‹ Contes sans moraleChapitre 7 sur 12 · CAUCHEMAR-STREET · texte numérisé non relu

CAUCHEMAR-STREET

Je ne m'amuserai certes pas à prétendre que mon très honorable ami Harry Sloughby soit un homme sobre; car je l'ai vu maintes fois absorber, sous prétexte de brandy and soda, plus d'eau-de-vie qu'il n'en aurait fallu pour rendre absolument ivres- morts quatre sapeurs et leur caporal.

Loin de moi aussi l'idée de lui donner raison dans les éloges exagérés dont il se gratifie touchant son inébranlable solidité contre l'alcool, lorsqu'il affirme, en toute sincérité au reste, n'avoir jamais de sa vie été soûJ à en perdre le sens; car je l'ai vu maintes fois, après quelqu'une de ces monstrueuses ingurgitations d'alcool, passer à l'état de paquet inanimé qu'on

•-Ml> contes sans mokale

emportait et allait coucher sans qu'il en eût conscience et en gardât le souvenir.

Mais je dois, en revanche, reconnaître que, jusqu'au moment précis où il tombait brusquement assomme \)d.vV intoxication^ mon très honorable ami Harry Sloughby demeurait tout à fait maître de sa peasée, même de son imagination, et qu'il eût été impossible alors, fût-ce parmi les plus épaisses fumées alcooliques, de lui faire prendre des vessies pour des lanternes.

Force m'esl d'avouer aussi que, pendant cette période prélimin lire da raide-camme-la- justice ^ il jouissait d'une puissance observatrice extrêmement remarquable, emmagasinant dans sa mémoire tout ce qui se passait autour de lui, et cela d'une façon presque machinale, ce qui assurait à ces observations involontaires une fidélité photographique et phonog'aphique!

Grâce à quoi, comme il avait beaucoup voyagé, dans toutes les parties du monde, et comme, partout, il s'était largement abreuvé de brojidtj and soda (selon les proportions ci-dessus form;i lées), sa conversation était riche de rares tableaux donnant une image exacte et vivante des civilisations les plus diverses.

Or, je ne crois pas qu'aucun de ces tableaux

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m'ait jamais intéressé, oii plutôt passionné, j'ose le dire, au point ou m'émerveilla, l'autre soir, celui qu'il me fit de l'extraordinaire, étrange, fantastique et démoniaque rue dénommée par lui-même, et à si juste titre, Cauchemar-Street ,

Qu'il Teût dénommée ainsi, cela semblerait indiquer que cette rue était située dans quelque cité anglaise. Toutefois, il n'en était rien; mon honorable ami m'en avait averti de prime abord, confessant qu'il avait donné ce nom à cette rue faute de savoir comment elle s'appelait en réalité, cl confessant de plus, ce qui était autrement grave, qu'il ignorait môme dans quelle ville se trouvait et pouvait bien se trouver cette rue.

Sans doute y avait-il pénétré un jour où il était juste au moment de tomber dans l'état d'inconscience, et s'y était-il réveillé pour recommencer une nouvelle intoxication^ pendant laquelle il avait observé tout avec son habituelle fidélité de mémoire involontaire, à la suiie de quoi on l'avait emporté de là ne pouvant se rappeler ni comment il y était entré, ni comment il en était sorti, ainsi qu'il arrive lorsqu'on se souvient d'un rêve.

Et cependant, de toute évideace, ce n'était

pas un rcve. Ou bien, alors, mon honorable ami Harry Sloughby eût été, ce jour-là, Tobjet d'un miracle, unique dans sa vie ; car jamais, de sa vie, jamais, au grand jamais, il n'avait rêvé; de cela il était sûr, aussi indubitablement sûr que d'être au monde.

La seule chose qui pût Je mettre en défiance contre la réalité de ses très nets souvenirs sur Caiichemar-Slreet, c'est que, par extraordinaire cette fois, sa mémoire n'avait été ici que photographique, et que les impressions phonographiques en restaient troubles, indistinctes, comme si les clichés en avaient été surchargés et brouillés de sons entendus avant ou après les sons enregistrés proprement dans le trajel de Cauchemar-Street.

Ces surcharges, formant confusion et emmargouillis incompréhensible, étaient en langue française, si bien que les mots eux-mêmes de la langue étrangère et inconnue qu'on parlait dans Cauchemar-Street, en prenaient une musique française qui les affublait de désinences falla- •cieuses, parce que de la sorte ils paraissaient clairs et n'en demeuraient que plus obscurs.

Par contre, les souvenirs photographiques élaient d'une absolue pureté, en épreuves vivan-

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tes comme des projections de cinématographe, et ils prouvaient de reste que, si Cauchemar- Street n'était ni une rue anglaise, ni une rue française, c'était bien une rue d'énorme ville moderne, nullement exotique, d'ailleurs, et très vraisemblablement européenne, car les hommes et les femmes y étaient vêtus à l'uniforme du vieux monde.

Mais quels abominables exemplaires de ce vieux monde! Les hommes, sauf de très rares exceptions, avaient des mines atroces de bandits; et presque toutes les femmes semblaient des prostituées de la plus basse classe. Les enfants eux-mêmes présentaient déjà, sur leurs faces hâves et dans leurs yeux hardis, tous ^es stigmates du vice et du crime. Ain«i du ml-ins en jugea mon honorable ami Harry Sloughby,à qui ces habitants de Cauchemar-Street firent l'effet de singes féroces et épileptiques, d'aliénés en rupture d'asile, de forçats en rupture de bagne, et, finalement, selon son dire, de parfaits démons.

Ces parfaits démons grouillaient dans un fort petit espace, car Cauchemar-Street n'avait guère plus de deux cent cinquante pas de long sur une quinzaine de large.

La foule y était sans cesse renouvelée par de profondes et flamboyantes boutiques où Ton buvait tout debout devant des comptoirs en métal blanc splendide. Ces boutiques se succédaient à la iile, interrompues seulement par des frituriers, des charcutiers et trois ou quatre vastes magasins d'épiceries et de vêtements ou chaussures, dans lesquels il n'y avait personne, et qui semblaient n'être là que pour tenter par leurs étalages ouverts la main des voleurs.

D'un côté trois cafés-chantants, de l'aulre un théâtre, attirèrent mon honorable ami Harry Sloughly, qui voulut entrer partout, et qui se mêla au peuple en délire, ici riant aux éclats devant des sortes de clowns aux refrains criards accompagnés d'orchestres en cuivre, là pleurant à chaudes larmes devant les péripéties d'un drame effroyablement ténébreux, et partout au milieu d'un vacarme infernal, de vociférations, parfois de bafailles oii l'on jouait du couteau.

Mais ce qui étonna le plus mon honorable ami Ilarry Sloughby, ce fut un liquoriste, à la porte duquel de hautes pancartes annonçaient le spectacle offert de phénomènes, et chez qui en effet mon honorable ami eut Tétraiige et imprévu plaisir de boire avec un géant de

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deux mètres quarante, un nain de quatre-vingtdouze centimètres, une négresse pesant quatre cent douze livres, et un homme orné d'une barbe lui descendant jusqu'aux genoux.

Et €e qui mit le comble à Tétonnement de mon honorable ami Harry Sloughby et acheva de le perturber touchant le pays où pouvait être situe Cauchemar-Street , c'est que les spectateurs parlaient la langue inconnue aux désinences françaises, tandis que le géant s'exprimait en norvégien, le nain en espagnol, la négresse en créole anglais, et l'homme à la grande barbe en belge, en sorte que le pandémonium tournait au sabbat cosmopolite.

Mon honorable ami Harry Sloughby en était là de son récit et de ses extraordinaires tableaux, et nous l'écoutions bouche bée, en voyant par l'imagination cette étrange, fanlastique, démoniaque et mystérieuse rue, dénommée par lui, à si juste titre, Cauchemar-Street, quand soudain, à l'évocation du Barbu parlant belge, un éclair me traversa la mémoire, et je m'écriai, plongeant dans la stupéfaction mon honorable ami Harry Slouhgby et toute l'assistance :

— Mais oui, mais oui, c'est cela! J'y suis. Attendez donc! Le théâtre, trois cafés-chantants,

parfaitement! La salle Gangloff! Bobino ! Lài..,' En effet! Plus de doute! Et le cabaret des Monstres ! Mais oui ! Mais oui ! Votre formidable et réintrouvable Cauchemar-Street^ c'est la rue de la Gaîté, ni plus ni moins, parbleu! la rue de la Gaîté, à Montparnasse.

En ce temps-là, j'habitais au haut de la rue Saint-Jacques, et je devais, chaque jour, pour gagner mon misérable pain, me rendre au haut de la rue des Martyrs. Je séjournais ici toute k matinée; puis, après avoir sommairement déjeuné chez un troquet du boulevard extérieur, je me remettais en route, vers une heure de l'après-midi, pour, réintégrer mon domicile.

Je faisais le double trajet à pied, d'abord par raison d'économie, vu mon pauvre budget, et aussi par amour de l'exercice et du badauda^e. Cul-de-plomb pendant trois heures de suite, j'avais grand plaisir à me dégourdir les jambes en allant et revenant, et j'avais plus grand plaisir encore à me divertir les yeux, le long du chemin, aux spectacles toujours renouvelés de la rue.

Parmi ces spectacles, il en était aussi qui ne se renouvelaient jamais, et qui devaient à leur monotonie seule leur charme spécial. Ainsi telle petite ouvrière, rencontrée toujours au même endroit, tel bonhomme fumant sa pipe au seuil de sa boutique, telle trogne rigolote conduisant le cheval de renfort à la montée de l'omnibus, le marchand de marrons de la rue Saint-Denis avec son casque en peau de chat roux, et bien d'autres qui ponctuaient mes étapes de leur aspect prévu.

Régulièrement, en arrivant, un peu avant neuf heures, au haut de la rue des Martyrs, je trouvais, près d'une porte cochère, adroite, dans un renfoncement précédant la devanture du crémier, un mendiant à qui je donnais un sou d'un geste machinal.

Non moins régulièrement, en revenant, vers les deux heures, au haut de la rue Saint-Jacques, je trouvais, près d'une porte cochère à peu près semblable, dans un renfoncement précédant aussi la devanture d'un crémier, mais à gauche, cette fois, un autre mendiant à qui je donnais pareillement un sou du môme geste machinal.

Longtemps, je ne pris garde qu'à l'empla-

cernent analogue choisi par l'un et l'autre mendiant, et cela justement à cause de l'analogie, sans doute, qui frappait mon observation inconsciente. Mais je ne faisais pas attention aux mendiants eux-mêmes, dont je savais seulement que, rue des Martyrs comme rue Saint-Jacques, le mendiant était un borgne.

Je ne chercherai pas à expliquer pourquoi, brusquement, un beau jour, je remarquai que le mendiant de la rue des Martyrs était borgne de l'œil gauche, et que celui de la rue Saint- Jacques l'était de l'œil droit. Tout ce que j'en puis dire, c'est que la chose, jusqu'alors inconnue de moi, me sauta ce jour-là aux yeux, si j'ose m'exprimer ainsi.

A partir de ce jour, les deux mendiants m'intéressèrent, et, en leur jetant à, chacun leur sou quotidien, je me pris à les examiner curieusement. Je n'eus pas à m'en repentir; car cet examen, bientôt, me passionna.

Il y avait de quoi, comme vous allez le voir! Imaginez-vous, en effet, ma surprise, quand je m'aperçus que ces deux mendiants offraient à !a fois des ressemblances et des dissemblances étranges. Celui de la rue des Martyrs était, comme je l'ai dit, borgne de l'œil gauche, et

portait un gros pardessus noir au poil bourru et une casquette à oreillères, tandis que celui de la rue Saint-Jacques, borgne de l'œil droit, était vêtu d'iune veste plus légère et coiffé d'un chapeau melon aux bords rabattus en clocke. Mais tous deux avaient un visage absolument identique, au point que l'on eût dit deux frères, et même deux jumeaux.

J'en conclus tout d*a;boiMi q^u'ils dev-aieiat ctre, en effet, deux jumeaux, et le hasard me parut uîi singulier farceur d'avoir ainsi fait ces denx jumeaux borgnes, l'un à droite, l'autre à gauc-he.

Mais uTi examen plus minutieux ne tarda pas à me persuader qu'il y avait dans cet apparent mystère un unique farceur, lequel était tout bonnement le seul et même mendiant, installé le nriatin rue des Martyrs et l'après-midi rue Saint-Jacques, sous deux costumes différents, et changeant d'œil sa borgnerie. On no pouvait s'y tromper, avec un peu d'attention, à l'attitude, au gestf, à la voix, et surtout, surtout au regard de l'œil resté ouvert.

C'était un regard extraordinaire, jeté par une prunelle vitreuse, couverte d'une taie bleuâtre, dans un globe proéminent. Que ee fût la pru-

nelle gauche ou la droite, Texpression demeurait immuable, une expression sournoise et moqueuse. Evidemment, l'œil de la rue des Martyrs et l'œil de la rue Saint-Jacques constituaient une paire d'yeux où habitait une seule âme.

Que ce prétendu borgne fût un faux borgne, un rusé simulateur, voilà qui ne faisait pas de doute. Je ne lui en voulais pas, au reste, de sa ruse, et je la trouvai même si ingénieuse que désormais, au lieu d'un sou à chaque aumône, je lui donnai deux sous, estimant qu'il les gagnait bien.

Mais quelle raison avait-il, ce borgne alternatif, pour changer de mauvais œil? Cela, je l'avoue, me tracassait, n'y voyant aucune explication plausible.

Il n'y avait, m'objecterez-vous sans doute, qu'à la lui demander à lui-même, cette explication. Mais allez donc faire de la peine à un pauvre bougre, en lui apprenant qu'on a débiné le truc dont il subsiste! Pour avoir des idées pareilles, il faut n'avoir jamais été pauvre bougre soi-même! Puis, je l'avoue, j'avais une secrète joie à me dire, en lui donnant ses deux sous :

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— 11 me prend pour une poire. Eh bien! c'est lui qui en est une, puisque je sais.

L'amour-propre a de ces petites satisfactions-là 1 Vous voyez que je suis psychologue, quand je m'y mets.

Mais, qui dit psychologue, dil, forcément, un pou mufle, n'est-ce pas? Et, un jour, j« ne pus me tenir d« révéler au pauvre bougre que je possédais son secret. Ajoutons, à ma décharge, qRie j'eus la précaution, venant de toucher une petite somme, d'enrober l'amertume de ma muflerie dans une aumône de cent sous et dans l'oflre d'une tournée fraternelle.

— Et alors, dis-je au mendiant, donnez-moi enfin l-e mot de cette énigme qui me tourmente depuis tantôt trois semaines. Pourquoi diable ètes-vous borgne tantôt d'un œil, tantôt de l'autre?

— Monsieur, me répondit-il, vous m'avez tout l'air d'un bon zig qui ne voudra pas faire du tort à mon industrie. Je ne serai donc pas cachottier avec vous. Voici la chose. Dans notre partie, voyez-vous, c'est comme dans toutes les autres : avec la pratique, on prend de l'expérience, on s'instruit en observant. Or, j'ai observé, d'abord, que le métier d'aveugle

est moins bon que celui de borgne. Pourquoi? Je n'en sais rien; mais c'est comme ça. Ensuite, j'ai observé qu'il y a des gens plus charitables pour les borgnes de l'œil droit, et d'autres plus pour les borgnes de l'œil gauche. Pourquoi? Je n'en sais rien non plus; mais c'est encore comme ça. Enfin, et c'est là oià j'ai été le plus mariolle, j'ai découvert ceci, dont le pourquoi m'échappe encore plus que tous les autres, c'est que les borgnes de i'œil droit font de meilleures affaires sur la rive gauche, et les borgnes de l'œil gauche sur la rive droite. Cherchez-en la raison, si vous en avez le temps et SI vous vous croyez capable de la trouver. Moi, j'y ai renoncé. Je me contente de mettre à profit ma découverte, en faisant le borgne de l'œil droit rue Saint-Jacques et le borgne de l'œil gauche rue des Martyrs.

îl me regaidait, en vidant maintenant son verre, avec un regard plus sournois et plus moqueur que jamais, de ses deux gros globes ouverts, proéminents, à la prunelle vitreuse, couverte d'une taie bleuâtre ; et souriant, son verre vidé, il ajouta :

— Au fond, vous savez, je m'en f... ; car je ne suis borgne ni à droite ni à gauche.

— Parbleu! répliquai-je, vous n'avez pas besoin de me le dire : je m'en doute. Pourquoi rigolez-vous? J'ai donc l'air d'un serin?

— J'ignore, reprit-il, de quoi vous pouvez avoir l'air. Comment voulez-vous que je le voie? Je suis aveugle.

Il y avait une fois — où? je ne sais; quand? je l'ignore — une femme dont je ne me rappelle ni Tâge, ni le nom. Je ne puis non plus vous donner sa portraiture exacte. Chacun la voyait d'une façon différente, et chacun avait raison, puisqu'il la trouvait bien de cette façon-là. Du reste, il faut dire qu'elle ne faisait rien pour être jugée de telle ou telle manière. Ne sachant pas elle-même ce qu'elle était, elle se contentait d'être en réalité tout ce qu'on la croyait être. D'aucuns insinuaient que, sans doute, elle n'était rien; et d'autres, plus sages encore, ajoutaient que de là précisément lui venait tout son charme. Ils la comparaient aux nuages dont la féerie dépend du rêveur qui les contemple, et aux symphonies de la mer où l'on

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entend la musique que l'on se chinte en soimême. Beaucoup plus sages, peu'-être, étaient les fous avérés qui ne cherchaienl pas, eux, d'explicalion, et qui prenaient bonnement la femme mystérieuse pour ce qu'elle était ou du moins pour ce qu'ils la croyaient être, et qui ainsi vivaient par elle et en elle. Vivaient, oui, et mouraient aussi, hélas! Et mouraient après avoir préalablement souffert ces mille morts en déttil qui s'appellent le désir déçu, la foi trompée, l'espérance brisée, l'amour jaloux, l'amour Irahi. Aussi bien, on doit le constater à la décharge de la femme mystérieuse, elle ne les faisait point souffrir de la sorte par cruauté. Elle n'était pas plus méchante qu'autre chose. Elle avait mftme, en maintes occasions, dîs accès de t-^pdresse, de compatissante bonté. Elle plaignait sincèrement ceux qu'elle allait rendre malheureux. Souventes fois, il lui arrivait de les avertir en toute loyauté :

— Un Tel, vous savez que je ne vous aime pas?

A quoi Un Tel répondait généralement :

— Qu'importe, puisque moi je t'adore!

Et vraiment, après cela, les gens qu'elle trompait et torturait, de que! droit pouvaient-ils se

plaindre? A d'autres, sans doute, elle soupirait, toute pantelante : « Je t'aime! )>, puis, elle les trompÊiit aussi. Mais elle avait alors cette excuse « qu'elle s'était trompée elle-même, qu'elle croyait l'aimer... ce n'était pas de sa faute... Oh ! qu'elle soullrait de son erreur I » Et elle disait cela si gentiment et de si bonne grâce qu'il fallait bien, quand on était juge désintéressé, lui donner raison. Au surplus, elle finissait toujours par tourner tout en rire, même ses propres souffrances, et d'autant mieux celles des autres. Le fond de sa philosophie — car ce rien, en dépit de l'opinion des sages, avait sa philosophie — c'est qu'il ne fallait attacher d'importance à quoi que ce fût. Elle n'avait pas le cœur dur, et avait un cœur, puisqu'elle pleurait a l'occurrence; mais, le dos tourné, elle ne pensait plus à sa peine, haussait les épaules et passait à autre chose, en faisant avec un mignon mouvement de lèvres : — Bbu ! bbu ! Si bien quun sage à la langue mauvaise avait uni par la surnommer : Mademoiselle Bbu ! Bbu 1 Elle ne s'en fâcha pas. Au contraire, elle en tira vanité. Ce sobriquet lui semblait amusant. Même, en y réfléchissant à loisir (car ce rien réfléchissait), elle le jugea d'un emploi com-

mode. Au lieu de chercher désormais des excuses à sa conduite, au lieu de donner des explications à ceux qui l'interrogeaient comme un sphinx, elle leur répondait tout bonnement : CL Bbu! bbu! » Et alors le sage à la langue mauvaise se dit en se grattant le front et en se congratulant de son génie inventeur :

— Bigre! Aurais-je, sans m'en douter, fait une grande découverte ? Aurais-je trouvé le mot de l'énigme?

Il y pensa et y pourpensa longuement, tant et tant qu'il tomba éperdument amoureux de la femme mystérieuse dont il s'imaginait avoir élucidé le mystère. A vrai dire, comme il était un sage et un savant, donc un de ces orgueilleux qui sont les plus habiles à se duper euxmêmes, il ne voulut pas s'avouer qu'il était amoureux, et il se berça dans l'idée qu'il obéissait simplement à un devoir scientifique.

— Bien sûr que non, se répétait-il avec complaisance, je ne suis pas séduit par cette poupée. Je tiens à l'étudier, voilà tout.

Or, ni plus ni moins que le vulgaire, il se mit à l'étudier en lui faisant la cour, en la désirant, en ayant soif d'elle ; et, somme toute, sous prétexte de passer celte àme au creuset, il

s'occupa naïve ment d'arriver à se couler à son tour au creux de ce lit a^ii tant d'autres avaient fondu. Ni plus ni moins que ce to.nt d'autres, il y fondit, le pauvre sage; et il n'apprit rien de rien à y fondre, il ne sut pas^ même s'il était aimé. Elle eût pu lui affirmer que non, ainsi qu'elle Favait fait souvent avec tel et tel. Mais, malgré les prétentions de deviner tout qu'il affichait, elle s'amusait à n'être i>as franche. Quand il la questionnait, éperdu de passion, elle lui ripostait ea souriant, les regards ailleurs, son éternel : « Bbu ! hhu! » Elle le trompa, cela va de soi. Mais, ce coup-ci, elle y mit de la maliee et de la eruaiité; elle lui donna pour rival heureux un pur iaiLécile.

Il eût été assez lâche, le brave savant, pour le lui pardonner, si elle eût consenti à en' faire l'aveu ; au besoin, même, il eût expliqué savamment cette dépravation de goût, expliqué jusqu'à l'excuse et l'absolution. N'est-ce pas un naturel effet de contraste que la femcaie préfère une brute à un esprit d'élite?

Mais elle ne lui laissa pas même cette consolation. Lorsqu'il lui demanda en pleurant s'il devait croire à ce rival, et lorsqu'il proposa piteusement à la coupable de la p-roclamer inno-

cente, elle fit une pirouette et murmura... Il connut alors toutes les rages de la jalousie et du désespoir. Il en vint à concevoir les plus criminels projets. Il ne les cacha pas, et la menaça de l'en rendre responsable. Oui, ce rival à qui elle le sacrifiait, ce rival, il le tuerait!

— Bbu! bbu!

Transformé en bête féroce, le savant se montra plus brute que la brute aimée. Il s'embusqua un soir, l'égorgea, dépeça le malheureux, lui arracha le cœur de la poitrine et vint jeter aux pieds de la femme cet horrible trophée encore tout palpitant.

Cette fois, elle fut épouvantée, un peu. Mais un éclair de triomphe ayant lui dans les yeux de l'assassin, elle ne voulut pas reconnaître ce triomphe. Elle se roidit contre sa terreur, contempla tranquillement le hideux lambeau de chair rouge, le retourna du bout de son ombrelle, et fit avec une gracieuse moue...

— Oh! monstre, monstre, s'écria le savant, je te tuerai, toi aussi. Oui, je te tuerai. Je veux savoir si tu en as un, de cœur, et ce qu'il y a dedans, enfin!

De ses deux mains aux doigts crispés, il empoigna le cou de la femme, ce cou si blanc.

si délicat, qu'il adorait, et il le serra sans pitié, longtemps, longtemps. Elle n'eut pas la force de crier. Elle se débattit à peine, comme un oiseau qu'on étouffe ; mais, en mourant, son dernier soupir s'exhala ainsi qu'une suprême réponse :

— Bbu! bbuî

— Enfin ! rugit le savant, quand elle fut bien trépassée. Tu ne te moqueras plus de mon amour ni de la science. Et, comme je t'ai étudiée vivante, je vais bravement t'étudier morte.

Il se mit à la disséquer en conscience, espérant constater le rien qu'elle était, et il se convainquit qu'elle était réellement ce rien, puisque nulle part il ne trouva en elle l'âme qu'il lui niait. Et cela le rendit joyeux. Pour perpétuer cette joie et garder le témoignage toujours présent de sa victoire, l'implacable savant s'ingénia. Ou plutôt, sans qu'il y prît garde, l'inconsolable amant eut cette idée fantastique de 'tanner la femme mystérieuse et de lui redonner comme une forme vivante. Car il l'aimait toujours. Et plus que jamais il l'aima quand il eut regonflé cette abominable dépouille. Dans son aberration adorante, il la trouva belle encore, et s'age-

nouilla devant elle ©t lui demanda pardon. Et, soudain, comme ses bras amoureux pressaient frénétiquement cette outre, une déchirure se fit, et, par ces lèvres monstrueuses, un long sifflement s'échappa, lui cinglant le visage de l'éternelle — posthume — et ironique et inoubliable exclamation : « Bbu! bbu! »

Voilà le marchand d'Amours l Demandez les beaux Amours I Qui veut des jolis Amours?

Voilà le marchand d'Amours l

En claire soie, En noir velours, Amours de plours, Amours de joie, Voilà le marchand d'Amours î

En blanche serge,

Amours de vierge !

Qui veut des jolis amours !

En satin rouge

Amours de gouge!

Demandez les beaux amours !

Des bleus, des verts et des roses, Et de toutes les coulours, Aux chansons fraîches écloses Et qui fleuriront toujours.

Voilà le marchand d'Amours!

Tristes et farces,

Légers et lourds,

Flammes éparses.

Brasiers ségours, Demandez les beaux Amours!

De tous séjours,

Des toits, des cours.

Des carrefours,

Des trous, des darses, Accourez, courez, courez, cour...!

Chacun son tour.

Car j'en ai pour

Les gars, les garces -I

Voilà le marchand d'Amours!

Demandez les beaux Amours!

Qui veut de jolis Amours?

Voilà le marchand d'Amours !

Ainsi avait crécelle l'autre soir la chanson du bonhomme, gasconnée en boniment volubile, à tue-tête et du haut de sa tête.

Et l'on avait vu les gens qui accouraient, couraient, couraient, en effet, suivant son invite, à l'achat des beaux jolis Amours.

De tout âge et Je tout poil, il en était venu, des chalands, depuis des blancs-becs et des bachelettes encore en jupe courte, jusqu'à des vieux cassés et crachant leur dernier chicot, en passant par la ribambelle des infirmes les plus

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variés, baneroches, manchots, gibbeux, goitreux, borgneSy voire aveugles, et sans oublier lôs culs-de-jatte.

Car t'jut le monde en voulait, des beaux Amours, des jolis Amours, aux chansons promettant de fleurir toujours.

Mais la jeunesse en particulier, comme bien on pense, s'était ruée au débit, en bousculade féroce, jouant des coudes à qui arriverait le premier, et de la gueule à clamer bravement :

— Moi, moi! Celui-ci, je veux? Celui-là 1 Non, cet autre !

On avait mis au pillage la roulotte du marchand, sans même lui laisser le temps de répéter son boniment de crécelle.

Une de mi- heure, et toute la pacotille avait été bazardée î

Ah! c'était une boutanche d'aventure bien garnie, dame, paur uae boutanche d'aventure! Et du diable si l'on aurait pu s'imaginer qu'un pauvre pareil mercerot ambulant, trimardeur et merliliche, avait ua aussi merveilleux assortiment de beaux Amours, de jolis Amours!

De toutes les couleurs, oui, le vieux avait raison ! Et de plus de couleurs encore que toutes, si c'est possible! Et c'est parbleu bien possi-

'2œ CONTES SAM S MORALE

ble! Car chacun trouvait juste la couleur dont il avait envie, celle-là et non une autre. Même ceux qui désiraient un Amour couleur de lune ou de nuage, le rencontraient là couleur de nuage et de lune. Même ceux qui le souhaitaient d'une couleur dont ils ignoraient encore le nom, précisément de cette couleur ils voyaient l'Amour rêvé.

En vérité ce marchand d'Amours aurait aussi bien pu s'appeler le marchand de miracles.

Et notez que tous ces Amours si différents se ressemblaient en ceci, à savoir que chacun était dans une cage d'or, dont la mangeoire regorgeait de perles pour chènevis, dont le godet à eau était un diamant creux plein de rosée printanière, dont le plantain était à la fois une rose, un lys et une immortelle, avec un cœur de myosotis, et dont le fronton portait sur uq écriteau d'argent ces mots incrustés en rubis balais : Oiseaux de Paradis !

Et notez aussi que tous ces oiseaux, aux ramages les plus divers, ne chantaient en somme que la même chanson en caquets variés, et que cette chanson répétait uniquement : Toujoîi?'s, toujours^ toujours. Cela seul, comme dit l'autre, et rien de plus.

Voilà le marchcand d'Amours 1 Qui veut des jolis Amours ?

Ah! à n'importe quel prix on en eût voulu, l 'est-ce pas? Vous-même, ravaricieux, avouez que vous y auriez dépensé votre dernier liard, coupé en quatre! Et toi, le gueux, n'aurais-tu pas assassiné père et mère pour vendre leurs peaux, et en tirer de quoi te payer cela? Certes, certes. Et Judas en personne y eût employé les trente deniers maudits !

Aussi avait-on donné au mercanti tout ce qu'il avait demandé en pour, et sans barguigner on avait craché au bassinet, et de bon cœur plutôt qu'à la rechignette, fût-ce quand il exigeait les plus monstrueux prix les plus inattendus.

Et, quoiqu'il vendît à la hâte et dans le hourvari de la bousculade, le brigand gardait justement assez de sang-froid pour réclamer de chaque acheteur ce qui pouvait à celui-là paraître le plus coûteux.

Aux fils il disait, comme la mauvaise gouine de la chanson :

— Donne-moi le cœur de ta mère !

Aux mères, auréolées des baisers fleuris sur les lèvres des enfançons :

— Renoncez à la vie de vos petits, des Benjamins surtout!

Aux beauK et aux belles, aux forts et aux bien portantes :

— Devenez laids, hideux, débiles, malades et dégoûtants !

Aux jeunes, qui se croyaient des dieux éternels :

— Cela vaut la décrépitude précoce, tout de suite :

Aux vieux, les doigts grippés sur leurs derniers jours k vivre :

— C'est la mort dans cinq minutes, peut-être avant.

Aux poètes, aux artistes, aux savants, fiers de leur cerveau.

— Soit, pourvu que vous consentiez à être des brutes, des sois, des fous, des gâteux bavant.

Aux hommes d'honneur, aux fenmies vénérées :

— Mangez de la trahison et buvez de l'infamie, et en public, et en proclamant que c'est suave.

Et ainsi à tous, cyniquement et abomimiblement.

Et tous avaient obéi, avaient payé le prix horrible.

Et le vieux Bohémien, après avoir empoché tout son gain scélérat, s'était sauvé l'épétant sa chanFon, gasconnée en boniment volubile, à tue-tête et du haut de sa tète, boniment vain désormais, puisque toute sa roulotte était vendue, mais taralantarà triomphal qu'on avait entendu créceller dans Tombre où il s'en allait , créceller et gouailler avec une aigre ironie.

Ah! que de cœurs déjà, si tôt, si déjà, en avaient été vrillés, de cet adieu, comme rouge dans les ténèbres:

Parti, le marchand d'Amours !

Regardez les beaux Amours!

Voyez les jolis Amours l Parti le marchand d'Amours!

La nuit, la nuit épaisse et champignonnée de fantômes! Dans le ciel lourd, des roulements de tonnerres lointains !

Un vent de bise aiguë souffletant les joues, poignardant les yeux !

Des rondes de feuilles mortes, cadavres séchés de chauves-souris voletantes!

Et cette pluie, à goutles larges comme des

pleurs, et salées comme eux aussi! Est-ce une pluie d'eau? Que c'est tiède ! Et voilà que ce n'est plus salé, mais fade.

Du sang ! Du sang! Il tombe du sang à verse.

Blême, le matin s'est levé, frissonnant dans sa robe en soufre qui flambe bleu. C'est un jour d'éclipsé. La terre tremble. On dirait que la vieille planète moribonde a la fièvre.

Et ils sont là, tous, vautrés dans une boue rougeâtre et gluante, tous les acheteurs de beaux Amours, de jolis Amours.

Presque tous sont morts, déjà verts de pourriture hâtive. Les rares survivants grelottent et achèvent de vomir leurs cœurs en éponge, que quelques-uns essaient de ravaler après les avoir vomis.

Des beaux Amours, des jolis Amours, plus rien! Cages en laiton vert-de-grisé. Graines en bouillie de cataplasme. Rosée en eau sale. Les oiseaux faisandés, puantes petites charognes, se liquéfient en pus de vers grouillants, en visqueuse sanie suant la peste.

Au loin l'écho qui flûte dans le lointain goguenard :

Demandez les beaux Amours I Voilà le marchand d'Amours!

Seuls, une jeune fille et un jeune garçon sourient, à Torée d'un bois d'où ils sortent, tout roses.

Elle a une cage d'osier où gazouille une fauvette.

Il porte un nid de mousse où chante un roux rossignol.

Et les mourants, et les morts eux-mêmes se redressent, pour crier à ces deux heureux :

— Combien les avez-vous donc payés, les vôtres, vos oiseaux, vos beaux Amours, vos

jolis Amours?

Et la jeune fille répond:

— Le mien, on me l'a donné pour rien. Je ne sais plus qui; mais on me l'a donné, oui, pour rien.

Et le jeune garçon s'écrie :

— Le mien, je l'ai volé !

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