LES DEUX CASSE-CŒURS
Je ne sais trop comment sont les invalides d'aujourd'hui, ni même s'il y en a encore aux Invalides; voilà si longtemps que je n'ai flâné du côté de l'Esplanade! Mais, avant la guerre, du temps de l'armée permanente, il y avait par là tout un vieux pelit monde très spe'cial, aux mœurs pittoresques et d'un autre âge. Et quand j'étais enfant de troupe au Gros-Caillou, vers 1860 à peu près, j'ai entendu conter sur les invalos quelques curieuses hisloires, que je vais ici contera mon tour. •
Je n'en garantis pas l'authenticité, bien sûr; car elles devaient ôlre déjà grossies et enjolivées par la tradition orale, et voici qu'à travers le prisme de ma mémoire et de mon imagination
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elles vont grossir et s'enjoliver encore, sans doute! Mais qui dit conteur dit toujours un brin menteur. xVssez de préambule, donc, et allons-y de nos histoires d'invalos, en commençant, si vous le voulez bien, par celle des doux casse-cœurs.
Les deux casse-cœurs en question n'étaient fichtre pas les premiers venus, et ce n'est pas, en tout cas, les noms qui leur manquaient. Car, d'abord, on les appelait ensemble tantôt les deux casse-cœurs, tantôt les deux bras-de-laine, et tantôt les deux Jean-Louis, et à juste titre, vu qu'ils étaient également casse-cœurs, également manchots, et non moins également baptisés Jean-Louis. Et, en outre, chacun pris à part, ils s'appelaient (ou du moins s'étaient appelés longtemps, et, ma foi, aimaient à s'appeler encore eux-mêmes), Tun Jean-Louis Finot, dit la Moustache, dit Pointe-au-Corps, dit Mort-aux-Fantabosses, et l'autre Jean-Louis Grandet, dit la Barbiche, dit Belle-Jambe, dit Mort-aux-Culsde-Plomb.
Jian-Louis Finot possédait une moustache dont il pouvait mordre les deux pointes après les avoir fait tourner par-dessus ses oreilles. 11 avait été maître d'armes dans les dragons et
avait eu dix-sept duels heureux avec des maîtres d'armes d'infanterie.
Jean-Louis Grandet possédait une barbiche qui lui descendait jusqu'au nombril, ce qui n'était pas peu dire, puisqu'il avait un mètre quatre-vingt-dix-neuf cenlimètres de hauteur. Il avait été tambour-major et maître de danse 1 1 se faisait gloire d'avoir démoli, à coups de canne et à coups de savate, une bonne douzaine et demie de carabiniers, jaloux de sa taille.
Tout de même, les deux Jean-Louis, en se retrouvant aux Invalides, étaient devenus une paire d'amis. La Moustache et la Barbiche avaient frateriûsé dès le premier jour. Mort-aux- Fanlabosses ne pouvait considérer Mort-aux- Culs-de-Plomb comme de l'infanterie puisque ce fantassin d'un mèire quatre-vingt-dix-neuf était plus grand que les plus grands carabiniers. D'autre part, Mort-aux-Guls-de Plomb ne faisait pas à Mort-aux-Fantabosses l'injure de le prendre pour un cul-de-plomb, puisque ce cavalier savait tricoter des jambes, étant maître d'armes, et puisqu'il avait servi seulement dans les dragons, lesquels sont, comme on sait, une sorte d'infanterie à cheval.
Et ce qui les avait aussi, et tout de suite, et à