‹ Contes sans prétentionChapitre 31 sur 41 · JANE 6REY · texte numérisé non relu

JANE 6REY

heure après qu'un officier de la Tour est venu nous dire de nous tenir prêts. Presqu'aussitôt lady Jane Grey a pani.

J'avais entendu beaucoup parler de sa beauté; et je ne me serais jamais figuré une si jeune femme, et si noble et si fière. Deux prêtres de l'Eglise romaine l'accompagnaient : l'un d'eux qui, depuis trois jours, lui avait été envoyé par la reine, afin de la préparer à la mort et de la ramener à la foi catholique, n'ayant pu réussir à la persuader par ses trompeuses paroles, lui a adressé un discours formidable pour l'ébranler en présence du supplice. Il lui a montré le bilfot ; ce forcené a pris ma hache, et la lui a passée sous les yeux avec d'atroces menaces de damnation étemelle; u l'a maudite et vouée aux enfers. Tous les assistants frémissaient; elle seule, calme et résignée, n'a pas semblé l'avoir entendu.

— Monsieur, lui a-t-elle dit, je crois que chaque créatiu*e pèse, de son seul poids, dans la balance de la justice divine, et que les prières des hommes ai

leurs malédictions n'allègent ni n'alourdissent le

fardeau de ses fautes. On ne recommande pas

' une âme à Dieu comme un accusé à ses juges; on ne le séduit pas et on ne l'achète pas; c'est ce que Rome ignore ou ne veut pas savoir. Faitesmoi donc grâce de ses indulgences et de ses menaces.

Le prêtre s'est retiré en lui criant :

— Meurs donc dans Timpénitence finale et de la damnation étemelle !

Elle a souri et s'est retirée vers un officier; elle a

tiré une lettre de son'sein.

. — Monsieur, lui a-t-elle dit, voulez-vous remettre

cet adieu à ma sœur ?

— Madame, a répondu l'ofiScier, je lui donnerai cette lettre quoi qu'elle puisse contenir, et malgré la défense de la reine Marie de laisser sortir aucun écrit tracé par vous dans cette prison.

— Vous pouvez lire cette lettre, a répondu lady

Jane.

JANÉ GREY. 199

L'officier Ta ouverte et a paru d'abord fort émBàrrassé,

— Y trouvez-vous quelque chose de coupable, à

ditiady Grey, et l'adieu d'une sœur à sa sœur vous

paraît-il redoutable à l'autorité de votre reine ?

— Ce n'est pas cela, a répondu l'officier en baîbutiant, je ne saurais dire que cette lettre est coupable, car elle est courte, en caractères que je ne connais pas.

— Oui, a dit tristement lady Grey, c'est un dernier hommage à mon culte, un adieu à mes douces occupations ; oui, j'ai écrit cette lettre dans une langue étrangère, dans une langue éteinte et morte comme je serai bientôt. C'est.celle de la belle Grèce, qui célèbre ses jeunes filles couronnées pour être belles ; c'est celle où j'ai appris le sacrifice d'iphigénie, tuée sur l'autel où s'est élevée l'ambition de son père. £h bien, monsieur, appelez sir Thomas, évéque de notre église d'Angleterre, enferme dans cette prisoii, il vous lira cette lettre.

Un garde alla chercher sir Thomas. Pédant ce temps, lady Jane Grey s'est promenée lentemoit dans la chambre, puis elle s'est arrêtée tout à coup, comme entrait le lieutenant de la Tour.

— Eh bien I s'est-elle écriée, eh bien ! monsieur. Elle n'a pas été plus loin, car le lieutenant semblait

l'avoir comprise. Il lui a répondu : /

— Tout est fini, madame.

— Tout, a-t-elle répété ; puis elle a ajouté en le regardant doucement, ils sont morts. ..

— Comme des héros, a dit le lieutenant*

— Le duc, a dit Jane Grey, avec hauteur et dédain? mon père, calme et résigné? et Dudley ?

* — - Dudley, en souriant et montrant le ciel.

— J'y vais, j'y vais, s'est écriée lady Jane en tombant à genoux, j'y vais, mon Dudley.

— C'est vrai qu'ils sont morts comme trois braves Anglais, dit Fayry d'une voix émue, et puis après ?

— Sir Thomas est arrivé, répondit Jack ; il a pris la lettre et^l'a lue tout haut en anglais. Miséricorde

IAN£ GREV. âûl

du ciel ! rien n'est si beau que cette lettre. La pauvre fenune, elle plaint sa sœur ; c^est elle qui meurt et qui encourage, c'est elle qui meurt et qui pardonne, c'est elle qui meurt et qui prie pour ceux qui la tuent.

C'est que, Fayry , c^était afifreux de voir cette jeune femme, au milieu de nous tous, des soldats avec des cuirasses, un prêtre avec ses habits pontificaux, moi, des geôliers, un tas d'hommes durs qui pleuraient, tandis qu'elle était calme et tranquille.

— Et puis? s'écria Fayry.

— Et puis, comme on lui avait refusé une femme pour la suivre, c'est moi qui ai détaché sa coiffe, moi qui ai coupé ses beaux cheveux. Sur mon âme, Fayry, je tremblais comme un enfant ; elle m'a parlé avec bonté; j'ai senti que le cœur me manquait, et, lorsqu'elle a été prête, j'ai demandé trois fois ma hache sans savoir qu'elle était près de moi. Elle s'est arrêtée comme pour me donner le temps de me remettre, et s'est dit à elle-même :

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— Béni soit Dieu, il vaut mieux mourir que tuer. Puis elle s'est mise à genoux. J'ai mesuré la place

et j^ai frappé, mais comme un lâche, en fermant les yeux, — et la tète...

— Est tombée ? dit Fayry .

-— l^on, dit Jack. J'ai eu peur ; et ce cou d'enfant, souple et faible comme un cou de cygne, n'a pas été tranché par cette hache qui a nettement abattu la tête du fameui: Gifford, dit le cou de taureau... Il m'a fallu recommencer. Exécration ! C'est infâme de tuer une si belle créature. Je me suis presque trouvé mal ; et, lorsque nouç avons été seuls à laver le sang et à renfermer le billot, la princesse Elisabeth est rentrée ; elle s'est arrêtée sur le seuil, a regardé dans la salle et nous a dit :

— Bien, il n'y paraît plus.

Ecoute , Fayry : si , comme on le dit , la reine Marie Tudor est malade et menacée de mort, et que sa sœur Elisabeth &sse, à son tour,' casser la déclaration de son illégitimité et lui succède au trône, il y

UNE GHEY. 203

aura du sang versé sur ce même billot et dans cette même chambre, du sang royal, s'il le faut, le sang d'une femme, peut-être; mais, je te le jure, je m'abattrai plutôt la main que de recommencer un si terrible devoir.

— Vous me céderez donc la place? dit Fayry.

— Oui, s'écria Jack, et puisses-tu ne pas déshonorer ton état comme je Tai fait aujourd'hui.

Vingt ans plus tard, quand Elisabeth fit exécuter Marie Stuart, Fayry, le bourreau, fut obligé aussi de s'y reprendre à deux fois.

Nous étions au mois de février 1822, j^habitais la province, et je passais la soirée avec mon père chez un négociant de notre petite ville, ancien lieutenant de hussards. Nous étions une douzaine d'amis, un vieux colonel de la garde, un chef de bataillon que nous appelions le commandant, un ex-payeur de l'armée et deux ou trois jeunes gens de notre société intime. 11 y avait cinq à six feiQmes, parmi lesquelles madame Bénard, maîtresse de la maison, petite Parisienne très-moqueuse et très-royaliste, mais bonne au fond, et à laquelle on passait sans lui en vouloir les épithètes de brigand et de monstre qu'elle don-

nait à tout propos à Napoléon, car elle avait perdu 9dn père ei ses deux frères dans les guêtres de Tempire.

Sa mère demeurait avec elle. C'était une belle et digne femme, qui pleurait quelquefois au souvenir de ceux qu'elle avait aussi perdus, mais qui ne mêlait jamais une parole de malédiction à ses larmes.

Une orpheline élevée à Saint-Denis, appelée Eugénie, demoiselle de compagnie dans la maison, et quelques jeunes personnes complétaient la société.

C'était une soirée de carnaval, et l'on n'avait pas envoyé coucher les enfants. Nous avions ri, chanté, dansé, fait des crêpes, bu du punch ; on racontait des histoires folles; on en riait encore plus follement ; la gaîté était à son plus beau degré de tapage et de désordre, lorsqu'à travers le bruit du vent qui faisait crier la lourde girouette de la maison, à travers les flots de pluie qui fouettaient les vitres, un cri se fait entendre dans la rue :

— Voilà là kmteme magique I

— Âh 1 eatendez-vous? dit un des enfgints, c'est la lanterne magique; papa, voyons la lanterne magique.

Le plaisir et la gaité rendent enfants : nous nous écriâmes tout d'une voix, vieux et jeunes, hommes et femmes :

— La lanterne magique I la lanterne magique ! On expédia Pierre Flamand, vieux hussard, cocher

de la maison, à a poursuite des Auvergnats, et nous nous apprêtâmes à voir monsieur le soleil et madame la lune.

Un moment après on introduisit dans le salon deux hommes avec leur immense boîte. Je vivrais cent ans, que je n'oublierais jamais la figure de ces deux hommes.

Le plus âgé était un grand gaillard vigoureusement taillé. 11 avait un nez crochu, un petit œil malin dominé par un front chauve, élevé et traversé par une large cicatrice : il portait des moustaches et se tenait droit et roide comme un piquet.

Le second était un honune de trente-:«k aos, maigre, pâle, les yeux grands et bleus, le regard triste, Tair embarrassé et soufïrant.

Pendant que celui*€i arrangeait la bougie pour éclairer sa lanterne, et qu'on disposât un drap blanc au fond du salon, le premier de ces deux hommes nous considérait tous attentivement; il nous écoutait parler. 11 regardait les petits rubans rouges de nos anciens militaires, et souriait en les enteqdant s'appeler colonel, commandant, lieutenant. Tout aussitôt il fait un signe à Pierre Flamand, qui disposait des chaises pour le spectacle, et ils sortent ensemble. Un moment après, Pierre Flamand vient chercher son maître, qui sort de même, et un moment encore après, ils rentrent tous trois ensemble. M. Bénard, le maître de la maison, s'approche de celui qui arrangeait la lanterne magique et lui parle tout bas.

Celui-ci le regarda comme s'il avait voulu lire jusqu'au fond de son âme et ne répondit rien. Le nez

crochu dit alors, d'un ton de prière et d'encouragement :

— C'est des bons, allons, c'est convenu.

Son camarade rougit et détourna les yeux, remit dans leur boite les verres peints qu'il en avait tirés et en chercha d'autres. Nous ne savions ce que voulait dire tout ce petit manège ; mais nous n'avions garde d'être curieux, et nous nous ménagions à nousmêmes la surprise qu'on nous préparait. Enfin cha* cun prit place; on laissa les domestiques, Pierre Flamand en tête, se grouper à la porte du salon, on éteignit toutes les lumières , et nous vîmes sur le fond blanc du salon, trois portraits : Napoléon, général ; Napoléon, consul ; Napoléon, empereur.

Il y eut un moment de surprise. Madame Bénard s'écria :

— Qu'est-ce que cela? avec un peu d'humeur.

— Une histoire que tu ne sais pas, lui dit fermement et doucement son mari.

itb CONTBS POUR LES ENFANTS.

Nous entendîmes un petit ricanement de madame Bénard, et elle répondit assez aigrement :

— Allons, puisque cela vous amuse.

— Voilà, voilà, voilà, s'écria le nez crochu d'une vbix haute et cadencée, c'est Napoléon Bonaparte, gétiéral en chef de l'armée d'Italie, premier consul et empereur. Vous le voyez d^abord, avec son chapeau à plumes tricolores, ses oreilles de chien et ses bottes à retroussis. Il est maigre comme un rat d'église, et il doit ses bottes à son cordonnier.

Le voilà devenu premier consul, il a déjà son petit Chapeau, les cheveux à la Titus, porte des bas de soie et des souliers à boucles; il a fait fortune.

Celui-ci c'est l'empereur, il est gros et gras; et s'est arrondi comme la France. Le voilà avec sa redingote grise, ses bottes à Técuyère et sa lorgnette à la main. C'est son costume de route, de bivouac et de bataillé. Il réfléchit et prend du tabac dans ses

pochés ; il prépare urre riûcéé m^ âmétuis.... Changez.

A cette éçoque, la figure de ^empereur était encore une image proscrite qu'on se montrait secrètement Ceux qui possédaient son portrait étaient de hardis patriotes. Ceux qui raccrochaient dans leur salon passaient pour imprudents. Un silence étonné succéda à cette première apparition. Le nez crochu continua sans y prendre garde.

•— Ceci n'est rien, messieurs, mesdames, un portrait, une figure avec un habit. Tout le monde en a, plus ou mcrins ; ce qu'il feut voir, c'est de voir agir et parler le petit caporal. Attention, ça va commencer.

Vous voyez Toulon. Des traîtres, des contre-révolutionnaires avaient livré la ville aux Anglais. La Convention nationale, un fameux régiment de requins qui avaient crudlement embêté les aristocrates , la Convention nationale dit à trois de ses farceurs : « Va-t'en me reprendre Toulon I » Je prierai la société de remarquer que tout le monde se tutoyait à cette époque. Ce qui explique pourquoi lu

Convention en parlant à trois personnes dit : Va-t'en me reprendre Toulon.

Le scrupule grammatical du nez crochu nous fit rire ; mais il reprit imperturbablement :

— Les trois nommés étaient les citoyens Albert, Salicetti et Bâfras. Ils partirent sur-le-champ pour obéir, attendu qu'ils devaient être guillotinés s'ils ne réussissaient pas. Ils prirent d'abord avec eux le général Cartaux, puis Dugommier. Mais bernique! l'Anglais ne lâchait rien, et ricanait à la barbe de leurs canons : la Convention s'impatientait. Ça mit la peur et le feu au ventre des trois citoyens et ils se dirent entre eux : — Comment faire? — Tiens, dit Salicetti, il y a un petit maigre qui rôde toujours en avant des autres, il a Pair de se douter comment la chose est possible. Demandons-le-lui. Ils firent venir le petit maigre et lui dirent : — Fais-nous prendre Toulon.

— C'est facile, qu'il leur dit; mais Toulon n'est pas devant vous, Toulon n'est pas où vous jetez vos

LA LAlfTERNS MAGIQUE. 213

boulets et vos obus. Toulon est là. Et il leur montra du doigt un fort appelé le petit Gibraltar, collé au flanc d^un rocher. Les représentants lui rirent au nez. Dugommier, plus malin, lui dit en fronçant le sourcil : — Tu crois? — J'y engage ma tête, répondit-il. C'était la manière d'alors. Qui fut dit fut fait. Le lendemain, il était logé dans le petit fort et abîmait Toulon qui était dessous lui, le grêlant de boulets à bouche que veux-tu. Là-dessus, les Anglais filèrent au plus vite et nous entrâmes dans la ville en chantant : Ah ça ira^ ça ira, les aristocrates à... Et je vous réponds qu^ils y allèrent.

— Ça c'est vrai I dit Pierre Flamand à la porte du salon, en laissant échapper un gros rire de triomphe.

Nous gardâmes tous le silence : nous étions vivement intéressés. Nous entendîmes le camarade du nez crochu lui recommander de la circonspection. Celui-ci reprit bientôt :

— Voilà qui va bien, le petit caporal a feit goûter de sa soupe aux citoyens de la Convention, d'où vient

qtf ils n'en veulent plus d'autre. Un joar que les farauds des sections viennent pour lui faire danser un bal où ils n'étaient pas invités, on charge le petit de les régaler. Bon, il prépare encore sa soupe, et il la leur sert si chaude sur les marches de Saint-Roch que les dialiiis s'y brûlent la langue et s'en vont en miaulant comme des chats échaudés. La Convention est content^f et dit à Bonaparte : — Tu t'es bien conduit, je te donne l'armée d^Italie. — Fameux, qu'il se dit. — Attention, messieurs, mesdames, vous allez voir ce que vous allez voir.

Voilà l'armée d'Italie ; le cadeau n'est pas supérieur. Un tas de Uancs-be^s que. nous étions, avec des pantalons où il ne restait pas de quoi &ire une culotte courte, des souliers dont nous avions mis les semelles sur le gril pour faire des rôties et souper avec. Jamais de paiû le dimanche ni les autres jours. Des canons dépareillés et do» mortiers où nous n'avions rien à mettre^ pas même une livre de cheval pour y faire la soupe. -^ Tu es gentil, que nous dl-

mes, en voyant arriver le petit maigre que personne ne connaissait. — Qu'est-ce que ce gringalet? se reprirent Augereau et Masséna, des vieux durs à cuire que ça embêtait, 'plus souvent que je vas lui obéir» — Suffit. — Voilà qu'on Tagonise de criailleries. — N'y a rien, ni vivres, ni munitions, ni habits, ni armes. — Soldats, qu'il répond à tout le monde, aux généraux tout de même qu'aux fantassins; soldats, vous n'avez ni habits, ni pain, ni rien, il y en a devant vous, venez les chercher. — Par où? qu'on lui répond. — Par la victoire, qu'il dit

Ça nous ei^amme les entrailles. 11 a raison, se dit-on avec rage. En avant, en avant, v'ià la charge qui bat. Ça dura quatre jours; en avant à Montenotte, en avant à Millesimo, en avant à Dego, en avant à Mondovi. — C'est très-bien , dit le général , vous êtes de vieux soldats ; vous avez marché sans souliers, vous vous êtes battus sans canons, vous avez passé des rivières sans pont, c'est parfait ; mais c'est pas tout, il laut en finir. — C'est très-bien, que ré-

pond l'armée, et v'ià que ça recommence. Qa allait comme des chevaux échappés, on tapait à droite, on tapait à gauche ; à Lodi, à Castiglione, à Bassano, bien, très-bien! Tout à coup, un tas d'impériaux, des Autrichiens de rien, se rassemblent à Arcole. Encore très-bien. Nous y filons. Attention, voici le moment.

Un giieusard de pont nous séparait des ennemis, un bouquet de canons qui crachaient une pluie de mitraille nous arrêtait. — Ce n'était plus l'habitude. — Voltigeurs, emportez-moi ça, que dit le général en chef. — Ils y vont. — Le canon crache. Balayés à l'unanimité. — D'autres ! dit-il encore. — Vlan, vlan, vlan, au pas de charge ; ils avancent jusqu'au milieu. — Brrraoun.... les canons toussent Plus de voltigeurs! — Les grenadiers en avant ! crie le petit caporal. Les genadiers arrivent : ça va bien, immobiles, l'arme basse, superbes! C'est un mur qui charge. Encore un tonnerre de canon, et pas plus de grenadiers que de voltigeurs. — D'autres ! répète

encore le damné caporal : mais à cette fois, plus rien. On fait semblant de ne pas entendre. Alors il saute de cheyal, il empoigne notre drapeau, il passe devant nous et nous le montre, il nous le met sous le nez, il nous le fait sentir comme qui flaire une piste ; et il l'emporte en avant : nous le suivons, c'est le devoir : il remporte vers le pont, nous allons vers le pont : c'était la mort, c'était tout de même : il était tout seul en avant. L'ennemi le voit, on le pointe, on met le feu! Le canon eut peur : rien de touché ! Et le pont est à nous, la batterie est à nous! l'armée autrichienne est à nous.

A ce moment et dans l'obscurité où nous ne pouvions suivre le mouvement des physionomies, nous entendîmes la respiration haletante de quelques voisins. C'étaient le vieux colonel et le commandant dont le cœur battait la charge dans leur poitrine, vieux débris d'Arcole, rajeunis à cet instant, brisés par la chute de l'empire et se redressant à la voix d'un mendiant. Nous tous, la petite madame Bénard

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