DEUX BASSONS DE L'OPÉRA
Ea France, où Ton ne sait plus guère aimer d*amour, on ne sait plus du tout aimer d*amitié. Il faut remonter jusqu'à Héro et Léandre, ou tout au moins jusqu'à Héloïse et Àbailard, pour trouver des cœurs complètement sympathiques. En fait d'unions parfaitement heureuses, celle de Philémon et de Baucis est restée proverbiale. Aujourd'hui, l'intrîgue , la politique et l'ambition ont tout envahi, tout subjugué. 11 n'y a de place dans les cœurs que pour des idées incompatibles avec l'amour.
Quant à l'amitié, la sainte amitié, comme disent ces perpétuels rêveurs qu'on appelle les poètes, c'était jadis un sentiment en grand honneur parmi les hommes : nous «n avons fait un mot dénué de signification morale, un substantif féminin qui n'a plus cours que dans les dictionnaires; pour citer des exemples d'amitié réelle, il faut se
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reporter à des époques fabuleuses, invoquer le souvenir d'Oresle et de Pylade, de Nisus et d'Euryale, de Caslor et de Pollux^ de Pythias et de Damon. Les amitiés de notre temps sont comparables à ces bulles de savon que le souffle d'un enfant anéantit. Autrefois, elles se coulaient en bronze et défiaient Tétemité; de nos jours, elles se coulent en verre et se brisent au moindre choc.
Mais c'est surtout parmi les artistes que les véritables amitiés sont rares. A peu d'exceptions près, ces hommes qu'une communauté d'idées paraît, au premier abord, confondre dans une fraternelle alliance ; ces organisations que semble relier entre elles une même sympathie, n'ont, pour la plupart, ni point de contact ni cohésion. S'il est vrai de dire que le monde moral a ses affinités, comme Je monde physique, ce n'est point chez les artistes qu'on doit en chercher la preuve. La Jalousie, cette fille dégénérée de l'Émulation, y jette dans les cœurs ses ferments de discorde et de haine. Règle générale, on pourrait dire absolue : le peintre est malheureux des succès du peintre son voisin ; l'acteur proclame salariés tous les applaudissements qui ne s'adressent pas à lui ; le musicien n'a d'estime que pour sa propre musique, et l'homme de lettres se dresse dans son cœur un temple dont il est, à la fois, le pontife et la divinité.
A présent que toutes les vertus, tous les dévouements sont officiellement couronnés, une fois l'an, en pleine Académie, il faudrait, pour compléter Tœuvre méritoire de M. de Montyon, récompenser aussi l'amitié, qui n'est ni la moindre des vertus, ni la moins difficile à exercer. Seulement, les candidats seraient tenus de justifier de
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trente ans d'amitié non interrompue. On comprend, en effet, que nous n'entendons point parler ici de ces mille liaisons du monde qui traversent la vie comme les étoiles filantes traversent le ciel, sans y laisser aucune trace* De telles liaisons ne sont, à tout prendre, que de amples sociétés en commandite, qui durent un temps plus ou moins long, et qu'on finit toujours par liquider aussitôt que l'occasion s'en présente, le plus souvent même sans que l'occasion s'en présente ; — associations hypocrites, toutes pleines de calculs et d'arrière-pensées, qui se prolongent aussi longtemps quel'un des associés y trouve son intérêt, et dans lesquelles la pensée fixe d'Oreste est presque toujours d'exploiter Pylade à son profit. Or, il y a quelques années, s'il avait été d'usage de rechercher les heaux exemples d'amitié et d'en perpétuer le souvenir par une médaille d'or, jointe à l'insertion au Moniteur, nul doute que, par extraordinaire, le choix do l'Académie ne fût tombé sur deux musiciens de l'Opéra. Ils s'appelaient JoUiet et Laroche et jouaient du basson, un des instruments les plus disgracieux et les plus fatigants qui aient été imaginés. Il n'est guère que les gens du métier qui sachent au juste tout ce que le basson exige d'études préliminaires et d'aptitude musicale. Pour les gens du monde, ce n'est qu'un instrument fort laid , dépourvu de charme et d'une utilité contestable. Les gens du monde ont tort. Mais le joueur de basson ne figure point au nombre de ces musiciens favorisés qui courent rapidement à la fortune et qui accrochent la gloire en passant; il n'est pas né sous l'étoile de ces instrumentistes privilégiés qui, après dix ans de gammes chroma-
tiques, se retirent dans leurs terres, où ils vivent en princes. Hélas! non ; le basson ne nourrit aucune prétent\j)n de gloire ni de fortune. Jl vit à l'orabre des pupitres, évite avec soin les soli ambitieux, et n'élève la voix que durant les rinforzando, les forte et autres tapages mélodiques. Jusqu'à ce que Theure de Témancipation ait sonné, le basson restera le paria de Forcbestre.
JoUiet et Laroche formaient donc le type le plusvparfait delà véritable amitié sur cette terre. C'étaient, ea 1836, deux vieux amis de vingt-cinq ans. Depuis un quart de siècle, ces deux hommes, par un pacte tacite, s'étaient soudés Tun à l'autre. Ils demeuraient dans la même mai son, sur le même palier, et une porte de communication existait entre les deux appartements; ils se voyaient tous les jours, ils prenaient leurs repas ensemble, ils mettaient en commun leurs peines, leurs plaisirs, leur bourse, leurs dièses, leurs bémols et leurs espérances; Laroclie lisait à livre ouvert dans le cœur de JoUiet, et Jolliet déchiffrait à première vue les plus secrètes pensées de Laroche. Leur amitié s'était faite par hasard, comme se font la plupart des choses d'ici-bas, dans un temps où ils n'avaient pour patrimoine que fort peu d'argent et beaucoup d'illusions* L'argent avait disparu, que les illusions duraient encore, et un beau jour, ils se rencontrèrent sur le pavé de Paris sans un sou et ne possédant que leurs bassons pour se tirer d'affaire.
Ce jour-là, ils parlèrent longtemps de l'art, de la grandeur de l'art, de la sainteté de l'art, de la noble mission des artistes, — et ils se couchèrent sans souper. La journée du lendemain se passa en courses, en visites, en sol-
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licîtalions qui furent vaines. Ils frappèrent à la porte des théâtres, mais partout les places étaient prises; ils visitèrent les guinguettes, on leur répondit que les orchestres de danse étaient au grand complet. Cependant, le soir venu, comme ils n'avaient rien mangé depuis trente heures, ils se dirigèrent vers les Champs-Elysées. C'était le moment de la promenade : sous prétexte de respirer l'air pur du soir, les Parisiens s'y étaient rendus en foule, en sorte que l'on y respirait un peu moins que dans la plus étroite arrière-boutique du quartier Saint-Denis. Les deux amis se glissèrent dans un massif, apprêtèrent leurs inslrumenlset commencèrent l'ouverture de la Caravane^ ce pont aux ânes des artistes en plein vent. Par malheur,. la place n'était pas bien choisie. Non loin de Jolliet et de Laroche , un physicien et un théâtre de polichinelles captivaient l'attention de la foule. Ce fut à peine si de rares spectateurs s'approchèrent des virtuoses, qui plièrent bagage sans avoir reçu une seule pièce de monnaie. Mais le Dieu qui dorme la pâture aux petits bassons prit en pitié la misère (fes deux pauvres diables, et, comme ils allaient recommencer pour la cinquième fois l'immuable ouverture, vint à passer un honnête mélomane qui jeta cinq francs dans le chapeau de Jolliet, au moment oti celui-ci, défaillant, se laissait tomber sur un banc de pierre. »
il est des souvenirs qui ne sortent jamais du cœur. Le marin se complaît dans le récit des tempêtes qu'il a essuyées. Le vieux soldat se remémore avec délices les dangers de la bataille; ceux qui ont été pauvres éprouvent un charme très- vif à s'entretenir de leur ancienne
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pau leté. Jolliet et Laroche n'avaient pas Ce plaisir plus grand que de se raconter leur temps d'épreuves et leurs journées d'angoisses ; non pas qu'ils fussent devenus millionnaires dans rintervalle, mais du moins ils étaient à Tabri du besoin, les appointements de TOpéra, joints au produit de quelques leçons qu'ils donnaient en ville et dans des pensionnats de jeunes gens , leur assurant une aisance médiocre, mais honnête.
Celte existence coulait calme et limpide comme un ruisseau sur un lit de sable doré. Le matin, ils se levaient à la même heure et déjeunaient en tête-à-tête; dans Taprèsmidi , on donnait les leçons : l'heure du dîner les ramenait au logis, et les soirs où l'Opéra faisait relâche, ils se rendaient dans un petit café du boulevard, lisaient les journaux et buvaient une bouteille de bière, après l'avoir jouée en partie liée aux dominos. Tout cela réglé à la façon d'une montre de Genève.
Un matin, au mépris des saintes lois de l'habitude, Jolliet entra chez Laroche deux heures plus tôt qu'il n'en avait la coutume. A cette infraction, Laroche n'hésita pas à penser qu'il se préparait quelque chose de grave. Quant à Jolliet, on reconnaissait facilement à la pâleur de ses joues et à la rougeur de ses yeux qu'il avait passé une nuit sans sommeiL II fit deux ou trois tours dans la chambre, épousseta machinalement le marbre de la cheminée , vint s'asseoir sur le bord du lit, et dit enfin à Laroche :
— Je n'y tiens plus!
— llein? quoi? qu'y a-t-il? demanda Laroche intrigué au plus haut point par cet exorde ex abrupto.
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— Il y a , dit JoUiel en baissant les yeux comme une pensionnaire prise en faute , il y a que je suis un monstre. ••
— Toi?
— Moi-même. J*ai un secret, un secret à moi tout seul, depuis trois mois, et tu n'en sais pas le premier mot.
— C'est donc bien grave?
— Si c'est grave! Dans ce que je vais te dire, il y a une question de vie ou de mort pour notre vieille amitié !
— Parle donc vile, interrompit Laroche; tu as un diable d'air lugubre qui me donne la chair de poule. Tu me rappelles M. Levasseur dans son rôle de Bertram.
— Tu sais, dit Jolliet, si je t'aime sincèrement ?
— Tu ne m'as pas encore donné le droit d'en douter.
— Pas plus tard qu'hier soir, dans un enlr'acte de la JHuette, nous causions de l'avenir et je disais que notre amitié suffisait à mon bonheur.
— C'est vrai ; eh bien ?
— Eh bien! je mentais, mon bon Laroche, je mentais effrontément. Je suis un faux ami : ton amitié ne me suffit plus! Depuis longtemps il me manque quelque chose.
— Bon ! s'écria Laroche , je le vois venir : tu rêves le mariage?
Jolliejt rougit et ne répondit pas.
— As-tu bien songé, continua Laroche, à tout ce que l'intervention d'une jeune femme apportera dans notre intimité de trouble et de désordre? Toi marié, quelle place occuperai-je dans ton affection? Et je suppose
qu'il te vienne des enfants, car enfin il faut tout prévoir, dans quel recoin obscur de ton cœur le vieil ami Laroche sera- 1- il relégué?
— A toi la première place; demain, comme hier, comme toujours. Et d'abord, ce mariage n'est pas encore fait; bien plus, il ne se fera qu'avec ton consentement. Et puis, la femme que j'ai choisie ne changera rien à nos habitudes. Ce n'est point une jeune fille, comme tu parais le croire; c'est une femme raisonnable qui nous aimera tous les deux, qui nous soignera tous les deux; car nous ne sommes plus jeunes, Laroche; avec l'âge viendront les infirmités, et ne sera-t-il pas bien doux de trouver chez nous, à poste fixe, une compagne toujours bonne et dévouée?
Ainsi parla Jolliet ; il dit ces choses et de bien plus éloquentes encore ; Laroche , à demi ébranlé, consentit à voir la future de son ami . C'était véritablement une bonne femme qui, à force de douceur et de vertus civiles, acheva de gagner la cause du mariage. Trois semaines après, Jolliet était donc marié, et, au grand étonnement de Laroche, il n'y eut rien de changé dans la maison, il ne vit qu'une amie de plus.
Ce fut là, jusqu'en 1836, le seul épiçode qui vint troubler leur profonde tranquillité. Cette noce impromptue jeta bien, dès l'abord, un certain émoi dans l'association, mais peu à peu tout rentra dans l'ordre habituel. Quant à Jolliet, pour convaincre son ami que le mariage ne lui porlaitaucun préjudice, il redoubla de prévenances, de soins affectueux et d'amitié, si bien que Laroche ne tarda pas à convenir qu'il n'avait jamais été plus heureux de sa vie.
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L'intérieur des deux bassons de TOpéra offrait au regard charmé un spectacle calme, reposé, à la manière des intérieurs de Técole flamande. L'appartement était carrelé, mais les carreaux reluisaient mieux qu'un plancher d'acajou; on se serait miré dans les meubles de noyer • les rideaux étaient tout simplement en calicot blanc, avec des bordures rouges, mais tout cela si propre et d'un si joli arrangement, qu'on oubliait volontiers la mesquinerie du fond pour ne songer qu'aux charmantes coquetteries delà forme. M™e Jolliet, instituée surintendante générale des deux appartements, avait la liante main dans la maison ; depuis l'armoire au linge, ce luxe des petits ménages , jusqu'aux caisses de fleurs qui égayaient le bord des fenêtres, elle surveillait tout, elle dirigeait tout. Jolliet et Laroche n'avaient donc plus qu'à se laisser vi\Te, et ils vivaient le plus doucement du monde.
Sur ces entrefaites, un grand malheur vint affliger la communauté. Un jour, Laroche fut rapporté sur un brancard, souillé de sang et privé de connaissance. Le malheureux avait été renversé par une voilure et foulé aux pieds par les chevaux. Laroche resta couché trois longs moi$; trois mois durant lesquels ses appointements furent suspendus, et où il perdit la plupart de ses élèves* Pour subvenir à tant de dépenses imprévues, M"*® Jolliet improvisa une foule d'économies auxquelles son mari applaudit de grand cœur: on supprima un plat au modeste dîner, et le café fondamental du matin fut remplacé par ces fantastiques bouillons que débitent sans pudeur certains restaurants à prix fixe. Jolliet, qui comptait acheter un habit noir, fit retourner une vieille re-
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Jingote bleue, aimant mieux payer le médecin de soo ârai que son propre tailleur.
Nous n'essayerons pas de dire tout ce que souffrit Laroche pendant sa maladie. Aux souffrances physiques, qui ne furent rien moins que supportables, il faut joindre les souffrances morales, et celles-là sont les plus affreuses. Laroche voyait la gêne de ses amis, etcespec- ^ tacle le désespérait. Chaque visite du médecin, chaque potion nouvelle envoyée par le pharmacien, lui faisait pleurer des larmes amères.
— 0 mon Dieu! s*écriait-il, faites que je guérisse promptement ! rendez- moi ma santé et tnon basson, afin que je m'acquitte envers eux.
Un jour, Laroche prit à part le médecin et lui demanda s'il répondait de saguérison. Dans le cas où l'amputation eût été nécessaire, il avait résolu de se laisser mourir plutôt que de continuer à ruiner inutilement ses amis. Fort heureusement, l'Esculape répondit des deux jambes de son malade, et l'événement justifia sa prédiction. Mais que de soins et surtout de dépenses n'exigeait pas encore rétat du pauvre Laroche! Or, les privations de toute nature que s'imposaient les JoUiet ne suffisaient déjà plus. Des bains avaient été prescrits, des bains très-chers, mais d'un effet sûr, selon le docteur, et il ne restait pas d'argent^la maison.
— Adélaïde, dit JoUiet à sa femme, tu l'as entendu : la santé de Laroche est entre nos mains.
M"»® JoUiet poussa un soupir et garda le silence.
— Comment! reprit le vieux basson, tu parais triste? tu ne partages pas ma joie quand je te dis...
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— Je sais bien ce que tu m'as dit, interrompit M"* Jolliet.15a santé est entre nos mains; mais le remède indiqué ne se donne pas, il se vend ; et, qui pis est, il se vend cher.
— Eli bien?
— Eh bien ! nous ne possédons pas de quoi en faire Tacquisilion.
Jolliet ressentit une grande douleur ; un nuage passa devant ses yeux et il eut besoin de s'appuyer contre la muraille.
— Comment! dit-il, faute de quelques misérables pièces de cinq francs, je laisserai mourir mon ami 1 c'est impossible !
— Comprends-tu ma tristesse à présent? Je t'aurais bien conseillé de demander une avance à l'Opéra; mais, le mois prochain est le mois du terme, et c'est tout au plus si nous pourrons satisfaire le propriétaire.
Ce fut au tour de Jôlliet à soupirer et à ne rien répondre. Ohl comme il maudit sa pauvreté! comme il envia le sort des riches! 11 y a dans la vie de tout homme, si l)robe et si honnête qu'il soit d'ailleurs, un jour, une heure, une minute, où Fange des mauvaises pensées parle en maître, en vainqueur. Cette heure était sonnée pour Jolliet. Un grand orage grondait dans sa tête et dans son cœur. Il blasphéma Dieu, qui lui avait fait une existence toute pleine de sacrifices et de privations ; il se demanda à quoi sert la vertu, s'il n'est pour elle aucune récom pense sur celte terre, il sortit et marcha droit devant lui ; le liasard le poussa dans le passage des Panoramas, et il s'arrêta, cloué devant les carreaux de ces changeurs qui
étalent leurs. richesses derrière une mince cloison de verre. La vue de For lui brûlait les yeux, et il ne tarda pas à prendre la fuite, craignant de commettre un crime. 11 courut tout d'une haleine jusqu'à la porte de Frascati, monta rapidement Tescalier, jeta son chapeau aux laquais galonnés de M. Benazet et fouilla avec angoisse dans sa poche. 0 joie inespérée ! il y trouva cinq francs, cinq francs qui devaient alimenter le ménage pendant trois gours, et qu*il lança sur le tapis vert. Peu fait aux mystères du trente-et-quarante,JoJliet attendait encore Tarrêt du sort, que sa pièce avait déjà disparu dans la caisse de la banque, attirée par l'inflexible râteau, et cependant il voulait de Targent^il lui fallait deTargenl! Sonimagiafttion en délire lui montrait Laroche près de succomber, lui tendant les bras et criant de sa voix mourante: « Sauvemoi, sauve-moi! » Tout à coup, JoUiet ralentit sa course vagabonde. 11 venait de songer au mont-de-piété, celte ressource désespérée qui est aux pères de famille ce que les usuriers sont aux fils de famille. Il tira de son gousset sa montre, le seul bijou qu'il eût jamais possédé, et se dirigea en toute hâte vers la rue des Blancs-Manteaux. — Le lendemain, Laroche commençait à prendre les bains prescrits par le docteur.
Une des distractions les plus douces du malade consistait à s'entretenir de TOpéra et de tout ce qui se passait au théâtre. Or, si Ton s'en souvient, il se préparait de grandes choses rue Le Pelletier. On disait que le directeur ne renouvelait pas l'engagement de Nourrit, et cette nouvelle excitait une vive rumeur dans le public et parmi les artistes. L'orchestre surtout était dans un
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émoi profond. Tous ces musiciens, pour la plupart blanchis sous le harnais, tous ces hommes qui avaient vu- Nourrit' débuter, qui avaient assisté à ses progrès de chaque jour et qui savaient combien cet excellent chanteur était capable de grandir encore, se demandaient comment une administration intelligente pourrait jamais commettre une faute si grave. Quant à Jolliet et à Laroche, ils refusaient d'y croire et c'était pour eux le sujet d'interminables causeries.
— Eh bien! demandait tous les soirs Laroche à Jolliet, lorsque celui-ci revenait du théâtre, quoi de nouveau?
— Ah ! mon cher, répondait Jolliet, quelle belle soirée 1 Les Huguenots ont été exécutés d'une façon foudroyante. Nous nous sommes surpassés à l'orchestre, et M. Habeneck nous a adressé des félicitations. Je me suis senti tout attendri en écoutant Urhan préluder' sur sa viole d'amour à la délicieuse romance du premier acte. Nourrit et Falcon ont été admirables; M. Levasseur n'a presque pas charte faux, et les chœurs eux-mêmes ont presque chanté juste. Quelle représentation ! Un second violon a cru apercevoir M. Meyerbeer caché dans une loge du cintre et applaudissant comme deux spectateurs.
— Et le quatrième acte ?
— Interrompu vingt fois, par des bravos frénétiques ;- Raoul et Valentine ont trouvé des effets inouïs. Nourrit a été redemandé trois fois.
— Et c'est ce moment-là qu'on choisirait pour le renvoyer !... Allons donc, c'est impossible I
— Cependant la nouvelle prend une certaine consistance. J'en ai entendu parler, ce soir, par une-clarinette,
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qui le tenait d'un cornet à pistons, qui le tenait d'un chef du chant. On allait même jusqu'à désigner le remplaçant de notre cher artiste.
— Son successeur, veux-tu dire, interrompit Laroche. On pourra succéder à Nourrit, mais le remplacer, Jamais! £t comment s'appelle cet audacieux personnage?
— n s'appelle?... attends donc... ma foi, je crois qu'il s'appelle Duprez... Oui, c'est bien Duprez qu'on le nomme.
— Duprez? fit Laroche en interrogeant ses souvenirs. Au fait, j'ai connu un chanteur de ce nom ; un petit, maigre, doué d'une petite voix désagréable ; il chantait les quatrièmes ténors à FOdéon.
— Je me le rappelle aussi, dit Jolliet. Je l'ai vu dans la Pie voleuse, ou, par parenthèse, on l'a un peu travaille. Mais ce n'est pas celui dont on parle. 11 a quitté Paris depuis longtemps, et doit cabotiner, à cette heure, du €Ôté de Niort ou d'Aurillac.
— C'est égal, il faut convenir que voilà une horrible injustice. Ne pas conserver un homme qui a eu et qui a encore de si magnifiques succès ; se priver d'un artiste qui a fait faire de si belles receltes ! Oh ! les directeurs de théâtre I si l'ingratitude n'existait pas, ils l'auraient inventée !
— Ma foi ! dit Jolliet, je suis ravi de t' entendre raisonner de la sorte. Figure- toi que j'ai vu à l'orchestre cinq ou six de ces messieurs qui ne partagent pas l'indignation générale. Ils ne rougissent pas de dire que Nourrit se fatigue et qu'il a fait son temps.
— Ce sont des Athéniens qui sont ennuyés d'entendre
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chanter juste, ou plutôt ce sont des complaisants qui veulent faire leur cour à Tadministration. Quant à moi, je le proclame hautement : je ne connais point le Duprez qu'on nous destine, mais je déclare à l'avance qu'il ne vaudra pas le Nourrit que nous perdons. L'unique vœu que j'adresse au ciel, c'est de pouvoir assister à ses débuts, afin de protester de toutes mes forces.
Quelques mois après, Laroche était remis sur ses jambes, Nourrit avait quitté l'Opéra, et les débuts de Duprez étaient annoncés dans Guillaume Tell. On n'a pas oublié la grande rumeur que produisit cet événement. Tout Paris attendait avec anxiété le résultat de l'épreuve décisive. Les uns saluaient l'aurore de cette royauté naissante de mille panégyriques anticipés ; les autres, fidèles à la royauté déchue, n'accordaient pas le moindre talent au nouveau venu. Les esprits étaient vivement préoccupés ; cette révolution de coulisses prenait toutes les apparences d'une révolution politique.
La solennité des débuts, si féconde pour un artiste en émotions de toute nature, est précédée d'une cérémonie bien plus redoutable encore, c'est la répétition générale que je veux dire. Il ne s'agit pas là, en effet, de désarmer le public, ce juge qui, après tout, n'est pas aussi méchant qu'on se plaît à le dire : il faut séduire une centaine d'hommes, lesquels, par position, ne sont nullement accessibles à L'enthousiasme, à cette électricité merveilleuse qui réside dans les foules. La lampe ne vous éblouit pas de ses gerbes fulgurantes; le lustre, avec ses flots de lumière, a fait place à des quinquets fumeux, disséminés de loin en loin; plus de ces murmures ap-
probateurs qui soutiennent et encouragent; plus de ces longs applaudissements qui montent à la tête et qui dilatent le cœur ; partout le vide, Tobscurité, le silence.
La répétition générale de Guillaume Tell fera époque dans les annales du théâtre. Jamais la curiosité ne fat excitée à un si haut point. Longtemps avant Theure indiquée, tous ceux qui avaient droit à y assister attendaient dans la cour de TOpéra. Jolliet et Laroche se faisaient surtout remarquer parmi les agitateurs les plus violents ; ils allaient et venaient dans tous les sens, se mêlant à tous les groupes, exécutant une croisade désespérée en faveur de Nourrit, pulvérisant de leurs épigrammes les prétentions de l'infortuné débutant.
Vers midi, la répétition commença. L'entrée en scène de Duprez ne lui fut pas favorable. On se rappela le port si noble et si majestueux de Nourrit, et cette comparaison fut loin d'être à l'avantage de l'artiste inconnu.
En ce moment, Laroche, qui comptait des pauses, interpella son voisin :
— Jolliel, lui dit-il, tu ne sais pas une chose?
— Quoi donc? demanda Jolliet, qui ne perdait pas de vue le débutant.
— Je le reconnais : c'est le petit Duprez de 7a Pie voleuse, le quatrième ténor de l'Odéon.
— C'est, ma foi, vrai! Ah bien! nous allons rire. Je parie une glace de chez Tortoni que sa voix ne dépasse pas le trou du soufQeur.
Pendant ce colloque, Duprez, visiblement ému, entonnait ce superbe récitatif qui pose d'une façon si poétique l'amour et les remords du fils de Melchtal. Sa voix
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était allérée, son geste contraint et toute sa contenance embarrassée. Duprez avait peur.
— Son organe a tant soit peu gagné en volume, dit Laroche, mais c'est toujours le détestable comédien de rOdéon.
Le second acte changea complètement la face des choses. Le débutant, plus maître de lui-même, déploya dans son duo avec Mathilde tous les trésors de sa voix enchanteresse. Dès lors, il marcha de succès en triomphes, et son grand air du troisième acte lui valut unemagnifique ovation. Laroche, entraîné, mêla ses applaudissements aux bravos de l'orchestre.
— Eh bien! que fais-tu donc? demanda Jolliet, tu applaudis !
— Que veux-tu, je suis converti !
— Converti à quoi ?
— A son talent.
— Mais il n'en a pas !
— Tu es fou^
— Je suis fou 1 je te dis , moi , que ton Duprez ne vient pas à la cheville de mon Nourrit!
— Physiquement, c'est possible ; mais comme chanteur, Duprez a deux coudées de plus que lui.
— Tu parles sérieusement?
— Très-sérieusement.
— Oh 1 les hommes ! cria Jolliet en frappant du pied*. Mais tu oublies donc ce que tu disais il y a deux heures?
-— Il y a deux heures j'étais injuste.
— Et maintenant?
— Je rends hommage à la vérité. Duprez est le plus grand artiste que j*aie entendu chanter.
— C'est donc à dire que je suis un àne, moi, qui ne pense pas de même ?
— Tant s'en faut; tu n'es qu'un entêté. Demain tu partageras mon avis.
— Jamais! cria JoUiet.
Et il tourna le dos à Laroche.
Ce jour- là les deux amis ne dînèrent pas ensemble, el, pour la première fois, ils se couchèrent sans s'être pressé la main /sans s'être dit bonsoir.
Laroche ne s'était point trompé. Le public adopta le nouveau chanteur avec un enthousiasme qui ressemblait à du délire ; on se battait aux portes du théâtre chaque fois que le nom de Duprez paraissait sur l'affiche, et Guillaume Tell, dont Nourrit n'avait pas réussi 5 faire une œuvre populaire, était devenu, grâce à son successeur, l'opéra à la mode. Le Sacrainento coulait à pleins bords dafts la caisse du directeur.
Ce succès inouï faisait le désespoir de Jolliet. Faute de pouvoir s'élever contre l'évidence du fait matériel, il s'efforçait d'en atténuer les conséquences; et, loin de s'avouer vaincu dans ses duels quotidiens contre Laroche, loin de déposer les armes et de demander merci, il se contentait de rompre de temps à autre, mais pour revenir à la charge, plus ardent que jamais.
— Voyons, disait Laroche poussé à bout par l'opi-