BÉHÉMOT
Le petit vieux fit une grande révérence et dit:
— Rina, monsieur est un artiste de passage qui vient t'offrir un bouquet couame admiration.
L'hippopotame répondit en souriant :
— Si, Rino, je vois, et je suis fière.
Puis, me tendant la main avec un geste de reine :
— La Rina, fit-elle, vous autorise, monsieur, à lui baiser la main, n'est-ce pas, Rino ?
— Si, Rina, fit le vieux : et je ne suis pas jaloux.
Il me poussa du coude, et me glissa dans l'oreille :
— Dites-lui quelque chose, monsieur ; diteslui comme vous la trouvez belle !
Son regard était si chargé de supplications que je dus lui obéir. Je balbutiai donc quelques vagues paroles de compliments que le petit vieux répétait et amplifiait :
— Comme monsieur il est connaisseur, Rina, tu vois! Un vrai artiste, n'est-ce pas ? Il dit que tu es la plus belle, la plus exquise, la diva Rina. l'illustre cara Rina, et que ces roses ne sont pas plus roses, pas plus fleurs que toi.
Cela, gaîment, volubilement, avec des pi-
rouettes sur son imaginaire talon rouge et des révérences jusqu'à terre, des ronds de bras et des ronds de jambes, tandis que le mastodonte se rengorgeait à faire péter toutes les coulures de son maillot. Le nain sauta sur sa pochette, se la colla au menton et se mit à jouer un air vieillot en criant :
— Danse un peu, Rina, danse pour le monsieur, qu'il connaisse ta gloire ; danse-lui ton fameux pas, ton pas du triomphe de la Sirène. Va, Rina, va ! ma cara.
Et la montagne sembla secouée d'un tremblement de terre, et les pilastres semblèrent s'écarter sous la poussée de quelque invisible Samson, et je fus pris d'épouvante, m'attendant à un écroulement. Mais non ! Elle dansait, la montagne. Ils exultaient, les pilastres ! Ce grouillement ne s'écroulait point. Et, dans son fameux pas du triomphe, la sirène changée en baleine essayait de me charmer. Béhémot souriait.
Le petit vieux, lui, frétillait, se tortillait à racler sa pochette frénétiquement, battait la mesure avec son pied, jouait de tout son corps éperdu, et ne s'arrêtait de crier brava que pour murmurer du bout des lèvres : « Criez-lui aussi,
BÉHÉMOT î 1
monsieur, criez. » D'un air si implorant, si tendre, que, machinalement, ne pouvant m'y refuser, je bégayais de mon mieux : « Oui, oui, brava! brava! » jusqu'au moment oii il arriva enfin, l'écroulement que j'avais redouté tout à riieure. Brusquement , comme un aérostat dégonflé, crevant, la malheureuse s'affala par terre. Elle suffoquait, fumait, râlait, toujours souriante.
— Ah ! la povera ! gémit le petit vieux. Va, va, ce n'est rien. Tu t'es emballée encore. C'est pour monsieur qu'il est un artiste. 11 sait ce que c'est qu'une artiste. N'est-ce pas, monsieur, que vous le savez ! Brava ! brava ! Ecoute comme il est gentil et qu'il crie aussi brava ! brava ! iN'estce pas, monsieur, que vous lui en tenez compte?
Déjà je mettais la main à ma poche, mais il bondit, me saisit la main et me jeta un regard furieux. Je me laissais faire, ne comprenant plus. Il me poussait dehors, prestement, presque brutalement.
— Allez-vous-en, vite, vite, me disait-il. Je vais la soigner, povera. Allez-vous-en.
J'étais dans le jardinet. Il cueillit une rose.
— Lancez lui ça par la fenêtre, fit-il, et en lui criant encore brava ! Je vous en conjure !
l'-2 CONTES SANS MOKALE
J'obéis, et je m'enfuis.
— Monsieur ! Monsieur !
C'était le petit vieux, tout essoufflé, qui courait après moi.
— La Rina vous envoie un petit souvenir, comme artiste.
Il se sauva après m'avoir mis dans la main un chiffon de papier. Je le dépliai. Il contenait une mèche de cheveux, grasse et grise.
Le cornet du cocher nous rappelait à la guimbarde. J'y arrivai, harassé et stupide. Que diable pouvait siguifier cette ridicule aventure ? J'essayai de demander quelques renseignements au cocher. Il me répondit :
— Ah ! oui, Rino, Rina. Les deux toqués de Sidi-Ferruch ! Alors, c'est vous qui avez eu la séance, cette fois-ci ? Elle est bien bonne ! Ben I ça vaut le voyage, pas vrai ?
Et il m'éclata de rire au nez, que je faisais long.
— Oui, certes, dit la comtesse Diane d'un air très convaincu, cela, je l'affirme, j'en mettrais ma main au feu, j'en donnerais ma tête à couper. Il y a parfaitement, encore aujourd'hui, des Korrigans. Ou, du moins, il y en avait encore voilà une quarantaine d'années, quand j'étais jeunette et mariée à mon premier mari. Là-dessus, je ne peux, moi, garder aucun doute. Je ne crois ni à Dieu, ni à diable, c'est entendu; mais aux Korrigans, j'y crois. Je serais une ingrate de ne pas y croire.
— Vous fûtes donc leur obligée ? demanda quelqu'un.
— Oh ! pas à tous, malheureusement, soupira la comtesse ; mais bien à l'un d'entre eux.
c'est vrai ; et son obligée d'une façon tout à fait inoubliable. Songez qu'après quarante ans passés je n'y puis songer sans un soupir de regret. Cela vou> en dit long.
De nouveau, la comtesse Diane soupira, en roulant des yeux frisés et en allongeant une petite lippe voluptueuse qui exprimaient le plus cyni^ quement du monde un regret amoureux, et même plutôt sensuel qu'amoureux. Ce qu'elle avait l'air de regretter ainsi, c'était quelque chose comme un bon vin dont elle s'était grisée, comme un plat succulent dont elle avait pris une indigestion. Tout de suite on p<^n&a^ en s'en régalant par avance :
— Nous allons avoir de la croustille à nous mettre sous la dent. La comtesse est en- veine de souvenirs égrillards.
H faut savoir que la comtesse Diane n'était pas du tout une femme de notre époque, mais une femme du siècle dernier. Non pas par l'âge, car elle était à peine sexagénaire ; mais par les façons, l'esprit libre, même libertin, le goM des anecdotes salées, les retroussés impudents (jusqu'à l'impudicité parfois) de son papotage, l'outrugense hardiesse de ses confessions toujours prêtes à se dévêtir en public, et enfin et surtout
par son absolu manque de sens moral pour tout ce qui louche, comme elle disait si gentiment, aux choses de la galanterie.
C'esl à tel point que, si on lui eût conté, sous forme d'aventure contemporaine, Thistoire de Loth ou celle d'Œdipe, volontiers elle se fût écriée à l'étourdie, sans insister davantage :
— Se sont-ils bien amusés ?
Il faut dire aussi, à sa décharge, que la comtesse Diane était ce quelle était, tout naturellement, naïvement, sans y cbercber malice, sans même s'apercevoir qu'on pût y chercher malice. En cela encore elle n'était point de notre époque, mais bien du siècle avant-dernier, dont elle a les yeux enfanlinement fripons, le nez à rêvent, la gorge insolemment découverte, la perruque blanche poudrée à la maréchale, et le visage tout en maquillage avec le coin de la lèvre ponctué dune mouche ingénument caiitharide.
La comtesse Diane a été mariée quatre fois. A un curieux lui demandant si c'était par amour, elle répondit tout à trac :
— Oui, par amour pour Tadultère.
Et, comme le benêt en paraissait offusqué, elle ajouta :
— Vous me trouvez le caractère un peu bien gai, n'est-ce pas ? Je no l'ai pourtant pas encore aussi gai que la cuisse.
Ainsi présentée sommairement et à la galopade, on pourrait prendre la comtesse Diane pour une débauchée. 11 n'en était rien, cependant. La débauche est malsaine et sale. Or, la comtesse Diane respirait la belle santé ; et, malgré tant de folies qu'elle avait faites, son âme gardait, comme elle-même, des dessous propres, en linge frais éblouissant de candeur. Et il est nécessaire de ne jamais- perdre cela de vue, si on veut goûter son histoire du Korrigan avec la bonne humeur, sans arrière-pensée obscène, qu'elle mit à la conter, en toute simplesse vraiment innocente, à force d'inconsciente gaillardise.
— Alors, interrogea l'ami qui lui lenait !e dé de la conversation et qui savait lui faire jouer le coup de Vénus au jeu des histoires graveleuses, alors, comtesse, tout de bon, vous avez eu affaire à un Korrigan ?
— Oui, chéri, répliqua-t-elle, et une affaire sérieuse, je vous prie de le croire !
— Si sérieuse que cela?
— J'ose le dire. Car c'est avec ce Korrigan
que j'ai fait mon premier mari cocu pour la première fois. Vous voulez le récil de l'aventure, je le vois à vos yeux, tous braqués vers ma bouche, et la pistolettant de curiosité. Vous allez donc l'avoir. Mais, je vous préviens, que les bégueules s'en aillent ! La chose est un tantinet montée de ton. Vous en aurez tous un pied de rouge aux oreilles, même les plus gourmands de haulte gresse.
Pour que la comtesse prît de telles précautions préambulaires, il fallait réellement que la chose fût à rendre un singe écarlate. Et l'on pense si moi, galapiat de quatorze ans (amené là par suite de hasards impossibles à expliquer ici en quelques lignes), je sentais mon imagination de potache en éveil sensuel s'allumer déjà ! Aussi, quelle déception quand la comtesse, se tournant vers moi, me dit :
— Je ne vous fais pas, mon petit ami, l'injure de vous croire bégueule. A votre âge, ce serait trop tôt. Mais vous ne me ferez pas, en revanche, l'injure de penser que je suis une pervertisseuse de collégiens. A mon âge, ce serait trop tard. Vous serez donc extrêmement gentil d'aller fumer une cigarette dans le billard. Mon histoire dure juste une cigarette, en avalant la
fumée, bien entendu, comme vous sa.vez l<3 faire, ]en suis sûre.
Bon gré mal gré, le nez long et p-enaud, je dus me retirer dans la pièce voisine, dont la porle lut soi gnen sèment tirée et clo&e par la comtesse elle-même, beaucoup moins vicieuse, on le voit, qu'elle n'avait la réputation de rêlre.
Mais un potache n est jamais qoi'nn potache, n'est-ce pas, c'est à-dire un petit bougre très vicieux, lui, et tout assoiffé de connaître précisément ce qu'on veut lui cacher. Je n'étonnerai donc personne, et n'indignerai personne non plus, je pense, en avouant qu aussitôt dans le billard, je collai mon oreille au trou de la serrure.
Hélas! une tenture épaisse recouvrait la porte ; et la comtesse, d'ailleurs, sans doute rendue méfiante envers moi par mes regards pleins de concupiscente curiosité, la comtesse baissa justement la voix au moment le plus palpitant de son histoire. Je n'en pus, de la forte, saisir que d<s bribes, dans le cx)mmencement, et peu intéressantes.
11 s'agissait d'un manoir situé dans le Finistère, près d'une forêt oij vivaient des sabotiers ne parlant que le bas breton. Il s'y mt^lait le ta-
bleau d'ime troupe de Bohémiens hébergée iiu château, (t qui conduisait .avec elle des animaux, entre autres des ours et un grand oran^outang. Il était question aussi d'ujie légende où la forêt était hantée par des Korrigans, sortes de génies malfaisants et Jubriques. Et après, je ne distinguai plus rien du tout, sinon des Oh! des Ah ! et des éclats de rire.
Cest ici que la comtesse avait parlé le plus bas et que j'avais perdu tout à fait le fil de l'histoire, ne sachant plus si elle avait trait aux sabotiers, aux bêtes ou aux Korrigans, et ce qui était advenu à la comtesse Diane avec les uns ou avec les autres. Et j'enrageais de ne pas comprendre, de ne pas même deviner.
Depuis, à la réflexion, j'ai compris et deviné, je crois. Cest surtout en me rappelant le bout de dialogue qu'à ma rentrée j'entendis s'échanger entre la comtesse et son ami :
— Et pourquoi diable, disait celui-ci, tenezvous absolument, comtesse, à ce que ce soit un Korrigan ?
— Parce que, répondit-elle, si je ne m'étais pas bien convaincue de cela, j'aurais été pour jamais dégoûtée des hommes. Et j'en aurais été fort chagrine, car je les ai beaucoup aimés et j'en ai
aimé beaucoup depuis. Tandis que, je le savais bien, un Korrigan, c'est unique dans la vie. Gela ne se retrouve pas.
Et de nouveau la comtesse Diane poussa un grand et profond soupir de regret.
UN HONNETE HOf^mC
— Somme toute, pensait-il, je suis un parfait èonnête homme. Ma vie entière me donne le droit de me serrer la main.
Et cela, sans aucune prétenlion hypocrite à la vertu. Oh! non. 11 se rendait ju&tice, voilà tout,
Un psychologue, peut-être, ^ùt trouvé à redire à cette honnêteté, si béatement satisfaite d'ellemême. Par exemple, il est certain que notre homme ne se faisait aucun scrupule de chercher son profit dans le malheur ou le vice du prochain, pourvu qu'il n'en fût pas l'auteur premier, le seul responsable, à son avis. Mais, en fin de compte, ce n'était qu'une façon de voir, ri<?n de plus. Il y avait là matière à discussion casuistique. Or, ce genre de discussion déplaît particulièrement aux natures simples, comme
était celle de ce brave garçon. Il se fût contenté de répondre au psychologue :
— A quoi bon couper des cheveux en quatre? Moi, je suis à la bonne franquette, voilà tout.
Du reste, n'allez pas croire que cette rondeur toute simplette le condamnât à un ignoble terre- à-terre. Loin de là ! Il se piquait d'avoir un je ne sais quoi, un faible pour la fantaisie, pour l'imprévu. Et, si on l'eût offensé en le traitant de malhonnête homme, on l'eût contraiié davantage, peut-être, en lui attribuant des goûts bourgeois. Ainsi, pour ce qui est de l'amour, il professait une horreur toute vertueuse de l'adultère, dont la consommation l'eût empêché de se rendre ce témoignage, doux à sa conscience, que (( jamais, oh ! pour ça non, jamais, au grand jamais il n'avait fait de tort à personne » !
D'autre part, il ne se contentait pas des voluptés tarifées qui « ravalent le plus noble instinct du cœur à la vulgaire satisfaction d'un besoin physique ». 11 lui fallait, ainsi qu'il le disait, en levant les yeux au ciel « un peu plus d'idéal que ça » !
A vrai dire, cette recherche de l'idéal ne lui coûtait pas très grand effort. Elle se bornait purement et simplement à ne pas entrer tout de
go dans les maisons au vitiage dépoli, à ne pas aborder les belles-de-nuit d'un « combien ? » tout sec ; elle consistait, surtout, à vouloir être galant, coûte que coûte, avec « ces dames >, à se persuader qu'il leur plaisait jpour lui-même, et à préférer celles dont l'allure, le costume, le visage, permettaient des hypothèses aventureuses, des illusions romanesques, comme par exemple : « On dirait une petite ouvrière sage encore », ou bien: «JNon; c'est plutôt une jeune veuve qui a eu des malheurs » ; ou encore : « Si c'était une femme du monde déguisée, tout de même » ! et autres turlutaines, qu'il savait fausses presque en les imaginant, mais dont la saveur imaginaire lui était, quand même, délectable.
Étant donnés des goûts pareils, il va de soi que le pèlerin était un grand amateur de foules,, et surtout et avant tout un guetteur de fenestrières, rien n'étant excitant comme ces persiennes mi-closes, derrières lesquelles apparaît un visage à peine entrevu, et d'où s'échappo un furtif, furtif appel. Est-elle jeune, jolie? Estce une vieille qui n'ose plus se montrer — oui. mais horriblement savante? Est-ce, au contraire, une débutante, encore mal pourvue d'audace ?
Autant (le mystères alléchants. En tout cas, c'est Finconnu !
Et, chaque fois, il se disait : « Qui sait ? L'idéal, peut-être ! » Sûrement l'idéal, au moins pendant le temps qu'on met à gxavio: l'escalier dans cette ombre qu'on ignore. Et, chaque fois, en faisant l'ascension, il avait le cœur palpitant comme à un premier rendezrvous avec une première maîtresse.
Mais, jamais, au grand jamais, il n'avait éprouvé frisson pareil à celui qui le prit, le jour où il pénétra dans cette vieille, vieille maison de la rue des Petites- H audiriettes. Pourquoi ? il eût; été incapable de le dire. Car il avait souvent cherché fortune dans des endroits plus étranges. Ce jour-là, brusquement, sans raison, il eut le pressentiment qu'il entrait dians une aventure. Et ce lui fut un délicieux,, at long, long chatouillement die plaisir.
La fenestrière, qui lui. avait fait signe, logeait au troisième étage. De la première marche à la cinquantersixième (car il les cona.pta), son émotion ne fit que croître ; et, lorsqu'il arriva sur le palier, son cœur battait une charge éperdue. En môme temps, au fur et à. mesure qu'il montait, il avait. respiré une odeur très particulière,
de plus en plus forte. Tout en dénombrant les marches, il avait essayé d'analyser cette odeur sans parvenir à en déterminer autre chose que l'espèce.
— Ça pue rhôpital. C'est curieux! J'ai déjà senti ça quelque part.
La porte de gauche, au fond du corridor du troisième, s'entr'ouvrit comme il mettait le pied sur le palier ; et la femme lui dit d'une voix douce :
— Entre, mon petit homme.
Une bouffée de l'odeur puante lui sauta aux narines, par la porte grande ouverte pour lui donner passage; et, soudain, il s'écria :
— Ah 1 j'y suis maintenant ! Que je suis bête ! C'était, pourtant, bien facile à reconnaître: c'est du phénol, parbleu I
— Bien sûr ! répondit la femme. Est-ce que tu n'aimes pas ça, mon chéri? C'est très hygiénique, tu sais !
Elle n'était point laide, la femme, quoique un peu mûre. Elle avait surtout d'assez beaux yeux, battus et tristes. Et cela donnait un ragoût spécial d'étrangeté au sourire vague qu'elle tâchait d'esquisser pour paraître plus avenante.
Sous le coup du pressentiment qu'il avait eu
tout à riieuFe et repris de plus belle par ses iaïaginaliona romanesques, [l'homme se prit à penser, ravi à cette idée :|
— Je vois ! C'est une veuve que la misère force à se vendre.
Le logement était petit, très proprement tenu, non sans un grain de coquetterie même, ce qui le confirma dans ses suppositions. Il visita l'une après l'autre les trois pièces en enfilade. La ■chambre à coucher était la première; puis venait une sorte de petitt salon, puis une salie à manger qui devait aussi servir de [cuisine, car le milieu en était occupé par un poêle flamand sur lequel mijotait un ragoût à tout petits bouillons. Il fleurait, ma foi ! bon, ce ragoût. Et, pourtant, c'est dans celte pièce-là, quie l'odenr de phénol était la plus forte. Il: en fit la» remarque, et ajouta gaiement :
— Ah ! ça,, di's donc, lu en mets dans le râla?
Tout en riant, il avait posé la main sur la poignée de cuivre de la porte vitrée. Il voulait tout voir, même ce recoin, qui, selon les apparences, devait être quelque cabinet de débarras.
— Oh ! non, non, mon chéri ! Pas là! Pas U^ ! Tu ne peux pas !
La femsiïe s'était cramponnée à lai elle tirait Tiolemr»€nt en arrière.
— Cororaent, je ne peux pas ? ré pondit-il y son désir d'y entrer Jevenaat plus vif.
Et, d'un geste brusque, il ouvrit la porte vitrée. Uodeur de phénol le fouetta au visage. Il recula.
Sur un petit lit en fer, il venait de voir un cadavre, — un cadavre d'enfant — fantastiquenvenl éclairé par une bougie. Epouvanté, il se détourna pour fuir.
— Reste, reste, je t'en conjure, mon petit homme !
Et, dans un déluge de larmes, elle lui conta que c'était le gosse d'une amie à elle, morte depuis six mois, et qu'il était là, lui, depuis deux jours, et qu« l'argent manquait à la maison pour les frais d'enterrement. Dix francs» ! il ne lui manquait plus que dix francs I
— Dix francs ! Qu'es'-ce que ça le fait. Ne t'en va pas, mon chéri. Reste, dis. Tu verras comme je suis gentille.
— Ah ! bien, non, fit-il. Je vais te donner tes dix francs. Mais pour rester, non, jamais de la vie.
Au seuil, pourtant, il réfléchit. Il allait perdre
dix francs. Cette femme, en somme, faisait bravement son métier. Quel mal, après tout, à ce qu'il profitât de ses bonnes dispositions ? Et puis, voilà qui n'était pas bourgeois ! La fantaisie, l'imprévu...
— Ecoute ! dit-il, en se retournant, d'une voix tremblante, si au lieu de dix francs je t'en donnais... vingt, tu pourrais aussi, n'est-ce pas, acheter des fleurs ?
— Vrai, vrai ! dit la malheureuse, la face tout illuminée de joie. Vrai ? tu me donnerais vingt francs ?
— Hé oui ! répliqua-t-il, d'un petit ton léger. Et même plus. Ça dépend de toi, ma chère !
Et, tout en se frottant les mains, il ajoutait à part lui, en se rengorgeant intérieurement :
— C'est égal ; on a beau dire, je suis un honnête homme, tout de même 1
La baraque, lamentable et comme honteuse de sa pauvreté, était située tout au bout du champ de foire, à l'endroit infréquenté où l'emplacement coûte moins cher. Elle n'avait pour éclairage que deux maigres lampes à pétrole, de flamme fumeuse, tremblotante et puante. Dans leur lumière rousse, ainsi que dans un brouillard, dansaient sur la toile d'enseigne des figures aux couleurs débuées, en grisaille fantômale. On y distinguait, ou plutôt on y devinait, une espèce de Quasimodo amputé des avant-bras, assis entre de courtes jambes de grenouille repliées contre le torse, et, autour de lui, en éventail, avec des faces d'admiration, un ouvrier, un paysan, une nourrice son poupon au bras, une dame du monde décolletée jusqu'au nom-
bril, un monsieur raide clans son frac et un maréchal de France sabré du grand cordon. Presque aussi vagues et déteints que les personnages du tableau, en costumes flétris et en maillots reprisés sous des souquenilles sans ton appréciable, quatre spectres aux apparences de femmes faisaient un semblant de parade devant le pauvre eut- esort^ les pieJs dans la boue, les regards mélancoliques fouillant l'ombre oii ne s'arrèlait aucun passant alléché.- Et qui, en effet, sinon un curieux de misère et uia amoureux des misérables, qui diable pouvait bien nêtre attiré par ks pnomesses d'une «i calamiteuse enîî.f'igne, par ces tristes lampes pareilles à des lumignons de caveau funéraire, et surtout, surtout, par ces quatre malheureuses grelottant sous des paletots d'homme, et laides d'une laideur à ne pas même faire rire, mais à faire plutôt pleurer? Car, en vérité, les larmes venaient aux yeux à contempler leur essai de parade, la plus âgée tambourinant sur une caisse aux sanglots sourds, une autre secouant une cloche enrhumée, la troisième arrachant des hoquets de couacs à Tagonie d'un accordéon poussif, tandis que la plus jeune esquissait des pas avec une lenteur de larve qui s'étire.
Et tous les soirs, depuis huit jours, c'était la môme chose. Tous les «oirs je me retrouvais là, seul ou h peu près, devaul la baraque lamentable, il uns laquell-e je pénétrais aussi tumultueusement que possible, pour tâcher d'entraîner par mon exemple les deux peié« et un tondu que ma halle tenace faisait arrêter parfais. Oui, deux pelés et nn tondu, pas davantage! Car jamais nous n'avions été cinq spectateurs ensemble, malgré les cris enroués de la femme qui glapissait :
— Entrez, mesdames et messieurs, entrez I Suivez la fouie!
Et cependant, i\ valait la peine d'être vu, le Quasimodo qu'annonçait l'enseigne calamit^'use. C'était un brave monstre, et qui faisait de son mieux pourélre agréable au publie, et qui nous en donnait, à nous quatre, plus que pour notre argent, bien sûr, et tout autant, ma foi, que si chacun de nous avait été le propr^î maréchal de France peint sur la calamiteuse enseigne.
Avec ses deux moignons sans avant-bras, dont le coude était remplacé par un unique doigt sans phalanges, il se versait à boire et buvait, se découpait du pain et mangeait, enfilait une aiguille et cousait, chargeait une cara-
bine et dégotait une pomme placée sur la tête d'un de ses enfants, à l'instar de Guillaume Tell. Avec SCS jambes de grenouille, repliées contre son torse et qui n'avaient de ressort que du genou à la cheville, il bondissait jusqu'au niveau d'une table oij il se rétablissait d'un coup de moignons. Pour finir, la larve et lui dansaient un ballet pantomime de la Belle et la Bête^ pendant lequel il se mettait tout en nage, tantôt à sauteler sur ses molles guibolles comme un insecte estropié, tantôt^ faire Farbre fourchu en équilibre sur sa tête et ses deux doigts, tantôt à se redresser par un saut de carpe qui lui plaquait le cul au plancher d'une secousse brutale et écrasante, à croire qu'il allait s'y aplatir tout entier, les reins rompus, la tête rentrée dans la poitrine, la viande et les tripes s'effondrant.
Et cela, le pauvre monstre, avec son pauvre corps de vieillard, avec une barbe et des cheveux d'apôtre, blancs et vénérables.
Inutile de dire, n'est-ce pas? qu'au lieu des quatre sous demandés (quatre aux premières, deux aux secondes), je donnais chaque soir au brave monstre une pièce blanche. Une pièce blanche aussi à la si dolente larve qui marmon-
naît ensuite, si lugubrement, en vous allongeant sous le nez une tasse en fer bat lu :
— N'oubliez pas mes petits bénéfices!
Tant et si bien qu'un jour il éprouva le besoin de me montrer sa gratitude, Tbonnête monstre, et ne se contenta plus du banal merci habituel, mais ajouta d'un air ému :
— A la bonne heure, vous, monsieur, vous êtes nn connaisseur.
Je répondis au compliment, cela va de soi, par un autre. Une conversation s'engagea. La sympathie germait. Je ne pouvais moins faire que de l'arroser avec un bon litre. Un litre en appelle un second. Au troisième, le monstre me confiait ses peines :
— Non, allez, je n'ai pas de chance. Des guignes, des guignes et des guignes, v'ià ma vie ! Et pourtant, bon Dieu de nom de Dieu, j'avais tont ce qu'il faut pour réussir.
Ce disant, il montrait ses moignons et ses jambes.
— Ah ! fichtre, oui, tout ce qu'il faut! Des flûtes à la manque, comme on n'en voit guère, et des ailei'ons comme on n'en voit pas. Seulement, voilà, j'ai été gourmand. Ambitieux, quoi 1 J'm'ai imaginé qu'avec une femme dans
î)4 CONTES SANS MORALE
mon genre nous aurions des gosses je n'ie dis qu'ça, des phénomènes de choix, à gagner des cents et des mille. Alors je m'ai mis en ménage avec Naïde. Vous Tavez p't-être connue aut'fois, Naïde, la grosse Zénaïde, qu'on appelait la Vénus-tronc? Une cul-de-jatte, mais une culde jatte perfectionnée, sans ahattis d'en haut ni d'en bas.
— Non, j'ai connu seulement Césarine, la Vénus au râble.
— Oh! oui, une pochetée! Elle avait des bras. Mais Naïde, du flan, en fait de brasl Deux petites nageoires aux épaules, pas plus! Et quant au train d' derrière, nisco! Un derrière, et pas de train. Des fesses, un point, et c'eçt tout.
Les yeux du monstre se voilèrent d'un souvenir attendri; puis il continua, son visage changeant soudain d'expression, et devenu aigre :
— La garce, toutd'même! Bâtie comme ça, qui qui m'aurait dit qu'elle me tromperait?
Je pris la mine compatissante que demande une confidence de cocu. 11 le comprit et s'écria vivement :
— Non, non, pas comme vous croyez, qu'elle
me trompa. C'était une vertu, savez, Naïde. Elle m'aimait autant que j Taimais. Nous nous sommes jamais fait de queues, ni moi, ni elle, j'vous en réponds. En quoi elle m'a foutu dedans, c'est rapport aux gosses, vous comprenez. Six, que nous en avons eu, en six ans, et tous les six sans une avarie, tous les six entiers, comme tout le monde. Est-ce une guigne, ça, hein? Est-ce une guigne'^ Non, mais, nom de Dieu, c'en est-il une, de guigne?
11 crut lire dans mon regard une sorte de reproche blâmant l'entêtement de ses tentatives.
— J'vois bien, fit-il. Vous vous d'mandez pourquoi que j'm'ostinais. J'vas vous dire. Entre le premier et ie second, y avait eu une fausse couche d'un avorton, vous concevez, d'un môme à la choquotte qu'avait Ffondement de sa mère. C'est pourquoi j'm'ostinais. Nous avions toujours l'espoir d'un nouveau lardon pareil à c'iancier-là, et qu'aurait vécu. Ah! c'qu'il aurait été l'Béjamin, ç'ui-là! Il nous aurait un peu consolés des autres.
J'insinuai que les autres me semblaient se conduire en enfants très gentils pour leur père et qu'ainsi...
û6 CONTES SANS MORALE
— Gentils, gentils, s'écria-t-il, vous croyez ça, vous! Oui, sûr, c'est pas des mauvaises filles. Vous les avez vues au turbin; elles font ce qu'elles peuvent. Mais attendez un peu. Vous jugerez t't'à l'heure. Que j'finisse d'abord mon boniment sur Naïde! Malgré tout, elle H moi nous pouvions boulotter. C'était un couple palas, à la r'mouche; et quand on nous avait regardés, on ne r'grettait pas ?on pognon, pas vrai! Bon, v'ià qu'au septième accouchement, ell'me lâch«. Klfcrapse! Morto, Naiïdel Bonsoir, la Yénus-tronc! Et je reste seul, tout «eul avec six nom de Dieu de propre-à-rien sur les bras.
11 les levait au ciel ses infirmes bras, se& courageux moignons et je vous jure qu-e sa baroque image n'avait en ce moment rien de ridicule.
— Mais ce n'est pas encore ma dernière guigne, repril-ii. Voici rbouquet! J'suis ostiné, ça, je n'dis pas non. On n'peut pas se r'faire, pas? Aussi, quand ma fille aînée a eu ses dixhuit ans (a^ous savez, celle qui fait Ttapin à la porte), j'ai r'pris confiance. Parait, à c'qu'on m'a racont-é, qu'les boscos ça saute une génération. Alors j'ai pensé qu'ma fille poiirrait avoir des gosses pareils à ma femme et à Bibi, et
pour être plus sûr qu'ça prendrait, ou au moins quéqu'chose d'approchant, je l'ai mariée à un gonce qu'avait qu'une quille, et d'naissance. EllnTaimait pas, mais elle a consenti quand même. Elle est pas bête. EU'comprenait qu'il fallait ça pour nous r'quinquer.
— Eh bien, dis-je, si vous ne la trouvez pas gentille, celle-là, vous êtes difficile, vraiment. Il me semble que voilà une fille comme on n'en voit guère.
— Elle, s'écria-t-il, furieux, elle! Ah 1 i'chameau ! Mais attendez donc, que j'vous dis, attendez! Ou plutôt, non, venez juger vousmême, par vos yeux, venez regarder comme elle est gentille, cette rosse-làl Venez voir les salops d'enfants qu'elle s'amuse à faire, et par deux à la fois, vous entendez, par deux. Oui, des jumeaux à chaque coup, monsieur! Deux il y a un an, et deux il y a quinze jours. Venez voir ça, ça vaut la peine!
Il était ivre, et de colère et du vin bu, et d'avoir rebu toutes ses malchances en me les racontant.
Il m'avait, de son unique doigt, saisi la main; et, suspendu au bout de mon bras, s'appuyant par terre de son moignon libre, il m'entrai-
lib! GONTKS SANS MOBATJ:
nait hors du naastroquet pax sauts convulsifs.
En quelques bonds nous avions traversé la chaussée et grimpé les cinq miirches de sa bagnole.
Dessous, abritées du ^vent tan! bien que mal par une bâi-he on loques, ronflaient pêle-mêle dans la paille ses six filles. A l'intérieiiir de la roulante, il y aw.it un li: où je vis, à la lueur d'une chandelle allumée, quatre enfants endormis, deux au pied, deux à la tête.
Il souleva doucement la couverture et me dit, à voix très basse, de manière à ne point les réveiller :
— Hein ! ces cochons-là, croyez-\ou6 qu'e'est rigolo ! Pas un stropiat, nom de Dieu, p«LS un! Tous au complet-! Et ils me prena^nt mon pieu, encore! Oui, j'couch' sur Je parquet, là, dans ce coin, pour leurs-y laisser ia place, à ces muff's-Là.
En ce moment, les deux plus pe'its s'agitètent et se mirent à miauler, tendant les bras, comme vers leur nourrice.
— Yoilèi, voilà! fit le monsire; on vous sert, feignants. Oui, monsieur, faut que j sois leur Jarbin aussi. La mère n'a pas de lait, la sacrée vache! Alors, c'est moi qui...
UN xMONSTRE 3^
Il leur fourrait dans la bouche, avec des précautions infinies, à chacun un biberon fait d'un litre à en-bout de caoutchouc, biberon probablement confectionné par lui, lui l'infirme aux deux moignons I
— Et du vrai bon lait, dit-il. Du lait rupin! Du lail qui me coûte quat'ronds la chopine. Du lait d'gens riches! Et faut voir c'qu'ils s'en appuient sur l'estomac, les gougnafiasses!
Doucement, càlinement, matf^rneUirnent, il €oiiJevait les litres de ses deux charitables moi- ^on~, et sa face s'illuminait en face exta&iée de grand papa gâteau, et se retourntint vers moi, les yeux humides et caressants, il ajouta dans un tendre sourire :
— Dame! Que qu'vous voulez! On ai'peut pourtant pas les laisser crever, les pauv'boiigTes, ^ous prétexte qu'ils ont tous leurs meimbres e;t qu'ils sont foutus comui' des anges.
LES DEUX GWAZ
Quand on demande aux bonnes gens de PIoubaznaëc où se trouvent les plus beaux homards du monde, les bonnes gens de Ploubaznaëc sont d'accord pour vous répondre aussitôt, sans la moindre hésitation :
— Les plus beaux homards du monde se trouvent à Ploubaznaëc,
Et quand on demande aux bonnes gens de Ploubaznaëc oii se trouvent les plus beaux homards de Ploubaznaëc, les bonnes gens de Ploubaznaëc sont d'accord pareillement pour vous répondre tout de môme aussitôt, et .sans la moindi'C hésitation, pas plus cette fois-ci que Tautre :
— Les plus beaux homards de Ploubaznaëc se trouvent à l'entre-trois des cailloux dits les Haches de Ploubaznaëc, juste à l'endroit où les
LES DEUX GWAZ 41
remous du goulet forment le tourbillon dit l'entonnoir de Ploubaznaëc.
C'est absolument comme si les bonnes gens de Ploubaznaëc étaient d'accord pour vous déclarer que les plus beaux bomards de Ploubaznaëc existent seulement dans leur imagination, et à l'étal de homards légendaires ; car du diable s'il est humainement possible d'aller poser des casiers à homards dans l'entonnoir de Ploubaznaëc ! N'eût-on fait que passer en vue des Haches, à deux cents brasses au moins pour éviter les courants qui vous y portent, n'eiit-on fait que voir ainsi de loin les furieuses écumes du tourbillon, et en entendre à distance respectueuse le formidable mugissement, on est convaincu de reste que jamais personne au monde n'est allé pêcher, ni même n'a pensé à aller pêcher là les plus beaux homards de Ploubaznaëc.
Et cependant, quand on dit cela aux bonnes gens de Ploubaznaëc, les bonnes gens de Ploubaznaëc sont d'accord toujours pour vous répondre aussitôt, et toujours sans la moindre hésitation, bien entendu :
— Personne au monde, c'est vrai, excepté toujours les deux Gwaz.
Et, comme les bonnes gens de Ploubaznaëc
42 • CONTES SANS MOEALli
sont tout ensemble très tiers de posséder les deux Gwaz et très jaloiTX d^es deux Gwaz, ils vous laissent en plan là-dessus, jouissant de votre admiration pour Ploubaznaëc, son entoK- Hoir, ses homards et ses deux Gwaz, mais sans vouloir vous donner l'ombre d'un renseignement de plus eur les deux Gwaz, q'ifelque envie que l'on manifeste de conuaitre mieux, pour les admirer encore davantage, les deux Gwaz, et surtout leurs liomards, les plus beaux homards de Ploubaznaëc, et par conséquent les= pllïs beaux homards du monde entier.
A force de palionte astuce, néanmoins, ePau moyen de nombreuses tasses d'eau-de-vie ingénieusement offertes, je finis par obtenir certains détails circonstanciés sur les deux Gvvoz, par exemple ceux^^i, qui me parurent assrz précieux, quoique contradictoires.
— Les deux Gwaz sont de fins marins, fil bitors premier brin.
— Les deux Gwaz sont des diots qui ne savent que ça, et encore ça.
— Les deux Gwaz ont un bateau qui a le Diable à la barre.
— Les deux Gwaz ont un sabot dont ne veut pa-s l'eau.
LES DEUX GWAZ 43
— Les deux Gwaz ont un compas du temps où il n'y en a^ait pas.
— Les deux Gwaz ne vont que les nuits de lune verte.
Et enfin, me fut donné ce dernier renseignement, résumant fort bien tous les autres, me semblait-il, mais qui m'éclairait fort peu :
— Les deux Gwaz, en somme, ce sont les deux Gwaz.
Voilà qui allait des mieux, sans doute ; mais j'eusse préféré de beaucoup voir moi-même, de mes propres yeux, ks deux Gwaz en chair et en 09, et les interroger sur les fcimeux homards. Mais, me les faire voir, ces deux extraordinaires Gwaz, c'est ce dont personne ne voulait me Fournir l'occasion, malgré toute m^on astuce et toutes mes tassr-s d'eau-de-vie. Quand je parlais de cela aux bonnes gens de Ploubaznaëo, les bonnes s;en^ d^^ Ploubaznaëc étaient, plus que lapais, d'accord pour ne me rien répondre du tout, et pour faire semblant de ne pas même comprendre ce que je demandais.
J'en fus réduit à essayer de les reconnaître, sur le port, ks deux Gwaz, d'après le très vague sigralement que j'en avais. Me les %urant comriîe des gas jeunes, hardis et avenbureux, je
cherchais parmi ceux-là, qui ne manquent pas à Ploubaznaëc. Aussi cherchais-je en vain. Il y en avait trop !
A défaut des gas, peut-être avais-je chance, au moins, de reconnaître leur bateau, qui devait être une merveille de bateau, pour affronter l'enLre-trois des Haches et les affres de l'entonnoir. Mais tous les bateaux de Ploubaznaëc sont, comme on le sait, des merveilles de bateau. Et, de ce côté encore, mon enquête fit chou blanc.
En désespoir de cause, j'avais renoncé à voir les deux Gwaz, quand, un soir, sur le quai, j'entendis un gamin dire près de moi :
— Tiens ! le bateau des deux Gwaz n'a plus son bout-dehors !
Il n'y avait à quai qu'un seul bateau dont le bout-dehors, en effet, était rompu à ras de l'étrave. Je demeurai stupéfait que ce fût là le bateau des deux Gwaz. Car c'était une antique carcasse, rafistolée de calfatages sommaires, et où il restait, certes, moins de bois que d'étoupes bouchant les trous. Aller, là-dessus, là-bas, ce n'était plus de l'audace, mais de la folie, pour sûr ! Du coup, mon désir de connaître les deux Gwaz se changea en frénésie, simplement.
LES DEl'X GWAZ 45
— Ah ! ça, dis-je au gamin, ils ont doriiC le bateau de Malhusalem, les deux (jwaz ?
— Dame- ! repli qua-t-il, ils peuvent bien l'avoir, puisqu'ils le sont.
Je tombai de mon haut. Quoi ! les deux Gwaz n'étaient point de jeunes gas, alors ? A tout hasard, plaidant le faux pour savoir le vrai, et faisant comme si je connaissais les deux Gwaz, je lançai négligemment :
— Ba'h! ils ne sont pas si vieux que ça, les deux Gwaz, si vieux, si vieux 1
— Oh ! riposta le gamin, ils ont tout de même bien, les deux Gwax, dans les cent quatre-vingts ans au moiiais, si ce n'est pas plus, à eux deax.
Continuant à jouer l'entendu, j'insinuai que je ne le croyais pas.
— Voyons ! fit le gamin. Mais la femme, à elle seule, en a quatsje-vingt-quinze passés.
La femme ! 11 avait bien dit « la femme » ! Les deux Gwaz étaient donc le couple Gwaz, — il y avait une Gwaz femme ! Et c'étaient ces deux nonagénaires, dont une nonagénaire, qui allaient, sur ce morceau de bois pourri, poser ées casiers à homards dans l'entre-trois des Haches, dans le monstrueux tourbillon en entonnoir de Ploubazna^c !
J'étais seul, sur le quai, avecle gamin. Je lui mis dans la paume une poignée de pièces blanches, et je lui dis, joignant la persuasion à la menace :
— Montre-moi les deux Gwaz, et tout cela est pour toi. Si tu ne me les montres pas, je le re-prends tout et je te flanque une pile, oh ! mais une pile, tu sais, que les os t'en fumeront.
C'était lâche, j'en conviens. Tant pis ! je voulais connaître les deux Gwaz. Mettez-vous à ma place !
— Tenez, dit le gamin, les voici, les deux Gwaz. Ils remontent de la jetée. Et ils en ont un vrai, de homard, aujourd'hui ! Regardez-moi c't'homard !
Deux êtres montaient de la jetée, en efl'et, portant un grand panier où était ficelé un homard énorme, qui me parut long de près d'un mètre. Mais si fantasiique que fût la hôte, les pêcheurs étaient plus fantastiques encore, pareillement vêtus d'un ciré jaune, coiffés d'un suroît, culottés d'une salopette et chaussés de sabots-bottes, le tout usé, tanné, rapiécé, ridé, recroquevillé, moins que leurs visages toutefois, lesquels se ressemblaient, d'ailleurs, couleur de hareng-saur mariné dans du jus de chi-
LES DEUX GWAZ 47
que, absolument glabres, et n'ayant plus de vivant que de petits yeux très clairs et une petite pipette fumant entre le nez et le menton.
— Ils sont encore soûls, les deux Gwaz, fit le gamin. Dame ! Chaque fois qu'ils vont là-bas, ils en reviennent avec chacun leur litre d'eaude-vie dans la gargarousse. Et dire qu'ils font ça depuis soixante-dix ans !
Mais je ne l'écoutais plus. Je n'avais plus besoin, sur les deux GAvaz, que d'un seul renseig;nement, d'un seul, que je demandai presque avec rage :
— Quelle est, des deux, la femme ?
Le gamin avait fait un bond loin de moi. De loin, il me regarda en clignant de l'œil et me répondit :
— Vous le savez bien, voyons !
Et, comme les bonnes gens de Ploubaznaëc sont malins, avec leur air benêt, et comme ce gamin était la fine fleur des bonnes gens de Ploubaznaëc, il ajouta, dans un éclat de rire :
— C'est l'autre !
— Ah! mon pauvre cher enfant, vous ne savez pas de quoi vous vous privez à n'être pas catholique, fie quelles joies profondes, originales, complexes, de quel ragoût toujours nouveau assaisonnant cette vie si fade, de quels étranges piments pour les passions, et, en attendant rangéli([ue paradis possible à gagner dans Tautre monde, de quels paradis endiablés dans celui-ci!
A l'époque où me parlait de la sorte, dans sa vieille gentilhommière de Thiérache, le comte de Myers, qui avait alors une soixantaine d'années, j'étais moi-même un trop jeune homme pour le bien comprendre. Frais émoulu de mes études philosophiques, très fier de mon athéisme
indépendant, je regimbais contre toute tentative de m 'amener à une foi religieuse. Et c'est cela,, sans plus, que je voyais dans Targunient ad hominem par quoi l'astucieux vieillard (pensais-je avec méfiance) tâchait de m'endoc- Iriner.
Je ne me rendis compte que beaucoup plus tard de ce qu'il voulait dire en ce temps-là; et peut-être même l'eussé-je toujours ignoré, si je n avais appris, par la suite, grâce au hasard d'indiscrétions posthumes, l'extraordinaire histoire de ce singulier catholique.
En ce lemps-Ià, d'ailleurs, je l'avoue, n'ayant pas encoie pris l'habitude de lire les gens entre les lignes, je ne pouvais guère m'imaginer que ce bonhomme, simple hobereau d'allures banales, régulières, étroitement dévotieuses, eût quelque chance d'avoir été le héros d'un roman à la Barbey d'Aurevilly.
Telle était la vérité, cependant. Mais qui s'en serait douté?
— Moi, amon ! Et dès le preume jour oïj nô maître est revenu se terrer au pays, sans sa femme et seul avec sin fieu.
Mais il faut dire que celui qui me répondait ainsi, vingt ans après, ce n'était pas un échappé
50 CONTES SANS MOUALE
de collège, c'était mou vieil ami le Uorgnot, un fin ferlampier de Thîérache, taupicr, braconnier, contrebandier, rebouteur, dont l'unique polit œil savait vriller les cœurs rien qu'en vous regardant à la dérobée, et dont les deux grandes oreilles poilues emmagasinaient tous les ragots du pays, y compris, prétendait-il, jusqu'aux secrets du confessionnal.
Que cette prétention fût justifiée, ma foi, je n'en pus douter, aux révélations qu'il me fit, et qu'on avait dh lui faire. Qui, sinon le confesseur in extremis du comte de Myers? Mais comment lui, le Borgnot, avait-il eu accointance, et poussée si loin, avec le capucin missionnaire qui avait assisté le comte de Myers à son lit de moit? Voilà ce que le Borgnot ne me dit j>oint.
— Tous les ferlampiers sont amiteux l's uns pou'l's autres.
Je n'en pus tirer davantage. L'explique qui pourra! Aussi bien, qu'importe? L'essentiel est que l'bistoire soit belle. Et je crois qu'elle Test.
Quand le moine, en mission pour prè&her la retraite de Carême à Vervins, fut arrivé au chevet de l'agonisant, après cinq heures de carriole par des chemins de traverse, ses premières paroles furent :
— Pourquoi m'avez-vous envoyé chercher précisément par cet homme, qui fut la cause première de tous les malheurs survenus chez vous?
A quoi le comte de Myers répondit, avec la nette tranquillité de quelqu'un qui avait encore l'âme chevillée dans son corps moribond :
— Parce que j'étais sûr que lui seul, le Borgnot, vous déciderait à le suivre jusqu'ici, parce que je savais bien que vous le reconnaîtriez, sans l'avoir jamais vu, mais d'après ce que mon lils vous a dit de lui.
11 prononça ce « mun fils » d'un ton ironique, puis ajoula :
— Mon fiis, ou plutôt, vous ne l'ignorez pas, le iil'i de cet homme.
Le moine ne put s'empêcher, à ces mots, de ssaiilir, et <iit :
— Comment connaissez-vous mes relations de prêtre à pénitent avec le vicomte de Myers, et surtout ce que j'ai appris de lui en confession? Et m'avez vous donc appelé ici, en somme, pour me confesser à mon tour, ou pour vous confesser vous même?
Le ton du moine était dur, presque méchant. Mais le vieillard n'eut pas l'air d'y prendre
b2 CONTES SANS MORALE
garde, et continua d'une voix très calme :
— Je vous ai appelé ici, mon Révérend Père, pour me confesser moi-même avant de mourir, et pour recevoir de vos mains, à vous, l'absolution que je crois avoir méritée. Vous seul, en effet, pouvez me la donner en toute connaissance de cause. Vous avez entendu, je le sais, le vicomte de Myers au tribunal de la pénitence. Vous allez m'y entendre de même, et à mon dernier moment. Vous aurez donc la compétence qu'il faut pour me juger. Je m'en rapporte à votre arrêt pour paraître pur devant Dieu.
A cet appel, fait avec toute l'onction et toute l'humilité désirables, le moine ne put répondre qu'en acquiesçant, comme l'y obligeait son saint ministère ; et l'agonisant entra en confession.
— Lorsque j'eus acquis, dit-il, la certitude du crime abominable commis par ma femme, lorsque j'eus en mains la preuve de cet adultère perpétré dans d'aussi atroces et aussi basses circonstances, je crus que j'allais mourir de douleur ou devenir fou. Ainsi, elle avait profité de ma maladie pour me tromper! Et avec qui? Avec ce valet, cet apprenti garde-chasse, ce petit va- trop de ferme, qu'elle avait dû débaucher! Et elle était grosse de ses œuvres! Et l'enfant
UNE CONFESSION bS
qu'elle portais, qui allait devenir l'héritier de mon nom, c'était le fruit de cette immonde et crapuleuse trahison! Ah! je l'avoue, la première pensée qui me vint fut de me venger, de la punir, d'anéantir dans un meurtre légitime cet infâme passé, cet avenir ignoble. Dites, mon Révérend Père, dites, selon la loi humaine, n'en avais-je pas le droit?
— Selon la loi divine, répliqua le moine, vous n'aviez que le devoir de pardonner.
— C'est ce que je fis, reprit vivement le vieillard. Je ne tuai point, en effet. Je ne manifestai même rien, ni de mes tortures, ni de ma juste indignation. Personne au monde ne put soupçonner que j'étais instruit de quoi que ce fût. C'était plus que du pardon, il me semble. C'était comme un oubli absolu.
— Vous n'aviez pas oublié, cependant, interrompit le moine.
— J'en conviens, fit le comte de Myers avec un aigre sourire et un pâle éclair au fond de ses yeux mornes. Non, je n'avais pas oublié. Je n'ai pas oublié encore. Mais je me suis vengé à ma façon, en respectant la loi divine, et en laissant simplement les choses suivre leur cours fatal selon la loi humaine.
— Vous les y avez aidées, dit violemment le moine.
— (]eci, répondit le mourant, est Topinion du vicomte, sans douie! Permettez-mioi d'éclairer la vôtre. Si je n'avais pas été le catholique fervent que je suis, qu'aurais-je fait, je vous piio, pour me venger de la mère indigne sur son fils? J'aurais mis tous mes soins à développer dans ce fils les instincts pervers de son mauvais sang-. Je me suis appliqué, au contraire, à les réfréner. J'ai fait donner à ce fils une éducation parfaite, chrétienpe. J'ai voulu qu'il fût non seulement un honnête homme, mais presque un saint. Et j'y suis arrivé. Il en est un. Est-ce vrai?
— C'est vrai, dit le moine. Lui est cela. Mais elle?
— Elle, reprit férocement le vieillard, je l'ai abandonnée à ses vices, je lui en ai laissé chercher les occasions. De cela, oui, je m'accuse. Certes, il y eut de ma faute dans sa chute progressive. J'ai péché par complaisance envers les plus sales besoins de sa nature. J'ai fermé les yeux à ses débordements, de jour en jouiplus monstrueux. J'en ai, d'ailleurs, subi le châtiment, en souffrant qu'elle traînât mon nom
UNE C-NFK^SiON 55
!ans la suprême boue d'ignominie où elle est mbée. Mon péché, à cet égard, ne doit-il pas m'être remis, puisque j'en ai fait pénitence si àprement, par ■ la lionte d'accepler, que ma femme, la, comtesse de Myers, soit devenue d'abord une adultère publiquement connue comme teiie, puis une véritable courtisane, puis une vieille-garde de îa galanterie parisienne, puis fniln ce qu'elle est aujourd'hui, une horrible et répugnante prostituée de bas élage?
— Que Dieu juge ce que vous avez fait là ! répondit le moine. Lui seul peut savoir si la pénitence vous fut cruelle et a racheté votre crime A moi, il ine semble que, ce crime, vous vous en délectez encore. Du moins en avezvous joui avec la plus implacable cruauté, le jour où vous avez fait savoir au vicomte de Myers qu'il n'élait pas votre fils, qu'il étuit le bâtard adultérin du Borgnot, et qu'il avait pour mère cette hideuse pourriture dont vous avez tenacement et savamment désiré, préparé, voulu, Tabomination.
Le comte de Myers se mit sur son séant. Ses regards flambaient. Son aigre sourire s'était crispé en un rictus de fauve. Sa voix rauqua,
56 CONTES SANS MOKALE
parmi des hoquets de râle, ces paroles, fortement articulées :
— Les choses ont suivi et suivront leur cours fatal. Que le saint, maintenant, s'arrange avec la pourriture! Qu'il sorte ce qui doit sortir de ce choc entre le fils et la mère! Qu'ils y trouvent leur enfer en ce monde et dans l'autre ! Moi, cela ne me regarde plus. Moi, si j'ai péché, je m'en repens. Moi, je me suis confessé. Moi, je demande, j'exige, l'absolution.
D'un verbe rude, le moine lui cria, en plein visage :
— Puisque vous voulez qu'on vous pardonne, dites si vous avez pardonné. Non, non, je le vois, même en cet instant, même avec la certitude, si vous ne pardonnez pas, d'être damné pour l'éternité, vous ne pardonnez pas encore.
— Eh bien! non, clama l'agonisant ; non, je ne pardonne pas. Je ne peux pas pardonner. Si je disais que je pardonne, je mentirais, et pour ce mensonge-là, je serais quand même damné. Mais que m'importe la damnation? Dans les tortures éternelles, l'idée que je ne pardonne pas me sera une éternelle douceur.
Et le comte de Myers moumt en murmurant avec une extatique béatitude :
— Soyez béni, mon Dieu, qui m'avez gardé au cœur cette foi consolante!
Ainsi me fut contée, par le Borgnot qui eu ricanait, la fin du comte de Mycrs. Ainsi me fut connue l'extraordinaire histoire de ce singulier catholique. Et alors seulement je me rendis compte du héros de roman à la liarbey d.' Aurevilly qu'avait été ce simple hobereau d'allures banales, régulières, étroitement dévotieuses. Et alors aussi je pus comprendre ce qu'il avait voulu me dire jadis, dans sa vieille gentilhommière de Thiérache.
Et j'ai beau être resté un mécréant très endurci, je lui porte envie parfois, à cet heureux croyant, dont la vie aura goûté de tels paradis endiablés, comme il disait, et dont la mort a été cette minute de vie intense, au paroxysme de la passion, dans la certitude absolue et la sensation réelle d'un éternel enfer paradisiaque.
LA BOURSE IVIAUVE
La septuagénaire baronne Marie-Thérèse de Braigailles, aujourd'hui, et depuis fort longtemps déjà, tout à fait retirée du monde, en a été pendant plus de trente ans une des reines indiscutées et indiscutables. Il va de soi qu'à ce titre elle a dû être en butte à bien des calomnies ; et ainsi sa bonne réputation courrait grand risque, si jamais quelque Bussy-Rabutin s'avisait d'écrire pour nos arrière-neveux l'Histoire amoureuse des Gaules à notre époque. Mais, fûtce en ne tenant aucun compte des légendes médisantes, il n'en reste pas moins acquis que l'aimable femme, même n'eût-elle payé de retour aucun de ses adorateurs, a été souvent, et beaucoup, et passionnément adorée.
Aussi fut-elle la première à sourire en pro-
nonçant, l'autre soir, cette phrase, absolument invraisemblable dans sa bouche :
— Moi, je n'ai été vraiment aimée qu'une seule fois en ma vie, une seule fois.
A quoi elle ajouta aussitôt, avec une spirituelle mélancolie :
— J'avoue que ce n'est guère flatteur pour moi, et peut-être ai-je le droit de trouver que ce l'est moins encore pour les hommes. Mais je n'y puis rien; la chose est telle, en toute sincérité, et je la dis comme elle est.
— En tout cas, fit quelqu'un, cette unique fois où vous avez été vraiment aimée, cela doit faire un admirable roman d'amour, tout à fait extraordinaire et mouvementé.
— Admirable, en effet, répondit-elle, tout à fait extraordinaire; mais pas mouvementé! Au contraire, très simple, presque trop simple!
On supplia la baronne de le conter; et voici, à peu près, comme elle le conta :
— En ce temps-là, l'idée ne me serait certes pas venue que je n'étais pas aimée. Des hommes de cœur s'étaient conduits, pour me conquérir,
en héros d'épopée; des hommes d'cspril, en bctes; des bctes, en gens d'esprit.
Si quelqu'un, alors, avait prétendu que je n'étais pas aimée, il eût fait rire. Et pourtant, cet homme aurait eu raison. Car, des amoureux sans espoir, on réalité je n'en avais point, et luimême n'en eût pas été un. Or, il n'y a d'amour véritable, je le sais aujourd'hui, que Taniour absolument désintéressé.
11 faut croire, ([ue je m'en doutais un peu ; car, en somme, passant pour être extrêmement heureuse, je ne Tétais point. Peut-être, aussi, ce qui est probable, souffrais-je de trop de bonheur. Toujours est-ii que, de temps à autre, une grande tristesse me venait au cœur, un dégoût de ma royauté, de mes courlisans, un impérieux besoin de me soustraire à leur adoration fatigante. Je m'évadais de Paris à ces moments-là, et J'allais faire une retraite de solitude dans mon vieux manoir de Kergizlojt, en plein pays breton bretonnant.
Une forêt et une lande, la mer à trois lieues, le plus prochain village à deux heures de voiture.
uuQ ferme attenante au château et habitée par des gens qui ne parlaient pas un mot de français, une antique demeure sans le moindre confortable, voilà qui m'était délicieux.
Je passais là quinze ou vingt jours, parfois un mois entier, vêtue en homme et chassant.
J'y arrivais, d'ailleurs, accompagnée d'un seul domestique, le brave Grignaud, ancien hussard qui avait servi d'ordonnance à mon père pendant vingt-cinq ans, et qui était la discrétion en personne. Les fermiers, d'autre part, ne m'avaient jamais vue qu'en costume masculin.
Ainsi, au cas où le pays eût été peuplé, personne n'eût pu s'y douter qu'une femme était au manoir. Même pour le curé du village voisin, qui m'apercevait le dimanche à la messe, j'étais M. le baron, comme je l'étais pour les mouettes que je fusillais sur la grève et pour les lièvres que je chassais à courre dans la lande.
Le manoir était planté sur un petit roc, au haut duquel doujonnait un reste de tour en ruines qu'on voyait de loin. Je ne risquais donc
pas de m'égarer, quand la chasse m'entraînait plus que raison. De tous les bouts de la lande et de tous les promontoires de la grève, je revenais sans peine vers la tour. J'aurais moins aisément ^ retrouvé mon chemin si je m'étais perdue dans la foret. Mais je ne m'y aventurais guère, sinon  près de Forée, d'autant qu'elle était exireme- " ment épaisse et sauvage, sans autres percées que des routins étroits, peu propices à la galopade sous des branchages bas.
Les rares jours où l'envie me prenait d'y péné- j trer, je n'y allais qu'avec le brave Grignaud, qui « tenait son cheval et le mien par la figure, tandis que je m'amusais à jouer l'explorateur en m'en fonçant dans les fourrés. Mais, pour tout dire, et quoique je fusse plutôt vaillante et quelque peu casse-cou, ces vivants hérissons d'ajoncs, d'épines et de ronciers, me faisaient presque peur.
Il faut ajouter, à la décharge de mon courage ainsi ébranlé, que Grignaud lui-même, tout ancien hussard qu'il était, n'aimait pas ces noirceurs impénétrables. Les gens de la ferme lui avaient affirmé, et il me répétait, qu'il y avait là des loups-garous.
— Je sais bien, grognait-il dans sa grosse
moustache, qu'un loup, garou où pas garou^ n'est pas pour épouvanter M"'*' la baronne. Mais enfin, ça ne fait rien. Mieux vaudrait, en tout cas, le rencontrer en rase campagne, avec du tiiamp p-our le charger. Ici, dans cette tignasse de plantes, on n'aurait seulement pas la place de le mettre au bout du fusil.
Un jour, environ une heure avant le coucher du soleil, je rentrais à cheval, seule, suivant 'a lisière de la forêt. J'étais à une bonne lieue encore du manoir. Mes . quatre chiens, que j'avais longtemps entendus en train de mener tout au bout de la lande, ne me donnaient plu? de leurs nouvelles. Sans doute, ils avaient été mis en défaut, ils revenaient en traînaillant parmi les genêts.
Tout à coup, à un kilomètre de moi à peu près, leur voix éclate en tonnerres d'abois furieux. Ce n'est certainement pas un gibier ordinaire qu'ils ont rencontré. Ils sont sur quelque grosse bête, sanglier ou renard. Je me hausse sur la selle pour m'orienter. J'ai les mains au pommeau, les
l'Anes basses et lâchées sur l'encolure de mon cheval.
Et soudain, la voix des chiens se rapprochant, voilà que ma monture s'emballe, les rênes passées par-dessus sa tête, et s'emballe non vers la lande, mais par un sentier pénétrant dans la forêt. Je n'ai que le temps de me coucher sur la crinière, pour ne pas me heurter le front aux branches. Je regarde en arrière cependant, et vois déboucher de la lande un loup suivi par mes chiens. Le loup piquedroit sur moi. C'est lui qui a l'air de me donner la chasse.
Je ne peux rattraper mes rênes. Je ne pense qu'à garer ma tête. Mon cheval s'enfonce dans la forêt. J'entends les chiens qui semblent nous mener. Je ferme les yeux. J'ai peur, je l'avoue, très peur. Je me dis, tout en me sentant emportée dans du noir :
— C'est le loup-garou.
Combien de temps dura cette étrange chevauchée? Je l'ignore. Comment, presque évanouie, sans doute, me suis-je tenue cramponnée aux crins du cheval et au pommeau de lu selle? Je
ne m'en renls pas compte. Je me retrouvai par terre, sortant d'un évanouissement réel, au bord d'une clairière et dans la nuit.
Le loup, mes chiens et mon cheval avaient disparu. Je ne me sentais aucun mal, d'ailleurs. Mais 011 étais-je? A quel endroit de la forêt? A quelle distance de chez moi? Et par où allais-je pouvoir revenir?
Comme je me le demandais avec angoisse, assise dans l'herbe, quelqu'un derrière moi me toucha doucement l'épaule. Je me retournai en poussaat un cri. C'était un vieux mendiant, portant un bissac et un lon^ gourdin. La nuit était assez claire pour me permettre de le voir. Je me levai d'un saut, prête à fuir. Il me dit soudain, en breton, que je comprenais tant bien que mal :
— Ne te sauve pas, petit ange de France, tu te perdrais. Je vais te ramener chez toi.
Puis il ajouta, d'une voix très douce :
— Voilà une grande heure que je te regarde dormir. Il sera minuit dans deux heures. Je connais tous les sentiers. Où veux-tu que je te conduise?
Je répondis le nom du manoir. 11 répliqua :
— Viens! suis-moi, petite fée de Kergizloët. Et je me mis en marche derrière lui, dans
l'ombre devenue de poix sous les arbres toulTus entre lesquels serpentait le senlier.
Lo vieux ne me parlait pa'=:. Il chantonnait tout en cheminant. Et dans sa chansoa, improvisée sans doute, revenaient comme un refrain ces deux appellations câlines : petite fée de Kergizioët, petit ange de France.
11 nous fallut plus d'une grande heure pour sortir de la forêt. En arrivant au bord de la lande, le nitinoir m'apparut, tout blnnc sous la lune levée. Je n'en étais plus qu'à un demi-kilomètre. Je dis au vieux, en français :
— Viens-y avec moi. Tu t'y reposeras, et je te donnerai la récompense que tu mérites.
Il ne comprenait pas le français vt mêle dit en brelon. Je lui lis signe, en bretonnant un peu, de mon mieux. Il mti répondit, presque rudement :
— Je ne veux pas. Je ne veux rien de toi. Puis, avec un sourire d'enfant :
— Tes yeux m'ont trop donné déjà.
Il s'éloignait. Je courus après lui. J'avais dans ma poche une petite bourse en soie mauve, avec
quatre pièces d'or. Je la lui mis clans la main, en disant le mot breton qui signifie souvenir.
Il la prit, la baisa, la tendit vers ma bonche. Je ne pouvais pas ne pas l'entendre. Je la baisai à mon tour. Il avait des larmes dans les yeux.
Brusquement il sauta dans le fourre et s'enfonça sous la forêt, disparu sans bruit parmi le noir.
Le lendemain, je fis demander par Grignaud aux fermiers quel pouvait être ce vieux mendiant. Il n'en obtint aucun autre renseignement que celui-ci :
— Ça doit être un loup-garou.
Je fis interroger le curé, et par lui les gens du village. On répondit :
— C'est un mendiant nomade. Personne ne sait les noms de ces gens-là.
Et je rentrai à Paris, quelque temps apr^s, sans en avoir appris davantage.
Mais, à sept ans de là, et quand j'avais presque oublié cette aventure, je reçus un jour du curé une lettre et un petit paquet.
La lettre me racontait ce qui suit.
Un mendiant venu du pays de Gwénolé avait
remis au curé le petit paquet, légué à lui par un de ses confrères, avec charge de le porter au curé de Kergizloët, qui devrait le faire parvenir à la dame du manoir.
Le petit paquet, ficelé dans un vieux mouchoir à carreaux, était la bourse mauve.
Elle contenait toujours les quatre pièces d'or.
ŒfL-EN-LUNE
— Venez donc I On fait ce soir une pomponnette à l'eaii~de-vie de cidre. C'est très amusant. Vous vous conlenterez d'assi-ter à la bataille si le cœur ne vous en dit pas. Mais vous verrez au moins ce qu'un coiïre breton peut embarquer d'alcool avant de sombrer fous sa ciiaise. Allons, venez !
Et, par curiosité, je suivis le camarade à la pension d'ét;idianls que tenait, rue de Yaugirard, le pèie Hervé Kerbilô. Je connaissais de réputation cette table d'bôte, uniquement fréquentée par des carabins d'origine bretonne, presque tous en passe d'être un jour médecins de marine, et qui, comme ils disaient, se durcissaient d'avance l'artère contre les fièvres colo-
niales. La bande était célèbre au quartier Latin par son bel entraînement à l'ivrognerie. Je nétais pas fâché de voir de près ces héros à l'œuvre.
Ils se montrèrent, je dois l'avouer, dignes de leur gloire et même au delà. Du spectacle de leur formiilable pomponnelte à l'eau-de-vie, j'emporlai pour la vieille Armorique une admiration de buveur, qui ne s'est point démentie depuis cinquante ans tantôt que j'eus rhonneur d'être juge de camp en ce mémorable tournoi.
Mais ce que j'emportai de plus précieux encore, et cela sans m'en douter, le moins du monde, c'est l'extraordinaire fortune d'avoir connu là, en chair et en os, une personne humaine destinée à devenir fée.
Hélas ! plus en os qu'en chair, il faut en convenir ! Car elle avait l'air d'un squelette, la pauvre Annaïk, la servante d'Hervé Kerbilô. Et encore était-ce presque exagérer que de la comparer à un squelette, vu qu'un squelette est
quelque chose, après tout, Or Annaïk semblait quasi n'ètie rien. Une larve, un spectre, une ombre, voilà ce qu elle paraissait.
Aussi bien ces mots eux-mêmes et d'autant plus, à la re'ftexion, l'appellalion de squelette, sont-ils vraiment d'une révoltante inexactitude. Ils évoquent, en effet, des idées laides, désagréables. Et Annaïk n'évoquait point de telles idées. Loin de là ! Elle était plu'.ôt douce à voir, quoique étrange.
Etrange, par exemple, oui, très étrange ! Si maigre et comme iaimatérielie, dans sa robe noire à fourreau, de corsage étroit et plat, de jupe à la fois collante et vide, en sorte que celte gaine rigide et serrée faisait pourtant l'effet d'être encore trop large et de ne rien contenir !
Ei quels gestes rares, silencieux comme les battements d'aile d'un oiseau nocturne!
Et cette allure glissante, flottante même, à pas furtifs, à pas de feutre !
Et ce mince et pâle visage, encore apâli par l'ombre de la coëfle dont l'éteignoir faisait un halo de crépuscule, encore aminci par les brides blanches plaquées aux joues et effilant le menton avec leur jugulaire en bandelettes!
72 CONTES SANS MORALK
Et, dans ce visage d'apparition, les deux yeux dissemblables, l'un glauque comme les vagues avant i' orage, et l'autre couvert d'une taie pareille à une pe'ite lune blême !
C'c^t à cause de celle taie que les carabins avaient inventé pour x\nnaïk un sobriquet breton, dont les termes ne sont pas demeurés dans mon souvenir, mais dont la signification était : OEil-en-lune.
Et ce sobriquet n'avait rien d'injurieux. Il voulait être, au contraire, et il était poétique. L'image qu'il suggérait, un barde en eût fait un madrigal à la fillette. Et personne ne songeait à lui en faire un mauvais compliment, parmi ces fils du pays des bardes. Car tous, plus ou moins, étaient amoureux d'Annaïk.
Je m'en étais bien aperçu à la façon dont tous niaient leur pomponnetle en roulant vers elle des regards de carpe comme si elle était la reine de ce singulier tournoi. Et, d'autre pari, le camarade qui m'avait amené, à mon premier et incoercible mouvement de surprise devant cette
taie bizarre, s'était hâté de me glisser dans l'oreille :
— N'ayez pas trop l'air de ne pas trouver ça joli ; vous désobligeriez tout le monde.
Enfin, au milieu de la soirée, dans une halle de la pomponnette, le doyen de la bande avait entonné une vieille chanson de là-bas, dont le refrain, repris en chœur par la table entière et enthousiasmée, disait, selon la traduction que m'en improvisa mon introducteur :
La fée de Plouagwën a des yeux Qui valent la terre et le ciel ; L'un est comme la mer en été, L'autre comme la lune en hiver.
Et il était impossible de ne pas voir que tous, en chantant les vers, faisaient l'honneur de la comparaison à l'œil-en-lune d'Annaïk.
Tout de même, en dépit de cette apparence étrange qu'avait Annaïk, et malgré l'avertissement qu'aurait dû me donner l'allusion soufflée par le refrain, du diable si j'avais ce soir-là
l'idée orgueilleuse que je conleiuplais en chair et en os une personne destinée à devenir fée !
A vrai dire, mes Bretons eux-mêmes, tout Bretons qu'ils fussent, et amoureux deFCEil-enlune, ne soupçonnaient pas non plus leur extraordinaire et miraculeuse chance. Sinon, ccmment expliquer l'irrespect avec lequel mon^ camarade, à quelque temps de là, me parh d'Annaïk ? Gomme je lui en demandais des nouvelles, il me répondit :
— C'est une petite gueuse. Elle a lâché la| pension d'Hervé Kerbilô et toute notre bande, pour un Valaque.
11 ajouta, en grinçant des dents :
— Sans doute, je ne dis pas, elle s'est faij épouser, c'est une excuse. Et il paraît que ce Vaj laque est prince, ou fils de prince, ou quelqu| chose dans ce genre-là, comme ils le sont toi d'ailleurs. Et c'est encore une excuse. N'ei pêche! Pour une vraie Bretonne, mieux vau1 servir des Bretons que de se marier même avec un Roi. Tel est le sentiment de la pension tout entière, et le mien. Ne me parlez plus d'Annaïk ! Nous la renions. C'est une petite gouinc.
Il continua, très grave :
— Au surplus, cela n'a étonné personne. Elle
est de Plouagwën, un trou de malheur, où il y a eu jadis des fe'es mauvaises. On est traître, par là.
Et il conclut, avec mépris :
— Vous vous rappelez bien son œil-en-lune, sa taie. Etait-ce affreux, hein ? Et un pronostic de félonie, vous savez! Ça ne trompe pas, ces marques-là.
Parmi les hom.mes de mon âge qui furent étudiants au quartier Latin voilà tantôt un demisiècle, et même parmi les hôtes de la pension Hervé Kerbilô, en est-il encore beaucoup à se rappeler la petite Annaïk? Je ne le pense pas. Moi, probablement à cause des circonstances exceptionrelles oii je l'ai connue, au souvenir de cette singulière pomponnette à l'eau-de-vie, de ce bizarre tournoi dont je fus le juge de camp, jamais je n'ai oublié la très étrange Œilen-Lune.
Aussi, l'autre jour, brusquement, en passant par Plouagwën au cours d'une excursion en auto, j'ai resongé à la fillette disparue. Depuis cinquante ans je n'en avais plus parlé à per-
sonne. Il ne m'a pas semblé impossible que quelqu'un ici pût m'en parler. C'était une idée absurde, manifestement. Et pourtant je l'ai mise à exécution, et bien m'en a pris.
Sans quoi j'aurais ignoré à jamais que j'avais eu la rare fortune de connaître une fée.
C'est un vieux mendiant de Plouagwën qui m'en a instruit, en un langage mi-breton, mifrançais, dont je ne saurais malheureusement donner qu'une incolore transposition. Telle quelle, la voici.
Plouagwën est le pays de la fée aux yeux non-pareils, dont l'un est comme la mer en été, l'autre comme la lune en hiver.
Et toujours cette fée est à Plouagwën ; mais tantôt elle y demeure sans se laisser connaître, et tantôt elle en part pour y revenir avec un roi qu'elle a épousé en terre étrangère.
La dernière fois qu'on l'a vue à Plouagwën, elle était fille de pauvre gens, et avait quitté le pays pour aller se mettre en service dans la capitale des Français.
Les anciens de Plouagwën ne s'étaient pas
trompés sur son compte, à cause de ses yeux qui la désignaient clairement, et l'un d'eux avait dit à ses parents quand elle était parlie :
— Vous serez riches, bonnes gens. Votre prétendue fille reviendra femme d'un Roi, qu'elle ira noyer dans la mer.
Et un jour, en effet, Annaïk, comme elle s'appelait en fille humaine, est rentrée à Plouagwën avec un Roi des pays d'Orient, qui a fait les vieilles bonnes gens très riches.
Et un soir, la fée avec son Roi sont montés en bateau pour aller soi-disant au large pêcher des guitans ; et l'homme qui les conduisait s'est endormi à la barre; et, quand il s'est réveillé, la fée et le Roi avaient disparu.
Le Roi était noyé. La fée était retournée dans la Houle où ses sœurs et elle font de la dentelle en goëmon, brodée avec des dents de mort.
D'autres personnes que le vieux mendiant m'ont renseigné sur Annaïk. Par elles j'ai appris qu'Annaïk, servante à Paris, chez Hervé Kerbilô, y avait épousé un étudiant valaque et
78 CONTES SANS MORÂf.E
s'était noyée avec lui dans une parlie de pêche, laissant en héritage à ses parents deux mille sept cent trente francs et vingt centimes, frais de succession payés.
C'est au notaiie que je dois ce dernier détail si précis, relaté en toute conscience.
Que le notariat me pardonne ! Mais je préfère m'^n tenir à la version du vieux mendiant.
LE GRILLON
— Oh ! oh ! monsieur le curieux, quelle indiscrète q Lies- ion ! Savez-vous bien qu'elle en paraît presque impertinente?
— Parait ? Presque ? Dites qu'elle l'est à plein, et que je ne l'ignore pas. D'autant plus impertinente, même, qu'elle s'adresse à vous !
— Mais, Dieu lui pardonne, il récidive !
— Avec délices, comtesse. Dans l'espérance d'avoir sur 1 ?s doigts un coup d'éventail.
— Pourquoi cela, je vous prie, cher poète?
— Pour être tout à fait certain que ma question vous a fâchée, et que, si vous m'en refusez la réponse, c'est uniquement par peur de vous confesser à moi.
— En vérité, monsieur le fat !
Le poète eut sur les doigts le coup d'éventail espéré. Après quoi, la comtesse lui dit, avec son sourire le plus à la Joconde :
— Peur de me confesser, moi? Bah!... Et surtout à vous, qui ne me croirez point ?
— Je l'aurai donc, cetfe réponse?
— Oui, monsieur le gourmand, quoique vous ne le méritiez guère. Me demander quelle est la plus belle histoire d'amour que je connaisse ! Et sous-entendre, n'est-ce pas, qu'elle est arrivée, cette histoire, à moi-même !
— Dame! puisqu'elle doit être la plus belle que...
— Oh ! elle l'est ! Et vous en jugerez ainsi tout comme moi, vous allez voir, monsieur le poète.
Pour se douter du prodigieux intérêt allumé aussitôt par cette promesse, il faut savoir quelle héroïne de roman est la comtesse, et de quelles légendes amoureuses sa vie est auréolée. Légendes, assurent ses défenseurs ! Au-dessous de la vérité, disent les autres !
De vieille race bretonne et noble, fille unique d'un officier de marine qui fut le favori d'une
LE GRILLON tl
reine, la comtesse, sous l'ancieii régime, eût certainement pu devenir la favorite d'un roi. Elle s'était bornée, dans nos jours plus bourgeois, à être la légitime épouse, successivement (car on n'avait à lui reprocher aucun scandale), de trois monarques modernes : un ténor, un financier, un grand ministre. Après quoi, en guise de retraite, elle s'était constituée lEgérie du jeune et génial philosophe qui s'annonce comme le prophète de la société future, un prophète prêt à se faire dieu.
C'est à seize ans qu'elle avait contracté mariage avec le ténor, le fameux conquistador ?non liai âdoTé de toutes les femmes. Un coup de foudre mutuel les avait amalgamés en un couple miraculeux. Elle l'avait arraché à toutes ses ferventes. Pour être avec lui sans cesse, elle était descendue en scène, avait mimé. Et toute cette flambée de passion folle avait fini par le suicide du Don Juan déjà vi'illissant aux pieds de cette Elvire encore presque adolescente.
Le financier, lui, était un des potentats de la Bourse, un de ces demi-dieux avec lesquels, comme dit le bon public, doivent compter les Rothschild. Ils avaient failli le mHtre à bas, n'y étaient point arrivés. Il n'avait perdu à la ba-
taille que sa vie ; mais, en mourant, il laissait une veuve riche à quelques millions de revenu.
Elle en avait profité pour évoluer une dizaine d'années en pleine indépendance. Cette période un peu agitée de sa carrière fournissait texte, comme bien on pense, aux médisances ou calomnies des mauvaises langues. Toutefois, parmi plusieurs duels, suicides, ruines, qu'on lui attribuait volontiers, rien de particulièrement scandaleux, il faut le redire, n'était resté à sa charge. Elle avait sans doute ce don, que certaines hautes courtisanes partagent avec l'hermine, de pouvoir traverser les pires fanges en y conservant une intacte blancheur.
Et c'est d'un air virginal — à trente-neuf ans sonnés, d'ailleurs — qu'elle était devenue comtesse et la femme du puissant ministre, du grand diplomate qui pendant dix ans émerveilla l'Europe en jouant sur la question des Balkans de si prestigieuses Variations^ à rendre jalouses celles de Paganini sur le Carnaval de Venise. Les gens compétents en la matière affirment que plusieurs traits de ces Variations, et surtout les plus abracadabrants d'ingéniosité, sont dus à l'inspiration de la comtesse.
Aujourd'hui; à mi-chemin — pour le moins —
LE GRILLON
entre la cinquantaine et la taine suivante — qu'il ne faut pas nommer — la comtesse est toujours menue, de taille élégante, de minois chiffonné, d'esprit jeune, presque de cœur jeune aussi. Personne, de ceux qu'elle daigne admeltre dans son exquise intimité, ne s'étonne de voir en extase dévote devant elle le nouveau Karl Marx, aussi beau que l'ancien, aussi séduisant, dont les théories tendent à fonder le monde à venir, et dont le génie et la figure en feraient le resplendissant et triompiial Egrégore.
Entourée d'artistes, de penseurs, de poètes, qui lui font une cour de souveraine, la comtesse semble, à tous, même aux plus envieux, ]a Compagne Elue de ce Surhomme. On se sacrilie universellement à lui, par amour pour elle. Car tous ils l'aiment, clic, frénétiquement.
Mais elle, qui aime-t-elle? Qui a-t-elle aimé ? A-t-elle seulement aimé jamais? Voilà ce que nul au monde ne sait.
On comprend maintenant, de reste, à quelle angoisse véritable pouvait être poussée la curiosité du poète, attendant que la comtesse lui contât cette histoire d'amour, la plus belle dont elle eût connaissance, et qui lui était arrivée, à elle-même. 11 en avait le souffle tout haletant.
la bouche bée d'avance, le geste suspendu dans une immobilité attentive, et, comme le lui dit la comtesse avec un joli rire perlé, les yeux en chandelles romaines.
— La plus belle histoire d'amour que je connaisse, dit-elle, et qui m'est arrivée, parlant à ma personne, à ma petite personne (car j'avais alors... mais inutile de donner les dates, qui sont toujours des sottes), c'est l'histoire d'un vieux grillon que j'aurais dû mettre en cage, et qui m'y a mise, moi, voilà !
Le poète, de plus en plus bouche bée et les yeux tirant des feux d'artifice (tant leur attention était éperdue), pensa que la comtesse se moquait de lui. Vexé, il demanda si on le prenait pour un enfant et si l'on allait lui faire l'injure d'un conte de fées.
— De fées? Non pas, répliqua-t-elle. Mais d'ogre, un peu, oui. Car ce vieux grillon en était un, aimant la chair fraîche, bien sûr. Et, pourtant, c'est la chair fraîche qui eut ici raison de l'ogre. Vous comprenez de moins en moins, je le vois. Alors n'interrompez plus, soyez sage comme une image et veuillez écouter, tout bonnement.
— Tout bêtement, s'il vous plaît comtesse...
LE GRILLON 85
— Comtesse... Circé, dites cette fadeur, puisqu'elle est sur vos lèvres.
Et elle y était, en effet, et très naturellement, sans recherche (ni même fadeur, pour tout dire, si fade qu'elle fût), tant la jolie, plus que cinquantenaire, avait, à celte minute précise, l'âge lointain et enfantin qu'évoquait le début de son conte. Et l'on eût cru, avoir ce poète encore jeune et cette femme qui aurait pu être aïeule, que c'était elle la gamine, jouant à la mèregrand pour amuser son papa.
Ainsi se résout souvent le"problème des âges, dans ce diable de Paris !
— Oh ! oui, très vieux il était, disait-elle un moment plus tard, en vérité très vieux, ce vagabond ! Ou, du moins, tel me sembla-t-il alors. Dame ! J'avais, moi !... Juste ce qu'il faut pour trouver âgés les hommes de quarante ans.
— Et il était affreux? m^'avez-vous affirmé.
— Une tête de grillon, je vous le répète. Je m'en aperçus le lendemain, quand il m'apporta, en se sauvant comme un fou ensuite, cette cage faite par lui, et où il avait mis un grillon.
Tout son portrait ! Brun. De gros yeux. Deux ailes de barbe hirsute. Un masque japonais, quoi !
— Mais comment n'en aviez-vous pas eu peur, quand il vous avait ainsi demandé, à brùle-pourpoint, de vous embrasser ?
— D'abord, ami, parce que je n'ai jamais eu peur de rien, ni de personne. Puis, je crois vous l'avoir avoué, parce que cela m'avait fait plaisir de payer ma dette au bonhomme, qui l'avait bien gagné. Songez donc ! Me donner une de ses bonnes pommes de terre, qu'il avait fait cuire dans les cendres, à son feu de sauvage ! Et aller me chercher, pour me rafraîchir, de l'eau de source dans un ^cornet roulé avec une feuille d'aristoloche! Et me tailler, dans des tiges d'avoine verte, des pipeaux ! Et me jouer, làdessus, des airs qui chantaient toute l'âme des champs ! Tout cela ne valait-il pas quelque chose?
— Certes. 'Mais, quand même, pas un baiser de vous, divine comtesse !
— Oh ! ce baiser! C'est moi qui m'en suis régalée le mieux, allez ! Si vous saviez comme sa barbe rude me piqua la peau délicieusement ! Et comme il sentait bon, ce pauvre gueux! Oui,
XE GRILLON 87
oui, monsieur le dégoûté, qui faites une lippe délicaîe ! Mais oui, bon ! 11 sentait le pain chaud, la ,terre noire, la poussière vanillée, le soleil 1 Aussi, le lendemain, quand il se sauva, le vieux, après m'avoir donné son grillon en cage, son portrait, j'eus envie...
La comtesse garda le silence. Ses yeux brillaient, comme émaillés au vernis des larmes.
— - Envie de quoi? interrompit le poète. Pas de le rappeler, je suppose?
— Si, s'écria-t-elle. Et cette envie-là, je Fai toujours. Car peut-être n'ai-je aimé que lui, en somme, ce vieux grillon.
Elle soupira, de regret tout ensemble et de désir (sembla-t-il au poète), puis conclut :
— La voilà, ma plus belle histoire d'amour. Elle m'est arrivée quand j'avais...
Elle sourit plus que jamais en Joconde et jeta au nez du poète désappointé :
— Quand j'avais l'âge... que j'ai toujours.