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LE TOUR DE IPRANCE

de cassonade. Ce soir-là aussi le pain blanc avait remplacé tougno , le pain insipide, lourd et sans levain, auprès duquel le pain de munition est délicat. Sans doute il y avait fête, mais alors pourquoi la tristesse silencieuse et profonde de la mère Marguerite, la fenmfie de Kairuel, et l'attention inquiète *et sérieuse de ses deux filles Mariette et Rosine ? Que faisait là aussi ce jeune garçon de treize à quatorze ans, le coude appuyé sur la table, les yeux en Fair, édnce-

lants, inquiets et paraissant pour ainsi dire regarder au delà des murs de la salle basse, au delà du moment où ils se trouvaient, comme quelqu'un qui voit en imagination Tendroit où il sera le lendemain et ce qu'il y fera. Vous allez l'apprendre, car voici le père Kairuel qui entre ; tous les regards se portent sur lui, il entre, il pose son chapeau sur une chaise , et dit d'un ton d'humeur et de tristesse :

— Allons, vous autres, ça ne sera pas encore pour, demain.

— Quoi I s'écria Antoine, en se levant et d'un

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ton chagrin, quoi! mon père, je ne partirai pas de^ main?

— Non, mon garçon, dit le përeKairuel, il faut en-* core attendre.

— Béni soit Dieu I dit Marguerite en embrassant son fils, c'est un bonheur que je n'espérais plus. Pécaïré (1); il n'a pas encore quatorze ans ce pauvre Antoine, et lui faire déjà commencer son tour de France, ça me faisait frémir.

La bonne Marguerite était toute joie, mais Kairuel était demeuré soucieux. Marguerite avait toute Timprévoyance d'un cœur de mère : elle avait dû se séparer de son fils et elle le gardait ; c'était assQz pour

((} Pécaïré, mot gascon délicieux qai ne peut se traduire à ce moment que par celui-ci : Pauvi:e enfant! et qui s'applique à toutes choses, à la vieillesse^ à Tintirmité, toigours avec un sentiment de douce pitié, et en $e modifiant selon Tobjet ou la personne à laquelle on l'applique. Pécairé se dit d'un petit oiseau qui souffre^ d'un vieillard qui pieurt, d'un enfant qui meurt, d'un père qui voit mourir son enfant^ d'un agneaa qu'on mène au bouclier. La langue française devrait prendro c% mot.

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être heureuse, elle ne pensait pas à autre chose. Le père Kairuel au contraire regrettait de voir retarder l'exécution d'une chose qui lui avait coûté, à lui, tant de peine, à sa femme tant de larmes ; un mois ou une semaine plus tard, il feUait qu'Antoine partît, et ce serait encore de nouveaux combats et de nouveaux chagrins ; c^était une douleur à recommencer: il le sentait, mais il n'osait rien dire, pour ne pas troubler la joie confiante de sa femme. Ce fut Antoine qui, le premier, rompit le silence ; sa jeunesse lui donnait envie de courir le monde à ses risques et périls, mais son amour et son respect pour sa mère l'empêchaient de témoigner la vive contrariété qu'il éprouvait en voyant retarder son départ.

— Pourquoi donc, mon père, ne puis-je pas par* tir ? dit-il simplement.

— Parce que M. Dutan m'a manqué de parole ; il devait me remettre ce soir soixante francs d'un travail que j'ai fait pour lui : ces soixante francs , avec un louis d'or que ta mère garde depuis deux aos, sont

la seule avance que je possède, et c'est tout ce que je devais te donner pour ton tour de France ; tu vois bien qu'il n'y a pas moyen de partir.

— Mon père, dit Antoine, un louis, c'est plus qu^il ne m'en faut pour aller à Toulouse, là je trouverai de l'ouvrage et je ferai des économies pour continuer ma route.

— Tu es donc bien pressé, dit Marguerite avec un si doux accent de reproche, qu'Antoine se repentit presque de ce qu'il venait de dire.

— Non, ma mère, répondit-il, mais puisque c'était décidé.

— Il a raison, di^le serrurier, puisque c'était décidé, il valait mieux que ça ce fit tout ^e suite : mais le bon Dieu ne l'a pas voulu, il n'y a rien à dire.

— Et qu'allons-nous faire du souper? dit Marguerite, dont les idées d'économie ne comprenaient pas que, puisque le voyage manquait, le souper dût avoir lieu.

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