LE TOUR DE PRANGÊ
— Il faut le tenir prêt, dit le père Kairuel ; ne saistu pas que M. le curé de Sainte-Cécile nous fait la faveur de venir souper ce soir avec nous pour bénir notre garçon ? car il aime Antoine de cœur : c'est lui qui lui a appris à lire, à écrire et à compter; il ne faut pas moins fêter ce digne' homme. Allons, laissez là votre ouvrage, ce n^est plus si pressé.
On obéit, on se mit en devoir de préparer la table ; on la couvrit d'une nappe de toile grise ; on essuya les deux bancs qui étaient de chaque côté, et Rosine alla chercher dans un coin quelques sarments pour faire un feu clair et brillant pour là friture. Les assiettes de faïence, les cuillers et les fourchettes d'étain, tout fut bientôt disposé; on posa un verre et un couteau devant le plat du curé. Chacun des autres membres de la famille, avec son gobelet d'étain, portait son couteau dans sa poche. Bientôt un coup frappé à la porte annonça l'arrivée du curé. Mariette prit le calel,'alla ouvrir à M*. Dabin, et revint avec lui dans la chambre ; il regarda autour de lui les ap-
M» CONTES POUR LEtfBNFÀNTS.
prêts extraordinaires qu'on avait faits pour cô grand jour.
— Ce n'est pas pour moi, je pense, Mai^uerite, que vous avez fait tout cela.
— Il faut vous Tavouer, monsieur le Curé, il y a eu un peu pour ce pauvre Antoine t ce devait être aujourd'hui le dernier souper qu'il faisait à la maison* Il y a assez de privations qui l'attendent ; il niangera plus d^une fois du pain tout sec et boira assez souvent de Teau, pour qu'il soit juste de le régaler un peu \ mais, grâce au Ciel, ce n'est pas encore pour demain» et ça servira à fêter son séjour et l'honneur de votre visite^ monsieur le Curé.
*- Comment I dit M. Dabin, Antoine ne part pa^? auriez-vous changé de résolution, Kairuel ?
Le serrurier expliqua au curé ce qui s'opposait au départ d'Antoine; le curé répondit aus* sitôt :
— Si c'est cela qâ vous embarrassa, n'en preneB point de souci» demain matin passes chez moi e».
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VOUS mettant en route, je vous avancerai ces soixante francs. ^
— Ah 1 merci bien ! s*écria vivement Antoine,
— Je crains dç vous être à charge, dit timidement le père Kairuel ; vous êtes si bon, vous dépouiller pour le pauvre! Ce n'est pas que je ne veuille vous rendre cet argent, parce que M. Dutan est une bonne paie, quoiqu'il m'ait fait attendre.
— Que cela Ae vous embarrasse pas, dit le curé, j'attendrai tant qu'il plaira à M. Dutan.
— Oh ! vous me rendez là un vrai service, dit Kairuel; je vous remercie, monsieur le Curé, je vous remercie. Allons, vous autres, dit-il à ses filles qui entraient dans la salle basse, dépêchez-vous, M. le curé nous prête les soixante francs dont nous avons besoin.
— Eh bien f femme, tu ne remercies pas M, Dabin?
— Monsieur le curé.*... Monsieur le curé est
bien bon, dit Marguerite d'une voiîç étouffée j puis
elle se détourna pour essuyer les grosses larmes qui lui venaient aux yeux ; elle sentait bien que le curé et son mari avaient raison, mais elle n'avait pas le courage d'être reconnaissante : la pauvre mère ne voyait que le départ de son fils.
Le père Kairuel se mêla de la cuisine, et M. Dabin, qui avait vu Témotion de Marguerite , s'approcha d'elle :
— Allons, allons, Marguerite, soyez raisonnable; vous savez bien que c'est nécessaire ; voyez, votre mari a pliïs de courage que vous.
— Ah ! répondit la mère, en laissant couler ses larmes, mon mari est un homme; un homme ça aime ses enfants, mais il n'y a qu'une mère, voyezvous, monsieur le Curé, qui sachie ce que c'est que de les perdre.
— Mais votre fils n'est pas perdu pour vous, Marguerite ; dans quelques années , vous le reverrez quand il sera un homme qui vous fera honneur ; allons! calmez-vous.