‹ Contes sans prétentionChapitre 10 sur 41 · DES GRENADIERS DE LA GARDE · texte numérisé non relu

DES GRENADIERS DE LA GARDE

Il y a bientôt deux ans, j'étais chez Turi de nos plus célèbres généraux ; c'était le soir, et quoique ce ne fût pas un jour de réception , quelques personnes étaient venues lui faire visite. Nous étions assis autour du feu, et nous causions tout à fait intimement, lorsqu'on annonça M. Louis Jacqiiot ; et nous vîmes entrer un jeune oflQcier de marine de la tournure la plus distinguée. La singularité de son nom contrastait tellement avec l'élégance de ses manières, et l'accueil que lui firent le général et sa femme fut si af*

fectueux , que rattention de tout le monde se porta sur lui. Ce mouvement amena un examen de sa personne qui lui fut en tout favorable. En effet, ce M. Jacqùot était un beau jeune homme de vingt-deux ans tout au plus. Il avait ce teint brun qu'on gagne à la mer, Toeil noir et grand , et l'air franc et décidé d'un brave garçon. Ce qui n'était pas moins remarquable que sa personne, c'était sa toilette. Quoiqu'il soit difficile de faire grand étalage d'élégance avec un uniforme d'enseigne , cependant celui de M. Jacqùot était si bien taillé et si étroitement agrafé, qu'il était impossible de ne pas s'en apercevoir. Il fallait que ce jeune officier eût en lui quelque chose de bien intéressant, car cette inspection qu'on fait d'une personne qui entre dans un salon se prolongea pour lui plus longtemps que cela n'arrive de coutume ; et par un hasard assez ordinaire , les r^ards de chacun s'arrêtèrent sur une partie de son costume tout à fait en désaccord avec le reste. En effet, à son chapeau d'un feutre noir etbienlustré que M. Jacquot tenaitàla

iBaki était atfxbéeiBieTieOle cocarde vmtaihtMmi flétrie et crasgietise. Le général laperait de cette oè»* soratioD , il la fît ranarqoer tout bots à sa feoDHie qiù loi r^MHidît par oo doas. soorire, et M. JacqiH>l. qui vil ce moareineol, devînt rouge jusqu'aa Mmic dw yeux. Ce n'était pas le rooge de la honte ni de la coofnsion qui monta ao visage du jenne officier, nvHs cehn d'an modeste embarras : et le général, le voyant ainsi trooblé, loi tendit la main en lui disant :

— Tu es on brave garçon, Louis.

La femme du gâiéral lui tendit anssi sa main que te jeune oflBcier baisa avec une vive ellosioo de respect et de tendresse.

Cette petite scène nous avait fous intéressés, mais personne ne songeait à en demander rexpUcatk», Cependant Farrivée de ce jeune homme avait interrompu la conversation, et chacun senrf)laitembwTassé de la rqprendre, lorsqu'un vieil officier qui, toute la soirée, était demfetiré assez silencieux, se lève too» à coup et dit d'une voix rude au général :

— C'est donc là votre Jacquot, mon général, et voilà la vraie cocarde !

Et sans attendre de réponse, il prit le chapeau des mains du jeune homme, et se mit à le considérer, attentivement : on eût dit qu'il avait envie de Tembrasser, et une larme roula de son œil sur la moustache, pendant qu'il le regardait. Ce nouvel incident détermina la curiosité de chacun; on se leva, on examina cette mystérieuse cocarde, et quelques personnes s'étant approchées du général, elles lui demandèrent rex!)plication de tout cela.

— Ahl dit-il, c'est une histoire assez sim-. pie.

— C'est une histoire magnifique I reprit le vieil officier; si madame la générale voulait la racontera ces messieurs et à ces dames, je suis sûr que ça les ferait fondre en larmes.

On insista, le général consentit, le jeune officier se résigna à être ainsi mis en scène, et voici ce qui nous fut raconté :

l'emfant des grenadiers. 5

Lors de l'entrevue de Napoléon avec Alexandre, le premier de ces deux empereurs voulant montrer à Fautre les troupes qui l'avaient vaincu, un^ grande revue eut lieu. Napoléon parcourait avec complaisance les rangs de sa garde impériale, lorsqu^il s'arrête tout à coup devant un grenadier qui avait au visage une cicatrice qui partait du front et descendait jusqu'au milieu de la joue. Il le regarda un moment avec orgueil, et le désignant du doigt à Fempereur Alexandre :

— Que pensez-vous, lui dit-il, des soldats qui peuvent résister à de pareilles blessures?

— Que pensez-vous des soldats qui les ont faites? répondit Alexandre avec une heureuse présence d'esprit.

— Ceux-là sont morts, dit le vieux grenadier d'une voix grave, se mêlant par ce mot sublime à la conversation des deux plus puissants monarques du monde.

Alexandre, dont la question avait embarrassé Napo-

léon, se tourna alors vers lui et lui dit avec courtoisie:

-f* Sire, vous êtes partout vainqueur.

•r- G^est que la garde a donné, répondit Napoléon en Êdsant un geste de remerciement à son grenadierf

— ' Quelques jours après cette revue, Napoléon se promenait dans les quartiers de sa garde, pensant peut^tre à la conquête de TEspagne, ou peut-être au vieux grenadier qui Tavait tiré d'embarras, lorsqu'il Taperçutassis sur une pierre, lesjambes croisées Tupe sur l'autre, et faisant danser sur son pied un petit marmot d'un an tout au plus. L'empereur s'arrêta devant luif Mais le vieux soldat ne se leva pas de son ^iéj^f et.lui dit seulement ;

— Pardon, Sire, mais si je me levais, Jacquot crierait comme un fifre du roi de Prusse, et ça contrarierait peut-être Votre Majesté,

—C'est bieni dit Napoléon. Tu t'appelles Jacques?

— Oui, mon Empereur; Jacques. C'est de ça qu'on qpiQGQe le p^tit» Jaçquot.

l'enfant des grenadiers. 7

— C'est ton fils?

— Hum ! mon Empereur, sa mère était une brave cantinière à qui un coquin de houlan donna, il y a deux mois, un coup de sabre sur la nuque, pendant

, qu'elle versait une goutte d'eau-de-vie à un pauvre ancien, son mari, qui venait d'avoir une jambe emportée. Ça fait qu'elle est morte et que l'enfant est orphelin.

^^ Et tu as adopté Tenfant? dit FEmpereur.

-^ Moi et les autres. Nous l'avons trouvé dans le sac de sa mère qui ne bo\igeait plus, rageant comme un cavalier à pied, et l'estomac vide comme les coffrés du roi d^Espàgne. L'ancien, qui souflElait encore un peu, nous a conté comme quoi sa mère avait été tuée au service de Votre Majesté. Alors nous avons tous adoptéle petit, et pomme c'est moi qui l'avais aperçu le premier, c'est moi qu'on a chargé de son avancement.

Napoléon considéra un moment le grenadier qui

continuait à donner à Jacquet une leçon d'équitation sur son pied, puis il lui dit :

— Je te dois quelque chose, Jacques.

— A moi, mon Empereur? Vous m'avez donné la croix pour cette balafre, c'est moi qui vous dois du retour.

— C'est, reprit Napoléon, pour ce que tu as dit à l'empereur Alexandre.

— Je ne lui ai rien dit de malhonnête à cet empereur 1 Est-ce qu'il se plaint de moi, par hasard?

— Non assurément, dit Napoléon ; car je veux te récompenser. Voyons, que désires-tu?

— Ma foi, répondit Jacques, je n'ai besoin de rien; mais, puisque vous voulez me faire une amitié, donnez quelque chose à ce petit, ça lui portera bonheur.

— Bien volontiers, dit l'Empereur ; et Jacques se leva, mit l'enfant sur son bras, et s'approcha pendant que Napoléon cherchait dans ses poches un objet à donner à cet enfant. Il n'y trouva que quelques pièces d'or qu'il y remit bien vite ; car ce n'était

l'enfant DE6 GRENADIERS. 9

pas avec cette monnaie qu'il avait gagné le cœur de ses soldats. Il chercha de nouveau, 8ans rien trouver que des papiers. Enfin il ne savait trop que faire, lorsqu^il découvrit sa tabatière dans un- coin de son gilet, et il la tendit au grenadier.

Jacques se mit à rire en regardant la boîte et en disant :

— Cette bêtise ! donner une tabatière à un enfant qui ne fume même pas !

L'Empereur allait répliquer, lorsqu'il sentit que Ton tirait son chapeau, et vit que l'enfant qui était sur le bras du grenadier, avait glissé sa main dans la ganse et qu^il jouait avec la cocarde.

— Tenez, Sire, dit le grenadier, le petit est plus fin que nous deux ; il fait comme Votre Majesté, il prend ce qui lui convient.

— Eh bien I reprit l'Empereur, qu^il la garde. Et lui-même, ayant arraché la cocarde de son chapeau, il la remit à ^enfant, à qui Jacques dit en le faisant danser dans ses bras :

10 CûlfTBS POUR LES BNFàHTS.

— Allons, fais voir à Sa Majesté que tu sais parier. £t Tenfant, riant etïrappaot les mains Tune cdntre Tautre, bégaya doucement ce niot : Vive rappereuri

^Depuis ce jour, Jacques fit beaucoup de voyages; il revint à Paris, alla à Madrid, retourna à Vienne, poussa jusqu'à Moscou et accompagna Napoléon à l'île d'Elbe. Jacquot était de toutes les campagnes> tantôt mesurant son petit pas sur les grandes enjambées des grenadiers de la garde, tantôt porté avec les bagages, quelquefois à califourchon sur le 3aç du grognard. Il avait un petit sabre, un bonnet de polÎQei qu^il mettait déjà sur Toreille, et jouait du fifre comme un rossignol ; et Jacques qui aimait et honorait Napoléon, comme on aime sa mère et son pays, avait appris à Jacquot à Taimer et à l'honorer de môme. Cependant le grenadier était bien embarrassé de la façon dont il fer^t porter la cocarde à l'enfant : mais une idée lui vint de l'enfermer dans un médaillon qu'il suspendit à son cou, en lui disant : *- Ecoute, Jacquot, tu feras ta priir^ 4^ sç^r et 4h H)^"

l'enfjlnt de,s grenadiers. h

tin sur cette relique, ou je te fais manger ta bouillie sans souffler dessus. Ce qui fiit dit fut fait, et pendant ^ huit ans, soir et matin Jacquot s'agenouillait devant 3a cocarde, priant pour son père Jacques et pour TEmpareur.

— Ce temps, ces huit années suflBrent pour faire monter la France 'au comble de la gloire et de la pui3sance, et pour la plonger dans les plus affreux revers. Napoléon fut exilé à Sainte-Hélène, et Tarmée fut licenciée. Le pauvre Jacques fut renvoyé comme les autres, avec ses trois chevrons, sa croix et soa pauvre Jacquot, Louis, qui avait alors neuf ans, et qui commençait à comprendre le malheur, m^a bien souvent raconté que ce qui le frappait le plus c^était de voir son brave père, qui avait fait, quelques mois avant, des marches forcées de quinze à vingt lieues par jour, le fusil, la giberne et le sac sur le dos, tomber presque mourant de fatigue au bout de quelques heures de route, à présent qu'il ne portait plus qu'un petit paquet de bardes et un misérable bâton ; il s'af-

faiblissait chaque jour. Souvent il passait les nuits dans de pauvres étables; Jacquot ramassait les brins de paille que laissaient traîner les garçons d'écurie pour en couvrir le vieux grenadier. Il veillait chaque nuit et lui donnait la moitié des morceaux de pain qu'il obtenait de la charité des maîtres d'auberge. Mais enfin la faiblesse de Jacques devint si grande, qu'ils furent forcés de s'arrêter dans une hutte abandonnée, où le malheureux soldat, vaincu par la douleur, laissa échapper comme malgré lui ces mots : c Jacquot, un peu d'eau-de-vie, ou je meurs, d Le pauvre enfant se prit à pleurer de toutes ses forces, puis il alla se mettre sur le bord du chemin, et essaya de demander l'aumône ; mais il n'obtint rien, et il se désespérait tout à fait, lorsqu'une idée lui vint tout à coup, une idée comme le malheur en inspire; il se mit à genoux, tira son médaillon de sa poitrine, et se mit à crier en sanglotant : /

Mon Dieu, mon Dieu! donnez-moi de l'eau-de-vie pour le père Jacques! et il répétait sans cesse et en

l'enfant des grenadiers. 13

suffoquant à force de pleurer : « Mon Dieu! donnezmoi de Teau-de-vie pour le père Jacques! » En ce moment, un monsieur s'approcha de Jacquot; il interrogea l'enfant qui, à travers ses larmes, lui raconta son histoire, et finit par lui dire :

— Le père Jacques m'a défendu de jamais me séparer de cette cocarde ; il m'a dit qu'elle me protégerait, que c'était mon bien, et je me ferais couper un bras plutôt que de la perdre : cependant, si vous voulez m^en donner un sou, prenez-la; j'achèterai de l'eau-de-vie au père Jacques. L'étranger attendri répondit à l'enfant :

— Celui que tu as imploré a laissé en France quelques vieux soldats qui partageront ses bienfaits avec leurs vieux compagnons. Mène-moi près de Jacques. Et cet homme '

— Cet homme bienfaisant, s'écria le jeune officier de marine, en interrompant le récit de la femme du général, cet homme bienfaisant me prit dans ses bras, moi pauvre mendiant. 11 fit transporter'Jacques

dans son château ; il le rendit à la vie, il lui assura ' une existence et me fit élever, moi orphelin, comme son fils, et chaque jour il m'accable de ses bienfaits* Et le jeune marin se prit à pleurer en disant ces paroles; et comme le général et sa femme lui tenaient les mains, ses larmes roulaient sur sa belle figure, et le général s'écria à son tour.

— Tu ne finis pas l'histoire, Louis; tu oublies de dire que je te promis de te rendre ta cocarde le jour où tu ^reviendrais avec une épaulette gagnée comme nous gagnions les nôtres; et, vous le voyez, la cocarde est à son chapeau : car Louis était à la prise d'Alger, et son capitaine, qui Favait pris aspirant, me l'a renvoyé enseigne.

Aces mots, le brave général embrassa son fils adoptif. Nous étions tous attendris ; et le vieil ofiicier murmura en essuyant ses yeux et sa moustache :

— Je l'avais bien dit que vous fondriez tous en larmes.

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