‹ Contes sans prétentionChapitre 32 sur 41 · G0NTB8 POUR IB8 ENFANTS · texte numérisé non relu

G0NTB8 POUR IB8 ENFANTS

elle-même, rejetâmes cette émotic«i. Le tableau disparut : Fhomme reprit : — Afeis enfin, après Forage on voit venir le beau temps, comme dit Pierrot dans la belle pièce du Tableau pasrlant , ousqoe M. Elleviou était si drôle. Après lé pont d'Arcolc, on rebrosse un reste d'Autrichiens qui se crottai^it en Italie, on fait la paix, et voilL Mais la paix, c'est pas l'affaire du soldat. Il ne restait rien à grignoter en Italie ; le général en chef, qui aimait les belles peintures et les fameuses statues, en avait expédié plein des charrettes au muséum de Paris. Mais c'était des petits bouts d'hommes et de femmes, et voilà qu'il pense à aller en chercher dans un pays où il y a des statues qui ont le nez gros comme une tour de Notre-Dame, et des montagnes comme les Alpes, bâties en maçonnerie parfaite. Or, on assemble une belle armée à Toulon sans lui dire pourquoi, on rembarque sur un tas de navires et nous sommes lancés en pleine mer. Nous filons, et voilà qu'un matin un hibou de matelot perché sur un mât orie : Terre I

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Nous étions dans l'entrepont où nous faisicMus une partie de drogue. — Faut voir ça, faut voir ça! Et nous courons tous en haut. Nous nous attendions à trouver des magnifiques campagnes avec de superbes orangers, d^exceltents pommiers et du raisin en tout temps. Quel déchet! une nappe de $ables à perte de vue, une douzaine d'arbres plantés là comme des parasols, et au fond une sorte de ville avec un tas de clochers pointus comme des baïonnettes, que ça avait Tair d'un jeu de quilles. La v^er était sens dessus dessous. C'est égal, on aborde et nous ba* layons un tas de chenapans déguenillés qui ne voulaient pas. Des vrais mulâtres avec des chevaux comme des rats, et des fusils si longs qu'à quinze pas ça vous tire à bout portant. Vous êtes en Egypte, qu'on nous dit. Moi qu'avais appris mon catéchisme, r-' Tiens, c'est drôle que je pense. J'ai été à Rome ousque le pape est curé, je serai pas fâché de voir la ville où Notre Seigneur Jésus-Ghrist est venu au monde. Nous avions eu quelques camarades de des-

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cendus. Le général ordonne qu'on les enterre au pied d'un fameux monument bâti il y a deux mille ans en faveur d'un général en chef, mort dans le pays, le général Pcnnpée, un Romain soigné. — Vous voyez le monument tel qu'il existe. On y inscrit les noms des braves morts les premiers sur les terres d'E^^ypte.

Ça fit d'abord un fier effet : mais il y en a qui dirent qu'il y avait eu de la protection et qu'on avait exposé les uns de préférence aux autres pour leur accorder cet avantage d'être mis au rang du fameux Pompée. N'importe, on avance. On laisse Alexandrie avec le général Kléber, qui avait été blessé à l'attaque, et on s'enfonce dans les terres. Quand je dis les terres, c'est une manière européenne de s'exprimer, on s'enfonce dans le sable. Voilà, messieurs, mesdames, ce qu'il n'est pas possible de vous figurer. Sous les pieds, un terrain d'enfer où l'on aurait fait cuire pour rien des œufs sur le plat, sur notre tête un soleil d'enragé qui nous rôtissait sur toutes

La lanterne magique. 2li

les coutures. On se serait mis au frais sous un four de campagne. On laisse passer la première journée sans trop rien dire, mais voilà le lendemain que ça recommence, voilà que ça recommence tous les jours, et toujours du sable, en avant, en'arriëre, à droite, à gauche. Une poussière comme une vapeur qui brûlait les yeux et séchait la langue en parchemin. Pas un verre devin, pas une goutte d^eau pouv se rafraîchir le gosier, pas un ennemi pour se passer son humeur à te tuer. Rien, tout ça fuyait à mesure que nous marchions. Quand je dis tout ça, j'y mets de rintention; pour vous fsdre comprendre comment toute la journée nous voyions devant nous un lac superbe où nous n'arrivions jamais. Les savants de la chose nous expliquèrent que c'était une habitude du pays par rapport aux étrangers, une sorte de trompe-l^œil naturellement égyptien, et que ça s^appelait le mirage. Merci : mais c'était peu rafraîchissant. L^armée s'embêtait du pays, lorsqu^enfm, ^ force de trimer, nous arrivons sur le Nil. Ce fut

notre première victoire, la seconde fut de voir Fainemi, la troisième de Péreinter au superlatif. D'abord nous bûmes de l'eau comme des ivrognes, puis, nous regardâmes venir Tennemi. C'est pas pour dire, mais c'était gentil; des soldats magnifiques comme des tambours-majors à cheval, des rouges, des bleus, des jaunes avec des fusils brodés d'argent, des vestes damasquinées, des chapeaux en pou-de-soie et d'or. Tout près, les montagnes des pyramides, où il y avait de quoi écrire le contrôle en détail de l'armée pour ceux qui étaient jaloux dé la colonne du fameux Pompée. On nous forme en carré et le général en chef nous crie à touis : « Du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent : » ça voulait dire qu'il fallait y mettre de Tamour-propre. A ce moment, voilà les Mamelucks qui se lancent sur nous comme des boulets : nous faisons notre décharge et nous croisons les baïonnettes ; ils viennent comme des sauterelles, ils pleuvant contre nos carrés comme de la grêle poussée par 1e vent i

Vk LANTERNE MAGI0trf. i88

on eût dit des mouches à miel acharnées siprès un hérisson ; ils se piquaient sur les baïonnettes, ils se roulaient par terre et nous poi§n^ardaient les mollets. Quand leurs chevaux reculaient en face, ils les faisaient avancer à reculons et les renversaient sur nous. Je ne suis pas pour médire des vaincus, mais c'étaient des hommes capables d'être braves s^ils avaient su tenir un .peu l'alignement. Finalement , après s'être fait larder le plus possible, ils lâchèrent pied et nous en fîmes un horrible dégât pour nous revenger un peu de la route. Après quoi les bagages fuirent à nous. Ce fut une fière ripaille, nous avions tous des châles de cachemire comme des duchesses, de For plein les poches, des colliers en perles fines et des pompons en diamants. Nous entrâmes ainsi au Caire. C'est là où il y avait des sérails, où on élève des escouades de femmes qui se baignent dans des cuves de marbre avec des eaux et des pommades au jasmin et à Tceillet : c'est là I...

^ Georges I dit doucement une voix gnve ; e^étek

le compagnon du nez crochu qui ravertissait de supprimer les souvenirs du sérail.

— Bien, bien, reprit le démonstrateur, ce n'était que pour en goûter. Ça ne dura pas longtemps : nous apprîmes que l'Anglais avait coupé le retour et que Nelson avait fait une horrible fricassée de nos vaisseaux. Or, ne pouvant pas aller en arrière, nous marchâmes en avant. On passe Gaza et Ton arrive à Jaffa. L'ennemi nous y attendait. Il se défendit jusqu'au dernier et mourut de même. Ici les choses devinrent cruelles pour quelques-uns. La peste semêla de la guerre, après la soif et la famine. Le soldat français connaît la mort, ça ne lui fait pas peur. Pourvu qu'on le tue il est content; mais il hait qu'on le laisse mourir. Ceci, messieurs, est un triste tableau.

— Il y en avait qui devenaient noirs comme des grives et dont la peau se crevait de partout. Ceux-là hurlaient en seroulant sur la terre qui brûlait, d'autres tombaient comme un bœuf qu'on assomme et allaient

Là UNtEliNÊ MAGIODÊ. â25

râler (jLans un coin ; j'en ai vu qui se coupaient la gorge avec leur sabre pour se désaltérer de leur sang« Alors on épouvanta tout le monde ; les malades ne veulent plus guérir; et Tannée se recule quand un camarade vient lui tendre la main. Chacun regarde sdn compte comme additionné et se laisse aller à mourir. Le général en chef apprend ça : il arrive à l'hôpital, et passe dans les rangs qui étaient parterre : Mait voir comme les autres qui l'accompagnaient se rangeaient des matelas ; on eût dit des Parisiens qui ont peur de la crotte. Le général au contraire s'apn prochait des plus entamés, il parlait à tout le monde. Il y avait un pauvre soldat dans un coin qui ne disait mot et qui le regardait faire. — Qu'as-tu ? qu'il lui dit. — Je meurs, répond le soldat. — Tu t'imagines ça, dit le général, on en réchappe quand on veut. — Possible I dit le soldat, quand on n^y est pas pris; mais, une fois touché, c'est comme la gale, faut que ça vienne ; avec Fagrément de plus que ça tue ; te»nez , allez-vous-en, l'ah* n'est bon pour personne

ici. — L'air de mes soldats est bon pour moi, dit Bonaparte. Tu es un enfainL -^ J'avais trente-deux ans. — Tu as eu peur. — J*avais été à Arcole. — Donne-moi ta main et lève-toi. — Je ne veux pas, que je dis. — Lève-toi, qu^il reprend. — Je ne peux pas^ que je réponds aussi en me renfonçant dans ma couverture. — Eh bien, je vais Vaider.

Lànlessus, il me prend sous le bras, il mQ met sur mon séant, et voit que j^avais une fente à la poitrine ; il y touche, il la presse, et comme je voulais l'arrêter : — Bon, dit-il, je te compterai ça pour une blessure quand tu seras guéri. Il y avait trois jours que j'étais couché, sans avoir pu remuer un bras ni une jambe : je me mis à genoux, et je lui dis alors : — Vous serez mon général jusqu'à la mort Ah I sacredieu l c'était la mienne que j'entendais, et non pas la si^me. C'était pas pour vivre et venir raccmterun jour...

— Georges I reprit la même voix avec un triste

Le nez crochu se moucha et s^écria en toussant :

— Vous avez raison, au diable l'Egypte. Revenons en France, c'est plus gai et moins monotone. Toujours la même chose en petit, si ce n'est à Aboukir, où la débâcle des turbans fut sans ressource.

Nous n'en pouvions plus douter, c'était un vieux soldat qui racontait son existence à côté de celle de Napoléon. Alors l'intérêt de sa vie se trouva pour ainsi dire mêlé à cette grande histoire. C'était l'armée parlant de son général. Cepenclpuit ce n'était pas celui qui racontait qui nous occupait le plus. Son camarade, dont la voix l'avait interrompu deux fois, nous semblait devoir aussi porter en lui une part de cette grande époque. Nous nous communiquions tout bas nos suppositions, lorsque nous vîmes un nouveau tableau.

— C'est le passage du mont Saint-Bernard, dit le soldat. Napoléon, après avoir laissé son armée d'Egypte à Kléber, un beau bel homme que vous

pourrez voir ici, Napoléon est revenu à Paris, porté en triomphe depuis Fréjus jusqu'à la capitale. Il a trouvé que ça allait mal. Il met les avocats à la porte, et, du moment -qu'on ne parle plus, on commence à s'entendre. Dans quelques mois, la Vendée se tait et les émigrés reviennent, Fécole polytechnique s'établit.

Un soupir s'échappe de la poitrine du soldat silencieux à ce mot d'école polytechnique. Nous avions tous Fesprit tendu pour deviner Fhistoire de ces deux hommes dans leurs moindres signes. Il nous sembla que ce soupir renfermait un souvenir, un regret. Le soldat qui nous parlait nous confirma dans cette pensée en reprenant avec affectation :

— Oui, la superbe école polytechnique, où il y avait des enfants braves comme des soldats, savants comme des généraux. G^était une belle école. Mais voilà que pendant que Napoléon fait du bien à la France, l'Anglais recommence ses tours, et que l'Autriche et la Bavière s'élancent en avant pour son

LA LANTERNE MAGIQUE. iSO

compte. Us nous croyaient fatigués, et disaient que nous avions oublié le chemin de l'Italie. — Le premier, c'est possible, pense Napoléon ; mais le proverbe est là qui dit que tout chemin mène à Rome, et U nous en fait prendre un où on ne peut pas dire qu'il n'y eût pas de pierre. En Egypte, c'était tout plaines; ici c'était tout montagnes: n'importe, le • mot de marche des Français est : En avant, toujours en avant; et avec ça, plaines ou montagnes sont bientôt derrière les talons. Je ne sais comment ça se feisait, mais il avait toujours de vieilles histoires en poche pour nous piquer d'amour-propre. On nous raconte comme quoi un nonmié Ânnibal a passé par là avec des éléphants ; ça serait honteux de ne pas monter avec des canons, et on se met à l'œuvre. Les cavaliers à pied, les canons dans des arbres creux, les roues sur les épaules, les caissons sur des brancards, les soldats attelés aux pièces, tout grimpe, tout monte, tout arrive. La montagne est escaladée d'assaut, l'armée est sur la cime et l'Italie à ses pieds.

330 COIITBS POUR LES ENFAlTTS.

— C^est là qu'eut lieu Montebello, ce combat qui devint un duché. C'est là qu'eut lieu Marengo, cette belle bataille qui eût été le duché de Desaix, si ce brave jeune homme n'était pas mort en Italie à la même heure que Kléber était assassiné en Egypte. Napoléon revient à Paris. Il s'y trouve des gredins * qui n^auraient pas osé le regarder en face, et qui veulent le faire sauter comme un vieux pan de mur. Mais la poudre connaissait Napoléon ; elle le respectait : c'était son maître. La machine resta pour lui, et ne tua qu'une cinquantaine de pékins. Vous voyez comme la chose était faite.

— Les Anglais, vexés en tous points, font la paix à Amiens, mais en sournois et pour mieux préparer leur jeu. Ce fut l'année de la paix ; il n'y eut pas grand'chose pour le soldat.

— Il y eut la création de la Légion-d'Honneur, dit le colonel, qui malgré lui se laissait aller à l'entraînement de ce récit

— Bon, dit le soldat, il paraît que vous êtes un

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ancien de la création ; moi qui ne suis que de 1805^ je Tavais oublié. Je suis d'ÂusterKtz.

— D'Austerlitz ! dit une voix de femme profondément émue : c^était celle dé madame Bénard.

— Ne vous inquiétez pas, ma petite dame, nous y arrivons, c'est du soigné. Or je reprends. L'empereur,... ça m'a fait négliger de vous dire qu'il s'était gradé empereur, roi d'Italie, et un tas d^autrès choses encore. Or l'empereur était à Boulogne à tenir les Anglais le bec dans l'eau, lorsqu'il apprend que les autres, les* autres empereurs s'entend, celui de Russie et celui d'Autriche, vont lui déclarer la guerre. Deux contre un, il n'y avait pas de quoi l'épouffer. 11 nous ramène au galop de la côte de Normandie à la frontière allemande, et la danse commence ie 8 octobre. A y en eut des rigodons de danses à Wertînghen, à Guntzbourg, à Elchingen. Oudinot et Ney marquent la mesure. En quinze jours, il n'y a plus d'Autrichiens. L^emp^eur marche à Vienne, et lé 1$ novembre nous bivoua-

quons au Prater. Le i*' décembre, l'empereur se lève de bonne heure, et il nous dit dans un ordre du jour : Soldats ! il faut unir cette campagne par un coup de tonnerre, et il nous menace de s'exposer a nous marchons mollement à l^ennemi. C'est bientôt dit, caporal, mais nous verrons.

Le soir, comme il se faisait tard, et que nous le croyions tout endormi dans une méchante cabane en paille que nous lui avions fisdte, voilà que nous apercevons une redingote qui passait et repassait à l'entour de nous. Cest ^empereur, dit un vieux qui le connaissait rien qu'à voir la corne de son chapeau au coin d'un mur. C'est l'empereur, répéta-t-on entre soi : ça se chuchote de proche en proche, et en moins de rien toute la division se doutait de la chose. — Faut l'éclairer, dit le vieux, de peur qu'il n'attrape une entorse pour demain. — C'est juste. Aussitôt il prend la paille de son matelas d'occasion, la tortille en bouchon, l'allume et la plante sur sa bsûonaette. L'empereur passe; il lui pr^nte les

armes ; ça nous parait drôle : en voilà dix qui en font autant, puis cent, puis dix mille, puis cent mille qui se lèvent avec des bouchons de paille enflammés au bout de leur fusil. Jamais on n'a vu une aussi belle assemblée de chandeliers. Il faisait jour comme en plein midi. Nous criions vive lempereur ! que ça Élisait trembler les arbres comme un vent d'automne. Oh I c'était beau de le voir heureux ce jour-là. — Tu auras un bouquet soigné pour ta fête, que nous lui disions avec enthousiasme. Il y avait juste un an qu'il était empereur. Je t'apporterai un drapeau, disait l'un ; je t'amènerai un canon, criait l'autre ; nous mourrons tous pour notre empereur ; oui, nous mourrons!

Et comme quelques sanglots se firent entendre, sanglots dont nous savions ^seuls la cause, le soldat s'arrêta et reprit :

— Pardon, excuse, mais c'était notre pensée. L'empereur pleurait aussi, mais de joie. Enfin le jour se leva, ça ne fut pas long, l'attaque commença

an jgontbs pour les enfants.

par là victoire ; les ennemis n'y virent que du feu ; à un seul endroit le 4" de la division de Vandamme (ut culbuté par la garde impérial russe. Mille ans je vivrais, mille ans je me souviendrais du moment où l'empereur dit au maréchal Bessières : — Bessières, Va là avec tes invincibles : nous partîmes, le général Rapp en tête, et nous nous trouvâmes face à face avec la garde nisse, la garde impériale contre garde impériale r ça ne dura qu*une minute, mais ça fut beau ; officiers, soldats, drapeaux, canons, nous les effaçâmes tous du sol qu'il n'y pai*tit plus. C'est là où le prince Repnin fut enlevé par le général Rapp. Vous voyez l'instant oA il paraît devant V empereur. Pendant ce temps les Russes acculés sur un tas de glace s'enfuyaient bon train. — Faut-il les mitrailler ? dit Berthier. — Faut les anéantir, répond Tempereur I Et tout aussitôt on pointe vingt canons sur là glace, on la fend, on la brise, et trente mille hommes s'en vont, flottant comme sur des radeaux, faisant naufragée sur des glaçons qui s^enfoncent char-

LA lanteune magioue. 235

*gés de soldats^ et qui reviennent à fleur d'eau, unis comme des miroirs. Les malheureux s^accrochaient aux bords jusqu'à ce qu'un aatre glaçon vînt les heurter et leur couper les bras. C'étaient des hurlements atroces qui s'entendaient à travers le canon.

— Assez, assez, cria alors une voix épouvantéoi — Horreur et malédiction, c'est là que mon père est mort, entraîné à la poursuite des ennemis.

C'était madame Bénard qui criait ainsi en sanglotant cruellement.

— Assez, disait-elle avec désespoir, c'est infâme.

— Continuez, dit une autre voix de femme, ferme et grave, continuez : c'était la mère de madame Bénard, cette femme forte que nous 'respection$ comme une sainte.

Le vieux soldat, tout cqnfus et baissant la voix, reprit lentement :

. — Le lendemain l'empereur adopta les enfants des braves morts pour la patrie et décréta une pension à toutes les veuves de l'armée.

2236 COMtËS PÙVtL LÉS ENFANTS.

— Et vous en avez vécu toute votre vie, ma fille, dit la mère de madame Bénard, et moi je n^ai eu que le pain que l'empereur m'a laissé pour faire de vous une femme digne du nom de votre père.

— Et moi, dit la voix de la jeune fille de Saint- Denis, je serais une mendiante, s'il ne m^avait élevée et nourrie comme la fille d'un brave officier.

Le silence le plus absolu régna après cette triste interruption ; M. Bénard reprit alors :

— Allons, camarade, ce n'est pas fini.

— Non certes, répondit le soldat, il y en a encore de toutes façons. Il y a encore la campagne de Prusse et la bataille d'iéna, la prise de Berlin et la ccgaversation des deux empereurs avec ce cornichon de roi de Prusse sur le Niémen, puis la paix de Tilsitt. Vient ensuite la guerre d'Espagne, la prise de Madrid, celle de Saragosse emportée rue à rue, maison à maison, chambre à chambre par quarante mille Français contre quatre- vingt mille Espagnols. Nous avons encore une guerre d'Autriche et une reprise de

LA LÀNTEftNG MAGIQtJE. 237

Vienne, et la fameuse bataille de Wagram où le duc de Raguse et Clauzel arrivèrent de tieux cents lieues avec vingt mille hommes, et en se battant contre quarante mille, et ça juste à l'heure et à la minute dite par Tempereur, comme un voisin invité pour manger la soupe, sans aller ni plus vite, ni plus doucement, et Élisant route comme un courrier de la malle dont les relais sont marqués. Mais tout ça se ressemble, toujours des ennemis qui veulent s'y frotter et qui le sont régulièrement. Ça pourrait ennuyer la société, nous allons passer à un autre genre. C'était en 1810, l'empereur se sentait désolé de n'avoir pas un enfant pour lui laisser ce fameux empire quMl avait établi. Ça se comprend, d'avoir besoin au cœur de donner ce qu'on a gagné. Pour ça, il lui fallut quitter sa femme, la bonne impératrice, et il fit venir, pour Tépouser, Marie-Louise, la fille de Tempereur d'Autriche. Ce fut une magnifique cérémonie. Il y a de quoi en admirer la représentation que vous allez voir au parfait. C'était dans la

339 GONT^Ç yoijSR tss enfai^ts.

grande salle du louvre» où l'on avait construit une église d'occasion.'

— C'est Tempereur et ^impératrice qui sont à genoux. Le curé qui les bénit, c'est le cardinal Maury^ archevêque de Paris, un célèbre abbé qui prenait des pistolets en guise de burette pour dire la messe à son aise à la Convention. Derrière Temr pereur, vous voyez d'abord son frère, Louis roi de Hollande, qui faisait le dégoûté de son royaume. Cet autre qui a l'air tout jeune, Q'est Jérôme, roi de Westphalie, encore un frère de Tempereur, encore un roi. Plus loin le prince Borghèse fameux cornichon, beau-frfere de sa majesté. Celui-ci qui est si magnifiquement pomponné , c'est Joachjm Murât, roi de Naples, un terrible soldat, encore un beaufrère. Le dernier c'est le prince Eugène, vice-roi d'Italie, le fils de l'impératrice Joséphine. Vous voyez comme quoi l'empereur plaçait agréablemeni S4 famille. Pour le moment, le roi Joseph se débarbouillait en Espagne, du mieux qu^il hii était pos-

sîble. Derrière l'impératrice, vous voyez 1^ femme de Joseph, la princesse Julie, reine d'Espagne ; à côté d'elle, la reine Hortense, une favorite de sa majesté; la reine de Westphalie; la vice-reine d^talie ; la pripcesse Elisa, grande-duchesse de Toscane, la princesse Pauline, belle au ^uprêpae degré, deux sœurs de l'empereur; la princesse Caroline, reine de Naples : en tout, quatre rois et cinq reines. Voilà le soigné, le reste n'est plus qu'un tas de marécliaux, de princes, de ministres, l'architrésorier, tous les arcbiquoi de l'empire , des princesses dis tous grades ; des duchesses à la douzaine, des généraux à en revendre. Tout ça vêtu de velours de soie avec des habits brodés sur toutes les coutures, des plumets, des crachats en diamants; sans compter le sénat, qui faisait queue en arrière, et un régiment de chambellans rouges comme des suisses, avec des clefe d'or au derrière; enfin, une cérémonie oi| on a palculé qH'il y avait pour onze millions û!tMtB brodéfif« Uo an après, c'était pas si magni-

240 GOKTEI& POUR LES fiNFANTS.

fique, mais c'était bien plus beau. Imaginez-vous le jardin des Tuileriea rempli de plus de deux cent mille personnes qui marchaient doucement comme dans la chambre d'un malade, qui parlaient bas comme de peur de réveiller, un petit ruban de rien servait de garde autour du château, et empêchait le bruit d'approcher. La princesse Marie-Louise allait accoucher; ça sera-t-il un garçon, ou une fille? voilà la question, comme si chacun eût attendu son premier enfant. On s'amassait petit à petit, on savait que le canon devait annoncer la naissance, cent pour un garçon, vingt pour une fille. C'était comme un bourdonnement tout' à Fentour des Tuileries. Voilà tout à coup le canon qui part, ce fut un miracle ; Paris se tut, les voitures s'arrêtèrent dans les rues, les piétons se tinrent immobiles; dans la maison, chacun resta à sa place à l'endroit où il se trouvait ; dans les Tuileries, rien que la respiration de deux cent mille âmes qui écoutaient la tête penchée. Le canon lâche son second coup. On entend

LA LANTERNE HAOIQUE. 241

un mot prononcé par tout le monde à la fois. ^ Deux, dît-on, — trois, quatre, cinq, on comptait chaque coup ; ainsi ça dura depuis un jusqu'à vingt : à vingt, c'était comme si la mort eût passé sur toute la ville, un silence terrible rendait Paris muet. Le vingt-unième part, une immense acclamation lui répond. C'était tout Paris qui se redressait en criant : Vive Tempereur ! Le roi de Rome est né, disait-on I Et pendant ce temps, Napoléon, derrière un carreau des fenêtres des Tuileries, pleurait de grosses larmes à travers lesquelles il regardait à la fois le peuple et son fils, ses deux enfants adorés, ses deux pauvres enfants qui n'ont plus de père.

— Ah 1 s'écria Tancien payeur transporté, jamais un jour n'enferma pour la France tant de grandeur et d'enivrement, tant de puissance et d'espoir. Oh ! qu'est devenue cette gloire ? que sont devenus cet avenir, cet homme et cet enfant?

— Vous allez le voir, répondit une voix sombre et fatalement empreinte d^amertume.

SiiS CONTÉft ^OtR iii BifPÀltVS.

C'était le soldât éilëhoiéUx qui venait de pren* été la parole* On sentait à Féttiôtion de son ac* cent q[ue ce n'était pas dé sa volonté qu'il allait {iarler aliièi. On çoitipfenait que queAqae chose de terrible qui lui rèinplis^it le cœur demandait à déborder et à se répandre : iious écoutantes. — Bientôt mille intrigues ennemies forcent l'empereur à déclarer là guei*re à la Rilssie. C'était Aa clef de voûté de son système qu'il fallait aller attacher à Salnt-PéterèboUrg, c^était le nionde européen dont il fallait^ exiler la cruelle Angleterre. Napoléon partit : six cent inllle homtties le suivaient. Le 7 juin, il était à Dantiîg, le IS à Kœnigsberg, et le 2& il passe le iWemeû, cinq ans, jour pour Jour, après cette entrevue où, sur ce tnêfciie fleuve, il avait donné la paix à la Russie, et retidti son royaume au roî de Prusse ; le 20 il entre à Wikia. C'est alors que commence cette guerre à la course où les Français poursuivent jusqu'à MoscoW des soldats et une armée, et n'atteignent que des incendies et des dé-

LA LANTERNE MlGlQbÉ. 343

• serts. Oh î pour raconter leâ pixxilges dô cette campagne, les pfodiges de victoires et de désastres, de constante infatigable et de désespoir infini, il faudrait à chaque jour un récit, à chaque général un historien, un tableau à chaque combat i mais qui pourrait dire ou peindre tous les héroïsmes de cette année : parler à la fois do MuTôt, ce vaillant qui s'enivrait de guerre et de fanferes, jouant la vie de ses soldats comme la sienne, l'imprudent, et chasssnt de sa cravache les troupeaux de cosaques qui gê*naient sa marche ; parier de Davoust, ce lent et in flexible guerrier, tie pardonnant la guerre qu'à la victoire, et comptant cj^aque mort inutile comme un vol à la patrie ; de Ney, ce brave des braves, si infatigable, si terrible, si grand général et si beau soldat, se donnant tout au combat, de sa tête et de son bras, de son génie et de son corps ^ d'Eugène, cette âme de dévouement qui se battait non. en maréchal de Tempire, non en vice-roi d'Italie, mais en ami, en fils de Napoléon, jetant sa vie à le servir

pour que lui seul fut plus grand, triste et calme, dans la victoire, fier et calme dans Tinfortune? Pourquoi nommerais-je Oudinot et non pas, Poniatowski? Si je racontais la mort de Gudin, il fondrait dire celle de mille autres : et faudrait dire les noms de ces braves du li&*> repoussant à Smolensk six mille hommes et leur soixante canons. Je sais qu'ils s^appelàient les enfants de Paris, ces voltigeurs du O'^ que Tarmée applaudissait, tandis qu'ils soutenaient comme un roc les efforts de toute la cavalerie russe. Mais personne ne peut plus dire quels furent ces cinquante voltigeurs du 33* sur lesquels vint s'abattre et se briser la charge de dix mille cosaques. Laissons donc Ostrowno, Mohilow, Polotsk, et tous ces mille combats qui conduisirent les Français des bords du Niémen à ceux de la Moscowa. Prenon&-les à cette bataille des batailles^ où rien ne manqua , pas même la victoire , oii tout fut immense, courage et génie, où tout fut surhumain, attaque et défense ; bataille inouïe où com-

mença l^espérance des vaincus et le désespoir des vainqueurs. Il y avait cent trente mille honunes dans chaque armée, deux cent soixante mille combattants en présence et douze cents pièces, de canons prêtes à tonner. Le 7 septembre à trois heures du matin, Fempereur était à cheval ; à cinq heures, le soleil se leva sans nuage. C'est le soleil d^Austerlitz, dit l'empereur; on battit un ban, on lut Tordre du jour suivant : c Soldats, voilà la bataille que vous avez tant désirée, désormais la victoire, dépend de vous, elle nous est nécessaire, elle nous donnera Tabondancç, de bons quartiers d'hiver, un prompt retour dans la patrie ! GcHiduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Wetepoketa, à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre cond lite dans cette journée, et que Ton dis î de vous : 11 était à cette grande bataille sous les murs de Moscou. » A six heures du matin, un coup de canon parti de la dçpite de notre armée annonce la bataille, cent vingt bouches à feu entreprennent la

346 CONTÉS POUK LES ENIpâNTS.

latte, Poniatôwski et la droite s'eïigagent les preimers. Le prince d^Ekmtlbi avatice avec le centre à 7 heures, le prince Eugène met la gauche en moivement. Le 106' régiment de son corps d'armée a enlevé Borodinô, ils^emporte au delà du village. Tin* faniterîe dès Russes l'enveloppe et Técrase; le 92" se dévoue, s'élance au pas de course et ïe dégage, et ils rentrent à Borodîno. Pendant ce teirips, Davoust attàqùe vivement la première l^outè ; Compans marètïe èti tête du 57*, il est blessé. Rapp vient pretidi^ sa

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place, îl marche encore le premier, il est blessé ; c'était sa virigt-deuxiéme blessure. Les soldats se troubleiït, Davoust se montra devant eux. Ils le suivent encore ; Davoust est blessé. Alof s Ney avec ses trois divisions accourt tête basse. Lé 57« ne veut pas qu^ôn le devance, îl resserre ses restes déchirés, et d'un dernier élan il atteint la première batterie ennemie, Pescalade, et précipite les Russes ^uï l'abandonnent, et cloue sur leurs pièces ceux c(ul s'obstinent à les défendre. Ney, lancé cômtne îîn tton furieux,

LÀ LANTÈfÎNÈ MÂGtQÙÈ. 347

atteint les autres redoute^ de rennemi et les M arrache. Alors la gauche des Russes étant aussi for- «céë, Nàpoléoti ordonné à Miirat de charger. Murât Obéit et se hiontre lé preihier sur les hauteurs* Les Russes culbutés sont secourus par deux nouvelles divisloris, elfes accoururent au pas dé chargé et sufprennérit Murât dàiis le désordre de sa viétoîre i les cavaliers se troublent, Murât veut les arrêter. Ils né f eûteiiderit paà. GeJ)endàht les rangs einnémis s'approchent. Condé y eût jeté son bâton de maréchal. Miirat s'y jette lui-mêtiaè. Alors il àei lève sàr ses étriers, il flpàfjpe d'une naéîn, de Tautrè àgitë âoh panache de roi aù-dèssùS dé sa têle découverte, et appelle les soldats qui le laissaient prisontder. À cet aspect, ils s'arrêtent, ib Se rallient à sa voix, honteux et transportés de rage, ils reviennent à là char- ^e i Ney était à leur suite, Ney promenant ses divisions sur le chàtnp de bataille conune iine massue qiii fi'appàit partout du il y avait danger. Murât, aiiisî établi sur les hauteurs, était cependant doaiiûé

i4S CONTES. POUR LES ENFANTS.

par la seconde ligne des batteries russes. L'empereur le voit — Que Davoust les emporte, s'écrie-til. Davoust envoie Friani. Ce général se précipite, et du premier choc balaie les r^iments qui couvrent les batteries. Mais les Russes tentent im effort désespéré ; artillerie, infanterie, cavalerie, tout se meut, tout s'ébranle, tout tonne, douze cents pièces de canon déchirent les airs, et font trembler le sol que

les boulets labourent et creusent en larges siUons. C'est un effort immense, prodigieux, inouï, devant lequel des Français pouvaient seuls tenir un moment : ils y tinrent quatre heures, quatre heures de victoire immobile, quatre heures de carnage. Cependant nos rangs sont hachés, troués par la mitraille. Les soldats s'étonnent, un des généraux, épouvanté de les voir ainsi trembler par milliers, ordonne un mouvement rétrograde. Murât court à lui, le saisit au collet, l'arrête. — Que faites-vous? s'écrie-t-il. — Vous voyez, dit le général, on ne peut rester ici, — J'y reste bien, moi, dit Murât ; soldats,

face en tête, c'est ici qu'il fatut se faire tuer* On resta. Ainsi de tous côtés chacun prodigue sa vie, ses efforts. Eugène, à gauche, se soutenait en désespéré contre les feux des canons qui l'écrasaient ; ses soldats, à genoux dans des fossés# n'échappaient (}ue par ce moyen au volcan de mitraille qui vomissait sur eux le fer et le plomb. Pcmiatowski, voyant que le centre s'est avancé, ne veut pas seul rester en arrière, il se précipite sur la position ennemie, il l'enlève : enfln Murât ordonne une charge générale sur toute la ligne. La cavalerie se déploie comme un vaste réseau et se déroule au galop d'un bout à l'autre de Tarmée, elle enveloppe les Russes comme une chaîne de fer, les presse, les culbute et préci- {Hte leur retraite jusque dans le fond des bois, La nuit vient pour cacher leur déroute, et à la faveur de son ombre ils . osèrent se vanter d'une victoire. Mais le jour du lendemain se leva pour montrer leur fuite. Trente mille Russes furent tu^s à cette bataille, vingt mille Français y périrent. Le 14, à une beurç

iti6 GONTBS FOUR LES ENFANTS.

apfrès midi, l'avâût-gaMe française atteignit le mont dû Salut . Aussitôt elle voit àevâht elle Moscou, la sainte ville, Moscou et ses clocîiers aigus et ses dômes dorés bù plane la croix grecqde, Moscou oà nous attendaient en espérance lé repos, Pàboàdâncc et la {)aix. La, à Moscou, étaient la soiiverainèté de là France sur le inonde, là gloire ëternellè de Tàrinéë. Tout fat oublié, fatigues, misères^ inoits, avenir. Moscou ! criait-on, Moscou ! Moscou I C'étaient dèà voîx qui avaient aussi crié : Rome, Naples, Milan, Berlin, Vienne, Madrid, Lîslïonrie. Moscou achevait au front de IVmée cette couronne des capitale^.

— La voilà, décria le vieux soldat, en nous disant apparaître cette ville lointaine qui reluisait d'or au soleil, bù lès richesses dès deux mondes, Asie et Europe, encombraient les bazars de leurs luxes réunis.

Et nous, tràh^oriés S ce moment, ûoiis dans ce ^lori étroit où notre cœur bondissait conùrie au milieu d^n chàmï) dd bataille, nous èriâmeS aUssi :

' LÀ iÀÂTËÎlNÉ àkGiQtÈ. ' SSi

fiioscdii ( Mo9c6d f èe iibùs bâttittiès deâ mâi&s à cette ûnàge pâle ^'éclâteâit la pâle Itmv d'âne

•^ Oui, S'écrie^ le jeôiie soldai, eVi^ Moscou eomme tfouâ le vlinè§ iuïe Ifeitre; eottûôe il iie dàfa qu'un joiir, le iémps de rêver l'èiài^iFè dii monde; Mais la main d'itti hdtnmè, d'an fdféené, à (ftil dès Ffan^d ont fait bassement une veHu de ce que Itttmôifie regarda comme titi eritiië, là niait! d^ùn hôÉtûnè brisa tout cet avenît'; engloutit les espef âhèes et déVora Pem^if^ français ad Ki^mliiï. A fiéînè étionâ-liôite dans la ville c(ue la ville s'èiiibrase, lès toits s'ëcroulèbt et tombeirt avec fracas ; le plomti (jdi les couvre inisselie dans les r(ies ; là cité s'àbîihe sur ellelùême. 11 fallut Quitter Moscou. C'est àlots ijue Conitnetiça le grand désastre, cette longue marche de ibort où Farméé né laissa d'autre trace que ses cadavres. Ge n'étaient plus quelques honoitnes blessés dalns une compagnie, une compagnie dl^arue àim batailiôEt, ûri batatliori ijdl mtoqùait S son rë-

giment, ou un régiment à sa division ; c'étaient des corps d*armée qui mouraient tous à la fois. On ne comptait plus les morts : on avait plutôt fait de compter les vivants. Ici il n'y a plus à faire Thistoire

de l'armée, ni de son empereur ; leur histoire fut celle de chacun : marcher à pied, sans pain, sans eau, sans munitions, sans espérance, soldats, généraux, empereur, voilà ce qu'ils firent tous. Les plus faibles tombaient et mouraient; les plus forts passaient et mouraient plus loin. L'or semait les routes à côté des membres épars des soldats. Il y en a qui buvaient le sang des chevaux ; il y en a qui incendiaient des villages pour sentir une minute de chaleur. Là des misérables, frappés de vertige, s'approchaient du feu, qui prenait à leurs vêtements, et, fuyant avec des cris, allaient se consumer sur la glace comme les flambeaux de cet horrible convoi : d'autres les entouraient et se chauffaient à ce cadavre qui brûlait. Des mères jetèrent leurs enJiMits à la neige; des fils détournèrent la tête de leur p^

Là lanterne magique. 253

qui leur tendait les bras. Ainsi mouraient sans cesse tous ces braves d'Austerlitz et d'iéna. Ils mouraient et ne se rendaient pas. Eugène , enveloppé avec quinze cents honames, s'arrache à vingt ^lille Russes ; Ney se défend, lui trentième, contre des milliers d'ennemis. L'empereur cerné de tous côtés, son épée d'une main, un bâton de l'autre pour soutenir son corps malade, charge à pied à la tête des restes de sa garde. Un seul bataillon couvrait son flanc. — Ils ne sont que cinq cents, dit Mortier. — Dites-leur de se battre comme dix mille, répondit Napoléon.

Ils obéirent, les Vaillants ; ils moururent là. Enfin il faut céder ; il faut se retirer. Quelques désespérés tentent la fuite : -r- Au pas ordinaire I crie l'empereur. — Au pas ordinaire! répète Davoust ; et le tambour bat le pas ordinaire à trois mille Français qui passent devant quatre-vingt mille Russes.

La voix manqua au pauvre soldat. Nous-mêmes, serrés à la gorge, gardions un terrible silence. Cha-

254 CONTES POUR LES ÈNFÂifTS.

cun pleurait, mais tout bas. On nous disait cette histoire, où il y eut d'abord tant de joie et puis tant de larmes pour la France, et nous savions bien que nous n*en étions pas à la plus fatale page. Le soldat continue :

— Ainsi la France avait perdu ses hommes ; elle donna ses enfants à l'empereur. Ses enfants vainquirent à Lutzen, à Dantzig, à Dresde, à Leipzig : ses beaux enfants, ses jeunes gens de salon, sçs beaux gardes d^honneùr, firent ce que n'avaient pu faire les grenadiers et les cuirassiers de la garde, ils écrasèrent la phalange des grenadiers russes.

— N'est-ce pas, dit la mère de madame Bénard, avec des sanglots dans la voix, qu'ils se battirent là comme leurff pères, et que la trahison les vainquit ?

Les deux fils de madame Bénard étaient morts à Leipzig.

— Oui, ils se battirent noblement. Mais l'heure du malheur était sonnée, et l'Europe, levée tout entière, enfèrînâ Napoléon dans la France, comme un

LÀ LÂMTÈllKS UAGtiiVt. ttS

Uoa dttns u&e aîtoe. Ob I ce M véritablement m Horï, acculé qu'il étâil daiis su France, dans son asile. H bondit de fureur, terrible^ agile, rajeuni par le âëse^oii*» Il trlodiphe & ChâmiHiiibërt, à Montmirall, i Vsiuëhstinp ; il disperse et sépare ses ennemis. Il résume tc^ùtè sa gloire en battant sur le sot français toutes ces nations qif il avait vaincues chez elle. Enfin, il est maître de ^ fortune i il revient pour les broyer entre son armée victorieuse et les murs de f aris. Mais Napoléon n'avait compté ses ennemis que parmi les ëtf^ngers. Paris ouvrît ses portes, et Napoléon dépose Éa. cbtu'onne. Oh I que ce dut être ttn affrëuï désesp&ir pour cet homme qui avait fait de la Fi-ance un pays de Cinquante-un millions d'ha* bitairts, de la voir ainsi fotilée par le pied des étrangers, s'abandonnant elle-même plus qiio la fiirtuno ne l'abatidonriait. U n'y voulut J)olnt croire, ot, du fond dé nie d'Elbe, il crut sentir frémir TlndlRun- Uoii de la France sous rhumlliation que lui Impo saieht les nouveaux souverain». Il revint n'ullVir k iMi

gloire, elle Faccepta de nouveau. Depuis Cannes, ce fut comme seize ans auparavant depuis Fréjus, il arriva en triomphe à Paris. Enfin Waterloo arriva. Pourquoi vous raconter cette bataille? la France doit rapprendre par cœur ; il feut l'enseigner à vos eofants pour qu'ils sachent que c'est là notre dernière lutte avec l^Europe, et que ce fut une dé&ite, et que la première bataille qu elle livrera doit laver Waterloo de notre histoire. Parlons donc de Napoléon durant ce jour. Je l'ai vu ; j^étais près de lui ; je l'ai reproduit sur ce verre comme il m'apparut durant cette infernale lutte entre lui et le monde. — A midi la bataille était gagnée. Chacun se réjouissait. Lui, Fœil tendu sur l'horizon, demanda si Grouchy venait. Â deux heures, la bataille était gagnée. Les généraux qui l'entouraient parlaient déjà de Bruxelles et de la Belgique reconquise. Napoléon demanda si Grouchy venait. A quatre heures la bataille était gagnée ; on avait près de soi Vienne et Berlin. L'empereur demanda ^i Grouchy venait. A

La LàNTEIRNB MAGtOÛE. 357

cinq heures la bataille était gagnée. On crut revoir la Hollande et l'Italie réunies à la France, rAutriche alliée, la Prusse perdue, la Russie exilée chez elle. L'empereur demanda si Grouchy venait. — Soult, dit^il, avez-vous envoyé chercher Grouchy? — Sire, répondit le maréchal, j'ai envoyé quatre aides de camp. L'empereur le regarda en face, il lui pion* gea son regard dans le cœur comme un poignard, et lui dit seulement : — Ah ! monsieur, monsieur 1 Berthier en eût envoyé quatre cents : puis il baissa la lête, et le premier coup de canon de Bulow lit passer un boulet au-dessus de lui ; la bataille était per* due. Il ne demanda plus, rien à ses oflûciers et courut vers Tennemi^ pour qu'il voulût bien le tuer. On le sauva, on lui épargna une baUe au cœur pour le livrer à Sainte-Hélène.

— Voilà ce rocher où il mourut âx ans prisonnier des Anglais, qui avaient compris qu'il n'y avait ni porte ni muraille que son nom n'eût bientôt faittom* ber, et que trois cents Ueues de mers désertes, où

356 C01ITS9 PW% LBS Efff^lfTS.

^ voix ae peitirait sans échos, pogv^ent seales fe garder mvmciblemtnt. C'est là qu'ils reofenn^^nt, pour que Faigle captif brisât «m hro» contre les h^r-^ reaux de sa cage. Et comme il tardait à mourir^ ite lui resserrèrent son aire et trouvèrent à l'exiler dans son eidl : ce ne fut plus Sakite-^Hélëne qui resta à rempereur de TEurope^ ce fut une maison ^ uim chambre : moins qu'à un criminel de Botany-*Bay. i]$ pouvaient bien lui tirer un coup de fusil, mais la blessure eût saigné aiix yeux du monde et sali toute Tbiâtoire d' Ang)ejberr$ ; et comme on ne voit pas saigna te cœur, c'est au cœur qu'ils le frappèrent, les assassinai l'outrageant en valets de bouireaux^ lui disputant son pain, son lit, son oiQbre* Bn Sibé«rîe, ils lui eussent disputé son soleil. Ils furent pa-» tients à la torture. L'âme de feu et le corps de fst du prisonnier mirent six ansà s'user tout à fait. Enfin, après avoir longtemps regardé à rhorison où était la France, à l'horizon où toit son fils, à ThoriM^ OÙ était la yiet il baissa entora vm ftit « ttt6 M

% U 1.4WTEJNE îiApiapii, 259

permit à Ja iport qui attendait die s'approcJiQr. Elle vint, lente et tortionnaire, avec des déchirements et des angoisses dans la poitrine. Il lui fellait de tqut, à cette immeçiSQ vie : de la douleur comme celle d'un Dieu tombé, de la douleur comme celle d'un misérable sur un grabat. Bientôt il pensa à la France, il se souvint de ses vieux soldats, il leur distribua le peu qu'il avait, e\ quand il ne lui resta plus rien, il inscrivit leur nom sur spn testament. C'était l'immortalité. Enfin, quanfl tout fut prêt, il plaça devant lui l^image de son fils, le pauvre père! il s'enveloppa dans le manteau de Marengo, le vieux général ! il se jeta sur le lit de fer où il s^était reposé de quaranteneuf batailles rangées, le grand empereur! et il mourut.

Maintenant il dort sous un saule au pied duquel murmure un ruisseau, et rien ne trouble le silence de cette tombe où devraient s'incliner tous les soldats du monde, que la prière furtive de quelque jeune fille qui vient y cueillir des fleurs, et les pas

260 CONTES POUR LES ENPANtS.

du soldat anglais qui veille en tremblant sur le mort qui dort à ses pieds.

A ce moment, comme par un hasard inouï, la flamme qui éclairait ce tableau s'éteignit, nous ne vîmes plus rien, mais nous entendîmes un léger mur- , mure près de nous : c'étaient les enfants et les domestiques qui, d'instinct et de douleur, s'étaient mis à genoux et priaient. Nous n'osions que pleurer, nous. Oh I c'est qu'il faut être peuple pour faire ce qu'on sent dans son âme, sans fausse honte, sans crainte, sans calcul. Si les soldats de l'empereur eussent été toujours jeunes et pauvres, on ne nous eût pas raconté en cachette cette histoire qui était la nôtre ,. et cette histoire n'eût pas été celle qu'on nous racontait.

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