‹ Contes sans prétentionChapitre 9 sur 41 · LÀ FAMILLE VERDOLIN 3SI · texte numérisé non relu

LÀ FAMILLE VERDOLIN 3SI

Qudiid on se sépara, Marius et Savinien prirent rendez* vous pour le lendemain matin à huit heures. Le moment venu, ils se dirigèrent vers la rue de Vaugirard, l'esprit troublé de pressentiments sinistres. Tapis dans le fond d'une voiture, qu'ib firent stationner non loin de l'Iiôtel Verdolin, ils ne tardèrent pas à apercevoir, collé aux carreaux du café, le visage pâle et barbu qu'ils avaient déjà remarqué.

Presque aussitôt Fernande et M«»« Michaud sortirent de rhôtel, escortées par un domestique porteur de missels où brillaient des croix en argent et des fermoirs en vermeil. Le comédien s'élança sur leurs traces et les suivit à une courte distance, réglant son pas sur leur allure. Alors les jeunes gens entrèrent dans le café et se dirigèrent vers le comptoir.

— Saint-Eugène est-il ici ? demanda Marius à une grosse femme qui trônait derrière quatre planches d'acajou, entre un bocal de prunes et un bocal de cerises, les ^ doigts criblés de bagues en cbrysocale et les tempes couvertes d'accroche-cœur.

—M. Saint-Eugène vient de sortir, dit la dame en minaudant ; mais vous le trouverez dans la journée ; il ne bouge pas de chez nous, ajouta-t-elle en caressant sa tempe gauche, comme si l'artiste y avait accroché son cœur avant de s'éloigner.

Lambert et Randal dévorèrent l'espace qui les séparait de Saint-Thomas d'Aquin. L'église était déserte; ils se faufilèrent parmiles chaises et découvrirent le prie-Dieu de leur cousine, grâce à une plaque en cuivre clouée sur le dossier. En se baissant, ils aperçurent un petit billet

enfoui dans les pailles de la chaise, s'en emparèrent et disparurent par une porte latérale au moment où ]|f He Verdolin entrait dans Téglise.

« Mon bel ange, écrivait Taudacieux jeune premier à l'imprudente jeune fllle, l'arrivée de vos parents a mis l'enfer dans mon cœur. Puisque vous m'aimez, prenez pitié de mon martyre. Ce soir, à neuf heures, je vous attendrai à l'angle de la rue de Bagneux ; une heure après, nous serons à Versailles. Demain nous écrirons à votre père, qui ne pourra s'opposer à notre union. Ayez foi dans ma loyauté et dans ma respectueuse tendresse. SurmoD honneur de gentilhomme, vous trouverez en moi le plus dévoué, le plus soumis des frères, jusqu'au jour où les lois divines et humaines me permettront de devenir lo plus tendre des époux.

» Vicomte arthur de blanghe-peusse. »

— Troun de Diau! s'écria le Provençal, il était temps!

— Pauvre folle! soupira Savinien. Qu'allons-nous faire ?

— Mon oncle sait déjà que je ne serai point son gendre; prévenez notre tante qu'il ne vous est pas possible d'aspirer à la main de sa fille. Dites-lui que vous avez laissé cinq enfants naturels à Aurillac, et que leur mère vous menace de venir faire un esclandre à Paris le jour de vos noces. Aurillac est voisin de Limoges; M™« Verdoliu pensera que c'est la coutume du pays depuis l'histoire de M. Pourceaugnacl

Le soir même, une lettre sans signature fut remise en

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grand mystère à M"« Verdolin par le domestique noisette. Cette lettre informait Fernande des dangers qu'elle avait courus; on dévoilait les plans machiavéliques du pseudo -vicomte Arthur de Blanche-Pelisse, plus connu des habitués du Mont-Parnasse sousle nom de Saint-Eugène, troisième amoureux de son métier. <i Si je vous tirais de la rivière, lui disait son correspondant anonyme, j'aurais droit à une gratification; si je vous rapportais votre bourse, vous m'accorderiez une récompense honnête. Je vous tire d'un bourbier, je vous rapporte votre honneur. En échange de ces deux services, je ne vous demande qu'une chose : épousez sans aucun retard un honnête homme qui veille sur vous, qui vous protège, qui vous défende. M™® Michaud aime trop à dormir; votre père aime trop àjouer au whist, et votre excellente mère se préoccupe trop de la saignée qu'on a manqué de lui pratiquer la veille. »

Cette lettre, est- il besoin de le dire, était l'œuvre des deux cousins. A ce dernier trait, on aura reconnu Marins. Le mois suivant, Fernande épousa Val-Fleury, cinquantenaire aux cheveux teints, aux sourcils peints, aux dents d'ivoire, — sans métaphore. Lambert et Randal assistèrent au mariage. M™» Val-Fleury est-elle heureuse ? Non ; elle aime Savinien. — Hélas 1 elle l'a aimé trop tard.

Trop tard! deux mois qui dénouent bien des choses ici-bas, les petits romans aussi bien que les grandes monarchies.

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