OD L'ENFANT SANS HÈRE
Il y a quelques années, j'étais allé passer la belle saison aux environs de Mortefontaine ; c'est un pays sauvage à quelques lieues de Paris, un pays ^veç des landes désertes à vous y perdre tous, et des rochers longs à gravir pour des jambes de six ans, comme les Alpes pour des soldats français. J^y demeurai chez un garde-chasse et je passais presque tout mon lemps à parcourir \^ forêt et les bruyères. 11 m'arrivait souvent de passer devant la grille d'un beau château. La partie du parc qu^on pouvait ^onsi ^a
apercevoir était magnifique et tenue avec un soin extrême. Quelques domestiques déjà vieux paraissaient seuls habiter la maison. Un jour qu'il me prit fantaisie de la visiter, j'en demandai la permission au concierge qui me l'accorda sans difficulté, et qui me laissa seul après m'avoir introduit. Je parcourais le parc depuis une demi-heure à peu près, lorsque j'aperçus venir à moi une jolie petite fille de dix ans à peine. Elle était" assez grande, mais pâle et frêle, et son jeune visage n'avait pas l'insouciance de l'enfance. Elle me regarda avec surprise et je la saluai profondément : car, si petite qu'elle fût, elle avait quelque chose en elle de si triste, qu'il semblait qu'il fallût déjà la respecter comme quelqu'un qui a beaucoup souffert. Un moment après, une dame assez vieille arriva et me demanda le sujet de ma. visite. Je le lui expliquai. Pendant ce temps, la jeune fille me considérait avec une attention remarquable; elle semblait attendre un mot de moi à une question qu^elle n'osait pas me faire.
Enfin surmontant sa timidité, entraînée par un sentiment dont je lie comprenais pas Texaltation, elle saisit la vieille dame par le bras et me désignant du doigt :
— Regarde donc, ma bonne, lui dit-elle, regarde
donc.
A ce geste, la vieille dame me regarda plus attentivement ; un air de surprise et de joie se montra un moment sur son visage, mais bientôt, secouant la tête, elle répondit tristement à la petite fille : — Non, Eugénie, ce n'est pas lui... non! L^enfent, qui ne m'avait pas quitté des yeux jusqu'à ce moment, les détourna alors lentement, et je vis sortir de dessous ses paupières baissées deux grosses larmes , deux larmes sans cris ni sanglots, deux larmes comme on en verse quand la douleur vous a fait souvent pleurer, deux larmes silencieuses et muettes. Et puis Eugénie s'éloigna en me saluant. Elle s'éloigna à pas lents, et puis, quand elle crut qu'on ne la voyait plus, elle s'enfuit de toutes ses
forces. La vieille dame, qui la regardait allar, pleurait aussi.
— Pauvre en&ntl dit-elle tout bas, vous lui avez fait bien du mal.
— Moi ! repris-je étonné ; et comment cela se fait-il?
— Hélas ! monsieur, me dit cette dame, quoique vous soyez plus jeime que lui, vous ressemblez singulièremait à mon ancien maître M. Darvis.
— M. Darvis, m'écriai-je en rappelant tous mes souvenirs. C'est vrai; on m'a souvent parlé dans le monde de cette ressemblance ; n'est-<:e pas lui qui a eu le malheur de perdre, if y a dix ans, une femme qu'il aimait beaucoup?
— Oui, monsieur, dit en soupirant la vidlle bonne^ elle est jaortA en donnant naissance à cette jeune enfant que vous venez de voir. C'était dans ce château. M. Darvis en conçut un tel désespoir, qu'il ne voulut pas voir son en&nt, et qu'il quitia le château comme un fou. Depuis ce temps, dans Vespé^
rance da calmer sa douleur, il a passé de longues aouées à voyager ; il a été dans toutes Les parties du monde ; il est reveau deux ou trois fois en Fraace, mais sans jamais vouloir rentrer dans son château ni permettre qu'on lui présentât sa fille,
— Ainsi elle ne Ta jamais vu, dis-je à la bonne.
— Jamais, répliqua-t-elle ; mais il y a ici son por- Itrait {ait à Vhge que vous pouvez avoir à présent. C'est ainsi que sa fille le connaît ; jugez quelle a dû être son émotion en vous apercevant
— Malgré cet abandon elle aime donc bien son père ? demandai-je aussitôt.
— Oh I monsieur, reprit-elle vivement» c'est une bien triste histoire. Tant qu'elle a été petite, elle appelait sa nourrice maman, et elle était joyeuse et forte comme tous les autre3 petits enfants. Puis , quand elle commença à parler, il fallut bien lui dire que ce n'était pas sa maman> et elle nous deinanda <>ù elle était. Je la conduisis sur sa tcwbe au cimetière <pii est ici près. Je ae sais si, h cette époque,
elle comprit ce que c'était que Ja mort, mais elle sentit bien vite ce que c^est que de Savoir pas de mère. Elle demandait à genoux à la nourrice de continuer à être sa maman. Elle voulait retourner dans la chaumière avec ses petits frères de lait, et son premier malheur fut de venir habiter ce château si beau et si riche. Je la vis alors devenir sérieuse. Pendant quelques jours elle demeura seule dans le parc. Je lui avais donné un abécédaire, et elle Tétudiait avec une ardeur inconcevable. Chaque soir elle venait me montrer ses progrès et j'en étais émerveillée. Enfin, un jour que je Rassurais qu'elle lisait fort couramment, elle s'échappa du parc. Je la suivis de loin, et je la vis eptrer dans le cimetière. Elle alla vers la tombe de sa mère, lut attentivement l'inscription qui y était, puis elle s'agenouilla et pendant longtemps en pleurant. Après sa prière elle se leva et, à mon grand étonnement, elle alla à chaque tombe l'une après l'autre ; celles qui étaient en pierre et celles surmontées d'une croix noire, aucune ne fnt
oubliée par elle. Elle s'arrêtait devant toutes, se penchait sur la pierre ou sur la croix, et lisait attentivement toutes les inscriptions, essuyant de temps à autre ses yeux en pleurs pour y voir mieux. Après ce long examen, elle revint au château; elle était toute petite, monsieur, mais elle avait une démarche si lente et si triste, elle avait la tête baissée et les mains jointes et tombant devant elle : oh! monsieur, je ne pus m^empêcher de pleurer en la voyant ainsi. Je courus vers elle, en l'appelant doucement ; elle me regarda d^un air bien douloureux et me dit alors :
— Où est donc papa, qu'il n'est pas dans le cimetière?
Ce mot me fendit le cœur. Je devinai que la pauvre petite qui voyait la tendresse de son père nourricier pour ses enfants, ne comprenait pas que son père à
elle eût pu la quitter s^il n^était pas mort. Oh I monsieur, ce n'est pas parce que je suis femme, mais Je suis sûFe que ma bonne maltresse n^eût pas ainsi
22 CONTES PCrUll LES ENFANTS.
abandonné s» ôlle, quâtid sa fiaissance lai eût ea^ core apporté pltts de malhetip. C'est qu'une femme, ça sait souffrir plus qu'an homme , et une mère sait souffrir plus qu'aucoûe femme. Pour lai ôter les, réflexions que. cette découverte pouvait faire naître dans son e^mt^ je lui racontai la vérité et la cause du dése^ir et de Fabsence de son père. Ce fot un nouveau malheur pour la pauvre enfant : elle s'accusait de sa naissance comme d'un crinâe. Eaûûi grâce à mes soins, elle avait repris cocffage et elle s'était mise à étudier avec unô ardeur inouïe, apprenant tout ce que sa mère savait, pour la remplacer un jour près de son père ; mais il y a deux mois, elle a appris que son père était à Paris, et qu'il avait refusé^ de la voir ;' alors la tristesse s'est emparée d'elle, et elle dépérit chaque jour et se meurt de chagriiî.
■«— Ob l m'écriai-je, je verrai Darvis, je le ramène-* rai.
Ccmune j'aUais côiitinuer i nous entendîiûes m broit léger à êôfé de nous, et nom itSieé a'oKtvrif
EIJGÉNIB. 23
une petite porte donnant snr la forêt. La vieille dame tressaillit ; je la rassurai ; nous nous rangeâmes derrière un massif, et nous vîmes entrer un homme vêtu dé noir avec un large drapeau. Â peine fut-il dans le parc qu'il se découvrit comme s'il saluait le ciel, et poussa un profcmd soupir. Nous retînmes un cri de surprise, car c'était M. Darvis hiiméme. Poussés par un sentiment d'espérance plutôt que de curio&ité, nous le suivîmes doucement, et de loin , pendant qu'il parcourait silencieusement les allées du parc. Nous le voyions de temps à autre s'arrêter devant des endroits particuliers. Une fois ce Dit devant un banc, il s'y asât et y demeura longtemps. 11 se leva et prit une allée couverte, et en passant il y cueillit quelques fleurs.
— Ce sont des roses^ me dit tout .bas la vieille dame, des roses dont nous avons iait soigneusement renouveler l'espèce à l'endroit où il les a £ût planter ; sans doute il croit les reconnaître. E^ effet, la oiarcbe de M« Darvis dev^iait de plus en pà» rive ; fl
s'avançait ver$.un berceau placé au bout de Tallée.
Arrivé là, il s'arrêta soudainement ; et après avoir considéré le berceau presque dépouillé, il jeta avec colère le bouquet qu'il avait fait et le foula aux pieds ; puis il s'enfuit avec rapidité.
— «C'est que le chèvrefeuille du berceau est mort cette année, me dit tout bas la bonne.
Ace moment une voixs'éleva dansle silence du parc :
— Marthe ! disait-elle ; ma bonne Marthe I Darvis resta pétriûé à sa place.
— Cesi Eugénie qui m'appelle, dit la vieille dame. Oh ! voyez comme sa voix a frappé M. Darvis ; c^est qu'il semble que ce soit celle de sa mère. Mille fois j'en ai été moi-même épouvantée.
La voix se rapprocha de nous, et M. Darvis, comme un homme hors de lui, la suivait en chancelant. 11 semblait attaché à chacune de ces paroles qu'il entendait ; il marchait quand elle marchait, il s'arrêtait quand elle s'arrêtait. Bientôt la voix se perdit dans le lointain.
— Eugénie est dans le pavillon, me dit la bonoe ; voyez, M. Darvis va de ce côté.
Nous prîmes un détour, et nous arrivâmes près du pavillon. A travers une fenêtre, nous aperçûmes M. Darvis arrêté dans la première pièce : c'était une espèce d'atelier de peinture. Çà et là des tableaux, des fleurs commencés ; c'étaient presque tous des ouvrages de sa femme ; il les examina d'un air morne. Tout à coup, il recula comme effrayé; il avait aperçu une vue du berceau qu'il venait de quitter. Cette vue, à peine commencée par madame Darvis quelques jours avant sa mort, était entièrement achevée ; il la regarda à plusieurs reprises. 11 voulut décrocher le tableau du mur, sa main tremblait : il était pâle conmie un mort, et ses yeux annonçaient un affreux égarement. Enfin il réussit à prendre le tableau, mais il le laissa échapper avec eifroi en y lisant le nom d'Eugénie Darvis, qui était celui de sa femme, et lui-même se laissa tomber sur un fauteuil.
A peine y était-il dans un état d'anéantissement
i6 CDNTËS PÔUft LES ENFANTS.
impossible à dire, que nous entendîmes le piano d'Eugénie. La pauvre enfant ne jouait pas dei& airs brillants et joyeux de Rosslni, elle n*avait trouvé que la siâiple musique de sa mère dans le vieux château, et elle ne savait que celle-là. D^abord, elle joua quelques variations sur un air déjà bien vieux : c'était cette douce et noble romadce de M. de Chateaubriand :
Combien j'ai douce souvenance Du joli lieu de mon enfance.
'Darvis écoutait dans une attente, dans un saisissement inexplicables. Bientôt le piano s'arrête, le prélude change, et un air triste et souffrant, un air de Méhul, commence. Bientôt encore la voix s'unit à l'instrument, et nous entendons les paroles du mari d'Hélène :
J'étài» père, et n'ai plus d'eftfant, J'aimais et je n*ai plus d'amis.
A cet air, à cette vcrix^ è ces paroles, Darvis se lave
éperdu ; il marche en cbancelant vers le cabinet, et noys renteqdons s'écrier d'une voix entrecoupée et brisée :
— Eugénie I Engéaiç !
La pauvre Eugénie, ainsi appelée, paraît; elle voit TO homme devant elle, elle le regarde. Oh î il ne ressemblait plu3 au portrait; mais il était si pâle, }1 avait tant souffert , qu'il ressemblait au père qui javait pu abandonner son enfant, Eugénie le reconnaît ; elle s'élance et tombe évanouie dans ses bras, en criant :
•— Mon père 1 inon père !
M. Darvis Ty reçut ; il l'appelait ; il l'embrassait, il se serrait les bras de désespoir; enfin.... enfin.... il pleura.
Oui, mes enfants, il pleura; ce fut sa première consolation après dix ans de souffrance. 0 vous, dont les plus cuisantes douleurs n'arrivent qu'à pleurer, vous .ne savez pas, enfants, ce que c'est que de souffrir sans pleurer. Quand on est arrivé là, voyez-' vous, les yeux brûlent comme lorsqu'on a une borri-
ble soif; ils sont ardents comme des foyers, et s*il vous est arrivé jamais d'éprouver, par une cruelle chaleur, le plaisir si vif d'étancher votre soif, imaginez-vous qu'il en est ainsi pour les yeux qui ne peuvent pleurer, lorsqu'ils peuvent s'abreuver de larmes; car vous saurez un jour que ces pleurs, qui sont votre plus affreuse douleur à vous, enfants, sont la première consolation des hommes faits.
Puis le bonheur rentra au cœur de M. Darvis; et aujourd'hui Eugénie est une jeune et belle femme , qui a de jeunes enfants plus heureux qu'elle ne le fut, car ils ont leur mère poiu* les aimer.