‹ Contes sans moraleChapitre 2 sur 12 · BÉHÉMOT · texte numérisé non relu

BÉHÉMOT

éiait-il si peu crâne? Et ^pourquoi, d'abord, faisait-il ce métier ici, en ce coin de nature presque désert, où il ne pouvait trouver de clients que parmi les rares caravanes hivernales de voyageurs pressés? Et, enfin, pourquoi, sur la douzaine que nous étions aujourd'hui, avais-je eu l'honneur d'être élu ?

Pour toutes ces raisons piquant raa curiosité, et aussi par pilié de ce pauvre marmiteux, je répliquai à sa question dernière qu'en effet il ne me serait pas désagréable de connaître l'artiste di primo cartello qu'il me proposait. Ses yeux de souris pétillèrent de joie, et il s'écria, avec un claquement de langue :

— Ah ! comme il sera contente, la povera 1 Et monsieur aussi, va !

Il sautillait devant moi, presque courant, et j'allongeai le pas pour le suivre jusqu'à une espèce de petite bastide, toute blanche, parmi les noires verdures. Un jardinet précédait la maison, très frais, coupé de rigoles en bois pleines d'eau courante, et littéralement encombré de fleurs.

— Hé î hé ! me dit-il, rien ne lui est plus agréable comme les fleurs, à la diva, une fleur elle-même.

Et, ce disant, il fpivotait sur un talon, d'une allure si gracieuse, que le talon me fit l'effet d'être rouge. Il courut à un petit cabinet de feuilles, et en revint vite avec un sécateur, dont il coupa vite, vite, des roses. La botte faite, énorme, quasi plus grosse que lui, il me la mit dans les bras.

— Monsieur va la lui offrir : elle sera enchantée, la povera, puisque monsieur, il est artiste. Mais, venez, venez ! La cara nous a entendus, et je l'entends moi aussi, qu'il se prépare en accordant ma pochette.

Des sons de pochette, en effet, nous arrivaient, d'antique pochette aigrelette et vrombissante comme un vol d'insecte. Nous entrâmes dans la maison, et je la vis alors., la cara. C'était une grande et monstrueuse femme, toute en graisse, blafarde et bouffie, face de pleine lune, corps de vessie ballonnée, cinquantenaire pour le moins, et vêtue en danseuse. J'en demeurai cloué au seuil, bouche bée, stupéfait. Oui, vêtue en danseuse, le torse et les jambes en maillot, — ce torse de saindoux, ces jambes éléphantiasiques! — et, sous les plis bouillonnants de la jupe, qu'elle relevait en avant, on voyait les pilastres de ses cuisses dans un tutu.

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