‹ Contes sans prétentionChapitre 26 sur 41 · LÀ MORT D^UN ËNFÀI9T · texte numérisé non relu

LÀ MORT D^UN ËNFÀI9T

sons-les pleurer , la douleur s'échappe par les larmes; dans quelques heures nous reviendrons.

Nous revînmes en effet. Nous vîmes M. Dussert assis à côté de sa femme, à laquelle il parlait. Celle-ci récoutait la tête baissée. Quand j'approchai, Dussert riie tendit la main , et à peine si sa voix était émue, si une larme vint à ses yeux quand il remercia le docteur. Madame Dussert au contraire pleurait abondamment ; mais lorsque je lui demandai de rentrer et de prendre du repos, elle me suivit humblement et sans prononcer une parole.

Le matin j'obtins de Dussert qu'il quitterait sa maison pour quelques jours. 11 partit de bonne heure avec sa femme. Je fis enterrer Louise dans la journée et le soir je m'occupai des détails de l'empoisonnement. Je fis chercher la servante qui avait préparé les champignons, et ce fut avec une nouvelle terreur que j'appris que la malheureuse avait eu Tesprit si troublé du malheur dont elle était cause,

qu'elle s'était noyée dans l'étang qui bordait les propriétés de M. Dussert.

Gabriel était mort. Tous avaient péri victimes de la même faute ; et cette histoire doit montrer aux enfants que c'est souvent avec raison et pour leur salut qu'on les punit sévèrement, pour des fautes bien légères en apparence, mais qui peuvent entraîner d'affreux malheurs à leur suite.

Pour vous, enfants, à qui l'on donnera en étrennes ce joli livre, avec ses gracieuses lithographies, Thistoire de votre vie commence tard. Ce n'est que lorsque vous serez tout à fait des jeunes gens ou de grandes demoiselles, qu'il y aura pour vous , dans l'existence, des inquiétudes et des soucis. Aujourd'hui votre mère a tous ceux de votre santé ; votre père, tous ceux de votre fortune. On vous étonnenerait beaucoup si l'on vous disait demain que vous êtes déjà assez avancés pour être utiles aux autres et devenir un appui de votre famille. Vous seriez bien épouvantés si Ton vous annonçait qu'il feut que

VOUS achetiez le dîner de votre père avec les produits de votre travail : je vous vois tout embarrassés entre votre dictionnaire latin et votre carte de géographie, et ne sachant que pleurer, ce qui est déjà quelque chose. Pleurer sur le bien qu'on ne peut pas faire, c'est donner avec le cœur : c'est l'intention que Dieu, dans sa clémence, tient presqu'à l'égal de l'action.

Si je vous fais ces réflexions, enfants, ce n'est pas que je blâme l'éducation qu'on vous donne. Vous êtes riches ', et destinés à tenir dans la société une place ou ce que vous apprenez est une nécessité ; mais ce que je vous dis , c'est pcmr que vous ne regardiez pas en mépris ces pauvres enfants qui passent près de vous, qui ne savent ni lire ni écrire comme vous , mais qui savent déjà ce que vous ne saurez que quand vous serez grands.

Ils savent, ces pauvres enfants, que la vie est une lutte contre l'adversité ; que chaque heure en est précieuse, et que chaque heure perdue est un trésor

qu^on ne recouvre plus , comme s'ite jetaient un morceau de pain dans un foyer qui brûle. Cet avertissement vous arrivera un jour, lorsque, appelés à faire usage de votre éducation, vous découvrirez que vous êtes ignorants de certaines choses que vous deviez apprendre et que vous avez délaissées pour quelques heures de plaisir et de paresse. Votre carrière vous deviendra difficile quand vous serez hommes, parce que vous n'aurez pas été laborieux étant enfants.

Mais, comme je vous l'ai déjà dit, il sera bien tard, peut-être trop tard , quand vous apprendrez cela. 11 n'en est pas ainsi pour les pauvres enfants dont je vous parle ; ils le savent dès qu^ils peuvent agir et marcher; la nécessité n'attend pas qu^ils soient grands pour les en instruire. Chaque jour amène la faim qu'il faut satisfaire, chaque nuit son sommeil dont elle a besoin, et il faut, les pauvres petits, qu'ils pensent à leur liaim et à leur sommeil de chaque jour.

164 CONTES t>Ot)ft lÈA ËNrANTâ.

Ecoutez rhistoire de Tony Brot» que j'ai apprise il y a bien longtemps, el je vous laisse à juger si aiiciin de vous, sous ses beaux habits de drap lin, vaut autiint que ce petit pêclieur avec ses guenilles.

Tony Brot était un petit enfant eu 1807, IWeineurait dans un hameau sur la côte d'Angleterre qui regarde la France. 11 avait à peine six ans, lorsqu*ufl soir qu'il avait passé toute la journée à ramasser sur la grève les morceaux de bois que la mer y jette dans les jours de tempête, il rentra tout courbé sous son fardeau. Sa mère n'était point dans sa cabane, son père n'était pas revenu de la pêche ; Tony, en les attendant, allume le feu pour faire cuire le poisson que son père apportera. Il va et vient dans toute la maison, il prépare la table et se fait une joie de la surprise de sa mère , quand elle trouvera tout ce qu'il faut à sa place. Cependant Pheure passe, et Tony, qui n'a jamais apporté un si gros fardeau de bois, se désole d'être obligé de le dirninuer pour ali-

menter le feu qui brûle toujours sans que son père puisse voir combien il a travaillé ce jour-là.

Enfin la nuit vient tout à fait, et personne ne rentre. Tony, alarmé, court chez quelques voisins, qui s^étonnent comme lui de ce retard. On s'inquiète, on s'informe ; mais,on n^apprend rien et on ramène le pauvre petit tout en pleurs dans la chaumière. Il n'y avait personne encore. Quelques voisines restèrent d'abord à jaser sur cette étrange absence ; puis elles regagnèrent peu à peu leur maison, et Tony se retrouva tout seul au coin de son feu. 11 y jetait de temps en temps un morceau de bois, puis il pleurait; quelquefois il avait peur, quand la porte, poussée par le vent, s'agitait sur ses gonds ; quelquefois il s'endormait malgré lui, et lorsqu'un bruit plus fort lui faisait ouvrir les yeux, il voyait les flammes de son petit feu qui faisaient danser de grandes ombres sur la mer. Il se levait alors, il courait jusqu'à la porte de la rue, se mettait à crier de toutes ses forces. Mais rien ne répondait, rien, que le bniit lointain de la

mer, qui se brisait sur les rochers de la côte. Enûaî la fatigue remporta ; Tony s'endormit.

Il fut éveillé par un grand bruit; il tut bien étoimé de voir entrer au matin des soldats commandés par im officier de justice. Celui-ci demanda si ce n^était point la cabane du pêcheur JackrBrot. Un voi^ lui répondit que c'était bien la cabane qu'il demandait. Aussitôt l'officier fit un signe à ses sblîlâts^ et Ûk se mirent à visiter la maison dans tous ses recoins. Tony leur demanda ce qu'ils voulaient, et pourquoi ils renversaient ainsi tous les meubles. On ne lui répondit pas ; alors il voulut les arrêter et se plaça entre eux et une petite armoire de chêne que iès

soldats voulaient briser.

— Oh ! s'écria l'officier, c'est là sans doute qu'est

le magasin ; le petit drôle le défend tro|) bien pour qu'il n'en connaisse pas la valeur; allons, écartez-le.

Et comme Tony voulut résister, un soldat ie prit par le bras et le jeta rudement à l'autre bout de

LE PETIT PECHEUR. i67

la chambre où il tomba. Il se releva tout saignant,

car son nez avait frappé contre ' terre : il pleurait

aussi beaucoup, et tout en essuyant ses larmes

et son sang, qui coulaient ensemble sur son vi-

sage :

— Oh I vous verrez, s'écria-t-il, quand papa et maman reviendront, vous verrez...

L'oflTicier se prit à rire, et répondit sans trop d'attention ;

— A moins que les poissons n'en veuillent pas

pour leur souper, tu cours grand risque de ne les

plus revoir ni morts ni vivants.

Tony, qui ne comprit pas bien cette atroce plai-

santerie, continuait à pleurer et à répéter :

— Vous verrez... vous verrez... ah! mon Dieu, ils ont déchiré la robe neuve de maman.' Qu^est-ce qu'elle mettra dimanche?...

L'officier le regarda d'un air die mauvaise hu-

meur.

— Quand je te dis^ petit braillard, qu'ils n^ont

168 CONTES POtlR LES ENFANTS.

plus besoia de rien, qu'ils sont morts et noyés tous deux.

— Morts et noyés I s'écria le petit; morts et noyés! Comment, reprit-il en s'adressant à un voisin, morts comme votre frère Tom, que j^ai vu* dans son lit, et qui ne bougeait plus? Noyés conmie le pécheur Bergh, que nous avons ramassé sur la grève, il y a un mois ?

— Oui, lui dit le voisin, morts et noyés comm« cela.

L'enfant resta si anéanti qu'il ne pleura plus. A cet âge, l'idée de la mort est si difficile à comprendre qu'il semblait qu'il chercha tout ce que voulait dire ce mot cruel.Pendant.ee temps, l'officier continuait :

— Et ça n'a pas été leur faute ; ils filaient devant nous comme des mouettes avec leur contrebande, mais un boulet bien ajusté les a un peu fait clocher et nous sonmies arrivés juste atl moment où gens et bateau s'enfonçaient pour ne plus reparaître.

— Et vous êtes sûr qu'il avait des marchandises de contrebande ? dit un des voisins.

Il y a longtemps que Jack Brot m'est dénoncé conune un contrebandier déterminé, et j'en soupçonne plus d'un parmi vous d'être son associé; prenez-y garde, et que l'exemple vous serve.

L'exemple était terrible en effet. Les soldats n^ayant rien trouvé dans les meubles et supposant que les murs renfermaient quelque cachette, les frappaient violemment de la crosse de leurs fusils. A un endroit, il leur parut que cela sonnait creux, et, ne trouvant point de porte, ils entreprirent de démolir cette partie du mur. Ils le firent en effet; et la colère de l'officier était si grande de ne rien trouver chez ces malheureux, qu'il avait si horriblement immolés, qu'on renversa presque toute la cabane de fond en comble. Quand cette épouvantable opération fut faite, quelques murmures s'élevèrent contre^ la conduite de l'officier; mais celui-ci, plus furieux, s'écria :

— Je vous dis que c'était un contrebandier, et si je n'ai rien trouvé chez lui, c'est que quelqu'un de vous recèle ses marchandises : je le découvrirai. Aussitôt il s'éjoigna, laissant Tony assis tristement* sur les débris de sa pauvre cabane. Quelques voîsins le regardèrent en pitié; mais craignant que, s'ils lui donnaient asile, l'oflicier ne les soupçonnât et ne fît de leurs cabanes ce qu'il avait faif de celle de Jack, ils s'éloignèrent et le laissèrent tout seul. Le pauvre Tony passa toute la journée assis à la place oii on l'avait laissé, pleurant à chaudes larmes et pensant qu'il ne verrait plus jamais son père ni sa mère.

Cependant la nuit vint, et avec la nuit l'heure du souper. Tony avait faim ; il regarda autour de lui, il n'y avait rien, il n'y avait personne. Pauvre enfant! il tourna longtemps ses. yeux de tous côtés et il se rappela combien de fois il avait attendu, à

cette même place, son père oji sa mère qui lui

apportaient quelque friandise. Mais les chemifis

étaient déserts et silencieux. Il ne voyait point paraître, à travers les arbres, la coiffe rouge de sa mère, et n^entendait pas la joyeuse chanson de son père qui disait :

Me voici, me voici; je suis riche, J'ai un beau saumon pour souper.' Et un coquillage brillant pour iaire jouer mon fils.

C'était un bien triste désespoir que celui de cet enfant, si faible, qui ne savait que pleurer. Enfin, il se décide à quitter ces misérables décombres et va pour frapper à la porte d'un voisin.

Le pauvre petit n'osa point à la première et il

alla plus loin : à chaque porte, il s'arrêtait pour frapper ; mais à chaque porte, il manquait de courage et continuait son chemin, espérant qu'il gagnerait uii peu de résolution en allant de Tune à l'autre. Ainsi il arriva jusqu'au bout du village. Mais lorsqu'il fut à la devnière porte, il lui fallut bien firap-

i72 CONTES POUR LES ENFANTS.

per. On ouvrit, et un homme de mauvaise mine se présenta.

— Que veux-tu? dit-il en voyant Tony.

— Hélas ! hélas ! maître Blumpl...

— Pourquoi as-tu choisi ma maison? Je vois ce que c'est, les voisins n'ont pas voulu de toi, et tu viens ici parce qu^n t^a chassé de partout. Je ne me soucie pas plus qu'un autre de la visite des douaniers. Vat'en où tu voudras.

Et, sans autres explications, il lui ferma la porte au nez. Il était neuf heures du soir et Tony n'avait rien mangé depuis la veille. Il faisait bien froid ; alors il pensa qu^il allait aussi mourir ; il se mit à genoux sur le chemin, et pria Dieu tout haut, en lui redemandant son père et sa mère. Tandis qu'il se désolait ainsi, il n'aperçut pas auprès de lui un homme qui le considérait; mais comme, parmi ses plaintes, il criait souvent :

— Mon Dieu, mon Dieu , j'ai faim, il entendit une voix qui lui répondit :

— Travaille.

L'enfaat , au lieu de s'épouvanter et de fuir, répondit soudainement:

— Je veux bien.

Aussitôt il aperçut un homme qui s'avança vers lui.

C'était un vieillard appuyé sur son bâton. 11 était si vieux et si faible que le pauvre Tony, lui , si faible et si jeune, put lui être en aide , en se chargeant d'un panier d'osier où frétillaient une douzaine de jolis poissons. Tous deux prirent la route d'une cabane éloignée, l'enfant et le vieillard marchaient Gôte à côte ; l'enfant racontant ses infortunes , le vieux pêcheur lui répondant des choses que Tony ne comprenait pas , car la douleur des hommes est au-dessus de Fintelligence des enfants.

— Tu as perdu ton père et ta mère , c^est triste ; moi, j^ai vu mourir mon fils, c*est triste et horrible ; c'est injuste. C'est injuste , que moi je traîne sur la terre ma misérable vie , après qu'elle n'a plus d'espérance, qu'elle est morte avec mon fils.

Et le vieillard et l'enfant pleuraient tous deux , m discourant ainsi. Bientôt ils arrivèrent à la hutte du pauvre homme.

Il raconta à Marthe, sa vieille femme, la rencontre

qu'il avait faite de l'enfant ; il lui dit que c^était le

fils de Jack Brot, et lui apprit comment il était resté orphelin, sans pain et sans asile. La vieille femme embrassa Tony, et le fit souper. Puis le pauvre petit s'endormit en bénissant le vieillard et sa femme ;

puis il vit en songe son père et sa mère qui le bé-

nissaient. Le matin , il se leva plein de force et de

courage. Le vieillard était déjà debout, et il arran-

geait avec son couteau une longue baguette de bois ; Tony reconnut que c'était une ligne. Il avait vu déjà quelques petits pêcheurs s'en servir , mais son père, craignant qu'il ne s'aventura sur les rochers qui bordaient la mer , n'avait jamais voulu lui en donner une. Jonathas (c'était le nom du vieillard) lui remit celle qu'il arrangeait et il l'emmena sur le bord de la mer. Là, il lui apprit comment il fallait

s'y prendre pour amorcer Thameçon, comment il

i fallait le jeter et comment on attirait le poisson lors-

qu'il y mordait. Ce travail, enfants, ne vous semble

{ / pas , sans doute, bien pénible; mais, pour Tony , il

\ ré tait plus que vous ne pensez; car, pour lui , habi-

i tué à courir tout le jour sur le bord de la mer, à gam-

I bader, à chanter et à grimper sur les rochers , c*é-

j tait une rude pénitence que de rester des heures en-

, tières immobile et silencieux , sans voir le moindre

j poisson mordre à sa ligne, ou pour le laisser échap-

per quand il approchait. Car, lorsque Tony en aper-

J cevait un, il était si joyeux, qu'il Feffrayait presque

j toujours par ses mouvements brusques. La journée

I fut mauvaise. Non-seulement Tony ne prit rien, mais

encore Jonathas, occupé de lui enseigner ce qu'il

, devait faire, manqua la pêche ordinaire et le souper

fiit bien maigre le soir. Le vieillard ni sa femme ne

dirent mot; mais Tony le vit bien , et il se coucha

triste et honteux. Le lendemain il se tint plus tran-

quille et il prit quelques petits poissons. Enfin , il

176 CONTES POUa LES ENFANTS.

mit tant d'attention qu'en peu de jours il fut presque aussi habile que le vieillard lui-même : bientôt même il le surpassa ; car leste et jeune comme il était, il ne craignait pas de s'aventurer sur les rochers avancés dans la mer , où la pêche était meilleure, mais où'jonathas ne pouvait le suivre.

Un an se passa ainsi. Quelquefois il arrivait que le vieillard envoyait Tony tout seul à la pêche , et toujours le petit pêcheur rapportait plus de poissons qu'il n'en fallait pour la nourriture de la famille. Avant l'arrivée de Tony, Jon^thas avait fait quelques petites économies pour les jours de malheur. Bientôt, grâce au travail de l'enfant , elles devinrent assez considérables pour que Jonathas conçût l'espérance d'amasser une somme suffisante pour lui acheter une barque et des filets, dès qu'il pourrait s'en servir. Il en avait prévenu Tony , qui redoublait de travail , dans l'espoir de se voir un jour maître d'une belle barque neuve, avec une voile blanche et de lourds avirons, pour lutter contre l'orage. C'était un garçon

détenniné que Tony , qui faisait un mille dans la mer en nageant, et à qui les grands pêcheurs disaient bonjour comme à un homme , en lui demandant comment allaient ses petites affaires et son commerce.

Un jour où la pêche avait été maurvaise , il s'était cependant décidé à rentrer de bonne heure , malgré son peu de succès. Toute la journée, il avait vu des barques inconnues errer sur le bord de la côte ; les douaniers en armes avaient couru le long de la mer , et on avait entendu le canon de la ville voisine. 11 regagna la cabane de Jonathas qui venait au-devant de lui et qui fut bien content de le voir.

— On a aperçu des vaisseaux français , on craint une descente ; tu as bien fait de venir.

Gomme ils étaient à table , ils entendirent frapper à la porte , et un messager entra. 11 demanda si ce n^était pas là que demeurait le petit Tony Blot , et quand il en fut assuré, il lui remit une lettre. Le pauvre Tony ne savait pas lire, le vieillard non plus. Le

messager ignorait ce que contenait la lettre. Us étaient bien embarrassés. Enfin ils résolurent d'attendre au lendemain, pour aller chez le pasteur. Ils se perdaient en conjectures sur le contenu d'une lettre adressée à un si petit enfant , lorsqu'ils furent interrompus par une vive canonnade» Ils sortirent et coururent sur le bord de la mer : ils virent un brick français qui se défendait contre une grande frégate anglaise.

Tony regardait avec admiration ce terrible spectacle, lorsqu'il aperçut une petite embarcation sur laquelle étaient deux hommes. A peine fut-elle à quelque distance du vaisseau français qu'un boulet anglais la traversa et qu'elle fut en un instant submergée. Les deux hommes disparurent.

— C'est ainsi, pensa Tony , que sont morts mon

père et ma mère.

Et, de tous ceux qui contemplaient le combat, il fut peut-être le seul dont les yeux ne quittèrent pas la place où tout avait disparu , pour regarder les

deux navires.; aussi, il fut le seul qui, après un moment d^attente , vit Feau bouillonner et une tête reparaître à la surface. C'était un des hommes qui montaient le batelet qui se sauvait à la nage ; Tony le vit se diriger vers la terre, et il disparut bientôt

derrière une pointe de rocher.

— Ah ! pensa-t-il, mon père aurait pu se sauver ainsi !

La nuit vint avant que le combat fût fini , et les deux navires s'éloignèrent ; Tony rentra dans la cabane , et bientôt on n'entendit plus rien. Tout à coup, au milieu de la nuit, on frappe doucement à la porte : le vieillard demande qui est là , mais on ne répond pas et Ton frappe de nouveau. Il se lève.

Aussitôt, et par une lucarne pratiquée dans le mur, il regarde et aperçoit un honmie qui Timplere à voix basse de lui donner l'hospitalité. Jonathas l'introduit et voit bientôt que c'est un des marins du brick français. Tony soupçonne que c'est celui qu'il a vu nager vers la terre. D'abord Jonathas est fort

embarrassé; car il sait que la loi punit rigoureusement tout Anglais qui cache un prisonnier français ; cependant la pitié remporte; il le reçoit. Le malheureux était tout mouillé, et l'on rallume le feu pour le sécher. Une fois qu'il est un peu remis, il raconte à Jonathas qu'il est enseigne, qu'il appartient à une très-riche famille de France, et qu'il donnerait une grosse somme à celui qui le ferait échapper d'Angleterre. Tony écoutait avec anxiété.

— Hélas I dit-il, nous n'avons pas de barque.

— Ni barque, ni bras, dit Jonathas. Nous avons bien le voisin Blump, qui plus d'une fois s'est risqué, la nuit, avec sa barque, pour sauver des prisonniers; mais comme c^est dangereux, il se fait payer cher.

— Tout ce qu'il voudra, s'écria 16 jeune homme.

Et aussitôt il chercha sa bourse ; mais le malheureux l'avait perdue, et ce fut avec un affreux désespoir qu'il reconnut qu'il lui faudrait aller partager le sort de ses misérables compatriotes dans les horribles

prisons où on les enfermait. Jonathas était attendri, et Tony se taisait tristement.

— Nous avons bien deux guinées, dit-il, après un long silence.

— Tony, dit Jonathas, c'est notre seul bien, et quand nous voudrions le sacrifier, il ne suffirait pas pour payer Blump.

— Ah I s'écria Tony, mon père Jack, eût sauvé pour rien Tofficier.

— Ton père Jack, Tony, dit le vieillard, était un honnête homme, quoiqu'on Tait poursuivi et tué

comme contrebandier.

— Cet enfant n'est donc pas à vous? dit le Français.

— Non. C'est un orphelin que nous avons nourri d'abord par pitié, et qui nous le rend, tout petit qu'il est.

— Et son père s'appelait Jacques? reprit le Fran-

çais.

— Oui, Jack, répliqua le vieillard trompé par la

prononciation française de l'enseigne, Jack Brot.

— Jack Brot. Je ne sais si je prononce bien ; mais

voici comment cela s'écrit.

— Nous rië savons pas lire, dit Jonathâs.

— Mais, dit Tenfant, voici le nom de mon père écrit ; voyez, Monsieur, si c'est comme cela. Et il lui montra la lettre qu'on lui avait apportée.

— Oui, oui, dit l'officier, c'est bien cela. Et tout aussitôt il ouvre la lettre et la parcourt. Tantôt ses yeux brillaient d'une expression de colère, tantôt d'un vif étonnement. Enfin, lorsqu'il fut arrivé à la fin il s'écria :

— Grâce au ciel, justice est faite.

— Que contient donc cette lettre? s'écria

Tony.

— Elle vous apprend, mon petit ami, que la sen-

tence prononcée contre votre père vient d'être rapportée, et qu'on vous rend la cabane qu'on avait confisquée, en y ajoutant dix guinées pour la faire reconstruire ; mais ce que je vous annonce de plus

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heureux encore, c'est que votre père et votre mère ne sont pas morts.

— Où sont-ils ? s'écria Tony.

— En France, où je les ai conduits, après les avoir recueillis au mUieu de la mer, pendant que mon brick croisait sur cette côte.

— Mon père ! ma mère ! criait Tony ; ils ne sont pas morts ! je vais les voir I les voir 1

— Hélas I reprit le marin, ils sont prisonniers comme moi, qui ne reverrai peut-être jamais ma. mère qui m'attend, ils ne reverront peut-être jamais leur fils.

Tony tomba alors dans une profonde médiation, et il ne se coucha pas de la nuit. Le lendemain, quand tout le monde s'éveilla, on ne le trouva point. Jonathas ne savait que penser ; il craignait que, dans

l'espoir de gagner de l'argent, Tony n'eût été dé-

noncer ^officier, qu'il cacha soigneusement. Enfin,

la nuit venue, Tony rentra ; il était pâle, couvert de

sueur et de boue.

— Monsieur, dit-S à rofflcier, Blump vous attend.,

I voas mènera jusqu'à la côte de France : le marché est conclu.

— Grand Dieu I s'écria roflBicier, comment avezvousfait?

-* J'ai été à la ville, j'ai vu le greffier qui m'a donné mes guinées ; avec les deux que nous avons ici, ça fera le compte de Blump. Quand vous m'aurez renvoyé mon pèi:e et ma mère, ils reconstruiront bien leur cabane tout seuls, et ils m'achèteront une barque pour devenir un grand pêcheur*

Le brave officier français se prit à pleurer en entendant parler si généreusement ce tout petit enfant.

II l'embrassa longtemps et le suivit jusqu'au bord de la mer. Blump le conduisit en France, et trois mois après Jack Brot et sa femme étaient rentrés en Angleterre, mais riches, par la générosité de leur fils à qui le Français envoyait une grosse sonune.

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