toucher avec chacune d'elles les huit clous qui garnissent la porte de son appartement pour voir celle-ci tourner sur ses gonds et s'ouvrir seule. Adieu, cher seigneur, et bonne chance en vos aventures. Que le Ciel vous garde!

Après l'avoir encore chaudement remercié, elle s'éloigna avec le nain.

Jean l'Ours, par le moyen qu'elle lui avait indiqué, délivra bien vite la princesse de vermeil.

En le quittant, chargée de ses richesses, elle tira une longue épingle de ses cheveux et la lui tendit.

— Pour pénétrer jusqu'à la princesse d'or, dit-elle, enfoncez cette épingle dans votre bras, et, avec la pointe humide de votre sang, tracez

une croix sur le bois de la porte; vous verrez celle-ci tourner sur ses gonds et s'ouvrir seule.

Jean fit ce que la jeune fille avait dit, et la princesse d'or parut à sa vue.

Il la trouva ^^*i'à

plus belle encore que ses sœurs ; elle le remercia avec émotion, et voulut se jeter à ses genoux ; mais il l'en empêcha, lui baisa galamment la main, et lui tourna un compliment fort spirituel.

Car il prenait de

l'aplomb avec l'habitude, et com mençait à se faire a son rôle de libérateur de princesse'?.

Gomme l'avaient fait ses sœurs, elle déposa dans un coffre ses choses les plus précieuses qui étaient toutes d'or massif; puis, au moment de quitter son sauveur, elle lui présenta une robe faite d'une étoffe si ténue qu'on l'eût dite tissée avec du fil d'araignée.

— Prenez ce vêtement, seigneur, lui dit-elle, et ne manquez pas de vous en couvrir en sortant d'ici, car il vous faut traverser une muraille

de feu avant d'arriver au pavillon où ma cadette est enfermée. Grâce à cette robe magique, vous passerez sans être brûlé à travers les flammes. Ensuite, préparez-vous à combattre un terrible géant que seul peut blesser Flamboijarde, l'épée fée. Celle-ci se trouve suspendue dans une niche de saphir, juste derrière la muraille de llammes. Mais gardez-vous surtout d'y toucher, car vous tomberiez mort sur-le-champ. 11 faut, pour s'emparer d'elle impunément, posséder un talisman unique.

— Et quel est-il? demanda Jean l'Ours.

— C'est, répondit-elle, la barbe blanche du nain qui garde les moutons de ce château. Mais, ce nain, seigneur, est bien la créature la plus perfide, l'être le plus...

Jean l'Ours l'interrompit :

— En ce cas, l'épée est à moi, car j'ai vaincu ce nain. Et voici Madame, sa barbe que je gardais sur moi en mémoire de mon triomphe.

— Dieu soit loué! s'écria la jeune fdle. Vous n'avez donc, cher seigneur, qu'à enrouler cette barbe autour de votre main droite, et à saisir Flamboyarde sans appréhender qu'il puisse vous advenir le moindre mal. Adieu, et bon courage !

Jean l'Ours traversa un long couloir et déboucha dans un vaste jardin où tout était roussi, fleurs, arbres, gazon. Devant ses yeux un haut mur de feu répandait une chaleur insupportable.

Le jeune homme se couvrit de la robe, et s'avança hardiment vers les flammes. Il les franchit sans rien sentir qu'un agréable chatouillement.

11 aperçut alors, derrière ce cercle de feu, la niche de saphir où Flamboyarde était accrochée.

Il enroula autour de sa main la barbe magique et s'empara impunément de l'épée.

Elle était faite d'un seul diamant taillé en lame de glaive, avait une poignée de rubis et une garde d'émeraude.

A peine Jean l'avait-il au poing que le géant parut. Sa tète était perchée si haut qu'on la pouvait à peine voir; ses épaules paraissaient des montagnes ; et ses mollets, gros comme des donjons, se terminaient par d'horribles pieds larges et longs à proportion.

Une voix qui semblait tomber du ciel cria, répercutée au loin comme le fracas du tonnerre :

— Quel est cet insolent pygmée qui ose s'aventurer ici? Où est-il que je l'écrase sous ma semelle comme un grain de millet !

— Me voici! Je suis Jean l'Ours, et ta sotte masse ne me fait pas peur ! répondit crânement le jeune homme.

En disant ces mots, il levait Flamboyarde et en déchargeait un coup formidable contre le pied du géant.

0 miracle ! A peine le glaive eut-il touché la chair du monstre qu'il y entra ainsi qu'en une motte de beurre.

Celui-ci chancela, s'abattit, le pied tranché au ras de la cheville. Il donna rudement contre le sol, avec un bruit tel que Jean l'Ours en fut sourd pendant quelques minutes. Son corps, tout de son long étalé, couvrait une étendue si grande que notre héros dut courir à trois lieues de là pour atteindre la poitrine de son ennemi et y enfoncer Flamboyarde jusqu'au pommeau.

Ensuite, il revint vers le pavillon; et, tout éclaboussé du sang dans lequel il pataugeait, il pénétra hardiment dans la demeure oîi la princesse de diamant était retenue prisonnière.

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