‹ Contes sans moraleChapitre 6 sur 12 · LES DEUX CASSE-GŒURS · texte numérisé non relu

LES DEUX CASSE-GŒURS

— Non, décidément, ça ne se peut pas. On se foutrait trop de nous, mille pétards de Dieu !

Mais la mère Zouzou était ingénieuse et arrangeante. Et elle trouva un moyen de tout concilier, à peu près. Les deux amis mirent leur pécune en commun. On la lui donna toute. Et un ménage à trois fut constitué, mais avec vaet-vient, si j'ose m'exprimer ainsi. Pendant que le premier Jean-Louis faisait Fentreteneur, l'autre faisait l'entretenu, et vice versa. Les droits imprescriptibles du bel homme restaient sauvegardés. Chacun à son tour était c/e semaine comme cocu.

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Ah! certes, l'amour souffle où il veut! Et quand il veut! Et comme il veut! En souffle magique fleurissant les plus noirs tas d'ordures au clair sourire des plus jolios fleurs! En simoun qui vieillit d'un coup les Avrils! En brise de Jouvence, qui réavrilise les Octobres! En petit vent coulis ou en ouragan déchaîné, semeur de lys virginaux et moissonneur d'obscènes champignons, ou réciproquement! Et, partout et toujours, sans rime ni raison, par boufl'ées brusques, extravagant<'s, déconcertantes, en haleine d'ivrogne ou de dément, mais d'un ivrogne dont les hoquets feraient des miracles, et d'un dément dont les râles enfanteraient des étoiles!

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Ah! certes, l'amour souffle où il veut! Et quand il veut! Et comme il veut! Mais du diable s'il a souvent soufflé, Thurlubier, d'un souffle plus imprévu, plus bizarre et plus sublime qu'en cette histoire de la Bistouille, vulgaire fait-divers pour vous autres, mesdames et messieurs les gens sages, et merveilleux conte de fée pour un fou de poète comme moi !

La Bistouille était une pauvresse quinquagénaire qui florissait, voilà une quarantaine d'années, sur la jetée de Dieppe, où l'inscription maritime la dénommait en effet la Bistouille, tandis que les gas du port, et surtout les gamins, l'appelaient plus communément la Mère aux pouillards.

Quand je dis que la Bistouille était une pauvresse, je ne dis pas l'exacte vérité; car la Bistouille, en somme, gagnait sa vie, ainsi qu'on le verra quand sera expliqué le pourquoi de son surnom de Mère aux pouillards.

Mais, quand je dis que la Bistouille florissait sur la jetée de Dieppe, je ne dis que la vérité, et même très petitement; car la Bistouille florissait, en effet, sur cette jetée, et comme une fleur rare et exquise, à sa façon, ainsi qu'on le

verra pareillement quand sera expliqué le pourquoi de son surnom de Mère aux pouiliards.

Et donc, venons-en à cette explicalion promise, laquelle donnera aussi aux esprits subtils la clef de l'autre nom porté par la Mère aux pouiliards sur les registres de Tinscriptioa maritime, les susdits esprits subtils étant dûment avertis que le vocable la bistouille signifie, en vieux patois normand, le complément naturel de la bistoquette (je sais à quoi la pudeur m'oblige et je n'insiste point).

De temps immémorial, il existait à Dieppe, sur la jetée, et sans doute existe-t-il encore, une grande baraque en bois goudronné, au toit fait de vieux prélarts, aux parois sans fenêtres, avec une baie toujours ouverte pour porte; et, de temps immémorial, habitaient, dans cette baraque, et sans doute y habitent-ils encore, les pouiliards.

Les pouiliards sont de malheureux bougres, généralement des vieillards, quelques-uns à demi morts, tous maliagreuxet marmiteux, mais capables quand même de tirer sur le cùble de halage. Chacun d'eux, pris à part, est débile et à peine en étal de se iraîner lui-même. Mais, quand ils sont une douzaine ou une quinzaine

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ensemble, tous attelés au câble, ce chapelet de crabes estropiés suffit à tirer dans le goulet le bateau qui veut entrer au port ou en sortir sans voiles.

Les haleurs sont payés, pour ce travail, deux sous par tête de pouillard. Le chef de halage, le gaillard assez en point pour tenir le bout du câble croche à son épaule et pour mener le branle, celui-là reçoit quatre sous.

Les pouillards doivent demeurer en permanence sur la jetée, prêts à haler de jour et de nuit. Moyennant quoi, et on retour du privilège dont ils sont ainsi détenteurs, l'inscription maritime leur accorde la jouissance en commun de la baraque, et, l'hiver, un panier quotidien de houille pour y entretenir maigrement un petit poêle de fonte.

De quoi se nourrissent les pouillards? De pas grand'chose, à coup sûr. Car les plus actifs n'arrivent guère à ramasser plus de dix à douze sous par jour, dans les bons jours. Aussi, ont-ils des mines de famine et des allures de pendus vidés?

Mais, voilà quarante ans, au temps de la Bistouille, si bien appelée la Mère aux pouillards, ces gueules de- chimères ne paraissaient

pas malheureux, et ils avaient môme l'air eu joie, comme des pendus qu'on aurait dépendus.

Seule de son sexe parmi ces vieux mal-enpoint, elle en était en quelque sorte la reine, ou, pour mieux dire, elle en était à la fois la mère et la maîtresse.

La mère, certes; car elle avait trouvé le moyen d'organiser la bande, de faire mettre en commun les salaires, d'en constituer une popotte, et de cuisiner sur le petit poêle de fonte la ratatouille en gamelle qu'on arrosait parfois d'un boujaron d'eau-de-vie.

Et gamelle d'amour et boujaron de tendresse elle se faisait aussi, la bonne Bistouille, les accordant tous dans un équitable partage de ses faveurs qu'elle distribuait, en impartiale économiste sans le savoir, comme qui dirait au piorata des besoins.

Que si vous] trouvez répugnante cette façon de matriarcat, vous avez grand tort. Mettezvous un peu, par la pensée, à la place des pouillards, et vous y verrez, au contraire, ce qu'il faut y voir, c'est-à-dire une très douce et très belle et très admirable charité chez elle, et, chez eux, le plus enviable éftanouissement de la plus cvangélique fraternité.

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Peut-être aussi, sans être choqués de ce matriarcat, êtes-vous seulement étonnés d'apprendre qu'il en fût besoin, vu que nos pouillards étaient tous des vieux, quelques-uns à demi morts déjà. Mais cela tient à ce que vous n'avez pas connu la Mère aux pouillards. En la voyant, on comprenait tout. Quinquagénaire, et maigre, et en cheveux gris, et sale, et en loques, elle avait gardé ce je ne sais quoi qui demeure à jamais dans les êtres d'amour, et qui donne à leurs gestes une attirance caressante, à leur sourire une odeur de baiser, à leurs regards une glu oii se prennent toujours les désirs.

Le miracle, ce n'était pas que la Bistouille fût la reine incontestée de toutes ces bistoquettes; le miracle, c'était que cette république d'amour pût se maintenir sans aboutir au coup d'Etat d'un usurpateur.

Or, le coup d'Etat eut lieu. C'était fatal, n'estce pas?

Parmi les pouillards, deux avaient la soif d'être le préféré unique. 11 y avait Charlemagne et le Rat. Le premier était un haut Normand, à longue barbe blanche, encore solide du torse et des bras, mais quasi perclus des quilles. Le second était un petit Breton, à nez pointu, à

moustaches en pinceaux raides, gringalet et un peuJ)osco, mais monté sur de longues jambes agiles comme des pattes d'araignée. Et Charlemagne avait soixante-huit ans, et le Rat n'en avait que cinquante-neuf. Et la bonne Bislouille traitait Gharlemagne et le Rat comme les autres pouillards.

Advint que Gharlemagne, un jour, sur le quai, vit tomber à Teau un petit enfant, il dégringola, au bout de ses poignets robustes, les argueneaux de fer, sauva l'enfant, et reçut des parents (qui, par hasard, étant riches, étaient généreux) une récompense honnête. Cinq cenis francs en or, oui, monsieur, oui, madame !

Une heure plus tard, Gharlemagne possédait, à lui tout seul, la Mère aux pouillards. Il l'avait enlevée à la baraque. Adieu, la belle charité d'amour à] tous! Adieu, Tévangélique fraternité ! L'or, aiin sacra fames^ avait fait son œuvre infâme.

Et ce fut, pour Gharlemagne et pour la Bislouille, tandis que se morfondaient les frères abandonnés, ce fut une existence de fête et de folie, dans les cabarets du Pollet, dans la godaille sans fin, et dans des lits, oui, monsieur, oui, madame, des lits avec des couetles et des

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draps. Quand on les rencontrait par les rues, titubant bras-dessus bras-dessous, c'est le souvenir et l'espoir de ces lits qu'on voyait papilloter dans leurs yeux redevenus des yeux de vingt ans. ~

Et un soir, dans ses yeux de vingt ans, Charlemagne sentit s'allumer une autre flamme : celle de la colère. Ce soir-là, le Rat, qui rôdait depuis longtemps autour du couple, avait remmené la Bistouille à la baraque des pouillards.

Pourquoi y était-elle retournée? Qui le saura? Lui, Charlemagne, ne tint pas à le savoir. Mais, sur ses mauvaises quilles, il se traîna jusque là-bas; et, en arrivant, il se jeta sur la Bistouille et sur le Rat, enlacés au milieu des pouiilards, renversa le Rat d'un coup de poing, saisit la Bistouille par le col, de ses deux fortes mains crispées, et l'étrangla lentement, sans dire un mot, mais en la baisant sur la bouche, tandis que, dans ses yeux de septuagénaire, illuminés comme des yeux de vingt ans, s'extasiaient tous les paradis de l'amour et flambaient tous les enfers de la jalousie.

— Mon cher ami, lit André d'Humiastre, vous avez grand tort de lutiner ainsi Marceline. Ça pourrait finir par vous jouer un mauvais tour.

Il s'adressait à Bourgognot, qui, depuis quelque temps, en effet, ne semblait guère venir à la chasse que pour la femme du garde, et cela 1res et trop visiblement. Œillades par ci, compliments par là; stations à la cuisine, sous prétexte de donner des recettes ; absences aux battues^ en disant :

— Décidément, j'ai la migraine. Je préfère ne pas bouger.

Comme s'il n'eût pas mieux fait, en ce cas, de rester à Paris! Car il devait l'avoir eue en ?e levant, sa migraine, n'est-ce pas? Et alors il était

bien plus simple de ne pas bouger du tout, même de son lit, et de ne pas prendre le train à cinq heures du matin !

Mais on n'en était pas dupe, de sa migraine. Et le garde moins que personne.

— Allez, allez m'sieu Bourgognot, disait le père Maheux, vous ne me ferez pas accroire qu'avec voire mine de réjoui-bon-temps vous avez la demi-graine. Pas tant seulement la quart-de-graine !

Le père Maheux, d'ailleurs, n'en disait pas davantage et laissait fort tranquillement Bourgognot en compagnie de Marceline.

De quoi nous ne nous gênions pas pour rire un brin entre nous, excepté d'Humiastre, que les façons de Bourgognot agaçaient manifestement et qui ne cessait de lui répéter :

— Prenez garde, mon cher ami ; ça finira par vous jouer un mauvais tour.

De cela aussi, bientôt, nous nous égayâmes. Cette persistance d'André à faire l'oiseau de fâcheux augure ne pouvait que nous paraître

comique, étant comme la placidité du père Maheux et son indifférence envers les faits et gestes de Marceline.

Plus âgé que sa femme d'une trentaine d'années, il avait l'air de la considérer plutôt comme sa fille, et disait volontiers, en riant d'un gros rire :

— Elle est trop jeune et trop jolie pour moi, pas vrai, messieurs?

Et, à certains moments, si l'on n'avait pas su positivement qu'il était un très honnête homme, on eût pu s'imaginer qu'il nous l'offrait.

— Ne vous y fiez pas, Bourgognot, faisait le sinistre d'Humiastre. C'est un vieux renard. Il cache son jeu. Si vous vous y laissez prendre, c'est que vous n'avez jamais regardé ses youx. Regardez-les, bien à fond, et vous verrez !

Nous avions tous regardé les yeux du père Maheux, bien à fond; et nous avions vu que, sous les épais sourcils en broussailles, dans sa face barbue, tannée, ridée, ils ressemblaient surtout à des yeux d'enfant. Sans doute le métier en avait aiguisé la clarté vive^ et perçante, aux lueurs grises; mais ils étaient gais, rieurs et bons.

— C'est que vous n'êtes pas observateurs,

reprenait d'Humiastre. Pour moi, ces yeux-là sont des yeux de bête fauve. Méfiez-vous, Bourgognot! Je vous jure que ça finira par vous jouer un mauvais tour.

Un matin, dans le train, en allant au rendezvous de chasse, d'Humiastre nous dit :

— Ah ! maintenant, vous ne vous moquerez plus de moi. J'ai pris des renseignements. Je connais sur le père Maheux une histoire qui vous prouvera si j'avais raison à propos de ses yeux de bote fauve,, si j'y vois clair, moi, et si vous n'êtes pas en danger, vous, mon cher Bourgognot.

On questionna, tout le monde curieux, et Bourgognot un peu inquiet. Mais d'Humiastre ne voulut rien ajouter.

— Ce soir, fit-il, en revenant, je vous conterai la chose. Auparavant, je tiens à faire avouer par Maheux, en personne, que...

— Que quoi?

— Attendez! vous le saurez en déjeunant. Et après ce premier point bien établi, vous croirez, j'espère, à la véracité de mon récit.

A déjeuner, tout en bavardant, d'Uumiastre demanda soudain au père Maheux :

— Vous étiez bien veuf, n'est-ce pas, quand vous avez épousé Marceline?

— Dame, répondit jovialement le bonhomme, il me semble que oui. Sans ça, je n'aurais pas pu me remarier.

— . Je veux dire, reprit d'Humiastre, que Marceline est votre seconde femme.

— Faut bien, répliqua Mciheux, puisque j'en avais eu une première.

Gomme, à ce moment, les chiens se battaient au chenil, il sortit pour mettre le holà, et ne rentra point avant qu'on retournât en chasse.

Le soir, dans le train, pendant qu'on revenait, d'Humiastre nous dit :

— Avez-vous remarqué son embarras à me répondre, et qu'il est resté dehors pour éviter de nouvelles questions relativement à sa première femme?

On fut obligé d'en être d'accord, surtout liourgognot, qui était assez anxieux, et qui interrogea fiévreusement :

— Mais pourquoi? Qu'est-ce que tout cela peut bien signifier?

— Gela signifie, fit d'Humiastre, qu'il y a, dans ce premier mariage de Maheux, un drame. Oh ! les détails précis, ne me les demandez pas! Je les ignore. Tout ce que je sais, c'est que la femme est morte. Et vous le savez aussi bien que moi, maintenant. Le vieux a été forcé de l'avouer, n'est-ce pas?

— C'est vrai, murmura Bourgognot pensif.

— Et, reprit d'Humiastre, ce qui n'est pas moins vrai, c'est l'histoire dont je vous parlais ce matin, et qui s'est passée environ un mois avant la mort de sa première femme. D'oii je tiens cette histoire? Peu vous importe. Le principal, c'est qu'elle est terrible et qu'elle m'a été contée par celui-là même qui en fut, ou plutôt qui faillit en être, la victime. Je vais vous la narrer telle qu'il me l'a narrée, et vous y ajouterez foi comme j'y ai ajouté foi. Car le narrateur est un galant homme, ça je vous en réponds.

Et l'on écouta d'Humiastre religieusement, surîout Bourgognot, à qui d'Humiastre avait dit comme entrée en matière :

— Vous jugerez ensuite, mon cher ami, si j'avais tort ou raison de vous mettre en garde

contre ce faux bonhomme, ce sournois avec ses yeux de bête fauve; et j'espère que vous me saurez gré de vous avoir averti à temps. Parce que, j'y insiste, de lutiner Marceline, ça finirait sûrement par vous jouer un mauvais tour.

« Donc, il y avait de cela vingt-cinq ans environ, Maheux était déjà garde-chasse et déjà marié avec une jolie femme, que ces messieurs courtisaient volontiers. Un d'entre eux plaisait fort à la gaillarde, qui était plutôt d'humeur légère.

— Mettons, fit d'flumiastre, pour la commodité du récit, qu'il s'appelait B.

Un jour, B..., caché dans une pièce voisine, entendit Maheux dire à sa femme :

— Je sais tout. Je ne veux pas faire d'esclandre. Mais vous me paierez ça, toi et ton galant. Je vous tuerai comme des lapins.

— Tu n'oseras pas, répondit la femme. On te condamnerait, car tu n'as pas de preuves. Et on te couperait le cou.

— Je m'arrangerai, répliqua Maheux, de façon à ce qu'on ne me soupçonne môme pas.

Et, en s'en allant, Maheux grommela, croyant être seul, mais écouté parB. dans sa cachette :

— C'est bientôt arrivé, un accident de chasse ! Y en a tant!

Brave et voulant en avoir le cœur net,^ B. s'était, à l'airûtsuivant, placé non loindeMaheux; puis se déshabillant à moitié, il avait revêtu de sa vesle et coiffé de son chapeau une sorie de mannequin fait d'un tronc d'arbre. Lui-même s'était rasé tout près dans un Irou guettant Maheux. On était au petit jour, sur la passée d'un sanglier, et les fusils chargés à balle.

Tout à coup, le sanglier débûche. Les coups partent. Maheux tire. Et le chapeau du mannequin saule à dix pas, troué.

B... ne dit rien, mais ne revint plus à la chasse ; un mois plus tard, la femme de Maheux mourait d'avoir mangé des champignons.

— Voilà l'histoire promise, conclut d'Humiaslre. Encore une fois, ne m'interrogez pas sur son origine. Je ne puis vous la dire. Mais souffrez que je vous trouve piètres observateurs, de n'avoir pas su discerner quels yeux de bête fauve a ce vieux criminel de père Maheux. Et enfin, et surtout, mon cher Bourgognot,ne vous moquez plus de moi quand je vous répéterai (et

je ne cesserai de vous le répéter), que vous avez tort de lutiner Marceline, et que ça Unira par vous jouer un mauvais tour. »

Inutile d'ajouter que Bourgognot fut, en effet, guéri de son amour radicalement. Même, pour être sûr, sans doute, de ne point céder à la tentalion d'y reprendre goût, il ne revint plus du tout à la chasse. 11 préféra perdre le prix de son action, qui avait encore deux ans à courir.

— Tiens! fit le père Maheux (au bout de quelques séances où n'assista pas Bourgognot), est-ce qu'il est donc malade pour de bon, ce pauv' cher monsieur, à force d'avoir fait le malade pour de rire?

Et, dans l'éclair malicieux que lançaient alors ses petits yeux aigus et gris, nous lisions fort bien, maintenant, une sorte de férocité.

— Vous voyez! faisait d'Humiastrc. Ah! le sournois! le vieux renard! Quand je vous le disais! Une bête fauve, quoi! Une vraie bête fauve, avec son air bon enfant!

Et nous admirions la perspicacité d'André d'Ilumiastre, subtil observateur.

En même temps nous nous prenions de vive antipathie contre le père Maheux. Son hypocrisie nous faisait horreur. On plaignait Marceline, si jeune et si jolie, d'être la femme de cet assassin. Mais on se contentait de la plaindre in petto, et personne n'avait réelle envie de chercher à la consoler. Franchement, on risquait trop.

La chasse nous devint ainsi, peu à peu, de moins en moins agréable. Les absences de l'un et de l'autre, à l'envi s'y multiplièrent. Il y eut des jours oii, au lieu d'être huit, au complet, on n'y était plus que trois ou quatre. Plusieurs fois, même, je m'y trouvai en tête à tête avec d'Humiastre. Il était le seul qui ne manquât jamais.

Et le père Maheux lui disait :

— A la bonne heure, vous, monsieur d'Humiastre, vous êtes un fidèle! Tous ces autres messieurs, sauf le respect que je leur dois, sont de faillis chasseurs. Mais vous, ah! matin! Un enragé !

Quand notre bail de chasse prit fm, je ne renouvelai point pour ma part, et je crois bien

que personne de nous ne le fil non plus, sauf d'Humiastre. Je perdis de vue mes associés et lui-même.

Il y avait de cola quelques années, et du diable si je pensais encore à cette chasse, au père Maheux et à Marceline, quand, l'autre soir, je me rencontrai à table avec Bourgognot. Et, cela va de soi, nous en parlâmes.

— Ah! l'animal! s'écria Bourgognot.

— Qui ça? demandai-je. Le père Maheux, hein? La bête fauve?

— Mais non, fit-il, non pas! Ce brigand de d'Humiastre! Vous ne savez donc pas? Parbleu! je le vois à votre air étonné : vous ne savez pa-, vous ne savez rien. Eh bien! il Ta épousée, sa Marceline.

— La femme do Maheux?

— Oui, la femme de Maheux! C'est-à-dire la femme divorcée de Maheux. Oh! ça lui a coûté cher; mais enfin, il Ta eue.

— Cher? Est-ce que Maheux lui a aussi tiré une balle?

— Une balle, non; mais bien vingt mitle balles.

— Et )a bête fauve...?

— Une histoire inventée par d'Humiastre,

mon cher. Une histoire afin de me dégoûter de Marceline, voilà!

Ma foi, histoire de chasse pour histoire de îhasse, celle-là en vaut un^ autre.

^ Eh! mon Dieu! oui, fit l'abbé, partaitement! Je suis pour la casuistique, et même, ne vous en déplaise, pour la morale, prétendue !=i relâchée, des jésuites. Vous voyez que je vais jusqu'au bout de ma pensée. Indignez-vous ou plaisantez-moi, si le cœur vous en dit! Cela m'est égal. Je parle en connaissance de cause, et je sais que je suis dans le vrai. Aussi bien, indignations ou plaisanteries là-contre sont un peu trop commodes, trop usées, indignes de vous et de moi. J'espère que vous me les épargnerez. Il faut en laisser le privilège à M. Homais et consorts, ces imb(^ciles, n'est-ce pas?

— Mais, pardon, objecta quelqu'un, je ne crois pas que Pascal fût de la bande Homyis et consorts, ni un imbécile, sapristi ! Et il y a

cependant de lui, là-dessus, un certain livre...

— Tout à fait délicieux, interrompit l'abbé. Nul, plus que moi, n'admire, comme œuvre littéraire, les Provinciales. C'est le pamphlet modèle, d'accord! Comme œuvre de morale pratique, par exemple, halle-là! Une erreur! Une complète erreur! L'erreur d'un géomètre, c'est-à-dire, en pareills matières, d'un esprit faux, fatalement.

— Quoi! fit de nouveau l'objecleur... Les géomètres, en général, et Pascal, en particulier, des esprits faux!

— Certes, reprit l'abbé, certes, dès qu'il s'agit de juger la vie, toute de concrets vivants et relatifs, et qu'ils y introduisent comme règle leur abstrait, mort et figé dans l'absolu. Leur point de départ lui-même est une absurdité. Comment n'arriveraient-ils pas^ aux pires sottises? Oui, oui, Pascal en personnel

On se récria do plus belle. L'objecteur, spécialement, ne se gona pas pour traiter l'abbé de paradoxiste. On lui donna raison. En tout cas, on s'étonna que nous fussions, nous, plutôt des sceptiques et des mécréants pour la plupart, obligés de défendre contre l'abbé un chrétien comme Pascal.

— Oh! un excellent chrélien, un grand chrétien, je n'en disconviens pas, dit l'abbé. Entendons-nous, toutefois. Excellent et grand chrétien pour lui-même, sans doute! Mais pour les autres, peut-être pas! Tenez, il n'eûl pas fait, je crois, un bon prêtre, je veux dire un prêtre gagnant beaucoup d'âmes à Dieu. Or, pour un prêtre, gagner des âmes à Dieu, tout est là. Je vous vois venir, monsieur le discuteur. Vous allez me demander si n'importe quel moyen y est propre. Je n'hésite pas. Je vous réponds oui. Et voilà bien pourquoi je suis si déterminé partisan de la casuistique et de la morale des jésuites.

— En d'autres termes, s'écria l'objecteur, pour gagner des âmes à Dieu, vous allez jusqu'à tricher, s'il le faut.

— Mais évidemment, répliqua l'abbé. Tant que je peux, je triche. Et avec délices, et sans l'ombre d'un scrupule. C'est la joie des anges, quand on vole le diable.

Il riait d'un bon rire gras, qui faisait plaisir à voir et à entendre. C'était un brave homme. On le savait conteur. On devinait qu'il avait làdessus quelques histoires en réserve et qu'il grillait d'envie de nous les dire. On rompil les

chiens à la discussion, et on lui demanda, tout à trac :

— Est-ce que vous l'avez volé souvent, le diable, vous, l'abbé?

— Oh! fit-il, pas aussi souvent que je l'aurais voulu. Même avec les dés pipés et les cartes biseautées de la casuistique, ce n'est pas si facile que cela de filouter le prince des filous. Il est le Malin, vous savez. On a beau, par exemple, être bien résolu à n'avoir contre lui aucun scrupule, il vous mot parfois dans tel cas oii on n'ose pas, tout de même, aller au delà de certaines choses qui... Enfin... bref...

— Enfin, bref, interrompit l'objecte iir, reprenant du poil de la bête, bref, malgré toute votre casuistique et voire morale si accommodante des jésuites, le diable vous a surtout mis dedans, à ce que je vois.

— Pas dans Thistoire des deux loups de mer, toujours! s'exclama l'abbé. Là, je l'ai fait rudement capot, le diable !

On sentit qu'il l'avait sur les lèvres depuis un bon moment, cette histoire-là, que c'était précisément celle-là qu'il désirait conter, et qu'on le débarrasserait d'une obsession en insistant pour qu'il la contât. Tout le monde s'y mit, même

120 CON'iKS SANS MORALE

Fobjecteiîr, devenu câlin par curiosilé. Et enlin, l'abbé, tout en se défendant un peu pour la forme, lâcha la chose.

Se trouvant un jour, comme missionnaire de passage, dans un port du Levant où stationnaient des matelots de toutes les nations d'Europe, il y avait été accosté par deux espèces de vieux loups de mer, à mines de foi bans, qui l'avaient reconnu pour un prêtre français et qui lui c valent soumis le cas suivant .

De'serteurs de la marine française, et après avoir eu dans la Méditerranée toutes sortes d'aventures peu rccommandables, ces deux sexa^ Jnaires avaient fini par s'échouer dans ce port et y vivre comme pêcheurs de langoustines. Très heureux avec leur barque, qu'ils menaieiit à deux, et qui les nourrissait largement, et surtout leur permettait de salisfaire leur passion pour le raki^ ils comptaient bien finir là leurs jours, dans une de ces amitiés à la matelote comme il y en eut jadis parmi les flibustiers de Saiiit-Domir^gue. Brusquement, ils avaient rencontré une femme, chrétienne maronite, dont tous les deux en môme temps étaient devenus éperdument amoureux.

— Et alors, quoi? leur demanda l'abbé. Que

voulez VOUS que j'y fasse? Je n'y peux vraiment rien. Vous ne désirez cependant pas, sous prétexte que je suis un prêtre français, vous servir de moi comme intermédiaire pour...

— Si, précisément, répondirent les deux loups de mer.

Et ils lui expliquèrent que, malgré leur existence accidentée, ils étaient toujours restés f](ièles croyants, bons chrétiens parmi tous ces musulmans du diable, ce qui, d'ailleurs, n'avait rien de surprenant puisqu'ils étaient Bretons, nés natifs de Plenfoënnec et Kev-BlebouL

— Et ensuiie, quoi? interrogea de nouveau labbé. Si vous êtes bons chrétiens, voilà qui va des mieux. Que l'un de vous épouse la femme chrétiennement, et que l'autre se sacrifie!

— Mais, répliquèrent-ils ensemble, c'est que nous nous aimons aussi l'un et l'autre mutuellement, et tant, et si fort! Et ainsi aucun ne veut consentir à ce que l'autre se sacrifie. Il n'y a pas moyen d'en sortir.

— Si, fit l'abbé, sacrifiez-vous tous les deux.

— Ça, c'est impossible, avaient réparti les deux hommes. Nous aimons trop la femme, tous les deux. Il nous la faut.

— Alors, pour le coup, avait riposté l'abbé,

j'y perds mon latin. Allez au diable tous les deux!

— Ça non plus, s'étaient écriés les loups de mer, ça non plus nous ne voulons pas, si on peut faire autrement.

— Mais puisqu'on ne peut pas ! avait conclu Tabbé à bout d'arguments. De toutes façons, c'est au diable que vous allez et que vous irez. Car, je le vois bien, vous finirez par vivre ensemble avec elle en concubinage, et vous serez tous damnés, voilà ce qui vous attend.

Et là-dessus, soudain, l'abbé s'était dit, désespérément :

— Ces deux gaspards et la Maronite, c'est trois âmes de perdues pour le bon Dieu, trois pauvres âmes qui ne demandent pourtant qu'à être sauvées!

A ce moment de son histoire, l'abbé s'écria :

— Qu'aurait-il fait, voyons, votre Pascal, votre géomètre de Pascal?

On se tut. L'objecteur lui-môme ne savait que dire.

— Eh bien! moi, reprit l'abbé, moi, poussant la casuistique aux plus folles tolérances, risquant de commettre un sacrilège, le prenant à mon compte pour garder trois âmes à Dieu, et

me moquant du diable qui m'acculait à une pareille extrémité, moi, bravement, j'ai marié mes deux Bretons à la Maronite. Et je suis sûr que le bon Dieu ne m'en veut pas. iVu contraire !

— Que dirais-tu, Monsieur Rondelet, si maintenant je te faisais une surprise.

— Hé! hé! hé!

— Ne ris pas ; c'est très sérieux. Une surprise, tiens, pense un peu queje te garde depuis dix ans!

— Diable ! Autant dire alors depuis notre mariage. Mais pourquoi rougis-tu? Quel est cet air grave? Voyons, Fanny... Tu m'ellrayes, ma bonne. Qu'est-ce que c'est donc que cette surprise?

— Un secret, mon cher, que je t'ai toujours caché.

— Ah! bah!

Et surpris, en elTet, et môme vaguement inquiet de cette confidence, tombant en douche

imprévue à la fin d'un joli dîner de gala, le fin dîner aux coulis surprenants et aux vins de gaieté par quoi il avait coutume, chaque année, de célébrer sa fête en tête-à-tête avec sa femme, M. Alhanase Rondelet se haussa légèrement sur son fauteuil et sembla écarquiller, pour mieux entendre, sa bonne face poupine, éclairée de deux petits yeux de rat, pétillant silencieusement et clignotant sans trêve, par une vieille habitude d'homme d'affaires, sous leurs sourcils en brosse et leurs paupières peaussucs, aux cils rares et rigides comme des moustaches de chat.

M. et M™' Rondelet, notaire à Châtelain, petite ville du Bas-Maine, passaient pour être le couple le plus uni et les gens les plus heureux qui fussent, à vingt lieues à la ronde, ce qui dénote une entente peu commune et an degré de bonheur véritablement singulier, dans un pays où tous les gens sont heureux et tous les ménages, dit-on, parfaitement unis.

Car nulle région peut-être ne se prête davantage à ce qui est, pour la plupart des gens, la condition absolue du bonheur, à savoir le repos, que ce pays, à mi-côte de la Bretagne et de l'Anjou, et qui participe à la fois de la mollesse

angevine et de la te'nacité bretonne : pays de bons vivants et qui ne demandent qu'à vivre tranquilles, chacun suivant son petit bonhomme de chemin sans s'inquiéter des autres, et possédant son petit carré de bonheur comme il a son petit lopin de terre, clos de hauts murs ou simplement d'une haie, sans jamais chercher à voir ce qui se passe de l'autre côté de la haie ou derrière le mur.

Mais gare à qui leur cherche noise î Ils sont gens, pour se défaire d'un intrus, à sacrifier tout, et si précieux soit-il, leur repos luimôme.

Sur ce point, comme du reste sur tous les autres, M. Rondelet et sa femme s'entendaient à merveille : on conçoit donc avec quelle anxiété, quelle soudaine stupeur, le notaire dut dresser l'oreille quand M'"*^ Rondelet, d'une voix hésitante, prononça ce terrible mot de secret.

Un secret, c'est l'ennemi; la pierre maladroite, meurtrière qui, tout d'un coup, vient briser le large sourire silencieux de l'étang endormi. Et puis, un secret, entre elle et lui ! Un secret qu'elle avait gardé pendant dix ans! Sûrement quelque abomination... et pourtant...

voilà qui bouleversait toutes les idées de M. Rondelet.

Et ce fut bien pire, et ce fut tout juste s'il ne faillit pas devenir fou, quand il entendit sa femme ajouter, d'un ton très calme cette fois, et presque négligemment, comme s'il se fût agi d'un détail d'intérieur quelconque :

— Eh bien! oui, mon ami, un secret! Et tiens, pour te mettre au courant tout de suite^ je t'avouerai, mon pauvre bon, que je t'ai trompé.

— Hein! quoi?

— N'insiste pas! D'abord, il y a dix ans de cela. Te mettre en colère, à présent, serait ridicule. Et puis, veux-tu que je te dise, Rondelet? Quand tu sauras le pourquoi, le comment, c'est toi, je parie, qui me remercieras.

— Ah ! par exemple !

— Tu verras. En attendant, n'aie pas l'air ainsi de tomber des nues. Pourquoi j'ai tant tardé à te le dire? Je pourrais te répondre simplement : parce que. C'est une raison cela, et peut-être même la seule. Mais il y en a une autre, qui est que, malgré tout, et quoi que tu puisses croire, je t'aime bien, mon pauvre bonhomme (je vais t'en donner la preuve), et pour

rien au monde je n'aurais voulu te faire de la peine. Si bien qu'aujourd'hui, en te livrant un secret qui pendant dix ans fut le mien, c'est une marque d'amitié que je te donne encore et probablement la suprême; car, après cela, je ne vois pas bien ce que je pourrais te dire de moi que tu ne connaisses. Au reste, ne me condamne pas sans m'entendre, voilà tout ce que je te demande.

— Soit, fit Athanase tout penaud de l'assurance extraordinaire que témoignait M'"® Rondelet. Mais c'est égal, quand même... Enfin, continue.

— Tu te rappelles, poursuivit M""' Rondelet, ce voyage que nous fîmes à Angers, quelques mois après notre mariage, lorsque la tante Robin tomba malade et voulut absolument m'avoir près d'elle. Je partis la première, te souviens-tu? Et, tes affaires te retenant ici, ce n'est qu'au bout de deux jours que tu pus me rejoindre. C'est bien, ma foi, le seul temps que nous ayons vécu séparés l'un de l'autre.

— C'est vrai, fit le notaire tristement.

— Donc, j'eus comme compagnon de route un jeune homme», dont je ne te dirai rien de plus sinon qu'il était officier, très élégant, très beau,

UNE FOIS POUK TOUTIlS 129

avec surtout de très beaux yeux. Je ne le connaissais point; mais lui me connaissait, m'avait rencontrée, me dit-il, dans je ne sais quel château des enviroas. Bref, de prévenance en prévenance, et après m'avoir très naïvement, sans que je lui eusse rien demandé, raconté son histoire, ses projets, ses rêves, il se mit à me déclarer sa passion enthousiaste dans des termes dont, après n'avoir fait que rire, je dus très sérieusement m'effrayer. Tu sais si je suis physionomiste? Eh bien! je vis très clairement qu'il disait vrai, que son amour insensé le pousserait à toutes les folies, qu'il était résolu à tout, tout oser, pour réussir. Je fus épouvantée. La fièvre qui faisait trembler ses narines et flamber ses yeux me tit frissonner à mon tour. Que veux-tu? Il faut bien dire la vérilé : à ce moment-là, je n'avais p(»int de défense. Je te connaissais à peine et c'est à peine aussi si tu me connaissais. On nous avait mariés un peu à la diable et au petit bonheur : il nous fallait au moins le temps de nous reconnaître et savoir que nous étions exactement créés l'un pour l'autre. Et puis, a'ors surtout, je me méûais de mon cœur comme du feu. Je tremblais qu'il ne me jouât de vilains tours, et m'élant donné

130 CONTES SANS JMORALE

garde de ie livrer tout d'un coup et sans réserve à un amour permis, je me trouvais par là-même sans refuge et à la merci, l'occasion aidant, d'un amour coupable.

(( Oui, me disait ce jeune homme, dédaignezmoi; méprisez-moi; soyez cruelle; iant mieux! Car je veux vous prouver que mon amour n'est pas un amour banal, un désir né d'un éclair et destiné à mourir de même clans un éclair. Je veux vous mériter par une lente, mais sûre conquête. Vous êtes l'aventure exquise jetée dans ma vie morose par une destinée plus puissante que nous deux. Je suis libre. J'ai tout l'avenir pour vous atteindre. Accumulez les obstacles qui nous séparent; armez contre moi vos parents, vos amis, tant mieux! Plus il y aura à lutter, plus la lutte sera délicieuse, et plus exquise la victoire. Et c'est de vous, un jour, de vousmême, ma charmante, charmée de tant d'héroïques efforts, de vous-même, doucement, et non par surprise, que je vous obtiendrai. »

— Tu m'as toujours fait l'honneur, monsieur Rondelet, de me considérer comme une femme intelligente, une femme de tête. Eh bien! oui, j'en suis une. Et c'est justement la raison qui, à cette heure, eût dû être ma sauvegarde, c'est

la raison, et la raison seule, qui me perdit. En un clin d'œil, j'eus la vision nette, airoce, de tout l'avenir de persécution, de trouble et de terreur oii me condamnait Tamour intense mais résolu de cet homme. Toutes nos habitudes détruites, notre repos foulé aux pieds! Et puis, savais-je, moi, si, un jour ou l'autre, je ne finirais pas par Faimer?... Oh! non, non, tout plutôt que ce marlyre, plus tard! Et tu vois, j'en arrivai, par la seule raison, à vouloir ce que sa passion, à lui, tout en tenant un autre langage, voulait en forcenée. Mais je lui fis jurer, sur l'honneur, qu'il ne me reveirait plus.

— Et... il est revenu, n'est-ce pas?

— Oui, fit tristement M""^ Rondelet, après un silence. Mais cette fois j'avais beau jeu, et je me retrouvai devant lui, forte, sans défaillance et avec toute ma raison. Mon cœur était calme et comme si, une fois pour toutes et tout d'un coup, une grande flamme y avait incendié toutes SOS herbes folles. Or, je me trouvais en face d'un homme infidèle à un conirat dressé en bonne et due forme, parjure à son serment. Ceci était tout simple; et, je te prie de le croire, ce n'a pas été long.

— Mais quoi... quoi;... que veux-tu dire?

— Tu te rappelles cet homme... qu'on a trouvé un jour étendu dans la forêt? On accusa des braconniers... une balle... par mégarde...

— Eh bien? fil le notaire, eflrayé.

— Eh bien, les braconniers, c'était moi. Voilà tout.

Mon ami Harry Slougliby, par une coïncidence amusante, arrive à Paris chaque année en môme temps que les hirondelles. Et, de le voir, je me fais même fête, à coup sûr, que de la prime apparition des commères du printemps, quand elles passent, les sveltes babillardes, portant dessous Faile, chacune, sa petite brassc'e de soleil, ce soleil des conlrées étranges qui, éparpillé dans l'air en bluettes lumineuses, fait germer prestement, et surtout à Paris, Tessaim provoquant des folies printanières, des amours espiègles, et tous les fiivolcs, absurdes et délicieux enchantements d'avril.

C'est qu'en vérité, aussi, mon ami Sloughby ressemble à une hirondelle, revenue chaque fois d'un peu plus loin, et de quelque pays de rêve peuplé de merveilles, dont il a soin, che-

13/i CONTES SANS MORALE

min faisant, de fleurir à profusion et d'enguirlander sa mémoire ; fureteur de génie, toujours en prétentaine à travers l'imprévu et glaneur d'aventures, dont je tenterais, bien sûr, de conter un jour l'exquise odyssée, s'il ne devait manquer à mon récit ce qui donne au sien, peut-être, son charme le plus piquant : cette voix, tantôt aigreletle, tantôt câline, qui détaille toute chose avec de fines nuances, ce chapelet de menus gestes coquets égrenés si joliment au fil de la narration, ces petils cris, comme des cris d'oiseau, jetés à la dérobée, ces éclats de rire en éventail dont il souligne ses propres effets; enfin, et surtout, ce grand œil franc et naïf de bon garçon demeuré enfant, l'enfant gâté du hasard, émerveillé à tout coup des friandises que le hasard lui offre, resplendissant de joie ingénue sous de longs cils en or, si longs | et d'un or si pur, qu'on les croirait dérobés, brin à brin, à la chevelure de printemps de quelque fée.

Donc, c'est en coup de vent, ou mieux en coup de soleil, suivant sa belle habitude, que mon ami Harry Sloughby m'aborda l'autre jour, m'interpellant à brule-pourpoint d'un vigoureux :

ANXABELLA 135

— Hein 1 ce qu'elle est étonnante !

— Qui, elle?

— Elle, parbleu ! Il n'y en a pas deux ! Mistress Pyms.

— Pyms?..! Ah! oui...

Je me rappelai un fait divers que j'avais lu, quelques jours auparavant, histoire assez bizarre, à vrai dire, d'une Irlandaise, une espèce d'aventurière, poursuivie pour avoir enlevé, puis séquestré pendant six mois, je ne sais quel godelureau de je ne sais plus quelle famille connue ; laquelle Irlandaise, maigre les charges les plus accablantes, et en dépit du témoignage formel du membre de la famille qui avait cueilli les coupables, avait été acquittée, parce que le jeune homme, mis en sa présence, avait juré ses grands dieux qu'il ne savait qui était cette femme, et que ce n'était point elle, mais une autre (il en élait sûr, peut-être !), qui avait été sa maîtresse.

— Alors, vous connaissez mislress Pyms ?

— Le demandez-vous, cher, et ne vous ai-je point dit, tout d'abord, que c'était une femme extraordinaire? Cela remonte à Tan dernier, à peu près à cette époque-ci, l'époque qui m'est chère, de mes gaies pérégrinations à travers

186 CONTES SAKS MORALE

Paris. Vous savez mes goûts, et pourquoi de préférence je m'attarde à muser parmi les quartiers déserts, ou tout au moins discrédités, comme celui de Vincennes, un coin que j'adore, précisément pour la raison qui fait que vous autres Parisiens vous ne Taimez plus. La vie affairée, forcenée, vous précipite en cohue fiévreuse sur l'autre versant de Paris, laissant à l'arrière-plan le mystère, l'imprévu, l'étrange, tout ce qui prend du temps et gaspille l'attention, et ne peut intéresser à vrai dire que de • vieux fous de baguenauderies comme moi. Donc, je faisais ma ronde habituelle, l'œil en vedette, parmi ce dédale charmant de petites rues ache- , vées en ruelles qui avoisinent le Bois, au bout de l'avenue Daumesnil, quand, à l'extrémité d'une sente et presque à lisière du lac, j'avisai, je flairai, pour mieux dire, une maisonnette, sise à l'écart, et close d'une haie jalouse, et qui semblait se blottir à dessein dans un fouillis habilement enchevêtré de vigne vierge et d'aristoloche. Au ras de la sonnette et sous le lierre tombant, une petite plaque de cuivre, grande ' tout au plus comme une carte à jouor, portait cette inscription, en lettres minuscules : Mistress Pyms. — Boarding House. Et, plus bas, en

caractères plus minuscules encore, ce simple mot, qui me fit bondir de joie : Dreams.

Dreaais ! Des rêves ! pensez un peu, quelle aubaine! Oh!... ne riez pas. J'ai eu, c'est entendu, la même idée que vous, tout d'abord. Parbleu ! le quartier, l'isolement de la maison, ses allures clandestines, et cette précaution de réduire l'enseigne à des proportions aussi intimes, tout semblait... Oui, sans doute... Mais la vue de mistiess Pyms, qui vint m'ouvrir en personne, eut vite dissipé touies mes arrièrepensées. Jugez-en! Une grande diablesse de femme, plus haute que moi de toute la tête, glaciale et méprisante, avec des airs d'impératrice, mais d'impératrice en colère, dont les yeux, d'un seul coup, vous fouettaient le visage, et, nettement, vous montraient la porte. J'eus toutes les peines du monde à me faire agréer comme pensionnaire ; et quand, un peu décontenancé, mais tenace quand même, je risquai une timide interrogation touchant la nature de dreams, je me vis cravaché de cette simple réplique :

— Dreanis est dreams^ et je ne connais point le gentleman.

Restait l'astuce, et dès le lendemain de mon

installation, je dressai mes batteries. Ah ! ce fut dur, et ce n'est qu'à travers des déconvenues sans nombre, mais aguichantes au possible, et encore bribe à bribe, que je parvirs à arracher à la maison mystérieuse son palpitant secret.

iNous étions en tout, et en me comptant, sept pensionnaires : un vieux musicien, barbu comme le Tibre, un ancien explorateur qui connaissait son Afrique comme le Bois de Vincennes, deux vieux industriels à mine retorse et rouée de vieux diplomates, un peintre bègue comme s'il avait dû jadis brosser ses toiles avec sa langue, et enfin, un chercheur d'or qui en avait rapporté juste de quoi remplir le creux ardent de ses yeux fauves. Je parvins à circonvenir le musicien, peu à peu, en le prenant par sa corde sensible, la vanité ; quant au peintre, quelques bouteilles d'un whisky miraculeux (du whisky de la comète !) surent délier à propos, et petit à petit, sa langue ratatinée. Et voici ce que j'appris.

Mistress Pyms réunissait ses hôtes, une ou deux fois par semaine, de préférence les soirs de lune, dans une serre au fond du parc et dont elle seule avait la clef; et là, couchés parmi les fleurs (et par quel artifice ? ils ne \ ouvaient le

dire), on leur faisait manger et boire des rêves et des rêves, des rêves splendides, me disait le musicien, descendus, semblait-il, du paradis de délices oii chacun avait logé naguère ses plus folles extases, ses plus friands espoirs, et chacun vivait son rêve en même temps que le rêve de tous; et tous les rêves se confondaient en un rêve éblouissant, le plus parfait, le plus beau : un rêve d'amour.

— Car, ajoutait il à voix basse et comme avec terreur, mistress Pyms a une fille, toute grâce et toute splendeur, la merveille, l'inouïe, Annabella, notre reine, la reine miraculeuse de nos Festins de rêve.

Tiens, tiens! mistress Pyms avait une fille? Oui ! et même cette fille devait être très belle ; :ar elle-même, mistress Pyms, avait dû être, en son temps, et était encore, ma foi, d'une réelle beauté. Grande et fière comme je vous l'ai dit, elle portait haut, malgré les années, un visage d'une pâleur mate et d'une impassibilité de traits superbe, et si surprenante qu'auprès d'elle ie marbre eût semblé démonstratif et un sphinx exubérant. Le corps, par malheur, s'était sinon tassé, du moins un peu empâté et déformé à la longue. La taille, légèrement mafflue, et les

hanches un peu flottantes, semblaient s'être relâchées de leur fuie et sobre tranquillité de lignes, comme découragées de la luUe, et résignées dans l'attente inévitable de l'alanguissement prochain. Mais ce qui, chez cet être bizarre , où chaque partie du corps portait nettement son âge, était inouï et inoubliable, étourdissant de jeunesse et magnifique d'entêtement, c'étaient les dents, et c'étaient les yeux. Des yeux de révolte, au regard roidi comme les pistils d'un lys qui s'obstinent à survivre au lys fané! Des yeux au scintil fulgurant, impassibles et immuables comme deux étoiles fixes, deux étoiles vertes zébrées de fibrilles d'or, à l'horizon fuyant et muet du visage. Et des dents qui, elles aussi, avaient un regard, un regard aux feux humides, jetant leur pur éclat parmi l'éclat des prunelles, exaltant la physionomie à n'être qu'un regard, un regard éblouissant, et qui faisait mal à voir, comme un rai de soleil matinal sur la face miroitante d'un lac. Mais le lac, il faut bien l'avouer, le rai de soleil, ne s'allumaient qu'à de rares intervalles. On eût dit, le reste du temps, qu'elle éteignait ses dents et soufflait ses yeux, comme si elle ne voulait pas qu'on la reconnût. Oui, assurément, elle devait

être très belle, sa fille, cette Annabella qui, à ces dents et ces yeux de miracle, joignait le miracle d'un corps à l'avenant, le corps svelte et gracieux de la fleur ressuscitée, où flambait, harmonieux, et à leur vraie place, le double pistil d'or de ces prunelles de songe.

Par quelles ruses je pus me glibser un soir de lune vers !a serre, et, caché dans un massif, tout épier et tout voir, je vous le laisse à deviner. Ils étaient là, l'explorafeur, le peintre, le chercheur d'or et les autres, dans un éiat d'exaltation et de jubilation semblable à celles qu'on observe chez les fumeurs d'opium, les paupières écarquillées, les narines sifflantes, le corps étendu en langueur sur des espèces de divans, et à portée de grandes fleurs écartâtes, que je ne reconnus point, et dont les émanations acres et tièdes m'arrivaient par bouffées à travers les feuilles. Ils parlaient avec volubilité, et des visions chantantes, passaient, repassaient, se harcelaient, s'entrecroisaient, se fondaient l'une dans l'autre, de leurs yeux en extase à leurs lèvres épanouies : Cléopàtre, aux yeux de marjolaine, au cor[.s de couleuvre, qui devenait Margot se mirant, fûtée et rieuse, à la fontaine qui était la fée de l'or, glissant au fil d'argent de

la rivière mystérieuse, qui était Laouli, la fillette au babil d'oiseau, aux yeux naïfs, emplis de ciel, des peuplades lointaines, qui n'était autre qu'elle, elle, l'unique, l'incomparable, la jolie, toute grâce et toute lumière, le songe, l'éclair de rêve, Annabella, Annabolla !

Un grand cri, un cri de joie mêlé de frayeur, et tous bondirent, comme frappés en plein cœur, et les mains tendues ; et je la vis, l'ensorceleuse Annabella. Vous l'avez deviné : c'était elle, mistress Pyms; mais, par quel prodige, radieuse, transfigurée, et dont la beauté, même en ce fastueux décor, pouvait sans trop d'insolence rivaliser avec la grâce frôle et la sveltesse des fleurs, au milieu desquelles elle se dressait, héroïque, drapée d'une écharpe de lune qui l'enveloppait, des pieds à la tète, d'une tunique de clarté. L'enchantement s'opérait et se parachevait, et me gagnait moi-même, au vouloir âprement tendu des yeux exaspérés, de ses yeux projetant une flamme surhumaine, et qui avaient, du fond de son sourire, l'éclat vertigineux d'un diamant en fusion dans le calice humide et lumineux d'une fleur. Oui, il suffisait de ce regard, pour ressusciter le charme aboli, déTaner la fleur ! Elle était pour les regardants

l'être parfait, l'être tout entier de ses yeux et de son sourire ; et par une réciprocité de magnétisme, cette beauté, dont chacun voyait se dévoiler pour lui la splendeur, elle y croyait, elle l'avait 1 Au frisson contagieux, à la flamme dévorante des rêves dardés sur elle, son corps s'exaltait, grandissait, s'amincissait dans un brusque et merveilleux essor. Toute la brume des ans, appesantie sur elle, se vaporisait ; et de Tenveloppe traînante où sa souplesse flottait endormie, sa sveltesse prisonnière, sa grâce, semblait se dégager, agile et vigilante, comme se révèlent soudain les muscles d'acier du tigre aux plis chatoyants de sa peau de velours.

Et voilà ! my dear.., A présent, vous savez le reste et l'histoire du darling. Elle s'est contentée, devant les juges , de souffler ses yeux et d'éteindre son sourire. Vous étonnerez-vous, maintenant, qu'en plein jour, et en plein tribunal, c'est-à-dire à la fois devant les hommes et devant Dieu, son amant ne l'ait pas reconnue?

LES PRONOSTitS

L'a-t-on assez choyée, pendant sa grossesse, et dorlotée, et câlinée, la mignonne petite dame qui habite le bel hôtel du coin de la rue !

Toujours, d'ailleurs, tout le monde Ta gâtée, et sa famille, et son mari, et la fortune et l'existence. Elle est comme le rendez-vous des chatteries, si chatte elle-même, si délicieuse chatte, si méritante chatte !

Fille unique et riche, elle a épousé un riche fils unique, et elle l'adore, et elle en est adorée. Et combien a grandi encore cette adoration mutuelle, dans le surchautTemont de l'adoration générale, depuis que la chère petite chatte est en passe d'offrir à toutes ces chatteries le cher petit chat attendu comme un Messie d'amour et de gloire !

Car les plus folles, et en même temps les plus légitimes espérances, fleurissent naturellement et logiquement, dans ce jardin de bonheur oii il n'y a que printemps et soleil.

L'enfant à, venir, en effet, ne saurait manquer d'être beau, d'abord; car le père et la mère, sans flatterie aucune, en toute impartialité, sont vraiment beaux eux-mêmes, aussi beaux qu'on peut être beau à la moderne, c'est-à-dire en n étant pas ridicule à force de beauté. Non, le père et la mère sont beaux correctement, mais beaux tout de même, il n y a pas à dire non, lui avec ses allures sportives, sa robuste santé de gentleman, et elle avec sa grâce blonde, ses yeux célestes, et le sang rose qui lui court sous la peau, si jeune et si fort malgré son apparente délicatesse.

Quant aux qualités intellectuelles et morales, nul doute que le chérubin à naître n'en soit pourvu, et abondamment. Ou bien alors ce serait à nier toutes les lois saintes de l'atavisme et de la sélection I Car la mère fut une des plus brillantes élèves du Sacré-Cœur, le père sort de l'Ecole polytechnique en personne, et on compte, parmi les ascendants des deux familles, un médecin célèbre, une des lumières dv bar-

remij trois tninistres, un bas-ixlea, un archéologue distinfjtié, et plusieurs traducteurs d'Horace, dont l'un a même failli devenir académicien.

Que le rejelon de pareilles souches puisse être un simple mortel, comme le premier venu des simples mortels, c'est inadmissible, n'est-ce pas? Et ils ont raison, le papa et la maman, et ks grands-pareil is donc, qui lui rêvent une destinée spéciale! Ils ne rêvent même pa;s, à vrai dire. Que parle-t-on ici de rêver? lis concluent, voilà louL

Aussi, est-ce en connaissance de cause, et non sans un certain respect pour la future illustration définitive des deux races, que les e'poux ont procédé, presque religieusement, à la semaille d'une pareille plante.

Et c'est religieusement tout h fait que la mère porte ce fruit, béni d'avance, et que le père admire le vivant tabernacle où s'élabore le petit dieu en gestation.

Cependant leur juste orgueil ne leur a point f«rmé le cœur aux misères de Ihumble humfinité ambiante. Car ce sont de bons riches, en somme, ces riches heureux.

Et ils sont bons surtout pour la pauvre

femme qui chaque jour passe sous les fenêtres de leur hôtel en poussant sa pauvre charrette de marchande des quatre-^aisons.

lis sont môme d'autant meilleurs pour elle, la pauvre femme, qu'elle est grosse, elle aussi.

Quoiqu'elle ne la demande pas, on lui fait donc discrètement la charité, par l'entremise du valet de chambre, qui a raconté l'histoire de la malheureuse, histoire apprise (il ne s'en vante pas, le grave larbin) chez ie mastroquet de la ruelle voisine.

Une lugubre histoire, hélas! Et aussi banale que lugubre, d'ailleurs I

Elle n'est plus jeune, la marchande des quatre-saisons. Elle approche de la quaruniaine. Depuis toujours, elle travaille durement, pour sustenter tant bien que mal la pullulante progéniture dont son garnement d'époux la gratifie. C'est la seule gratification qu'elle en ait jamais reçue, au reste. Un ouvrier sans ouvrage, la plupart du temps. Il boit plus souvent qu'à son tour, le mauvais bougre; et quand il a bu, il cogne; et quand il a cogné, cela le dégrise; et alors on se raccommode; et voilà pourquoi la pauvre femme va mettre au monde son neuvième petit !

Que sera-t-il, que pourra-t-il bien être, Tinfortuné? Un gueux comme les autres, et comme tous les siens.

Et pas beau, sûrement, ni bien sain non plus, puisque ses parents sont cette quarantenaire usée, vieillie avant Tâge, mal nourrie, éreintée de labeurs incessants, et ce pochard brûlé à tous les vitriols des assommoirs!

Et quel triste et fuligineux lumignon d'intellect charbonnera, en guise d'âme, dans cette si chétive lampe, si peu garnie d'huile, et de quelle huile !

Ainsi pensaient, et avaient toutes raisons de penser, évidemment, la mignonne petite dame enceinte qui habite le bel hôtel du coin de la rue, et son mari, l'ex-polytechnicien, confiant aux saintes lois de la sélection et de l'atavisme.

Et, cependant, leur futur grand homme, le petit dieu à venir semé si religieusement et si bien choyé dans son tabernacle, il est devenu, aujourd'hui, un rentier, un gros rentier, pas davantage, un n'importe qui pareil à beaucoup d'autres, ni beau, ni laid, d'un esprit médiocre^ et qui n'a même pas ajouté une nouvelle traduction d'Horace à toutes les traductions d'Horace perpétrées par ses ancêtres.

Et, cependant, la gosseline que trimballait dans son sein douloureux la marchande des quatre-saisons, cette fille d'une quarantenaire usée et d'un poivrot, ce triste et fuligineux lumignon d'âme qui devait si misérablement charbonner dans la chétive lampe si peu garnie d'huile (et de quelle huile!), elle est devenue la mime incomparable, merveilleuse, miraculeuse, dont le jeu génial a révolutionné l'art dramatique, dont la royauté intellectuelle et physique impose un nouvel idéal de beauté aux plus hauts esprits des deux mondes, et dont le nom triomphal flamboie en lettres d'astre dans un incendie de millions et dans une apothéose de gloire.

Mais de cela, l'amour propagateur de Tespèce ne sait rien et ne se soucie même point. Rebelle à toutes les lois de la science, irréductible aux plus ingénieux pronostics, aveugle et sourd, il continue à semer au hasard, sur les êtres et sur les choses, les caniharides du désir.

Elles pleuvenl, elles tourbillonnent, elles se posent, aveugles et sourdes, elles aussi, et se métamorphosant en mystérieux caprices, comme elles ont été semées, au hasard.

Et les unes, tombant au cœur d'une rose, s'y

3i>0 CONTES SANS MORALE

clirysalident pour en sortir lamentables papillons, au corps de ver et aux ailes banales.

Et telle autre s'est collée sur un chiffon sale, que le vent roulait des ruisseaux aux tas d'ordure, et qui tout à coup, un jour, emporté là-haut dans l'espace, se déploie comme un pan de ciel bleu où s'allume le diamant d'une étoile.

PAPA mARDÎ-GRAS

— Comment ! dit ia fille, tu me refuses ça, toi? Vrai, tu n'es pas gentil, tu sais. Tu m'avais l'air d'un si bon garçon !

— Et surloul d'une si bonne bête, hein? répondit-il en riant. Eh bien! tu t/es mis le doigt dans l'œil, ma petite. Oui, ton joli doigt dans ton joli œil! Qu'est-ce que tu veux? Je ne surs pas godiche autant que j'en ai l'air, voilà tout.

— Oii! reprit-elle, pour deux malheureux louis, ce n'est cependant pas une affaire, voyons. Tu n'es pas un rapiat. Le mauvais Champagne que nous buvons et le sale cigare que tu fumes t'en ont coûté un, de louis. Tu l'as jeté au garçon sans y faire attention seulement, en lui

disant de garder la monnaie. Tu n'en es pas à un louis de plus ou de moins. Tu en as plein ton gousset, des louis.

Il fourra ses doigts dans la poche de son gilet, 011 de l'or, en effet, tintinnabulait. 11 en tira deux louis.

— Tiens, fiL-il, en les lui tendant. Ce n'est pas pour les louis, tu as raison. Je m'en fiche, des louis. Mais ne t'imagine pas, par exemple, que je coupe dans ton histoire. Ça, je te le défends.

— Tant pis si tu n'y coupes pas! répliquat-elle. Tant pis pour toi! C'est dommage.

Puis elle mit les louis dans sa bourse et ajouta :

— Enfm! je les prends tout de même. Ça me fait les cinq dont j'ai besoin. Papa aura ses fleurs, c'est le principal.

Une bande d'amis venait de les retrouver au buffet. On les ramena dans le tourbillon du bai, parmi les vacarmes de l'orchestre et la bousculade des masques. Brusquement, au passage

d'une farandole où elle fut entraînée, il la perdit.

Comme il demeurait là, immobile, les bras ballants, la mine songeuse, un de ses camarades, resté en plan aussi, lui dit soudain :

— Eh bien! quoi donc, vieux frère? Vous ne la digérez pas non plus, hein, vous, la blague de la tombe à papa? Avouez qu'elle est drôle, pourtant! Et que la mâtine ne la fait pas mal! Je parie qu'elle vous a tapé, comme moi. Oh! n'en ayez pas honte, allez! Nous ne sommes pas les seuls. Moi, ce n'est pas même la première fois. Voilà trois années de suite que je la fleuris, sa tombe à papa. De bon cœur, au reste. Elle est si cocasse, cette petite! D'ailleurs, je ne marche plus que de cent sows. Et vous, de combien? D'un louis, probablement? La première fois, on y va toujours d'un louis. On ne peut pas faire moins pour la tombe à papa. Non, mais l'idée est-elle asse^ jolie, assez amusante! Pas à dire, dans un bal de mardi-gras, c'est imprévu, c'est...

Ce bavardage ennuyait l'homme aux deux louis, qui profita d'un remous de la foule pour lâch-^r le bavard. La farandole repassait, embarbouillant les quadrilles. Il la swivh pendant

une centaine de pas, puis fit halte à l'entredeux des loges , espérant que le flux de la farandole lui rapporterait celle qu'il cherchait.

Car il la cherchait à présent, et avait le plus vif désir de la revoir. Et pourquoi, cependant? Il n'en savait vraiment rien.

Sans doute, tout à l'heure, il avait vaguement madrigalisé sur le joli doigt et le joli œil de la petite. Mais ce n'avait été là, en somme, qu'une façon de parler. A tout prendre, la fille n'avait pas grand'chose d'extraordinaire. Menue, gamine, de frimousse éveillée, avec un nez en trompette et un regard frétillant de camelot, maigrichonne et dégingandée, elle ressemblait à beaucoup d'autres. De ces fleurs-là, écloses à si pullulants exemplaires sur le pavé de Paris, un Parisien ne fait pas plus de cas qu'un paysan d'une marguerite.

Alors, pourquoi tenait-il tant à la retrouver, à lui parler encore? A cause de la singulière histoire, peut-être bien? Eh! oui, à cause de cela, sûrement. Le bavard avait eu beau en bavarder

PAPA MARDI-GRAS 15ô

sottement, de la tombe à papa; et lui-même avait beau se répéter qu'il n'en était pas dupe, malgré tout il y pensait et il ne pouvait s'empêcher de se dire :

— Qui sait si ce n'est pas vrai, en somme? Et comme ce serait curieux si c'était vrai!

Et il se rappelait aussi, avec un inexplicable frisson, la furtive mélancolie dont la petite avait bizarrement mouillé cette phrase, demeurée en lui sans signification précise :

— Tant pis si tu n'y coupes pas! Tant pis pour toi! C'est dommage.

Parbleu! Oui, c'était dommage qu'il n'eût pas eu tout de suite Tàme assez naïve, prête à une douce foi en cette singulière histoire. A y croire bonnement, de quelle suave auréole n'eût-il pas vu se nimber aussitôt la frimousse de la petite, banale, sans cela, si étrangement spéciale et curieuse en cet inattendu halo!

Mais avait-elle pu, nettement, penser d'une façon subtile et raffinée à ce point, et est-ce bien de ce dommage-là qu'elle avait entendu

l'oij CONTES SANS MORALE

parler? Si oui, comlûen plus intéressante encore elle paraissait, et plus précieuse à connaître mieux! C'était donc, alors, un être tout à fait rare?

Et pourquoi pas? Même en mettant les choses au pis, même en supposant l'histoire inventée, cetle invention à elle seule ne prouvait-elle pas un esprit, à tout le moins original, et d'une fa loterie funèbre ingénieusement assaisonnée en ce milieu de folie carnavalesque, fade, niaise et sans monlant? Un vrai grain de poivre, dans toute cette r^igougnasse î

Car voici les raisons qu'elle donnait, cette bizarre petite, à ses demandes d'argent, contre lesquelles, d'ailleurs, elle n'offrait rien en retour :

— Tu comprends, mon chéri, c'est un cadeau que je veux, c'est comme qui dirait ta souscription aune bonne œuvre, c'est pour aller demain, mercredi des Gendres, mettre des bottes de belles fleurs sur la tombe à papa. 11 est mort une nuit de mardi gras, le pauvre homme. Et

il aimait tant ça, les belles fleurs! Il nous en apportait toujours, lui, en venant nous voir le mardi gras. Il ne venait jamais nous voir que ce jour-là dans toute Tannée, d'ailleurs. Mais il nous apportait des fleurs, à maman et à moi, et de la boustifaille et un panier de bouteilles de vin. Et ce qu'on faisait une noce, à la maison! Je l'appelais papa Mardi-Gras. Et il rigolait, il rigolait! C'est de ça qu'il est mort, une nuit, oui, de ça, probablement.

(( Il était habillé en mardi gras. Il a eu comme une attaque, en rigolant. Et il nous est resté sur la table, le nez dans les fleurs, papa Mardi- Gras, et des fleurs plein ses mains, qu'on n'a pas pu lui retirer des mains. On l'a même enterré avec, et dans son costume encore! Alors, dame, tous les ans, à son anniversaire, à chaque mercredi des Cendres depuis quatre ans, je lui en porte, des fleurs, là-bas. Tu veux bien souscrire, dis, mon chéri? Ce que tu pourras. Je m'en rapporte à ton bon cœur. Plus tu me donneras, moins je serai forcée de faire la quête aux autres. xAllons, fends-toi d'un louis, de deux louis. M'en faut cinq. Tu as l'air gentil, toi. »

Et elle souriait câlinement, et en même temps

clignait de Tœii avec un air gamin, tandis qu'elle ter^dait la main comme une mendiante et répétait :

— C'est pour la tombe à papa.

A mesure qu'il se remémoraii ces paroles, l'homme aux deux louis avait honte de luimême. Non pas honte d'y croire; car il y croyait maintenant, à se les remémorer. Mais honte de n'y pas avoir cru au prime abord, d'avoir fait le malin, le sceptique, celui qui ne coupe pas dans les godants, comme son idiot de camarade, comme le bavard de tout à l'heure.

Et il se reprenait à frissonner d'an inexplicaMe frisson, en se rappelant la phrase mélancolique :

— ïaat pis si tu n'y coupes pas! Tant pis p<wir toi! C'est dommage.

Oh! oui, dommage! Il comprenait à plein, désormais, de quel dommage elle avait voulu parler. Sans doute, malgré son air final de ne pas croire à l'histoire, il avait dû paraître y ajouter foi tandis qu'il l'écoutait. Et la petite

en avait été touchée, et elle lui en était reconnaissanle, et sa phrase obscure signifiait :

— Tu ne me semblais pas pareil à tous les aiilres, toi, à ce tas d'imbéciles n'admettant pas qu'une fille aitdu cœur. Et pour cela je t'aimais un peu. autant que je peux aimer. Mais non, tu veux être comme eux. Alors, je ne t'aime plus. Tant pis pour toi! C'est dommage.

Et il la cherchait, à présent, avec ardeur, avec une fièvre de désir, en se la représentant auréolée du nimbe précieux qu'il lui avait forgé au feu de toutes ces rêveries. Il la voyait telle qu'une extraordinaire et rare petite sainte parisienne, lis délicat ayant miraculeusement fleuri dans la boue.

Mais il ne la vit de la sorte qu'en son imagination. Et il passa vainement la nuit entière à nager et à plonger par la marée houleuse du bal, sans y retrouver nulle part en réalité la bizarre petite, dont il se sentait à présent devenir follement amoureux.

Le lendemain, il courait chez le bavard, pour le faire biivarder à loisir sur la tombe à papa.

Mais le camarade avait mal aux cheveux, et d'ailleurs, ne savait rien de plus particulier.

— Ah! si, pardon, une chose! (Vest que Machin la connaît et pourra vous donner des renseignements.

L'adresse prise, voici notre homme chez Machin, un peintre.

— La petite de la tombe à papa? Mais oui, parfaitement, je la connais. Son père était un confrère à nous. Ah! le drôle de corps! Elle tient de lui, la mâtine ! Un farceur, si vous aviez vu ça ! Un fumiste !

— C'est donc une farce, la tombe à papa?

— Pas du tout, pas du tout! Rien de plus authentique !

Et là-dessus, l'histoire au long de papa Mardi- Gras. Une vie de bohème et de bâtons de chaise ! Une femme, une légitime, abandonnée avec un enfant, à peu près san^ le sou! Mais, chaque année, en effet, au mardi gras, le père faisant à sa famille cette étrange visite de go laille! Et sa mort, telle que l'avait contée la petite! Et le reste, tout le reste, absolument exact!

— Une toquée, je vous Jis, comme son hurluberlu de père!

A une semaine de là, dans une brasserie, se fit la rencontre, cherchée en vain ailleurs, trouvée ici par hasard. 11 rappela les choses du bal, les deux louis donnés pour la tombe à papa, et demanda ce que signifiait la phrase mélancolique : (( — Tant pis pour toi! C'est dommage. »

— Ma foi, répondit-elle, je n'en sais plus trop rien.

Il insista, précisant le sens qu'il avait imaginé, lui.

— Peut-être bien, fit-elle. Je ne dis pas nun.

— Vous savez, reprit-il, que j'y crois, à l'histoire, que j'y crois pleinement.

— Tiens! s'écria-t-elle en riant. V'ià que monsieur me vouvoyé ! Vous avez donc été aux informations, que vous me croyez?

11 balbutia de vagues excuses. Il parla, ridiculement, d'auréole, de lis miraculeux.

Elle le regarda dans les yeux, fixement ; puis, goguenarde :

— Ecoule, mon petit, dit-elle. La nuit du mardi g-as, je suis ce que je suis, lis ou au-

im CONTES SANS MORALE

réole, comme tu voudras'. Mais ça ne me prend que cette fois-là dans l'année. Un coup que le mercredi des Gendres est passé, ça ne colle plus. Et je n'aime pas qn'on se paie ma tôte. Garçon! une fine! /

LÀ CONTREBANDIERE

C'est sur le teiroir de Hourgny-le-Vieil, en Thie'rache, pays fameux entre tous par ses fms et vaillants contrebandiers, c'est là qu'a glorieusement travaillé et qu'est morte héroïquement la reine des passeux de dentelle, la plus fine des fins et la plus vaillante des vaillants, Doctrové la Merlifiche.

Je l'ai vue et connue quand j'étais enfant, et que j'allais en vacances par là chez mon grandpère. J'ai entendu conter ses exploits dans les cabarets, où l'on buvait à sa santé, où Ton boit encore à sa mémoire, vidant les petites chopes de bière aigre et les godets de genièvre parfumé. Je dirai, au hasard du souvenir, qui était, et un peu de ce qu'a fait, Doctrové la Merlifiche. v

Elle n'était déjà plus jeune, quand je la vis

jadis. Elle pouvait avoir alors la cinquantaine. Mais, tout de môme, on était forcé de proclamer que ceux-là ne devaient pas être des menteurs,^ qui disaient d'elle avec enthousiasme :

— N'y a jamais eu àHourgny-le-Vieil, ni dans toute laThiérache, de plus belle fille que Doctrové la Merlifiche.

Elle était haute comme un carabinier, et bâtie en force, mais non grosse et mafflue, ainsi que le comportait sa taille, et de corps élégant et mince, au contraire, large d'épaules et menue des hanches, avec de longues jambes faites pour la course. Quand on la regardait par derrière, allant à grands pas et se balançant le torse, elle avait l'air d'un garçon déguisé en femme.

De face, par exemple, on reconnaissait bien que ce n'était pas un garçon. Elle avait toujours la poitrine ronde et jolie. Quant à son visage, quoique la vie à l'air l'eût recuit et tanné,, quoique Tâge et les soucis l'eussent raviné de rides, il conservait une extraordinaire jeunesse, grâce à une chevelure drue, broussailleuse, en mèches épaisses et rebelles, et grâce, surtout, à une bouche et à des yeux qui, malgré ses cinquante ans, parlaient encore d'amour.

Sa bouche était toute petite, dessinée en cha-

LA CONTREBANDIERE 165

peau de gendarme comme une bouche d'enfantelet, à la fois rieuse et méprisante; et, chose rare en ce pays de mauvaises dents, garnie à miracle, et sans qu'il en manquât une seule, de quenottes blanches, courtes, carrées, capables, ainsi qu'on dit là-bas, de barater des cailleux.

Ses yeux, qui les voyait une fois ne pouvait les oublier. Et certes, moi qui ne les ai vus qu'avec des regards de bambin, j'en aitoujouis gardé souvenance. S'ils étaient bleus, verts, gris, jaunes, ou d'une couleur quelconque, je ne saurais le dire. Non plus s'ils étaient étroits ou larges. Mais, ce que je sais bien, c'est qu'ils dardaient un feu pâle, et qu'en même temps ils étaient profonds comme des trous de lumière et qu'en plus, ils étaient mobiles et dansants comme de Teau qui miroite, et qu'enfin, quand on les contemplait un peu longuement, on avait une irrésistible envie d'embrasser Doctrové la Merlifîche.

Or, à Hou rgny- le- Vieil, en Thiérache, pays fameux entre tous par ses fins et vaillants contrebandiers, on fait la contrebande de bien des façons, à pied, à cheval, en cairiole, au moyen de ceintures garnies, avec des chiens chargés de fraude, quelquefois même à coups

de fusil. Mais Doctrové, elle, la faisait surtout avec ses yeux.

Les douaniers sont, là-bas, de rudes chasseurs. Par deux, ils vont, au coucher du soleil, se poster à l'affût, leurs carabines chargées, leurs dogues en laisse, et couchés eux-mêmes dans leurs longs sacs de peau, qui les garantissent du froid et de la pluie, et (out ensemble les dissimulent à ras de terre et derrière les haies.

Savoir oii ils sont embusqués, et endormir leur vigilance, et surtout celle de leurs chiens, tout est là pour les contrebandiers. Les postes connus et signalés, on les évite. Les dogues amadoués, la route est libre pour les chiens fraudeurs, qui enhlent des venelles, se glissent par des coulées sous bois. Sans quoi, les pauvres chiens, chargés de tabac ou de dentelle, sont étripés par les dogues féroces; et le contrebandier, à pied, à cheval, ou en carriole, sert de cible aux tireurs de la douane.

Mais Doctrové la Merlifiche éventait les affûts les plus cachés. Toujours escortée de sa chienne qui (c'était le secret de Doctrové) toujours se trouvait en folie, Doctrové la Merlifiche dénichait les hommes verts couchés dans leurs sacs de peau. Et alors, tandis que sa chienne agui-

LA CONTREBANDIERE 167

chait les dogaes et les empêchait de flairer vers l'horizon, elle-même regardait dans les yeux les préposés^ avec ses yeux qui donnaient envie de la baiser sur la bouche, et elle leur souriait, avec ses quenottes capables de barater des cailleiix] et bonsoir Taffùt! Les dogues hognaient et se battaient pour la chienne. Au hourvari des abois, les contrebandiers, avertis de loin, prenaient le large. Et les douaniers, ainsi que leurs doguf s, en étaient pour leurs frais, restant bredouilles, et de tout; car jamais les dogues ne prenaient la chienne, pas plus que les préposés ne s'offraient Docîrové la Merlifiche.

Et de la sorte, pendant des ans et des ans, la contrebandière fut la reine de Hourgny-le-Yieil, tous les contrebandiers lui payant une part de ce qu'ils passaient grâce à elle.

A ce jeu, elle s'enhardit. Elle-même se chargea de fraude. L'histoire est célèbre d'un lot de dentelles valant trente mille francs, qu'elle portait à même sa poitrine, et qu'elle passa gaillardement au nez d'un lieutenant de douane, le laissant fourrager dans sa gorgerette, par bravade. En y trouvant la marchandise prohibée, le lieutenant eut un remords. Son devoir prit le dessus. Malgré les yeux de la belle et

son sourire, il lui mit la main, non plus à la

gorge, mais au collet, et voulut Fempoigner.

D'un croc-en-jambe, elle le jeta par terre, lui

léfonçale ventre d'un coup de sabot, et s'enfuit.

Il n'osa se plaindre et avouer qu'une femme avait été plus forte que lui. Mais, dès ce moment, la consigne devint terrible contre elle. Tout douanier, convaincu d'avoir eu avec elle conversation seulement, fut destitué. Les yeux de Doctrové lui devinrent des armes inutiles. Elle avait, alors, quarante ans. Elle changea de tactique. Elle dressa, non plus une chienne, mais une meute de chiennes, à débaucher les dogues de la douane. Comment s'y prenait-elle pour tenir ces chiennes toujours en folie? C'était son secret, encore un coup. Les gens la prétendaient un brin sorcière. A ceux qui le disaient, elle répondait :

— Amon ! Ce n'est pas pour des preunes qu'on m'appelle la Merlifichc. Mon père était merligaudier.

C'est en ce temps-là que je l'ai connue, à Ilourgny-le-Vieil, en Thiérache, quand j'allais, enfant, en vacances chez mon grand-père. Je la vois encore, suivie de ses chiennes glapissantes, marchant à grands pas, haute comme un cara-

LA CONTREBANDIERE 169

binier, bâtie en force, l'allure garçonnière avec ses longues jambes et ses hanches menues, toujours belle malgré ses cinquante ans, le toupet échcvelé en mèches orgueilleuses, la bouche illuminée par ses dents de louve, et son âme d'audace, de ruse et d'amour dansant aux trous de lumière et d'eau de ses yeux pâles.

A sa table, avec elle, tenu entre ses genoux nerveux, j'ai bu dans sa chope de bière aigre et dans son godet de genièvre parfumé. Elle m'embrassait et me disait :

— Petit, sois n'importe quoi, mais ne sois iduiàis préposé. Sans ça, hou ! hou! loup-garou! Je le mangerais !

Et elle tâchait d'ouvrir toute grande, pour me faire peur, sa bouche si petite. Mais je n'en avais pas peur; car, du diable si j'avais envie de devenir préposé \ On les détestait tant, dans le pays, les hommes verts!

Et elle avait particulièrement raison, elle, de les détester! Après leur en avoir tant fait voir, et de grises, aux hommes verts, elle devait finir par en être la mauvaise marchande, ma pauvre Doctrové. Hélas! les irréguliers n'ont jamais le dernier mot. Toujours la société en vient à bout. C'est pourquoi, ils sont beaux, n'est-ce

pas, sachant d'avance qu'ils sont des victimes ?

Doctrové, devenue vieille, se vêtit en homme, fit la fraude à cheval et, un jour, fut jetée bas, d'une balle dans le dos. Blessée, elle attendit les deux hommes verts qui arrivaient pour la prendre et les tua tous les deux avec un revolver de contrebande. Leurs dogues lui sautèrent à la gorge et lui dévorèrent le visage, son visage qu'elle devait encore avoir joli sous les rides et les cheveux blancs; car rien ne pouvait avoir éteint, j'en suis sûr, le sourire de sa bouche enfantine aux dents de louve et la flamme de révolte fleurissant ses yeux pareils à de l'eau courante dans du soleil.

Et c'est pourquoi, en buvant à sa mémoire une chope de bière aigre et un godet de genièvre parfumé, je viens d'avoir ici le cœur gros de larmes, tandis que je me rappelais la contrebandière de Hourgny-le-Yieil, en Thiérache, la reine des passeux de dentelle, Doctrové la Merlifiche.

Quand arriva pour Don Juaa son tour Je comparaître devant le tribunal d'outre- tombe, il s'y présenta bravement et orgueilleusement, comme il avait coutume de le faire partout et en présence de n'imporTe qui. Beau joueur et toujours arrogant, il commença par dire :

— Pits de discussion, n'est-ce pas? Ma cause est perdue d'avance, je le sais, et je tiens, d'ailleurs, absolument, à ce qu'il en soil ainsi.

— Et pourquoi donc, mon cher enfan!? lui demanda le Père Eternel, en souriant, d'un air à la fois doux et fin, dans sa grande barbe blanche.

— Pourquoi? répliqua Don Jnan. Mais simplement, bonhomme, parce que j'ai toujours fait toutes mes volontés et parce que au nombre

d'icelles se trouve la volonté expresse d'être damné.

Sans s'offusquer d'être appelé si dédaigneusement bonhomme, le Père Eternel sourit derechef dans sa grande barbe blanche, et, d'un air encore plus doux et plus fm, en hochant la tête, il dit :

— Eh! eh! beau fils, être damné n'est point si facile que tu le crois.

— Par exemple! riposta Don Juan.

— N'aie pas une mine si interloquée, interrompit le bonhomme. Cela ne te va guère. Un être tel que toi ne doit s'étonner de rien. Et ei tu avais gagné le pararlis sans t'en clouter, que dirais-tu donc?

— Je dirais, reprit Don Juan, qu'il y a làdessous quelque gabegie, et cela ne saurait me surprendre de ta part. Mais j'y mettrais bon ordre, sois tranquille, car je m'entends en casuistique.

— Alors, tu consens à discuter.

— Il le faut bien, puisque, si j'ose m'exprimer ainsi, tu cherches à me mettre dedans.

— Dedans mon paradis, c'est vrai, fit gaiement le Père Éternel qui sembla goûter fort sa plaisanterie.

EL VIRE VENGEE 173

Ce ton peu sérieux agaçait visiblement Don Juan, qui s'était attendu à trancher du héros devant un grand juge terrible et qui se trouvait réduit à un rôle comique en face de ce vieux Père-la-Joie aux allures de commissaire farceur. C'est donc en riant jaune qu'il reprit :

— Eh bien! vas-y. J'attends. Quand, où et comment l'ai-je gagné sans m'en douter, ton paradis dont je ne veux pas?

Le Père Eternel tlt un signe et l'on introduisit Saint-Yves, patron des avocats, que suivait un troupeau de mille et trois femmes.

A leur vue, Don Juan se frotta les mains et ricana :

— A la bonne heure! Au moins tu es impartial et j'aime à constater que tu n'as oublié aucun des témoins à charge.

— Pardon! interrompit Saint- Yves, pardon, jeune homme! La langue vous a fourché. Vous voulez dire : témoins à décharge.

— A décharge! s'exclama Don Juan. Allons donc!

— Comme j'ai l'honneur de vous en faire part, continua Saint-Yves. C'est même à la requête pressante de ces mille et trois personnes que je plaide votre admission au para-

174 CONTES SANS MOUALE

dis. Nous nous appuyons sur le texte : « // lui sera beaucoup pardonne parce qu*il a beaucoup aimé. » Et je prétends et maintiens...

Il allait entamer une longue période, ayant pris à cet effet une ample provision d'air; mais il eut la parole coupée par un chut énergique de Don Juan, qui dit au Père Eternel :

— Je vous en prie, monsieur le président, épargnez-moi le discours de ce bavard. Avant qu'il l'ait prononcé, je vais le réfuter d'un mot. Le texte sur lequel il s'appuie ne s'applique en aucune façon à mon cas. J'ai été beaucoup aimé, j'en conviens; mais, distinguo, je n'ai jamais aimé, jamais. Par conséquent...

A son tour il eut la parole coupée. Mille et trois voix venaient d'éclater furieusement et passionnément, et chacune criait :

— Si, si, moi, tu m'as aimée. Moi! J'en suis sfuc.

En vain Don Juan se bouchait les oreilles. Il les entendait quand môme. Et, ne les eût-il pas entendues, qu'il eût bien été forcé de comprendre ce qu'elles clamaient, rien qu'à voir ces regards tendres, délirants, extasiés, où ilambait la foi en lui.

Cependant saint Michel poussa un vigoureux:

— Silinceî

Et le tumulte enilii sapaisa, en un murmure pâmé.

— Il faut, dit ^lors Doq Juan, que vous soyez bien naïfs et bien jeunes, en vérité, pour vous en rapporter à ces folles.

Puis, avec un ton de souveraine noblesse, hautain et un peu imté :

— lime semble qu'entre leur parole et la mienne...

— Quoi! fit le Père Éterticl, d'une voix émue, tu n'en as réellement aimé aucune, de ces malheureuses, aucune, bien sûr?

— Aucune, répondit Don Juan (d'une voix très ferme, lui!) A chacune d'elles, sans doute, j'ai affirmé que je l'aimais, et chacune m'a cru, et toules me croient encore. Cela prouve combien je savais mon métier de séducteur. Rien de plus. Mais en elles je n'ai jamais aimé que moi, que mon rêve. Voyons, ne m'obligez pas h vous faire là-dessus une dissertation, après tant de commentateurs, philosophes, poètes. Tout cela ?,st connu, classé, classique.

— Saint-Yves, dit le Père Éternel, qu'as-tu à -ipposer à cet argument? Il me paraît assez solde, je l'avoue.

Saint-Yves, fort vexé d'avoir été traité de bavard, déclara qu'il n'avait rien à opposer et que, le Père Éterael en personne trouvant l'argument solide, il n'avait plus, lui, simple saint, à s'obstiner. Mais les mille et trois femmes se récrièrent violemment.

— Silince! glapit de nouveau saint Michel. Déjà Don Juan triomphait, et le Père Éternel,

on doit le reconnaître, se grattait le menton à travers sa grande barbe blanche, ne dissimulant pas qu'il était quelque peu embarrassé.

Soudain, du troupeau des mille et trois, deux femmes se détachèrent, l'une en haillons, l'autre en riche toilette de deuil. Celle-ci tenait la pauvresse par la main et elle articula lentement :

— Voici une créature que tu as aimée. Don Juan, rappelle-toi.

Cette fois Don Juan tressaillit. Mais ce Fut imperceptible. Tout de suite il se ressaisit pour interpeller ironiquement la femme en deuil.

— Parbleu! dit-il, j'aurais été surpris si tu avais manqué l'occasion de me faire une scène, donc Elvire.

— Je t'adore toujours, répondit tristemert donc Elvire, et je ne veux pas que tu scis damné. Avoue donc que tu as aimé cette piu-

vresse, que tu n'as cherché en elle ni la satisf?,ction d'un désir passager, ni une joie de vanité mauvaise, ni même ce je ne sais quel rêve dont tu paries toujours. Avoue, comme tu me l'as avoué jadis, que tu lui as fait l'aumône de ton corps et de ton cœur sans arrière-pensée, par charité pure, et qu'en ce moment-là tu as connu l'amour véritable qui consiste à se donli^T tout entier sans espoir de rien recevoir en retour.

On contemplait avec stupéfaction la pauvresse, cette étrange aimée, si différente des autres, si peu digne d'avoir sa place parmi les mille et trois, et l'on se demandait, dans un profond effarement :

— Se peut-ii qu'il l'ait aimée, qu'il n'ait aimé qu'elle, lui?

Elle était, en elTet, comme au jour où elle avait quitté la terre, après avoir passé une unique nuit avec Don Juan. Il ne l'avait jamais possédée ni plus jeune ni plus belle.

C'était une lamentable mendiante de cinquante ans environ, au corps déformé par la misère, aux chairs talées par la débauche des carrefours^ au visage bouffi d'ivrognerie, à la bouche égueuloe de crapule. Ses maigres cheveux dénoués lais

178 GONiES SANS MORALE

saieut voir sur son crâne des plaques saignantes où manquaient des mèches arrachées dans, des rixes. Un de ses yeux disparaissait sous ia peau gonflée des paupières qu'avait tuméfiées et bleuies un coup de poing d'arsouille.

Tous les regards interrogeaient Don Juan, tandis que done Elvire lui répétait :

— La reconnais-tu? Ose donc affirmer que tu ne l'aimas point, celle-là, d'un amour. désintéressé, noble et grand?

Il se redressa fièrement, alla vers la pauvresse et dit :

— Oui, je la reconnais. Oui, j'ai couché avec elle, comme avec toutes les autres. Et, je le confesse, je lui ai donné, à elle, plus qu'aux autres. Je ne mentirai pas. Voici la vérité.

Et simplement, il raconta comment un jour, passant sur une place publique où un hercule faisait des tours, il avait remarqué dans l'assistance cette malheureuse qui bavait d'admiration et de désir devant le beau mâle, et comment l'idée lui était venue, par un caprice bizarre, de satisfaire lui-même cette fringale évidemment condamnée à demeurer inassouvie, et qu'il avait emmené la pauvresse et l'avait régalée, saoulée, tuée de volupté frénétique pendant toute

ELVIEE VENGÉE 179

une nuit, sans y prendre personnellement d'autre plaisir que celui de la voir, elle, mourir de plaisir.

— Mais ce que tu ne savais pas, Elvire, ajouta-t-il, c'est qu'en agissant de la sorte, j'avais une arrière-pensée.

— Quelle? demanda Elvire.

— Je voulais, reprit-il, te faire commettre, le lendemain, le pire des péchés mortels. A ton tour, rappelle-toi.

— Je me rappelle, dit Elvire. Tu vins, sortant des bras de cette femme, me raconter ton action et t'en vanter comme si elle était mauvaise. Et moi, je la jugeai bonne, et je te prouvai que tu avais été charitable, sans le dessein criminel que tu voulais t'imaginer après coup. Et cette infidélité-là, je te la pardonnai, je me jetai sur ton sein en te bénissant de me l'avoir faite, et jamais je ne t'avais autant aimé que dans cette fange radieuse de ta sainte aumône.

— Et te souviens-tu aussi, interrompit Don Juan avec un aigre rire, te souviens-tu du mot que je te dis alors pour réfréner ton désir et te montrer ton horrible péché d'intention? Ah! ah! t'en souviens-tu? Comme tu me caressais éperdument, comme tes lèvres se collaient

avides à mes lèvres, comme tes doigts amoureux s'égaraient où tu sais bien, je te dis, en forme de plaisanterie blaspiiématoire, que tu allais te damner irrémissiblement, puisque tu portais la main sur le tronc des pauvres.

D'un geste pudique, done Elvire ramena sur son visage ses voiles de deuil, au travers desquels on la vit effroyablement rougir.

Et de nouveau Don Juan triomphait, définitivement cette fois, et son aigre rire se changeait eu une joyeuse fanfare de victoire.

— Eh bien! non, s'écria tout à coup Elvire, non, tu ne seras pas damné comme tu le veuy, Don Juan. Je le sauverai malgré tout. Tu as révélé la honte de mes désirs. Je révélerai ce qui m'a empêchée de les satisfaire. Voici mon voile relevé. Qu'on voie à plein la rougeur de mon front ! Mais qu'on sache au<si jusqu'à quel point tu l'étais donné tcut entier en aumône à la pauvresse.

— Tais-toi! tais-toi! rugit Don Juan.

— Je ne me tairai pas, reprit-elle. Car si je ne l'ai pas volé, le tronc des pauvres, comme tu disais, si je n'ai pas pu le voler, rappelle-toi, rappelle-toi, ù Don Juan, c'est que le tronc des pauvres était vide!

Le Père Éternel, les saints, les anges, les mille et trois, tout le monde éclata de rire; et Don Juan, penaud, fut condamné à rester dans le paradis, oii il chante du Mozart.

LTNSEIYIENCIERE

Mon ami le docteur m'avait dit :

— Si vous voulez tuer des perdrix^ allez plu- | tôt du côté de Guérande ; mais, si vous tenez à voir de beaux oiseaux, quitte à ne pas les mettre en joue, car ils sont farouches, allez par la côte jusqu'à la muraille de roches qu'on nomme le J Grand-Autel. Il y a là des aigles de mer, sortes de pygargues extrêmement rares.

Puis, il avait ajouté, avec un singulier clin' d'œil :

— Il y a surtout une pygargue humaine dont vous me direz des nouvelles, si vous avez la chance de lu rencontrer. On l'appelle, dans U pays, l'Ensemcncière. Je vous raconterai pour-' quoi quand vous l'aurez vue, et quand vous

L'ENSEMENCIÉRE 183

serez entré chez elle. Avec un peu d'astuce, vous y arriverez, pourvu qu'elle soit en un jour de bonne humeur. Le meilleur moyen de l'apprivoiser, au reste, c'est de lui ofTrir des cigares et de l'eau- de-vie. Munissez- vous en conséquence. Si vous avez quelques perdrix dans votre carnier, offrez-les aussi. Un bel écu de cent sous ne sera pas de refus non plus. Maintenant, si, après tous ces cadeaux, elle ne veut pas vous montrer son homme, n'insistez pas trop; car l'Ensemenciôre est brutale et forle. Il n'y a pas un gas dans toute la presqu'île pour lui uîire le poil. Tenez-vous sur vos gardes et décampez vivement si elle a sa gueule de travers. Vous n'en seriez pas le bon marchand, monsieur le chercheur d'aventures.

On pense bien qu'ainsi averti j'en valais deux et que j'étais parti en chasse avec l'unique désir de rencontrer la mystérieuse Ensemencière. Les perdrix, et même les pygargues, je n'y songeais même pas. Que saint Hubert me le pardonne î Mais quoi! La chasse est une absorbante passion; et la première compagnie de perdreaux me trouva, malgré tout, le fusil prêt à en dégoter deux; après quoi, un cri aigu vers la côte me fit m'engager dans les roches à la quête

ib4 CONTES SANS MOBALE

des aigles de mer. Si bien, ma foi, que bientôt je fus sur un sentier où je n'avais guère chance de voir l'Ensemencière.

Car du diable si une femme aurait pu y marcher! J'avais toutes les peines du monde à m'y tenir, moi, en équilibre; et mon chien n'avait pas trop de toutes ses griffes pour s'y agripper.

Qu'importait, au reste? Tantôt plus haut, tantôt en dégriboulant dans des creux, on allait, aguiché par les cris de trompette de deux grandes pygargues qui tournoyaient au-dessus de nous et que j'espérais avoir au bout de mon fusil tout à l'heure.

J'étais embusqué dans une halte entre deux roches, et j'y attendais, immobile, depuis vingt bonnes minutes, un peu las de mes grimpettes vaines, mais joyeux à voir les aigles tournoyer de plus en plus bas, quand soudain je m'aperçus que la mer montante m'environnait. La retraite m'était coupée. Et, devant moi, c'était à pic. Allons! il faudrait revenir en me mouillant jusqu'au ventre, peut-être plus haut. Sacrées pygargues, va!

Comme je me préparais à entrer dans l'eau, une voix rude me cria, comme un ordre :

— Bougez pas, j'vas vous qu'ri!

L'ENSEMENGIERE 1S5

Et je vis surgir de derrière une roche un grand gaillard, porteur d'un énorme haveneau, et tout ruisselant comme un noyé.

11 était vôtu d'une culotte large et d'une vareuso et devait, par-dessous, être grillé de laine ; car, malgré l'eau dont il était trempé, son costume ne lui collait pas au corps. Il semblait habillé d'épongés. Il en avait l'air informe. Un aspect et un galbe de monstre marin! La tête, néanmoins, était belle, sauvage d'ailleurs, avec son nez en bec de poisson, sa petite moustachet'e semblable à du poil de phoque, et ses yeux couleur de flot trouble, et ses longs cheveux à la bretonne, tombant sur les épaules en mèches plates et raides comme une coiffure faite d'algues noires.

Quelques larges enjambées sur la roche voisine ; puis le gas entra dans IVau que j'aurais eu à traverser. 11 en avait jusqu'aux aisselles d'abord. II en eut un moment jusqu'au ras du menton. Comme il était beaucoup plus grand que moi, j'en aurais eu sûrement par-dessus les yeux et peut-être même davantage.

Arrivé près de ma roche, il tendit son haveneau :

— Asseyez-vous dedans, fit-il. Comme ça,

VOUS ne serez pas mouillé. Asseyez-vous dedans, que je vous dis.

J'obéis. Il assura la gaule du haveneau sur son épaule, et je me sentis soulevé par un être d'une force extraordinaire. Je ne pus m'empê- €her de lui en témoigner mon admiration, une fois posé à sec sur le sentier; et j'en soulignai le témoignage avec une pièce de cent sous.

Le gas regardait le filet de mon carnier oii s'ébouriffaient des plumes.

— C'est des pédrix, dit-il. V'ià qui f rait bellement mon affaire.

Je les lui donnai. Il reprit, avec un regard sournois :

— Si vous aviez aussi un petit de tabac, v'ià qui frait cor mon affaire bellement. Et des bons cigares surtout!

Je tirai mes cigares, et, en môme temps, ma gourde, et les lui offris de bon cœur, en disant :

— Ma foi I cela se trouve bien. J'avais emporté ça pour une autre personne; mais elie s'en passera.

— Quelle autre personne ? demanda le gas.

— Parbleu! répondis-je, vous pourrez peutêtre, vous qui êtes de par ici, m'indiquer où

L'ENSEMENaÉRE 187

'aurai chance de la rencontrer, cette personne, l'aimerais bien faire sa connaissance. On m'a iit qu'elle avait nom TEnsemencière.

— Qui vous a dit ça? interrogea. le gas avec [\n mauvais froncement des sourcils.

— Qui? Mais le médecin.

— Eh bien ! répliqua le gas, à dents serrées it le nez pincé, vous y direz de ma part, au nédecin. que c'est une bète, de répéter ainsi es soubriquets faits par les autres, et vous y lirez, à ces autres, qu'ils sont des bêtes aussi, 5t vous y diriez à tous et à chacun que l'Ensenencière se fout d'eux et que v'ià ce qu'elle insemence pour eux.

Et TEnsemencière au corps de gas, aux membres d'hercule, à la gueule de poissoq, aux ïiousiaches de phoque, au corps de monstre narin, aux yeux de vague, rEnsemenciore se plaqua sur la fesse droite une grande claque qui it jaillir une rosace d'eau en éventail et dont le ^ent seul eût pu me jeter par terre à jambes [•ebindaines.

Après quoi, elle me montra une sorte d'escaier taillé dans le roc, et que je n'avais pas vu in passant :

— Prenez par là, me dit-elle. En haut, vous

tournerez à gauche. Ne tournez pas de l'autre bord, au moins! C'est mon chemin, à moi. Ne vous y trouvez pas, harné!

Et elle rentra dans l'eau en jurant. On eût dit wa scaphandre qui plongeait avec de sinistres glouglous.

Deux heures plus tard, j'étais chez mon ami le docteur, à qui je racontai mon aventure, et qui m'apprit en retour l'histoire de TEnsemencière.

C'était une pêcheuse de crevettes, de homards et de lubines. Plus forte qu'un homme, avec son haveneau de géant, un croc à déraciner du granit et des lignes de fond garnies de fonte, elle ramassait des crevettes grosses comme le pouce, des homards longs comme l'avant-bras et des lubines de dix livres. Elle allait les vendre h la ville voisine. Mais les plus belles pièces, non pas! Celles-là, elle les gardait pour son homme.

— Ah ! son homme, quel malheur que vous n'ayez pu le voir ! D'autant que vous m'auriez donné des renseignements sur lui. Imaginezvous un malade d'espèce particulière. Il a les jambes desséchées. Un ancien tailleur, il est vrai. L'habitude d'être assis en grenouille! Mais

LENSEMENGIÈRE 189

il doit y avoir autre chose. Un commencement de myélite, je pense. Or, vous savez sans doute qu'au début de la myélite il se produit une exacerbation extraordinaire du sens génésique. Mais ce qui m'é.tonne ici, c'est que voilà six ans déjà que dure chez lui cet état. Oui, six ans qu'ils sont là, tous les deux, reclus dans leur cabane et leur amour. Car ils s'aiment follement. Ou plutôt elle l'aime, cette brute, cette bête sauvage, ce monstre marin et à moustaches et, depuis six ans, elle se repaîl de lui, sans le tuer. Je ne sais pas comDient ça peut durer ainsi. C'est inexplicable. C'est admirable. Songez que ce tailleur est un petit gringalet, blondinet, à face poupine, au corps mignon. Un enfant de chœur, tenez ! Qu'elle ne l'ait pas tout dévoré encore, je n'en reviens pa&!

— Mais, interrompis-je, ei ce surnom de l'Ensemencière, vous deviez me dire pourquoi...

— Dame ! répondit le docteur, c'est bien simple. Les soin^, les gâteries, vos cigares, l'eau-de-vie et surtout, surtout, les crevettes énormes, les homards extravagants, les lubines invraisemblables, tout ce poisson phosphore, toute cette crème de la mer, tout ça, c'est de

quoi elle rensenience, parbleu, l'Ensemencière, et c'est ce qu'elle mange en lui, voilà!

Et le docteur poussa de nouveau un « c'est admirable! » avec une expression d'envie, bien naturelle, n'est-ce pas, avouez-le?

Longtemps , très longtemps , ils s'étaient émerveillés eux-mêmes et avaient émerveillé la nature entière autour d'eux, à chanter cet incomparable duo d'amour.

Non pas que la musique en fût extraordinaire, pour qui voulait l'étudier de sang-froid. Bien loin de là! C'était une mélodie fort simple, de tournure plutôt vieillotte, et même, à vrai dire, d'inspiration assez banale. Il semblait qu'on l'eût toujours entendue. On la devinait dès la première mesure. On croyait presque se la rappeler. D'avance, on la savait par cœur. Et, quant à l'harmonie, un enfant l'eût inventée.

Ce n'était pas non plus que les deux exécutants fussent doués de voix mirobolantes. Des

organes quelcouques, justes, sans plus. Encore faut-il avouer que, pris séparément, ils n'étaient point des plus agréables. Le baryton de Fhomme s'éraillait parfois en rauques borborygmes, et le soprano de la femme se vinaigrait volontiers de grinçantes miaulades.

Mais ces défauts disparaissaient dès que les deux voix chantaient ensemble. Du mariage de ces imperfections naissait un accord de perfection idéale. Ainsi Ton voit des époux, aux laideurs bien assorties, donner le jour à un bel enfant.

D'ailleurs, on doit leur rendre ce témoignage, ils cbantaient leur duo admirablement en mesure. Et cependant, on doit le reconnaître aussi, il était d'un rythme incommode^ hérissé de syncopes, ëe triolets et de coiatre -temps. Tel quel, n<;anmoins, ils l'avaient déchiffré à première lecture sans trop d'accrocs, puis en avaient peu à peu saisi toutes les caprieantes difficultés, et enfin étaient arrivés à cette magistrale exécution qui les émerveillait eux-mêmes et autour d'eux émerveillait la nature entière.

Car la nature entière, ils n'en pouvaient douter, prenait part à leur ivresse quand ils chantaient rincomparable duo.

Les passants s'arrêtaient sous la terrasse et disaient :

— Quel ensemble I Comme c'est fondu!

Dans les arbres du parc, les rossignols

essayaient d'abord de rivaliser, égrenaient leurs plus triomphantes roulades, filaient leurs notes les plus expressives, et bientôt se taisaient, comme vaincus.

Là-haut, la lune semblait à la fois sourire et pleurer d'attendrissement, et les étoiles du ciel faisaient penser à un parterre d'anges, dont les yeux adamantins scintillaient de divine extase.

Alors, extasiés eux-mêmes, le cœur inondé de joie et d'orgueil, les deux chanteurs tombaient dans les bras l'un de l'autre, et longuement se baisaient et s'écriaient en un sincère élan de mutuelle admiration :

— Jamais, jamais personne n'a chanté aussi bien que nous.

Et, de bonne foi, ils se croyaient les premiers artistes du monde.

Il arriva que des circonstances, indépendantes de leur volonté^ les obligèrent à se séparer. Ils

en eureat grand chagrin, cela va de soi. Nonobstant, comme ils étaient certains de se retrouver bientôt, ils se consolèrent ea se répétant à Tenvi :

— Nous n'en aurons que plus de bonheur à nous revoir.

Aussi, bien, sfvns vouloir s'en faire l'aveu, n étaient-ils pas fâchés, au fond, de prendre un brin de repos. On les eût, à coup sur, indignés, en insinuant qu'ils devaient être las de toujours chanter rineomparabie duo. Et, certes, ils ne pensaient point l'être. Car, chaque fois qu'ils s'y remettaient, ils en éprouvaient une jouissance nouvelle, dont la monotonie elle-même leur était un charme. Mais cela n'allait pa^^ sans cette idée de derrière la tète :

— Qui sait si ce n'est pas là ua char laie d'habitude?

Et, précisément parce que cette habitude leur était cher»', ils avaient le pervers désir, si naturel, de la rompre un temps, ne fût-ce que pour avoir à la regretter et pour se donner le besoin de la reprendre.

Ils se quittèient donc sans trop de douleur, malgré leurs larmes, et même ils se dirent au revoir avec une pointe de contentement intime.

Proclamons, à leur louange, qu'ils eurent honte, en leur for intérieur, de ce mouvement de satisfaction. Ghacua d'eux se le reprocha consciencieusement, et, pour s'en punir, ne manqua pas de s'écrier :

— Sois tranquille, je n'oublierai point hs belles et nobles joies que nous avons ressenties ensemble. Tous les jours je repasserai, comme si tu étais là, notre incomparable duo. Je m'imaginerai que tu fais ta partie, à côté de moi. Je l'entendrai, cette partie. Et, du même ; œiir, avec le même zèle^, avec le même enthousiaste amour, je ferai la mienne. Et ainsi nous le chanterons toujours, notre duo, môme séparés.

Et ce fut une douce kyrielle de recommandations, tandis qu'une dernière fois ils parcouraient les pages adorées. Car, pour cette occasion solennelle, ils n'avaient point voulu les redire de mémoire, mais avaient posé la partilion sur le piano, comme au jour lointain où ils l'avaient déchiffrée si délicieusement.

— Oh! ce trait, ne va pas le modifier! soupirait la femme.

— Cette tenue, ne t'avise pas de la raccourcir! suppliait l'homme.

im CONTES SANS MORALES

— Et ce changement de mesure, songes-y! Cet exquis changement!

— Et cette rentrée au second temps, garde-la bien! Cette suave rentrée!

— Toujours, toujours, tu peux en être assurée, toujours!

— A jamais, à jamais, je te le jure, oh! oui, à jamais!

C'étaient deux cœurs loyaux, si loyaux et si fidèles. Une fois séparés, ils comprirent combien ils s'aimaient, et chacun se promit de tenir héroïquement la parole donnée à l'autre.

Mais pourquoi héroïquement? Avaient -ils donc besoin d'héroïsme pour si p^^u de chose? Ah! n'était-ce pas un plaisir, un tendre et mélancolique plaisir, de se remémorer sans cesse l'incomparable duo, d'en répéter la vieille mélodie, avec la sensation d'avoir là, près de soi, la voix absente qui faisait sa partie comme autrefois? Esf-ce que chacun n'entendait pas, au plus profond de son âme, chanter cette voix absente?

Oui, sans doute! Et cependant, la nature entière n'était plus comme autrefois, émer-

veillée elle aussi. L'enchantement désormais était solitaire. Personne ne le partageait plus. Au contraire! 11 semblait que tout h monde se moquât.

Les passants en riaient sous la fenêtre entrouverte.

En écoutant le baryton tout seul, ils disaient :

— Quel chaudron!

A entendre glapir le soprano sans basse, ils s'esclaffaient :

— Quelle seringue !

Et le baryton et le soprano pensèrent, chacun de son côté :

— On ne peut pourtant pas chanter un .iuo a une voix.

Si bien qu'un beau jour, le baryton se mit en quête d'un nécessaire soprano, et le soprano d'un indispensable baryton. Que diable! L'harmonie est l'harmonie, n'est-ce pas? La musique avant tout !

Evidemment, il ne s'agissait pas de trouver, ni même de chercher, une voix pareille à la voix absente. Des voix comme celle-là, il n'en existait point, il ne pouvait pas en exister. 11 n'y en avait qu'une seule au monde, une, pas davantage.

Et donc, par pur amour de l'art, sans arrièrepensée de trahison, sans déloyaulé aucune, le baryton s'aboucha bientôt avec un soprano quelconque, oh I très quelconque, et le soprano lit appel au premier baryton venu.

Inutile d'ajouter que le loyal baryton, en chantant avec le sopmno quelconque, songeait au soprano absent, et ne songeait qu'à elle. Inutile de dire aussi que l'absente, toujours fidèle, en chantant avec son premier-venu de baryton, n'entendait que la voix aimée de l'autre.

Et l'homme et la femme continuaient à s'écrire de bonne foi :

: — Ne crains rien pour notre incomparable duo. Chaque jour, en pensant à toi, je le répète. Je n'en ai perdu aucun mouvement, aucune nuance. Loin de làl II me semble y avoir découvert de nouvelles beautés. Oh! des riens! Mais enfin quelques petites clioses auxquelles nous n'avions pas fait attention. Quelle joie nous aurons à les redécouvrir ensemble! Comme tu me remercieras d'avoir si bien gardé nos traditions, en y ajoutant d'autres effets ! Tu verras : Tu verras!

Et, chacun de son côté, ils s'émerveillaient

LE DUO I9.r

derechef et autour d'eux émerveillaient la nature entière, à chanter rincomparable duo.

Car le soprano quelconque et le premier-venu de bar)^ton valaient leurs prédécesseurs; et, bien que le rythme du morceau eût changé, que les nuances en fussent mainienant différentes de part et d'autre, aujourd'hui comme autrefois chaque couple de chanteurs ravissait les passants. et faisait taire les rossignols, et voyait au ciel la lune indulgente souiire et pleurer d'attendrissement, tandis que les yeux adamantins des anges scintillaient dans la divine extase des étoiles.

Ils se retrouvèrent, enfin, après une longue séparation, les deux cœurs loyaux, si loyaux et si fidèles.

De bonne foi toujours, comme ils avaient été ei s'écrivant, comme ils avaient juré en se quittiat, comme ils avaient tâché de tenir au mieux leur parole, de bonne foi ils s'embrassèrent et je dirent :

— Quelle ivresse, de reprendre notre duo ! Qiiel charme de renouer l'habitude interrom-

pue! Avec quelle certitude de bonheur nous allons nous prouver noire immuable et immarcescible amour !

Et, ainsi qu'au jour du départ, en cette solennelle occasion du retour, ils voulurent poser sur le piano la partition et en tourner religieusement les pages, pour se redonner la sensation première et délicieuse de l'heure où ils l'avaient jadis déchiffrée.

Hélas! ils furent obligés de la déchiffrer à nouveau, en effet. Ils s'imaginaient pourtant | la bien savoir par cœur, et jusqu'aux moindres détails, et jusqu'aux plus subtiles délicatesses de modulation et de rythme. Et voilà qu'à toiit moment ils s'arrêtaient!

— Oh! ce trait, pourquoi Tas-tu modifié? soupirait la femme.

— Cette tenue, quelle idée de l'avoir raccourcie! gémissait l'homme.

— Mais ce changement de mesure, tu Ta <ionc oublié? Cet exquis changement dont nou nous délections! Si exquis!

— Et cette rentrée au second temps! Quelle faute de la manquer ainsi! Plus encore qu'une faute! Presque un crime! Cette suave rentrée!

Ils se regardèrent et regardèrent la [)artition^

tout rougissants de honte, et stupéfaits, et s'accusant intérieurement l'un l'autre.

Les pages de la partition leur parurent fripées et jaunies. Le piano leur semblait avoir maintenant des sons abolis de vieille épinette en mines. Ëux-mèmes ne se voyaient plus jeunes, ni beaux, ni adorables.

Ils reprirent néanmoins leur duo , faisant centre fortune bon cœur, et s'appliquèrent de leur mieux, chacun à sa partie, et chacun avec cette pensée désolante qu'ils n'osaient se communiquer :

— Hélas! moi, je me souviens toujours; mais t')i, tu ne te rappelles plus.

Autour d'eux, la nature était triste. Aucun rossignol ne leur répondait. Seul, un merle sifflait dans un arbre aux feuilles mortes. La lune ivait une face lamentable et bâillait d'ennui , Des nuages couraient, tout noirs, sur les étoiles. On eût dit des crêpes de deuil sur des regards éteints dans les larmes.

Sous la terrasse, les passants faisaient un horrible charivari à grand renfort de pincettes ci de casseroles, et les gamins gueulaient :

— A la chienlit! A la chienlit!

Alors l'homme et la femme cessèrent de chan-

ter. Un moment ils eurent eavie de s'injurier l'un Faulre, de se reprocher leur mutuelle trahison, de se crier :

— Cœur ingrat ! Ame perfide !

Mais ils étaient bons tous deux. Ils eurent le même haussement d'épaules, la même moue de pitié dédaigneuse, et silencieusement ils se quittèrent, sans échanger fût-ce un suprême adieu. Et chacun des deux resta convaincu que lui seul était fidèle et loyal, et que lui seul savait toujours le duo exactement, avec le mêtne rythme et les mêmes nuances. |

Et, quand ils furent assez éloignés pour ne plus pouvoir s'entendre, chacun exhala sa jusfe rancune par cette condamnation, prononcée (ie bonne foi contre l'autre : !

— Jamais personne n'a chanté aussi faux.

— Non, il n'y a pas à dire, j'ai beau ne pas les aimer, ces sacrés Anglais sont quand même un peuple extraordinaire !

Ce n'est pas du tout, comme on pourrait le croire, à propos de la guerre, que Lucien d'Amblèze s'exclamait de la sorte m petto. C'est à propos d'une annonce de location qu'il venait de lire, en parcourant machinalement, seul au Cercle, la quatorzième page d'un journal londonien.

Et il y avait de quoi s'exclamer de la sorte, on va le voir.

L'annonce, en effet, après avoir minutieusement donné tous les renseignements nécessaires à la location d'un certain cottage, ajoutait, en lettres grasses et tirant l'œil :

204 CONTES SANS MOKALE

Endroit spécialement recommandé

aux gentlemen garçons et riches

que sollicite un irrésistible désir de suicide.

Lucien d'Amblèze n'était sollicité par aucun ddsir de ce genre. C'est un garçon de trente ans, possesseur d'un beau patrimoine qui lui permet de vivre sans souci. 11 n'a pas d'autre souci, en effet, que de ne point s'ennuyer, et il ne s'ennuie point, ue passant à peu près toutes ses fantaisies, et n'en ayant pas d'extravagantes.

— Parbbu, pensa-t-il, celle-ci n'a rien d'irréalisable! J'en aurai le cœur net, je veux faire la connaissance de cet étrange propriétaire.

Et le jour même il prenait l'express Paris- Londres, grâce à quoi, moins de vingt-quatre heures après avoir lu la singulière annonce, il se trouvait, à l'adresse indiquée pour la location du cottage, en présence de l'excentrique si bénévole aux gentlemen garçons et riches que sollicite un irrésistible désir de suicide.

■ Cet excentrique n'était pas excentrique d'allure, au reste, pas le moins du monde. Mais il l'était d'autant plus qu'il ne l'était pas. Car on voyait tout de suite, i son costume spécial et à

sa physionomie caractéristique, on voyait comme s'il Tavait affiché, qu'il appartenait à la classe des ciergymen. Or, si rien n'est plus banal, en Angleterre, qu'un clergyman, rien n'était plus en dehors de toutes les prévisions que de trouver, chez un clergyman précisément, une telk et à ce point cynique complaisance envers le suicide.

C'est, en effet, avec son plus gracieux sourire que le clergyman avait répondu, à la première ouverture de Lucien d'Amblèze, touchant la location du cottage :

— Pour vous suicider, n'est-ce pas, monsieur? Oh ! vous allez être pleinement satisfait, j'en suis sûr, en visitant l'installation. C'est une merveille, vous verrez ! C'est le dernier mot du confort. J'entends du confort en tout ce qui a rapport au suicide, comme de juste !

Lucien fut si interloqué de ce ton aimable, dans une pareille occurrence, qu'il en balbutia des mots vagues où se trahit, quoiqu'il parlât l'anglais à la perfection, sa qualité <l'étranger.

— INe seriez-vous pas Français ? fit soudain le clergyman en se renfrognant. Oui, oui, vous êtes Français, j'en suis certain. Alors, agréez

î^O» CONTES SANS MORALE

toutes mes excuses ; mais je ne puis vous louer le cottage.

— Pourx;{uoi ? iateri'ogea Lucien. Votre annonce recommande le cottage aux gentlemen garçons et riches, sans en spécifier la nationalité. Je suis dans les conditions voulues pour être Totre locataire.

Le clergyman se remit à sourire gracieusement, et reprit.

— En ce cas, monsieur, av«z-vous les papiers nécessaires à authentiquer votre double affirmation de célibat et de richesse?

— Je les ferai venir dans le plus bref délai possible, répliqua Lucien. Ils vous prouveront que je suis parfaitement célibataire et que je possède une fortune en biens mobiliers et immobiliers, de tout repos, me rapportant quarante-cinq mille francs de rente, autrement dit, en chiffres anglais, dix-huit cents livres. Ce revenu ne vous paraît-il pas suffisant pour m'affirmer riche ?

— Si, si, s'écria le clergyman, avec un sourire épanoui, maintenant en extase.

— Alors, reprit Lucien, en attendant mes papiers, faites-moi au moins visiter le cottage, pour que je constate, de mon c^té, la véracité de -VOS affirmations, à vous.

Il dit cela d'un ton sérieux et presque fâché qui imposa au clergyman, et la visite au cottage eut lieu sur-le-champ.

Le propriétaire n'avait pas exagéré. C'était, en effet, une merveille, et le dernier mot du confort, en tout ce qui a rapport au suicide. Devant la maison, dormait un étang propice à ia noyade. Un autre genre de noyade s'offrait dans une salle de bains à la baignoire suggestif vement profonde. Aux murs du salon, s'étalaient en panoplies des armes variées, poignards, yatagans, kriss-malais, d'une fourbissure impeccable ; revolvers des marques les plus célèbres.- Une petite armoire de la salle à manger renfermait une rangée de fioles dont les étiquettes menaçantes annonçaient une rare collection de poisons. Un fumoir calfeutré, exclusivement meublé d'un divan et d'un 6ra.$<?7*o, semblait tout préparé pour l'asphyxie. En guise de ciel de lit, dans la chambre à coucher, il y avait au plafond un énorme crochet de fer n'attendant que la corde pour s'y pendre.

— Vous aviez raison, monsieur^ fit Lucien, je suis pleinement satisfait de l'installation. C'est admirable. Je loue.

— Oh \ n'allons pas si vite, répliqua le cler-

gyman. Il faut d'abord que j'aie visite vos références comme vous avez visité mon cottage, et il faut que vous connaissiez aussi nos conditions, qui, peut-être...

— Je les accepte les yeux fermés, interrompit Lucien.

Il dut néanmoins en être instruit, et ma foi, ne les trouva pas trop dures. Le prix, fort élevé, c'est vrai, mais très explicable en une si anormale occasion, se payait d'avance et restait acquis au propriétaire si, dans le délai de huit jours après le premier mois, le locataire ne s'était pas suicidé. Le locataire s'engageait, en outre, pendant ce premier mois, à ne faire aucune tentative de suicide, et à se laisser vivre d'une vie complètement régie par le clergyman. En cas de suicide, la location était annulée, et le cottage redevenait à la disposition du propriétaire.

— Je vois ce que c'est, pensa Lucien. Ce clergyman est à la fois un clergyman excellent et un excellent homme d'aiï'aires. Il fait ce qu'il peut, pendant un mois, pour vous détourner du suicide par ses prêches. Son devoir envers Dieu une fois rempli de la sorte, il a mis sa conscience en paix. Et finalement, qu'on se suicide

OU non, le bonhomme y a toujours son bénéfice. Epatants, ces Anglais !

Bien plus épatants encore que ne le pensait Lucien d'Amblèze, on va le voir et il le vit bientôt lui-même.

Huit jours plus tard, en effet, muni des papiers et références authentiquant sa fortune et sa qualité de célibataire, il était de retour chez le clergyman, payait d'avance le prix convenu pour la location et s'installait dans le cottage, bien résolu à pousser l'expérience jusqu'au bout, sans y comprendre le suicide, cela va de soi, mais en laissant et surtout en faisant bavarder le singulier clergyman. Car il devait avoir des souvenirs curieux, ^n'est-ce pas, un propriétaire de cet acabit, sur ses locataires précédents ? Et Lucien s'en promettait un vrai régal.

Il fut très surpris, d'abord, en s'installant, de trouver le cottage peuplé de quatre petites servantes fort jolies dont |la [plus âgée n'avait pas vingt-cinq ans, et que le clergyman lui présenta de la sorte :

— Ce sont les préposées aux diverses formes de suicide, monsieur. Celle-ci fourbit les armes et charge les revolvers. Celle-là s'occupe de la salle de bains et du fumoir. En voici une à qui

incombe Tentretieii de Tarmoire aux poisons. El la dernière porte en guise de ceinture, vous le voyez, une cordelière qui ne demande qu'à devenir corde pour se pendre.

— C'est tout à fait charmant, répondit Lucien.

Mais si une telle prévenance l'avait surpris, il fut plus surpris encore, le soir, à lable,à la lable de famille où l'avait invité le cleri^yman, de trouver assises les quatre petites servantes et d'entendre le clergyman lui dire, avec son sourire le plus gracieux :

— Ce sont quatre de mes filles.

Lucien sursauta sur sa chaise. Un éclair d'intelligence venait de lui traverser brusquement l'esprit. 11 demanda, anxieux :

— Est-ce que vous en avez encore d'autres, monsieur ?

Les jolies petites filles faisaient des bouches €n fraises et lançaient des œillades pâmée^. Celle à la cordelière risquait même un furtif baiser envoyé au vol.

Et Lucien eut la vision nelte de ce qui l'attendait, de ce qui était arrivé à ses prédécesseurs dans la location du cottage : l'aguichage des jolies petites servantes, le monsieur enjôlé, la

miss compromise, le procès en perspective, le mariage...

D'un bond, il se leva, tandis que le clergyman murmurait, alterré :

— Je m'en dotitais, qu'avec un Français il n'y avait rien à faire !

Mais Lucien n'eut pas même l'idée de lui répondre, ni de tiiompheren avouant sa clairvoyance, ni de rien du tout, sinon de fuir, car il se sentait déjà un peu pincé par la petite à la cordelière. Et il se contenta de se saurcr éperdument, sans manifester quoi que ce fut, et se répétant seulement in petto :

— Non, il n'y a pas à dire, j'ai beau- nf pas les aimer, ces sacrés Anglais sont quand naêrne un peuple extraordinaire.

— Quoi! Le téléphone! Allons donc! Vous voulez rire?

— Pas du tout. Je suis on ne peut plus sérieux. Je dis bien le téléphone. Et non seulement le téléphone, mais aussi, ce qui va vous étonner encore davantage, mais aussi le téléphote.

— Pourquoi pas, pendant que vous y êtes, la télégraphie sans fils?

— Pourquoi pas, en effet? Le texte permet de le supposer.

— Bah! je le vois d'ici, votre texte! Quelque phrase tronquée, ténébreuse, à laquelle votre commentaire fait suer de force des sens qu'elle n'a pas!

— Vous plait-il que nous le regardions ensemble, ce texte ?

— Volontiers, s'il est d<ins une langue que je puisse entendre.

— Il est en grec, simplement. Un grec byzantin teinté d'arménianismes, très fleuri d'images, mais assez courant quand même, et que vous entendrez sans trop de peine, je crois, à première vue. J'en ai fait d'ailleurs une traduction aussi exacte que possible. Elle vous aidera ou vous la contrôlerez, à votre choix. La voici et voici le texte.

Il avait pi is dans le bas de sa bibliothèque un in-folio et l'avait posé devant moi, en l'ouvrant à une page où se trouvait une feuille volante couverte de sa fme écriture. En mitma temps, il m'avait dit :

— Le livre n'a pas grand intérêt, en dehors de ce chapitre spécial. C'est le recueil des œuvres de Basilidès Muazios. poète, grammairien et romancier, qui tiorissait environ trente ans après la prise de Constantinople par les Turcs. L'histoire, qui contient ce chapitre, est une longue et banale histoire d'amour, quelque chose c^ mme un roman-leuilleton d'alors. Mais le chapitre en question, vous allez voir!

Je lus le fameux chapitre, d'abord dans le Uxte même, par acquit de conscience, puis dans

21/i CONTES SANS MORALE

sa traduction, après m'être assuré très vite de sa fidélité absolue. Cette traduction, dont j'ai pris copie, est imprimée ci-dessous pour la première fois, et a été faite d'après l'in-folio, publié à Venise par Aide Manuce, en 1509.

« La jeune aveugle aux yeux blancs comme du lait n'était pas une princesse, ainsi que l'avait cru d'abord le trop enthousiaste Polydamas; mais elle était beaucoup plus que la princesse la plus illustre, il fut obligé d'en convenir, quand elle lui eut raconté son histoire. Elle était la fille unique, en effet, d'un homme qui avait trop tenu dans ses savantes mains les destinées mêmes de l'Empire et qui aurait changé la face du monde sans la fatale stupidité de notre dernier empereur.

Polydamas nota soigneusement sur ses tablettes le merveilleux récit de la jeune aveugle, qui mourut aussitôt après le lui avoir fait, comme si elle n'avait attendu pour mourir que cet instant où la mémoire de son père était assurée contre l'ingrat oubli des hommes.

Comment les tablettes de Polydamas arri- Yèrent-elles jusqu'au couvent des moines blancs de l'île noire, c'est ce qu'il n'est point permis <Je dire et ce que savent ceux-là seulement qui doivent le savoir. Mais, que le temps soit venu de révéler ce que contenaient les tablettes de Polydamas, c'est de quoi on ne peut douter, depuis que les moines blancs de Fîle noire sont devenus les moines noirs de l'île blanche. Et donc, la chose sera dite comme il faut qu'elle soit dite.

Le treizième jour avant le suprême assaut qui fut livré à la Ville immortelle par le cruel Mahomet, un homme se présenta au palais de l'empereur en affirmant qu'il possédait un secret capable de sauver l'empire. Il refusa de confier ce secret à aucun des serviteurs qui le lui demandèrent, et exigea d'être conduit devant l'autocrator en personne. Quand il y fut, il ■s'exprima de la sorte :

— Constantin Paléologue Dracosès, je puis «n ce moment te mettre à même de voir et d'entendre ce que fait et dit ton ennemi.

— Comment le pourrais-tu? objecta l'empereur. D'après les renseignements sûrs que me fournissent mes espions, je sais que Mahomet,

en ce moment, est à treize cents stades d'ici, de l'autre côté du Bosphore.

— Fût-il à treize mille stades et encore plus loin, reprit l'homme, je puis te mettre à môme de Ymr et d'entendre ce qu'il fait et ce qu'il dit, de le voir avec tes yeux, de l'entendre avec tes oreilles.

Constantin Paléologue Dracosès pensa qu'il avait devant lui un fou. Mais il ne le pensa pas longtemps ; car l'homme avait une face où resplendissait la raison et tenait des discours où s'épanouissait la sagesse.

— Songe, disait-il, à la puissance invincible que te donnera ce que je t'offre. Connaissant toutes les décisions et tous les actes de jton ennemi comme si tu assistais à ses conseils^ n'cs-tu pas son maître?

L'Empereur céda, le suivit, et ils arrivèrent bientôt à la demeure de l'homme, laquelle consistait en une haute tour. Ils y furent reçus par une jeune aveugle aux yeux blancs comme du lail, à qui l'homme dit :

— Le mât des éclairs noirs est-il dressé?

— Oui, répondit-elle, et k chambre des ténèbres est close.

L'homme demanda à Constantin s'il avait

peur d'entrer dans cette chambre, et l'empereur ayant affirmé que'non, ils y entrèrent.

Il y faisait une noirceur absolue et un silence d'abime.

Tout à coup, dans cette noirceur, une nappe de lumière s'épandit comme une cataracte; et, dans ce silence, éclata un vacarme.

Constantin Paléologue avait devant lui le camp de Mahomet et tout son tumulte. Il sauta en arrière, la main crispée à la poignée de son glaive, prêt à défendre sa vie qu'il croyait menacée.

— Rassure-toi, dit l'homme. Ce camp est à treize cents stades d'ici, de l'autre côté du Bosphore.

— Tu es donc le diable? s'écria l'empereur terrifié.

— Non, répliqua l'homme. C'est, au contraire, par la grâce de Dieu que je connais l'art de faire ce miracle.

A cet instant, Constantin Paléologue Dracosès se dit :

— Si cet homme veut être autocrator à ma place, il le sera donc.

Et, tirant son glaive, il en frappa l'homme qui tomba mort.

2iS CONTES SANS MORALE

Le soir même, la demeure de Thomme fut incendiée, rasée jusqu'à la dernière pierre, et du sel fut semé sur les ruines.

La jeune aveugle aux yeux blancs comme du lait s'était sauvée de la maison, el on ne put la retrouver.

Treize jours plus tard, l'assaut était livré à Constantinople par le cruel Mahomet, et la Ville immortelle tombait au pouvoir des Ottomans, çrâce à la stupidité de Constaniin Paléologue Dracosès. »

— Ëh bieni que pensez-vous de cet étrange passage?

— Etrange, en effet, oui, à première vue. Il y a là, sans douie, une coïncidence! .. Toutefois, Timaginalion d'un romancier est bien capable...

— Ta! ta! ta! Relisez, je vous prie, les deux phrases qui ne s^ont ni tronquées, ni obscures, je crois, mais bien pleines et bien claires; voyons, les deux phrases sur le mât des éclairs noirs et sur la chambre des ténèbres. Il n'y a pas de commentaires à fabriijuer là-dessus, sapristi! Il n'y a qu'à lire et à comprendre.

Nolez d'diileurs que ce Basiliiès Miiazios est un iaibécile, en somme. J'ai avalé toutes ses œuvres, moi, toutes. Je vous réponds qu'il était hors d'état d'imaginer...

— Alors, quoi? vous supposez vraiment qu'il s'agit là du...

— Du téléphone, parbleu! Et du téléphote î Et de la télégraphie sans fils! Mais oui! Mai* oui!

— Cependant...

— Enfin!...

Je sais aujourd'hui, par la lecture et pour avoir fréquenté des Russes, que le nom de Marfa est extrêmement répandu en Russie, tel le nom de Marie chez nous. Mais la première fois que je l'entendis, voilà cinquante ans, il m'avait sonné aux oreilles et s'était gravé dans mon esprit comme un nom rare et curieux.

Il faut dire aussi que les circonstances y prêtaient; car l'être que j'avais connu alors, portant ce nom, m'avait paru particulièrement curieux et rare. Quelle étrange figure, parmi mes souvenirs du quartier Latin, que celle de cette petite Marfa, étudiante en médecine, si triste au milieu de nos gaietés, si grave au milieu de nos folies!

11 n'est donc pas étonnant que le nom do

Marfa, soudainement réentendu en 1913, dans cette société russe toute brillante et toute en fête, m'ait aussitôt évoqué, d'une façon mystérieuse et absorbante, la bizarre Marfa de jadis. Mais ce qui eut lieu de m'étonner, et ce qui me stupéfia même positivement , c'est que révocation fut poussée au point de me faire chercher et presque retrouver la Marfa de jadis dans la Marfa de l'heure présente. Et Dieu sait cependant si elles se ressemblaient peu!

Celle que je voyais devant moi, vivante et agissante, était une grande et belle femme, de trente-cinq ans environ, en qui s'épanouissait toute la grâce slave, souriante, aimable, coquette, bavarde, quasi trop bavarde et un tantinet trop futile, si jamais jolie bouche a pu être trop bavarde, et si l'on a le droit de juger trop futile une futilité qui est un charme de plus chez certaines radieuses évaporées.

La joie émanait de toute sa personne, lui faisait comme un halo. On en était illuminé autour d'elle, ainsi que d'une clarté légère et papillotante. Elle était Tâme de cette réunion

â2â CONTES SANS MORALE

qui semblait une volière. Elle en était l'âme folâtre et folle. Et on sentait que cette âme n'avait jamais dû être froissée par la douleur ni môme alourdie par la pensée. Mais on ne lui en voulait pas d'être ainsi, et l'on en aurait plutôt voulu au destin qu'elle fût autrement. Car de la sorte elle était parfaite.

Très décolletée, en toilette chatoyante et tendre, avec sa taille flexible, son allure onduleuse, elle avait l'air d'une princesse, qu'elle était réellement. Et néanmoins, sans pose ni apparat, extrêmement simple, familière, on la devinait bonne. Et en même temps, malgré la trentaine passée depuis cinq ans au moins, avec ses cheveux en soie si fine, d'un blond cendré, avec les fraîches roses de ses joues, avec ses yeux de violette aux regards mobiles et ingénus, avec ses gestes rapides, ses menottes, ses quenottes, ses petits pieds, sa voix volubile perlée d'éclats de rire, elle restait enfant et paraissait devoir l'être toujours.

Très femme cependant, et très mère, cette évaltenée d'aspect enfantin ! Il suffisait, pour en être convaincu, de voir la càlinerie dont elle entourait son petit garçon et sa petite fille, et aussi de (juel orgueil amoureux elle enveloppait

son mari, un haut et superbe homme brun à mine de héros fier et doux.

Telle cette Marfa de F heure présente, image du bonheur complet et mérité.

La pauvre petite Marfa de jadis, celle dont le fantôme surgissait au fond de ma mémoire, à quoi diable pensais-je, de vouloir la chercher, -et de croire que je la retrouvais presque, dans cette grande Marfa triomphante !

En vérité, à la réflexion, je me jugeai fou d'avoir eu cette singulière idée. Pourquoi Tavaisje eue? A cause, peut-être, du timbre de la voix, ou d'un certain envol dans quelque geste, ou de telle brusque fixité arrêtant le perpétuel miroitement du regard? Oui, à cause de ces minuties, sans doute, et d'autres, plus furtives et plus vagues encore, sensibles pour une imagination en quête d'analogies obscures. Ou plutôt, le nom seul, aux syllabes suggestives, ne m'avait-il pas comme halluciné en cela? Certes, certes, voilà pour quelles raisons le fantôme de jadis se juxtaposait, en la troublant, à la vivan!e et si difîérenle vision d'aujourd'hui.

A rappeler nettement mes souvenirs, pas moyen de laisser durer cette erreur. Et je n'eus qu'à les rappeler pour sourire de ma méprise.

Je la revois si bien, en traits si précis, rue de la Clef, près de Sainte-Pélagie, la misérable gargote où je connus, il y a cinquante ans, la pauvre petite Marfa de jadis; et elle m'y apparaît en si vive lumière, l'étudiante, dans ce décor fait à souhait pour elle!

Des carabins, quelques apprentis artistes et poètes, et Marfa, qui habitait la maison, c'était la clientèle du père Bradin. Personne n'y était riche, et Marfa semblait y être la moins riche de tous.

Elle ne dépensait guère plus de douze sous à ses repas les plus copieux. Elle occupait une chambre garnie de vingt-cinq francs par mois. Elle portait toujours, hiver comme été, le môme costume.

C'était un costume de son invention et probablement de sa fabrication, et qui ne faisait honneur ni à son adresse comme couturière, ni à son goût comme coupeuse. 11 était cousu et rac-

commode ainsi que par un paysan. Il était taillé sur un patron grossier et presque ridicule.

Une jupe courte, droite, sans plis, en étofte lourde et grise. Un corsage en forme de veston non cambré, boutonnant croisé sur la poitrine. Des demi-bottes sous la jupe. Sur la tête un bonnet de vieille fourrure. Pour linge, de la flanelle brune.

Encore, si Marfa eût embelli ce costume hideux par sa grâce naturelle! Mais non. Elle était étriquée en ses mouvements, gauche et lourde d'allure, le torse. plat, le dos rond, les hanches garçonnières. Elle portait les cheveux courts, presque en brosse, des cheveux couleur filasse. Son visage était maigre et osseux. Sa bouche ne souriait jamais. Quant à son nez et à ses yeux, impossible de les définir. Ils disparaissaient sous une paire de lunettes énormes, dont la monture en cuivre écrasait le nez et dont les verres fumés cachaient les yeux.

Il va de soi qu'ainsi faite et fagotée, on ne la traitait pas en femme. L'idée n'en pouvait venir à personne. C'était un camarade, voilà tout, et pas un joli camarade.

Ni, non plus, un camarade gai, il faut en convenir. Toujours sérieuse, toute à son travail, occupée à lire même en mangeant, elle ne se laissait distraire par aucune de nos distractions,, prenait à peine part à nos causeries, se calfeutrait dans une sauvagerie presque maussade.

Un bon camarade quand même, et qu'on aimait malgré tout, et qu'on respectait surtout. A plusieurs reprises elle avait donné des preuves d'aifection dont on avait été touché. C'est elle qui avait soigné notre ami Pierre Darras, atteint de diphtérie. C'est elle qui avait sauvé de la saisie une voisine, malheureuse fruitière, au moyen de trois cents francs obtenus par quels sacrifices, on le devinait! Et toujours ainsi, en toute occasion, prête à rendre service gentiment, en dépit de son air grognon. D'ailleurs, très forte en matière scientifique, disaient les carabins, et sûre d'arriver au doctorat brillamment. Quasi trop forte même, à leur estime, car elle était plus philosophe que médecin, méprisait le train-train des cours et se passionnait surtout pour les théories de physiologie psychologique.

Quelques-uns allaient jusqu'à prétendre qu'elle étudiait la médecine par contenance, et

qu'en somme elle devait être une réfugiée nihiliste. Ceux-là, au reste, étaient rares et passaient pour de mauvaises langues.

Tout ce qu'on pouvait dire de Marfa, en mettant les choses au pis, c'est qu'elle était un personnage énigmatique.

Mais, par exemple, qu'elle le fût au point qu'on va voir, voilà ce que je n'aurais jamais imaginé. Et sans le hasard qui me l'apprit, du diable si mon invention de nouvelliste en eût seulement fait le rêve, en ses plus extravagantes combinaisons !

Car je ne m'étais pas trompé le moins du monde, je n'avais pas été le jouet d'une hallucination, en cherchant et en retrouvant la Marfa de jadis dans la Marfa de l'heure présente.

C'était bel et bien un seul et même personnage. Et je n'en voudrai à personne de ne pas le croire, puisque moi, qui en ai eu la preuve, j'ai peine à y ajouter foi.

Comment j'en fus instruit? Il n'importe guère. Le récit détaillé en aurait quelque intérêt dans un roman construit à loisir. Mais ceci n'est

^■2:?8 CONTES SANS MOEALE

qu'une lïoiaveile écrite sans artifice, n'ayant d'autre prétention qu'à être véritlique, d'autre attrait que celui d'une fortuite actualité. Peutêtre y a-t-il aussi matière à en tirer une aorte de moralité symbolique. C'est du moins ce que m'a suggéré l'ami russe qui m'a dojané le mot de cette énigme. Toutefois, je laisse à chacun le soin de casser l'os, comme dit l'autre, et d'en humer la moelle, s'il y en a une.

Donc, la Marfa de jadis était une noble jeune fille, de la plus haute naissance, qui avait découvert, avant l'âge de vingt ans, que sa famille, sa race, et peut-être son pays, «t à coup sûr le monde moderne, souffraient du mal nomme Yabonlie ou impuissance de la volonté.

Elle avait résolu d'en chercher le remède, et s'était soumise eUe-mème la première à une cure radicale, oure de travail, de panivreté, de dureté envers ses goûts les plus >eh-ers, cure de silence et de laideur, elle qui aimaiit k grifserie de la parole, elle qui était belle. Et voilà pourqtioi, pendant six ans, elle avait vécu à la gargote du père Dradin, étudiante en médecine qui

se soignait, physiologiste et psychologue qui se refusait un corps et une âme.

— Mais, objeclai-je à l'ami m'apprenant cette étrange histoire, je ne vois pas bien en quoi elle s'est refait une âme. La Marfa d'aujourd'hui, si élégante et futile, si bavarde, si oiseau, n'a plus rien, me semble-t-il, de la Marfa que j'ai connue jadis.

— Détrompez-vous, me dit mon ami. Nous autres Slaves, nous savons et nous pouvons avoir plusieurs âmes. Nous sommes les derniers venus de la grande famille des Aiyas, et nous restons plus propres que nos aînés aux avatars, aux réincarnations. Je ne suis pas assez savant pour vous faire à ce propos une théorie en règle. Mais regardez la comtesse Marfa, si enfant, et qui fut la Marfa de jadis, si virilement forte. Le fait est là, qui parle à vos yeux. Elle est notre emblème à tous, nous vos frères cadets. Et particulièrement à cette heure, elle l'est.

Et mon ami ajouta, en souriant de ce joli sourire séducteur et câlin qu'ont les Russes :

— Car il y a une chose que vous ignorez encore dans l'histoire de Marfa, et qui a donc pourtant une grande importance, et qu'il faut

que je vous dise pour meltre le point final à celte histoire : c'est que...

Il me tendit son porte-cigarettes, m'en offrit nue, et acheva d'une voix douce, une lumière joyeuse lui dansant aux jœux :

— C'est que la comtesse Marfa, la plus Russe de toutes les Russes, a épousé un Français.

L'HOmWlE AUX YEUX PALES

Monsieur le juge d'instruction Pierre-Agénor de Yargnes e?t absolument le contraire d'un mauvais plaisant. C'est la dignité, le sérieux, la correclion en personne. Comme homme grave^ tout à fait incapable de commettre, même d'imaginer, fût-ce en rêve, quoi que ce soit pouvant ressembler, fùl-ce de loin, à une fumisterie, je ne vois guère, pour lui être comparé, que le président actuel de la Chambre des députés. Cela connu, on comprendra sans peine que j'aie senti passer en moi le frisson de la petite mort lorsque M. Pierre-Agénor de Vargnes me fit l'honneur de me raconter l'histoire suivante.

Un jour de l'hiver dernier, vers les huit heures du malin, comme il allait sortir de chez lui pour

se rendre au Palais, son valet de chambre lui remit une carte de visite ainsi libellée :

Le Docteur James Ferdinand

Membre de l'Académie de médecine

de Port-au-Prince^ Chevalier de la Légion d'honneur.

Dans le bas de la carte il y avait écrit au crayon : De la part de M'^" Frogère.

M. de Vargnes connaissait fort bien cette dame, très aimable créole d'Haïti, qu'il rencontrait dans plusieurs salons. D'autre part, si le nom du docteur n'éveillait en lui aucun souvenir, la qualité seule du personnage et ses titres, môme sans recommandation de M"' Frogère, exigeaient la politesse d'un accueil, quelque bref qu^il dût être. Aussi, quoique pressé de sortir, M. de Vargnes donna-t-il au valet de chambre l'ordre d'introduire ce visiteur si matinal, tout en le prévenant que le Palais réclamait M. le juge, dont les minutes étaient comptées.

A l'entrée du docfeur, M. de Vargnes ne put, malgré son habituelle impassibilité, retenir un mouvement de surprise. Le docteur, en effet,

présentait cette étrange anomalie d'être un nègre du plus beau noir avec des yeux d'homme blanc, de blanc extrêmement septentrional, des*yeux bleus très pâles, très froids, très clairs. La surprise de M. de Yargnes redoubla quand le docteur, après quelques mots d'excuse sur Theui e inclue de sa visite, ajouta en souriant d'un sourire énigmalique :

— Mes yeux vous étonnent, n'est-ce pas, Monsieur? J'étais sûr qu'ils vous étonneraient. Et, à vrai dire, je ne suis venu ici que pour vous les faire bien regarder, afin que vous puissiez ne les oublier jamais.

Le sourire, et la phrase encore plus que le sourire, semblaient d'un fou. Gela, d'ailleurs, était dit fort doucement, de cette voix enfantine, zézayante, particulière aux nègres, avec les ;• s'écrasant sous la langue enflûtemenls mouillés. Et, dans ce gazouillis, les paroles au sens mystérieux,'presque menaçant, n'en avaient que mieux l'air d'être proférées au hasard par un être dénué de raison. Mais le regard, lui, le très pâle, très froid et très clair regard des yeux bleus n'était pas d'un fou, certes. Il disait nettement la menace, en vérité, oui, la menace, et aussi l'ironie et, par-dessus tout, une férocité impla-

cable. Ce ne fut qu'un éclair, ir.ais flamboyant, de façon qu'on ne pût, en effet, jamais roublier.

^— J'ai VU) ajoutait M. de Vargnes en en parlant, j'ai vu bien des regards d'assassins, et à fond. En aucun, cependant, comme en celui-là, je n'ai plongé jusqu'à une telle profondeur de crime et d^impudente sécurité dans le crime.

L'impression fut si forte que M. de Vargnes crut alors èlre le jouet d'une hallucination, d'autant que le docteur, sa phrase prononcée, continuait en souriant de plus belle et avec son accent le plus puéril :

— Vous devez , Monsieur, ne rien comprendre à ce que je vous dis là. De cela aussi, veuillez m'excuser. Demain vous recevrez une lettre qui vous expliquera tout. Mais il était nécessaire que, d'abord, je me fisse voir à vous ou, du moins, que je vous fisse voir, bien voir, tout à fait voir mes yeux qui sont moi, mon seul et vrai moi, comme vous en jugerez.

Après quoi, sur un salut d'une suprême distinction, le docteur s'était retiré, laissant M. de Vargnes abasourdi, en proie à ce doute :

— Ne serait-ce qu'un aliéné? La féroce expression, la profondeur criminelle de ce regard aurait-elle pour cause unique le bizarre con-

traste de la face ténébreuse et des yeux si pâles?

Ainsi absorbé, M. de Vargnes laissa malheureusement s'écouler quelques minutes. Puis, tout d'un coup :

— Mais non, non, pensa-t-ii,je ne suis le jouet d'aucune hallucination. Il n'y a là aucun phénomène d'optique. Cet homme est évidemment un scélérat effroyable. J'ai failli à tous me?i devoirs en ne l'arrêtant pas moi-même, séan«e tenante, illégalement, au risque de ma vie, qu'importe !

Et le juge s'était précipité dans l'escalier, à la poursuite du docteur. Mais trop tard ! L'aulrc avait disparu.

M. de Vargnes se présenta dans l'après-midi chez M"^ Frogère, pour lui demander quelques éclaircissements. Elle ne connaissait pas le moins du monde le docteur nègre et pouvait môme certifier que le personnage était fictif ; car, très au courant de la haute société haïtienne, elle savait pertinemment que l'Acïidémie de médecine de Port-au-Prince ne comptait parmi ses membres aucun docteur de ce nom.

M. de Vargnes insistant et dounant le signalement du docteur avec mention spéciale de se>>

yeux si extraordinaires, M"**" Frogère se mit à rire et dit :

— Vous avez certainement eu affaire, cher Monsieur, à un mystificateur. Les yeux que vous me décrivez là sont des yeux de blanc, sans doute possible. L'individu devait être barbouillé.

Rappelant alors tous ses souvenirs, M. de Vargnes reconnut que le docteur, en effet, n'avait guère du nègre que la noirceur, la chevelure et la barbe en toison, le parler facile à contrefaire, mais nullement le type, ni même l'allure onduleuse si caractéristique. Peut-être bien, donc, n'était-ce qu'un mauvais farceur. Tout le jour M. de Vargnes se complut dans cette idée, qui blessait un peu sa dignité d'homme grave, mais qui apaisait ses scrupules de magistrat.

^ Le lendemain, il recevait la lettre promise. Elle était écrite, ainsi que l'adresse, en mots imprimés, découpés dans des journaux. La voici :

a Monsieur,

'( Le docteur James Ferdinand n'existe pas ; mais l'homme dont vous avez vu les yeux, existe, et vous le reconnaîtrez sûrement à ci

ye«x4à. Cet homme a commis deux crimes. Il n'en a pas de remords. Seulement, étant psychologue, cet homme a peur de céder quelque jo«r à l'impérieuse tentation de confesser ses crimes. Vous savez mieux que personne (car c'est votre aide la plus puissante) avec quelle force irrésistible les criminels, les inlellectuels surtout, éprouvent cette tentation. Le grand Edgar Poë a écrit là-dessus des chefs-d'œuvre qui sont l'exacte notation de la vérité. Toutefois, il a oublié de noter le phénomène ultime, dont je vais vous instruire, Monsieur le juge d'instruction. Oui, moi, criminel, j'ai besoin, épouvantablement besoin, que quelqu'un sache mes crimes. Mais, ce besoin satisfait, mon secret révélé à na confident,, je suis tranquille à jamais, quitte envers le démon de la perversité qui ne tente qu'une fois. Eh bien 1 voilà qui est accompli. Vous aurez mon secret ; car le jour où vous me reconnaîtrez à nies yeux^ vous chercherez à découvrir de quoi je suis coupable et commenU je le fus ; et vous le découvrirez, étant un maître en votre profession, ce qui, entre parenthèses, vous vaut l'honneur d'avoir été choisi par moi pour porter le poids de ce secret, désormais à. nous deux^ et à nous deux seuls. Je dis bien è-

nous deux seuls. Vous ne pourrez, en effet, ce secret, en prouver à personne la réalité, sinon par mon aveu, que je vous défie d'obtenir sous forme d'aveu public, puisque maintenant j'ai trouvé le moyen de vous le faire, à vous, et sans danger. »

Trois mois plus tard, dans une soirée, M. de Vargnes rencontrait M. X... et, du premier coup, sans la moindre hésitation, il reconnaissait en lui les extraordinaires yeux bleus très pâles, très froids et très clairs, les yeux inoubliables.

L'homme, lui, demeura impassible souverainement, si bien que M, de Vargnes en fut réduit à se dire :

— C'est probablement cette fois-ci que je suis le jouet d'une hallucination. Ou bien alors il existe au monde deux paires d'yeux tout à fait semblables, Et quels yeux pourtant! Est-ce donc possible ?

JI. de Vargnes fit une enquête sur la vie de M. X... Il apprit ceci, qui leva tous ses doutes.

Cinq ans auparavant, M. X... était un pauvre étudiant en médecine, fort brillant d'ailleurs, et qui, sans être encore reçu docteur, s'était fait remarquer déjà par de curieux travaux micro-

biologiques, Une jeune veuve extrêmement riche s'était éprise de lui et l'avait épousé. Elle avait, de son premier mariage, un enfant. Dans l'espace de six mois, l'enfant d'abord, puis la mère, étaient morts de la fièvre typhoïde, et M. X... avait ainsi hérité, en bonne et due forme, sans discussion possible, de la grosse fortune. Il n'y avait qu'une voix pour proclamer qu'il avait prodigué ses soins aux deux malades avec un dévouement admirable.

Ces deux morts, fallait-il donc y voir les deux crimes mentionnés dans la lettre?

Mais alors, M. X... aurait empoisonné ses deux victimes avec des microbes de la fièvre typhoïde, savamment cultivés en elles, de façon à rendre l'infection invincible même aux soins du dévouement le plus admirable ?

Pourquoi pas ?

— Vous croyez cela? demandai-je à M. de Yargnes.

— Absolument, me répondit-il. Et ce qu'il y a de plus affreux, c'est que le scélérat a eu raison en me défiant de le contraindre à un aveu public. Je ne vois, en effet, aucun moyen d'y arriver, aucun. Un instant, j'ai songé au magnétisme. Mais qui pourrait magnétiser cet homme

aux yeux si pâles, si froids, si clairs? Avec des yeux pareils, c'est lui qui forcerait le magnétiseur à sJi denioQGer lui-mi^me corïLtne coupable. Puis, en poussant un grand soupir :

— Ah' ! lu justice d'autrefois avait du bon ! Et comme mon regard Finterrogeait, M. de

Vargnes ajouta d'un tami ferme et très convaincu j

— La justice d'autrefois avait à son service la «torture.

— Ma foi, répliquai-je avec un inconscient et naïf égoïsme d'artiste, il est cerLain que, sans la torture, cette étrange histoire a'apas de concl'Usion; et piou>r le conte que je vais en faire, c'est bien fâcheux.

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