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VOLEUSE, CRIAIT-IL, VOLEL'SE

LE PETIT HOMME DANS LA MEULE. ii3

— Mon père, pensa-t-elle, n'a point dans son trésor une pièce, si riche soit-elle, qui puisse être comparée à la plus modeste de ces fleurs. Un bouquet de celles-ci suffirait à payer tous les royaumes de la terre.

Elle les tournait délicatement entre ses doigts, les assemblait par nuances, puis à nouveau les séparait pour les admirer une aune. Longtemps elle demeura comme en extase; mais le soleil déclinait, le ciel se teintait de pourpre :

— Mon Dieu, voici le soir! s'écria Blanche-Rose. Comme je vais être grondée pour mon escapade. Mais je veux cueillir tant de ces jolies fleurs que l'on me pardonnera aisément.

Elle ramassa les pans de sa robe, s'agenouilla et se mit à entasser en son giron pâquerettes, boutons d'or, liserons et bluets.

— Comme cela est lourd! fit-elle en se relevant.

Et, toute courbée, elle se mit en chemin pour regagner le palais dont on apercevait au loin les girouettes pointer au-dessus de l'allée d'aulnes.

Elle avait à peine fait trois pas qu'une voix courroucée éclata derrière elle :

— Voleuse!... voleuse!... arrête!... arrête!...

Elle se retourna, interdite, et aperçut un nain à barbe grise qui, sortant de la meule de foin, s'avançait vers elle à grandes enjambées. Il avait un visage fort laid et méchant, des jambes torses, de longs bras, et portait sur la tête une riche couronne de diamants ; sa main brandissait un sceptre coiffé d'une énorme perle.

Elle fut si eff'rayée qu'elle lâcha d'un coup sa précieuse moisson, et voulut s'enfuir. Mais le petit homme l'arrêta en se cramponnant à la traîne de sa robe.

— ^'oleuse, criait-il, voleuse! N'as-tu point assez de tous les joyaux de ton père que tu viennes dérober les miens ? Qui t'a autorisée

à prendre ces fleurs? En vérité, ces flUes de roi se croient tout permis! Et tu vas payer cher ton larcin!

Blanche-Rose répondit, toute tremblante, avec des larmes dans la voix :

— Pardon, monsieur le Nain, je ne savais pas que ces fleurs étaient à vous. Je m'en vais vous les rendre... Tenez, les voici !... Mais ne me faites pas de mal.

Et elle se jeta à genoux.

— Oui-da, ma belle, tu te crois quitte bien aisément. Sache que je suis le Roi des Foins, et que cette clairière où tu t'es aventurée m'appartient. Tu as voulu me dérober mes fleurs ; à mon tour, maintenant. Je t'ai, je te garde, ou plutôt je te vole, comme certaine petite fille voulait voler d'innocentes et pauvres fleurs, comprends-tu?

En disant ces mots, il étendit son sceptre vers Blanche-Rose. Celleci se trouva retenue au sol par une force invincible : elle ne put ni fuir, ni faire un geste, et demeurait agenouillée, levant vers le nain ses yeux suppliants.

— Allons, viens avec moi, ma belle, je vais t'enfermer et te garder dans ma tour, à cent lieues d'ici. Tu seras la femme de mon fils, le Prince des Foins, lorsqu'il sera en âge de se marier. Il a bientôt dix ans, tu en as six : vous ferez des époux assortis.

Ayant ainsi parlé, le Roi des Foins se saisit de Blanche-Rose, et l'entraîna malgré ses pleurs.

La meule s'ouvrit sur eux, puis se referma : ils disparurent.

A consternation fut générale au palais, lorsqu'on s'aperçut de la disparition de Blanche-Rose. La gouvernante, la première, donna l'alarme, et s'en fut, tout éplorée, se jeter aux pieds de la reine. Celle-ci poussa les hauts cris et tomba en pâmoison. Le roi fit seller son cheval, appela ses gardes et les divisa en groupes qui s'éloignèrent, chacun de son côté, pour battre les alentours. Lui-même se lança au galop à travers champs, appelant de toute sa voix : « Blanche-Rose!... Blanche-Rose! »

On arrêta tous les coureurs de route ; on fouilla toutes les chaumières; on explora le parc, les prairies; on sonda le ruisseau : peines inutiles !

La campagne était couverte de gens qui allaient et venaient, criant, portant des torches : la lueur de ces milliers de flambeaux errait dans l'ombre comme celle de mystérieux feux-follets.

Au petit jour, ofliciers, valets d'armes, grands seigneurs et manants revinrent harassés au château. Sur la plate-forme du donjon, la reine attendait leur retour, espérant revoir sa chère Blanche-Rose. Mais, lorsqu'elle vit rentrer son époux, le dernier, tête basse, le dos rond sous son manteau de pourpre, chevauchant lentement sans un regard ni à droite ni à gauche, elle comprit que sa bien-aimée fdle était perdue pour eux; et elle eut un tel accès de désespoir qu'elle se voulait jeter du haut de la tour.

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