‹ Contes sans prétentionChapitre 25 sur 41 · LA MORT L'UN ENFANT · texte numérisé non relu

LA MORT L'UN ENFANT

Voici un mot bien grave pour nos lecteurs, et cependant il faut qu'ils l'entendent quelquefois, il faut qu'ils y pensent de bonne heure, et qu'ils sachent, comme le Sage, que tout le soin de la vie n'a d'autre but que de bien, mourir. Heureux celui qui, grâce à ses vertus, peut quitter la terre sans y laisser une haine, et monter vers Dieu sans emporter une crainte! Mais notre dessein n'est pas de faire de cette histoire une suite de réflexions sur la mort ; notre but est de montrer à nos jeunes amis, combien ils apprécient mal quelquefois les motifs d'une rigueur qui leur parait tyrannique ; combien surtout ils sont

loin de comprendre la puissance de Famour qiie leurs parents ont pour eux. J'étais ^acoré assez jeune pouf me Croire plus sage et plus prévoyant que mon père, lorsque je fus témoin d'un événement qui me montra qu'il n'y a pas de faiblesse qui ne puisse avoir de graves conséquences, point de tendresse qui ne domine davantage le cœur de Thomme que celle qu'il porte à ses enfants. Je vais vous le conter.

J'avais et j'ai encore, aux environs de Paris, un ami que j'appellerai M. Dussert. A l'époque dont j'ai à parler, c'était en 1818, M. Dussert était un homme de 36 ans, c'est-à-dire qu'il avait le double de mon âge ; cependant il me comptait pour quelque chose dans soo, amitié : il ne lui arrivait rien d'extraordinaire, il ne prenait aucune résolution qu'il ne m'en fît part. Il est vrai de reconnaître qu'il était un peu mon parent, mon cousin, sll faut le dire, et qu'ayant été élevé par mon père, il reportait sur moi un peu de la reconnaissance ûHale qu'il lui avait

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vouée. La tendresse de mon père nous avait faits frèreSé

M. Dussert était parti à Tâge de dix-huit anâ pour Tarmée, et il n^avait quitté la carrière militaire qu'en 181 2 « après la campagne de Russie, pour se marier avec une jeune personne charmante* M. Dussert était le phis honnête homme du monde, d'une justice rigoureuse, mais en même temps d'une sévérité qui effrayait tous les gens qui ne le connaissaient pas entièrement. Habitué à commander à des soldats, dont le premier mérite est de bien obéir, il ne pouvait supporter aucune résistance ni aucun retard à ses ordres, et chassait impitoyablement le valet ou la servante qui ne les exécutait pas sans réplique et à la minute. La première ]k>is que je vis l'intérieur de sa maison, je fus étonné de l'ordre admirable qui y r^nait.

M. Dussert était fermier, c'est-à-dire qu'il faisait valoir des terres immenses situées autour d'une petite propriété qui lui appartenait. Les fermiers

comme M. Dussert, ou comme il s'en trouve beaucoup aux environs de Paris, ne sont pas des paysans qui labourent la terre du soir au matin, fauchant leurs prés et coupant la moisson ; ce sont des entrepreneurs qui ont cinquante à soixante chevaux de labours, vingt valets de ferme, dix ou douze servantes, tous logés dans la maison. Dès le matin, M. Dussert montait à cheval, et toute la journée il allait d'un champ à Fautre, surveillant les travaux de ses ouvriers. Le soir venu, chacun rentrait dans la ferme, et toute cette troupe de domestiques y soupait dans une immense cuisine. M. Dussert ne prenait point part au souper, mais il y assistait.

Un jour j'étais allé le voir : il était aux champs, et je demeurai avec sa femme dans un salon fort élégant; où nous fîmes un peu de musique. Le soir venu, madame Dussert me dit avec une grâce charmante ; a Le rôle de la femme du monde est fini, il faut que celui de la fermière commence. Je vous quitte ; voici des livres, des journaux, tâchez de

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• VOUS ennuyer le moins possible. » Comme elle me disait cela, j'entendis le bruit des chevaux et des charrettes qui rentraient, les cris aigus des petits bergers, les jurements des charretiers, le gros rire des laboureurs, et je ne pus m'empêcher de dire à madame Dussert :

— Quoi ! vous allez vous mêler à tous ces gens ?

— Ne faut-il pas, me répondit-elle, que je veille à ce qu'ils soient bien servis?

En considérant madame Dussert, qui avait à peine dix-huit ans, belle et douce femme, avec ses grâces élégantes, sa parure coquette de mousseline blanche, ses pieds délicats, son corps frêle, je ne pus me figurer qu'elle s'occupât de tous ces rustres que j'entendais fafre vacarme dans la cour. Je lui témoignai mon étonnement ; elle m'engagea alors à l'accompaijner. Nous descendîmes dans la cuisine dont je vous ai parlé, et nous trouvâmes qu'elle commençait à se peupler de soupeurs.

A Tarrivée de madame Dussert, chaque ouvrier la

salua avec une cordialité respectueuse, mais amicale» remit paisiblement son bonnet et continua à causer avec ses camarades, chacun racontant aux autres les travaux de la journée. Presque tout le monde était rentré, et les conversations, qui s'étaient établies de tout côté, étaient arrivées à un bruit étourdissant, lorsque soudain tout le monde se tait, toutes les têtes se découvrent ; mais personne ne prend la parole, personne ne remet son bonnet ; mi silence complet, une crainte glacée succède au fracas de tout à Pheure. C'était M. Dussert qui venait de rentrer. Chacun s'assied le plus doucement qu'il peut, et le souper commence*

Après m'avoir dit quelques mots, M. Dussert prit son journal et se mit à lire au coin de la cheminéô pendant que sa femme allait tout autour de la table, s'enquérant de voir si chacun était content : moi je regardais et je suipris bien des signes muets de remerciement, bien des sourires de reconnaissance pour les soins charmants de cette aimable fémpae.

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Pendant tout le souper à peine si un mot fut prononcé à voix basse, on eût dit un repas de trappistes. Bientôt tout fut fini^ et nous rentrâmes dans le salon de M. Dusserti Comme j*avais vis-à-vis de lui liberté entière d^opinion, je lui dis la mienne sur la différence que j'avais trouvée entre Faccueil qu'on lui avait fait et celui qu'avait reçu sa femme.

— M. Dussert se mit à sourire et me dit : Tn crois donc que ces gens ne m'aiment pas parce qu'ils me craignent ?

— Je crois, lui dis-je, qu'ils aiment mieux ta femme.

— Ils ont raison de l'aimer, me dit7il, parce que c'est un ange de bonté et de douceur, et qu^elle leur pardonne bien des fautes ; mais crois-moi, et retiens ceci pour toute ta vie, ces gens me sont plus attachés qu^ils ne pensent. J'en ai chassé beaucoup de mauvais, pas im bon ne m'a quitté ; parce que la justice impartiale, fût-elle hiflexible, est encore une chose plus rare que la bonté : elle est même

un frein salutaire pour ceux qui en dépendent, car elle prévient le penchant qu'ils peuvent avoir à mal faire. Crois-moi, Findulgence est presque toujours un malheur.

Madame Dussert sourit.

— Oui, reprit sérieusement son mari, tu ne sais pas cela, toi, à qui tes vertus Tout rendue inutile; mais que de bons serviteurs on perd parce qu'on ne sait pas punir une première faute ! que d'enfants on gâte et on rend insuportables par cette faiblesse dont ou veut faire une vertu !

—Quoi! dit madame Dusseï t, si le Ciel nous accordait le bonheur qu'il nous a refusé jusqu'à présent, vous useriez envers vos enfants d'une rigueur semblable à celle que vous montrez à vos serviteurs ?

— N'en doutez pas, dit Dussert.

Il le croyait quand il fit cette réponse : il le croyait, car il n'avait pas encore éprouvé la puissance de l'amour paternel, de ce sentiment qui domine de si haut tous les autres.

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Madame Dussert était devenue toute triste ; nous changeâmes de conversation ; et comme mît visite était une visite d'adieu, nous parlâmes de mon départ pour la province.

Je quittai mon cousin le lendemain, et quelques jours après j'abandonnais Paris pour quelques années. Pendant mon absence, j'appris que M. Dussert était devenu père d'une fille, et je lui écrivis pour l'en féliciter. J'étais tellement demeuré sous l'impression de ma dernière visite que je ne pus m'empêcher de lui donner quelques conseils dans ma lettre sur la douceur qu^il devait montrer à son enfant. La rigidité de Dussert ne m'alarmait pas pour sa femme, si bonne, si douce, que l'idée d'avoir une volonté autre que celle de son mari ne lui était jamais venue à l'esprit ; mais je la redoutais pour un pauvre enfailt à qui la raison manquerait peut-être pour la comprendre. J'espérais donc que mes conseils le ramèneraient à plus d'indulgence; mais je vis avec regret dans notre correspondance qu'il maintenait

toujours ses principes de sévérité. Enfin je revins à Paris, et j'allai voir mon cousin dès leJour.de mon arrivée. Ce ne fut que le soir que je pus me rendre chez lui, et j'entrai dans la ferme à l'heure accoutumée du souper. C'était aussi Tordre* accoutumé ; tout le monde était assis autour de la longue table qui occupait le milieu de la cuisine ; M. Dussert, au coin du feu lisant son journal, sa femme s'occupant de même des ouvriers. Cependant si c'était le même aspect aux yeux, on comprenait d'instinct qu'il y avait quelque chose de changé. En effet, le silence tf était plus si complet: il semblait qu'on ne respectât pas la lecture de M. Dussert avec la même crainte, et lui-même ne paraissait point choqué comme autrefois de quelques rires qui s'échappaient çà et là. , Etait-ce quelque événement extraordinaire qui l'occupait ainsi, quelque affaire sérieuse qui l'empêchait de prendre garde à ce qui se faisait autour de lui? Non, c'était tout simplement une jolie petite fille de trois ans qui courait autour de la table en parlant

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aux uns et aux autres, en .cachant le bonnet de celui-ci, en grimpant sur les genoux de celui-là. M. Dussent, lorsque le bruit devenait trop fort, détournait bien la tête et appelait sa fille, mais avec un regard sans colère et une» voix point grondeuse. Lorsqu'il m'eut embrassé, je m'approchai de madame Dusseit: après quelques mots échangés sur mon séjour en province et sur mon retour à Paris, je lui dis tout bas et en souriant :

— Eh bien! que l'inflexibilité de Dussert s'est adoucie devant la grâce charmante de votre jolie Louise I

— Silence, monsieur, me dit-elle tout bas; ne lui faites pas cette observation, car il subit sans s'en douter l'empire de son amour pour notre chère enfant. Il croit être toujours bien sévère, et il serait fort étonné d'apprendre qu'il fait tout ce qu'elle veut. C'est que la rigidité de mon mari tient à ses habitudes et non pas à son cœur. C'est qu'il savait bien ce que c'était que commander, et qu'il ne sa-

Hl CONTES POUR LES ENFANTS.

vait pas encore ce que c'est qu'aimer ^on enfant. Quelques jours après, j'eus lieu de voir combien madame Dussert avait raison. Gomme nous allions ensemble assister au retour des ouvriers, nous entendîmes la voix sévère de M. Dussert :

— Qu'on ne m'en parle plus, disait-il, c'est un méchant garnement.

Le premier des ouvriers, celui qui dirigeait les autres, disait à M. Dussert :

— Hélas ! monsieur, sa vieille mère n'avait que lui pour la soutenir. Eh bien , il remplacera les deux moutons qu'il a laissé égarer. Nous l'aiderons, mais ne le chassez pas, monsieur; personne n'en voudra plus dans le pays, si vous le chassez.

— Qu'est-ce à dire? reprit M. Dussert; je m'occupe fort peu de la perte de deux moutons, mais je ne veux pas chez moi d'un paresseux qui dort, au lieu de veiller sur son troupeau, ou qui peut-être a fait pis encore, et qui l'a quitté pour voler des fruits à quelques voisins.

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Nous approchâmes, et nous vîmes un petit berger appelé Gabriel, entouré de quelques, ouvriers; il était tout tremblant devant son maître, et pleurait à chaudes larmes. Madame Dussert lentement s'avança, et dit à son mari :

— Mon ami, il me semble...

M. Dussert interrompit tout de suite :

— Ne me donnez pas la peine de vous refuser, madame» ne me demandez pas la grâce de ce petit misérable. Je Tai chassé...

— Pardon encore, balbutia le petit berger... mais c*est pas pour moi'... c'est pour...

— Qu'on Remmène et que tout ceci finisse, dit M. Dussert, d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

Le petit berger s'en alla en pleurant, et chacun prit sa place au souper qui était servi. Le repas fut triste ce soir-là ; Louise ne courait point autour de la table, en faisant ses jolies espiègleries ; elle était assise aux pieds de sa mère sur un tabouret, et pre-

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nait furtivement dans la petite poche de son tablier des noisettes qu'elle jetait dans le feu, M. Dussert, aussi étonné ce soir-là de la tranquillité qui régnait dans la cuisine, qu'il l'eût été autrefois du bruit qu'on y faisait la veille, se pencha vers Louise et lui dit :

— Tu ne joues pas ce spir, qu'as-tu donc?

— Je tfai rien, papa, dit Louise, qui baissa tout de suite la tête et devint rouge jusqu'aux oreilles.

— Que faisais-tu là?

— Je ne faisais rien.

— Comment, tu ne faisais rien? il me semble que tu jetais quelque chose dans le feu ? Ce sont des noisettes, ce me semble ?

— Non, papa, reprit la petite fille tremblante, je n*ai pas de noisettes.

— Comment! en voilà encore dans ta poche... Louise se tut, commença à faire une petite moue;

et peu à peu des larmes lui vinrent aux yeux.

— Qu'est-ce que cela signifie? dit M. Dussert d'un ton sévère. Vous mentez ?

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La pauvre enfant se prit à treiaahler de tout son corps, et bientôt elle éclata en sanglots, et tombant à genoux devant son père, elte s'écria avec une frayeur inouïe :

— Oh ! papa, ne me chassez pas, ne me chassez pas!

M. Dussert, tout alarmé, prit sa fille sur ses genoux ; sa mère et moi cherchions à la calmer» mais elle continua à pleurer en répétant à travers ses sanglots :

— Ne me chassez pas ! ne me chassez pas î

Son père '^embrassait et la caressait^ et lui promettait de lui pardonner. Enfin Louise, rassurée, finit par nous dire, tout en mêlant quelques sanglots à la confidence :

C'est que, vois-tu, j'a... j^a... j'avais envie de manger des* noisettes j'ai dit à àw.... Gabriel d'aller m'en cueillir dans le bois, et c'est pendant ce temps qu^il... qu'il a perdu ses moutons.

Et c'est toi, lui dit madame Dussert, qui es cause qu'on a chassé le petit berger.

Allons, allons, lui dit M. Dussert, n'allez-vous pas la gronder? Cela ne lui arrivera plus.

Oui... dit Louise... mais Gabriel... si tu chasses Gabriel, j'aurai du chagrin. ^

Eh bien, dit M. Dussert en souriant, va lui dire qtfil revienne souper et que je le garde.

Merci, papa, cria la petite fille, en sautant des genoux de son père, j'y vais, j^ vais.

Toute cette scène s'était passée durant le souper, et pendant le temps qu'elle avait duré, un profond silence avait occupé toute la salle.

Mais, dès que tout fut fmi et que Louise eut quitté les genoux de son père, un murmure joyeux circula autour de la table ; quelques-uns du fond du cœur, d'autres, à ce qu'il me parut, avec un efnpressement bas et faux ; la petite autorité d'une jeune enfant de trois ans avait déjà des flatteurs^ Le soir même, j'en parlai à madame Dussert ; elle se prit à rire quand je

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lui dis que je trouvais que son mari avait été trop indulgent, et que son pardon autoriserait sa fille à avoir vis-à-vis des domestiques mille petites exigenœs pour lesquelles ils étaient sûrs d*être excusés à cause d'elle.

— N'allez- vous pas, me dit-elle, avoir la prétention d^être plus sévère que mon mari? Je voudrais vous voir avec un enfant, je suis sûr que vous le gâteriez toute la journée. Si vous saviez ce que c'est que d'entendre pleurer son enfant et de le voir souffrir! Je ne sais comment vous exprimer cela ; mais il me semble que ce n'est plus avec les yeux et les oreilles qu'on le voit et qu'on l'entend : on dirait que c'est avec le cœur, qui pleure et crie aussi dans notre poitrine. Tenez, vous n'y comprenez rien, il n'y a qu'un père et une mère qui sachent ce que c'est qu'aimer.

J'avais oublié cette aventure, et j'étais revenu à Paris depuis quelques mois, lorsqu'à neuf heures du soir, un domestique à cheval entre dans la cour de

ma maison et me remet une lettre. Il n'y avait que ce peu de mots écrits d'une manière presqu*illisible:

a Ma fille se meurt : viens... un médecin. » * Je fais seller mon cheval ; je cours d'abord chez mon médecin. Je prends le cheval du domestique qui m'avait apporté la lettre, et nous voilà tous deux courant au galop sur la route d'A... Lorsque nous arrivâmes, nous courûmes à la chambre de madame Dussert , et là un spectacle affreux s'offrit à nous. Louise était sur les genoux de sa mère, son joli et frais visage était pâle, livide, les yeux sortis de ia tête ; elle se tordait en poussant des cris aigus. Sa mère la pressait dans ses bras en pleurant et en lui feiisant à travers ses pleurs des questions auxquelles l'enfant ne répondait pas. M. Dussert, assis devant elle, était aussi pâle que sa fille ; son corps était immobile ; sa tête pendait sur sa poitrine et son œil fixe ne semblait plus rien voir.

Au moment où j'entrai avec le docteur, on eût

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dit que chacun avait été frappé d'un coup surnaturel Madame Dussert s'élança vers le docteur qu elle ne connaissait pas, mais que sa douleur de «ère devina, et elle lui tendit son enfant. Dussert «e leva aussi, mais sans pouvoir avancer ni m^u- 1er. Les domestiques s'arrêtèrent tous, les yeux attachés sur le docteur, mais tout cela sans qu'une parole fût prononcée. C'était «n terrible silence, car le premier mot du docteur étaitr un arrêt de vie e» de mort. Il plaça Louise sur un lit et l'examina avec soin.

- ^^^'^ «'^fant a été empoisonnée, dit-il. '

Un cri d'horreur partit de tous les coins de la chambre ; l'idée qu'un crime si grand pouvait se jomdre à un si grand malheur épouvanta tout le monde. Chacun s'entre-regardait, lorsque M. Dussert. ne pensant qu'à sa fille, s'écria :

— Eh bien J que faut-il feire ?

Le docteur ordonna un vomitif, et pendant qu'il * préparait avec les drogues dont la pharmacie

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de la maison était approvisionnée, j'allai dans la cuisine pour interroger les domestiques ; chacun se défendait avec désespoir et offrait sa vie en preuve de sa bonne conduite. Tout à coup un laboureur entre, et, ne me voyant pas au milieu de tous les domestiques, il dit :

— C'est fini, il est mort...

— Qui, mort? m*écriai-je en m'élançant sur cet homme...

Il balbutie d'abord, puis il reprend avec crainte :

— Le petit Gabriel est mort...

— Empoisonné peut-être?...

Tout' le monde se tut. Enfin le laboureur, pressé par mes questions, finit par me dire que Gabriel lui avait avoué que, sur la prière de Louise, il avait été chercher des champignons dans le bois, qu'une servante avait consenti à aller leur préparer, et que tous deux les 'avaient mangés en cachette. Je fis chercher cette servante, mais elle avait disparu depuis une heure, et je revins dans la chambre àfi

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ftiàdame Duss^rt. Je fis part au docteur de ce que j'avais appris , et il me fit voir des morceaux de

champignons que Louise avait vomis. En ce moment, elle était assez calme, et à chaque bout de son lit étaient assis son père et sa mère, qui ne se parlaient pas et ne se voyaient pas, absorbés tous deux dans le désespoir. Le docteur me fit un signe, et nous nous retirâmes dans un coin : il me dit tout bas :

— Cette enfant sera morte dans un quart d'heure, éloignez son père et sa mère, car ses dernières convulsions peuvent être épouvantables.

Je demeurai anéanti, je ne savais que faire ni que dire. Je pensais bien qu^en prenant un ton décidé et ferme vis-à-vis de madame Dussert, elle se laisserait conduire où je voudrais, tant elle était facile et soumise dans tout ce qu'on lui demandait ; mais je tremblais de faire cette proposition à Dussert ; je savais tout ce qu^il avait de résolution pour les moindres choses. J'avais vu Dussert sup-

porter, avec un courage inouï des douleurs atroces, et je n'avais pas d'espoir de le résoudre à s'éloigner du lit de mort de sa fille. Cependant je m'approchai de lui.

— Mon ami, lui dis-je doucement, j'aurais à vous parler... venez...

11 se leva, et, jetant un regard abattu et désespéré sur sa fille, il se mit à pleurer comme un enfent, il tomba dans mes bras en disant :

— Ah I tu veux m'emmener parce qu'elle va mourir? ne m'emmène pas, je t'en prie...

Certes, il ne voulait pas s'éloigner, mais aucune idée de ré3istance ne lui entrait à l'esprit, tant la douleur avait brisé ce caractère inflexible et volontaire. J'en étais tout surpris lorsque, sur un signe du docteur, je profitai de cet état d'abattement et repris :

Allons, Dussert, soyez homme... Venez...

Je le pris par la main et l'entraînai. Je m'attendais à le voir se précipiter sur le lit de sa fille et s'y

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attacher. Mais il me suivait la tète basse, laissant tomber de ses yeux de grosses larmes, et me répétant avec un accent qui avait quelque chose de déchirant, mais de timide :

— Oh! tu m'emmènes.,, pourquoi m'emitiènestu?... je t*en prie... je veux rester... je t'en prie...

Mais pendant qu'il me parlait ainsi, je l'avais fait sortir. Je le confiai à un domestique, qui le conduisit dans le jardin, espérant que Pair le remettrait un peu. Je rentrai dans la chambre; Louise commençait à s'agiter. Je voulus éloigner madame Dussert, et, d'après ce que je venais de voir, je pensais que cela me serait facile. Je la pris donc par la main, et lui dis avec quelque fermeté :

— Ma cousine, venez, votre mari voua attend. Elle releva la tête.

— Votre présence est inutile iciy ajoutai-je.

— Inutile ! s'écria-t-elle, en se redressant tout à fait.

Jamais, non, jamais je n'entendis un accent si su-

blime, je ne vis un regard si admirable que celui qui accompagna cette exclamation. Il n'y a pas de mots assez forts pour peindre Tindignation qu'elle avait.dans le regard, Tétonnement qu'elle mit dans cet accent.

— Inutile ! répéta-t- elle.

Il semblait qu'elle prît pour un fou ou pour un misérable , l'homme qui osait lui proposer de quitter sa liUe. Je n'osai lui dire un mot de plus. Le docteur insista pour qu'elle s'éloignât. .

— Que me voulez-vous? lui répondit-^Ue avec une terrible résolution, je ne veux pas sortir.

Le docteur s'avança vers madame Dussertpour lui prendre les mains.

—Ne m'approchez pas, s^écria-t-elle, ne m'approchez pas l oh I je ne réponds plus de moi ! et avec un geste furieux, elle prit un couteau.

Je demeurai stupéfait de cette colère dans une femme si douce et si faible : car je ne savais pas ce que peut l'amour d'un -père et d'une mère pour un enfant ; je ne savais pas Combien il peut briser le cou-

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rage le plus ferme et exalter le cœur le plus soumis.

Cependant, quelques cris de Louise nous annoncèrent ses dernières convulsions ; la pauvre enfant s'attachait aux draps de son lit, et les serrait de ses petites mains, comme pour s'attacher encore à la vie qu'elle allait quitter. Sa mère, l'œil fixé sur elle, la regardait avec désespoir et ne savait que lui dire ces mots:

— Louise! Louise! c'est moi... c'est ta

mère... Louise!...

Mais l'enfant ne répondait pas, et portait un regard insensible et mort vers le bruit qu'il entendait, puis il le détournait sans 'qu'il semblât avoir rien vu. Alors sa mère redoublait ses cris. Enfm nous profitâmes d'un moment où elle était tombée à genoitx près du lit, et la saisissant par derrière, nous parvînmes à réloigner de quelques pas ; mais elle ^ débattit avec une telle violence, qu'il fallut l'aide de plusieurs domestiques forts et vigoureux pour contenir cette

femme si délicate. Enfin on l'emporta de cette chambre fatale, et elle ne vit pas les dernières et affreuses convulsions de son enfant. Louise mourut quelques minutes après.

Je descendis dans le jardin : la pluie était survenue ; madame Dussert était assise sur un banc, et elle n'écoutait personne , quoiqu^on lui conseillât de chercher un abri : elle était échevelée, ses dents claquaient de froid, ses habits dégouttaient de pluie, et

son mari, à genoux sur là torre, la tête cachée sur les genoux de sa femme, ne sentait pas plus qu'elle la pluie qui le glaçait, et n'écoutait pas davantage les exhortations de ceux qui les entouraient. Le docteur fit éloigner tout le monde, et m'emmena avec lui. Je lui témoignai quelques craintes de ce qui pourrait arriver.

— Ne voyez- vous pas, me dit-il, qu'il n'y a qu'eux deux qui puissent se comprendre et se parler selon leuir cœur? Vouloir les consoler serait leur imposer un supplicie plus affreux que leur désespoir... lais-

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