LES DEUX CASSE- CŒURS
fond, rendus chers l'un à l'autre, c'est leur qualité de casse-cœurs et leur philosophie touchant le beau sexe. Cette philosophie était fort simple, au reste; mais elle avait ceci de rare, qu'il fallait un certain culot pour l'arborer comme ils le faisaient, eux, qui, crânement, s'en cocardaient. Cette philosophie, qu'ils avaient toute leur vie ouvertement mise en pratique, avait pour théorie unique et tranquille que le beau sexe est voué à l'entretien du bel homme.
Or, mille pétards de Dieu, on pouvait parler ce quon voulait; mais, pour un bel homme, Jean-Louis Finot, dit la Moustache, dit Pointeau-Corps, dit Mort-aux-Fantabosses, était un bel homme, quoiqu'il n'eût pas un mètre quatrevingt-dix-neuf; et Je an -Louis Grandet, dit la Barbiche, dit la Belle-Jambe, dit Mort-aux-Culsde-PIomb, était, à plus forte raison encore, un bel homme, lui qui les avait, les un mètre quatre-vingt dix-neuf. Et tous deux, Grandet plus haut, Finot plus large, ils s'accordaient à se proclamer l'un et l'autre un bel homme. Et tout le monde avec eux s'y accordait. Donc, en avant la théorie sur le bel homme, et la pratique aussi, n'est-ce pas?
Car ils n'avaient pas désarmé, les deux cassecœurs, malgré leur bras-de-laine, malgré la moustache et la barbiche devenues blanches comme des crinières de chevaux de trompette, malgré la pastille en chocolat qui les décorait comme médaillés de Sainte-Hélène et qui leur signait ainsi un acte de naissance remontant au siècle dernier.
Oui, à soixante-dix ans environ, ils continuaient, les deux Jean-Louis, à être les deux casse-cœurs. Et ce, par principe. Parfaitement!
Car, avec la haute-paye que leur assurait leur retraite au grade d'adjudant, ils auraient pu, comme beoucoup de leurs camarades, avoir chacun, dans le quartier, une petite connaissance, blanchisseuse, concierge, teneuse de gargotte, femme de ménage, chez qui ils se seraient fait un vieux nid, en y apportant leur écol, les francs du prêt, les rations de café, de riz, d'eau-de-vie, le pain de munition, les bons de tabac à fumer, chiquer et priser. Ainsi agissaient les autres, restés paillassons et chauds de la pince malgré les campagnes, les infirmités et la vieillesse. Mais ainsi ne voulaient-ils pas agir, eux, les casse-cœurs, restés inébranlablement paillassons et chauds de la pince, certes,
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aussi, et restés eu même temps, chacun à sa façon, le bel homme dont la philosophie galante exige que le beau sexe soit voué à Tentrelien du bel homme.
Et c'est sur les connaissances des camarades, bien entendu, qu'ils mettaient en pratique la théorie. Blanchisseuses, concierges, teneuses de gargote, femm.es de ménage, qu'entretenaient selon leurs moyens les autres invalos, toutes ces vieilles bonnes amies, grisonnantes pour la plupart, que régalaient les infirmes à la casquette russe, jusques et y compris et même surtout celles qui avaient la chance d'un retraité avec grade d'adjudant et d'un médaillé de chocolat, de toutes ils faisaient leurs choux gras, nos deux cassa cœurs, mangeant le rata et buvant le schnick et fumant le trèQe des copains, ainsi qu'on le peut et qu'on le doit quand on est bel homme.
Il faut l'avouer, les copains ne s'en offusquaient point. L'esprit militaire de ce temps-là était un esprit large, et il avait de ces indulgences. Pour tout dire, même, les invalos en corps étaient plutôt fiers que hon'eux de compler dans leurs rangs deux gaillards pareils, Jeux Gaspards, deux lapins, comme J^an-Louis Finot,
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dit la Moustache, dit Pointeau-Corps, dit Mortaux-Fantabosses, et Jean-Louis Grandet, dit la Barbiche, dit Belle- Jambe, dit Mort aux-Gulsde-Plomb, encore capables d'être aimés pour eux-mêmes à soixante-dix ans. Ainsi entretenus à leur âge par le beau sexe, les deux cassecœurs faisaient honneur à la vieille armée, et en étaient comme les deux étendards d'amour, dont la décoration décore tout le régiment.
Patatra! Voilà qu'un beau jour les deux Jean- Louis tombèrent amoureux à leur tour, et amoureux de la môme bergère, la mère Zouzou, marchande de noir. Et la mère Zouzou n'avait pas de bon ami lui apportant son prêt, ses râlions et ses bons de tabac. Que faire? Ils allaient donc, eux, les casse-cœurs, entretenir, comme les autres, le beau sexe? Elle le leur proposa, et à tous les deux ensemble; car elle était ingénieuse et arrangeante, la mère Zouzou. Et ils étaient tellement épiis, celte fois, les deux casse-cœurs, qu'ils acceptèrent d'abord. Dcime! Quand on aime, n'est-on pas fou?
Mais à peine eurent-ils dit oui, qu'ils en rougirent. Une honte leur vint, à renier ainsi tous leurs principes. Et soudain, tous les deux à la fois, ils s'écrièrent :