‹ Contes sans prétentionChapitre 5 sur 41 · HISTOIRE DE DEUX BASSONS DE L'OPÉRA · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE DEUX BASSONS DE L'OPÉRA

niâtre lonacité de son adversaire, tu veux que j*aie tort, j'y consens. Mais comment expliques-tu l'aveuglement du public, qui s'obstine à partager mon erreur et à envahir la salle?

— Voilà, parbleu! une belle raison, et bien digne de votre cerveau fêlé ! Ignorez-vous donc de quels éléments se compose un public de théâtre en général, et celui de rOpéra en particulier ? Au parterre, Tescouade des claqueurs et plusieurs centaines de provinciaux célibataires, qui viennent voir TOpéra comme ils iront voir le Chodruc du Palais-Royal et la marmite des Invalides ; à Torchestre, de vieux habitués qui n'ont d'yeux et d'oreilles que pour les jambes des danseuses, et quelques journalistes beaucoup moins préoccupés du spectacle que de l'anecdote du jour; à l'amphithéâtre, les billets donnés et les provinciaux mariés; dans les loges enfin, les abonnées qui viennent parce que c'est le jour du coupon, ou parce qu'elles ont une robe nouvelle à étaler et des diamants inédits à montrer. On afficherait un acte de Gustave et le ballet de la Fille mal gardée, que votre public ne mettrait pas un moindre empressement à venir.

— Et la morale de cette longue et savante définition, quelle est-elle?

— C'est que les seuls juges compétents résident à l'orchestre des musiciens.

— Je pensais en faire partie;

— Vous n'en êtes plus digne. Vous avez sacrifié à Baal.

— C'est-à-dire que tu es le seul à l'Opéra qui raisonnes sensément. Tu ferais mieux de t' écrier tout de

suite : a Le public, c'est moi I » Ce serait plus concis et tout aussi raisonnable.

Ces discussions, souvent répétées, n'avaient pas encore porté atteinte aux sentiments d'amitié qui unissaient les deux vieux bassons, mais déjà leurs bonnes relations étaient altérées. Amoureux de la paix intérieure, jaloux de prévenir les querelles, Laroche paraissait rarement aux dîners de M™« JoUiet; il prétextait des invitations en ville et préférait se condamner au régime cellulaire du restaurant à la carte. C'était sans contredit la plus dure privation qu'il pût s'imposer ; accoutumé aux soirfs quasi maternels de son hôtesse, n'ayant d'autre souci que de savourer les mets qu'elle avait préparés à l'avance, Laroche, livré à ses propres ressources culinaires, ne savait où donner de l'appétit. Il s'embarrassait dans les entrées et se perdait au milieu des entremets. Thésée privé du fil protecteur d'Ariane vous donnera une idée assez juste du suprême embarras où Laroche se trouvait, tous les jours, à l'heure de son dîner.

— Mais enfin, demandait M™» Jolliet à son mari, que se passe-t-il d'extraordinaire?

— Parbleu! réphquait Jolliet avec un sourire plein d'amertume, mon ami,*M. Laroche, fait des siennes. Lui, un homme que j'ai honoré si longtemps de mon affection, me trahir de la sorte!

— Laroche! te trahir... Est-ce possible?

• — Certainement. 11 connaît mes sympathies pour Nourrit, et. Dieu merci, je ne lui ai pas caché ma manière de voir à l'égard de son M. Duprez. Eh bien! rien n'y fait : sans songer qu'une telle conduite me blesse

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profondément, il ne rougit pas de s'associer à un tas d'imbéciles qui vont criant par-dessus les toits que ce Duprez est le Luther du chant et le Messie de la musi- <jue. Pour l'instant, Laroche triomphe, et il a toute l'insolence de la victoire ; le public semble lui donner gain de cause ; le public, ce stupide troupeau dont Panurge n'eût certes pas voulu se faire le berger, et qui va toujours là où on le pousse. Mais, patience! les saines doctrines finiront par l'emporter, et le nom de Duprez sera obscur depuis longtemps, que celui de Nourrit resplendira encore des vives clartés de la gloire et du génie !

— En attendant, ton cœur ne souffre-t-il pas de la position toute nouvelle que vos discussions vous ont faite à l'un et à l'autre?

— Hélas! oui, je souffre ! Mais, si j'ai cette faiblesse, j'ai, en revanche, la force de ne lui rien montrer de ce que j'éprouve.

— Beau courage , qui consiste à se rendre martyr de son propre entêtement !

— Adélaïde, il ne s'agit point ici d'entêtement : respecte ma conviction , elle est honorable.

— Mais Laroche aussi obéit à une conviction; est-elle donc moins honorable que la yenne ?

Étourdi par la vigueur de cet argument à brûle*pourpoint, Jolliet changea subitement le terrain delà discussion et s'écria :

— Au fait, où veux-tu en venir ? à quoi bon ces reproches et ces lamentations? Moi, ton époux, j'aurais déserté le toit conjugal, que tu ne paraîtrais pas plus offensée. Que diable ! Laroche n'était pas marié avec

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nous; il est parfaitement libre de porter sa tente autre part; il Ta fait, et je ne trouve pas qu*il y ait là de quoi pleurer toutes les larmes de son corps ni se couvrir la tête de cendres.

M™« JoUiet garda le silence ; mais elle se promit de faire cesser cet état de choses qui Taffligeait sincèrement. Un matin que son mari était sorti, elle frappa trois l^ers coups à la porte de communication; Laroche yint ouvrir en personne; à la vue de sa voisine, il rougit beaucoup et laissa échapper une exclamation de surprise.

— Ah! c'est vous, madame! dit- il; qui me vaut l'honneur de votre visite?

— Mon cher Laroche, répondit M™® JoUiet, je viens tout simplement pour vous voir et aussi pour vous demander si vous comptez nous bouder ainsi jusqu'au jour du jugement dernier ?

— Tenez, madame, dit Laroche, je serai franc avec vous; votre démarche me donne la mesure de votre amitié, et je ne vous cacherai rien de ce que j'éprouve.

— Parlez, je vous écoule.

— Votre mari abrégera monexistence ; il s'est constitué mon tyran et mon bourreau. Depuis tantôt six semaines, son unique distraction est de me martyriser. Si c'est ma mort qu'il désire, si je le gêne sur cette terre, eh ! mon Dieu ! qu'il le dise, je me tuerai ; car, trépas pour trépas, je préfère me suicider : au moins lui épargnerai-je le remords d'un forfait.

La douleur de Laroche était une douleur si réellement sentie, son désespoir était de si bonne foi, que M"»» Jolliet fut attendrie.

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— Mon cher voisin, répondil-elle en lui prenant la main, je ne dis pas que vous ayez tout à fait tort de vous plaindre, mais il me semble que vous exagérez singulièrement les peccadilles de mon mari. Comment, vous qui le connaissez mieux que personne, pouvez- vous lui supposer les mœurs d*un anthropophage?

— Et voilà précisément où est Terreur ! s'écria Laroche. Je ne connaissais point Jolliet, je croyais le connaître. Ge n'est que d'aujourd'hui que je commence à pénétrer son affreux caractère. Plus je l'étudié, et plus...

— Permettez, interrompit M™» Jolliet, le meilleur moyen de vous livrer à des études consciencieuses serait de recommencer à vivre avec nous, comme par le passé. Ce n'est pas à travers les murailles que vous pouvez l'étudier, je pense?

— Et l'Opéra, madame! l'Opéra! s'écria Laroche. Comptez- vous pour rien l'obligation où nous sommes do nous rencontrer tous les jours à l'orchestre, soit pour les représentations, soit pour les répétitions! Maissavezvous bien que c'est là un horrible supplice, une torture incessante durant laquelle j'ai tout le loisir d'étudier votre Jolliet et de disséquer son caractère... On parle de la chaîne qui soude deux galériens ensemble ; mais cette chaîne n'est qu'une guirlande de roses, comparée à ceUe qui nous lie au même pupitre. Il tourne les pages quand il ne le faut pas ; il me fait manquer mes rentrées. . . Oui, madame, il me fait manquer mes rentrées! J'ai le regret de vous le dire, chère dame : votre mari est un être insociable, sacrifiant ses amitiés à ses passions tyranniques, et haineux comme un Corse.

Gomme il parlait ainsi, uq léger bruit se fit entendre 4ans la pièce voisine, et une odeur suffocante se répandit aussitôt.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria Laroche, et mon déjeuner que j'oubliais !

11 s'élança ; M^^ JoUiet le suivit, et un specf&cle lamentable s'offrit à ses regards : l'appartement de Laroche était méconnaissable; on ne retrouvait plus- la petite oasis riante et parfumée des anciens jours, alors qu'une ménagère prévoyante et industrieuse exerçait sa douce influence sur la communauté. Les meubles n'occupaient pas leurs places habituelles ; la garde-robe du locataire était éparpillée dans tous les sens ; le lit paraissait n'avoir pas été fait depuis une semaine, et la plupart des objets avaient perdu leur apparence primitive sous une triple couche de poussière. Au milieu de la chambre, et comme pour couronner l'œuvre, un réchaud était renversé et une apparence de bifteck se consumait dans les charbons et dans la cendre.

L'aspect de ce triste intérieur en dit plus au cœur de M™® Jolliet que toutes les plaintes de Laroche.

— Pauvre homme 1 pensa-t-elle, il est malheureux, il souffre ; de son côté, mon mari a perdu son repos et sa tranquillité... je les réconcilierai, il le faut, je le dois.

Laroche s'était agenouillé et contemplait d'un air consterné les débris de son déjeuner; M«ne JoUiet lui frappa sur l'épaule.

— Voilà un malheur, dit-elle.

— Un grand mallieur, madame, fit le vieux basson...

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un si beau bifteck, que j'avais soigné comme la prunelle de mes yeu\ !

— C'est ma faute, et il est juste que je la répare. Mon mari ne déjeune pas à la maison; venez prendre sa place.

— Mail dit Laroche.

— Vous-même.

— Et si Jolliet rentrait à Timproviste?...

— 11 ne rentrera pas ; et d'ailleurs je prends tout sur moi.

Laroche, que la faim talonnait, accepta l'invitation sans se faire prier davantage. La table était dressée. Sur cette table, couverte d'un napperon qui réjouissait les jeux par sa blancheur, M™e Jolliet ne tarda pas à disposer un déjeuner dont la vue et l'odorat étaient flattés également. Laroche soupira au souvenir de tous les biens dont la mauvaise humeur de son ami l'avait gratuitement privé.

En ce moment, on entendit un bruit de pas dans l'escalier, la porte s'ouvrit, et JoUiet fit une de ces entrées qui ne sont guère en usage qu'au boulevard, dans les théâtres de mélodrame.

— 0 ciel ! s*écria-t-il, Laroche chez moi, à ma table I Les dieux m'auraient-ils rendu l'ami que j'ai perdu !

Quant à Laroche, il était stupéfait ; à le voir avec sa jK)uche béante et sa fourchette à la main, on l'eût pris pour la statue de l'Appétit. A la fin, il se leva, et, s'approchant de son amphitryon, il lui dit, sans se douter qu'il parodiait Corneille :

— Soj'ors amis, Jolliet, c'est moi qui t'en convie !

Et il lui fendit la main.

Le premier mouYonoit de Jolliet fut de serrer cette main dans la sienne. Une réflexion traversa son esprit, il se contint.

— Je suis tout disposé à te rendre mon affection, ditil ; je sens qu'elle m'est, plus qu'à toi, nécessaire. J y mets pourtant une condition.

— Une condition 1 et laquelle ?

— Tu feras amende honorable pour tes hérésies passées et reconnaîtras, en plein orchestre de TOpéra, que c'est moi qui ai raison et que Duprez n'est pas digne de délier les cordons des souliers de Nourrit.

— Je ne le ferai pas! cria Laroche, qui sentit le rouge de la colère enflammer son visage.

— Soit, dit Jolliet. Mais alors avouez que c'est une rupture éternelle que vous désirez entre nous.

— Je n'avouerai rien, sinon que vous êtes un despote et un méchant homme.

— Monsieur, je vous ferai observer que vous êtes .chez moi.

— Je le sais, monsieur, et si j'ai un regret, c'est de vous avoir mis dans la nécessité de me faire celte observation.

Laroche salua poliment M™« Jolliet, lança un regard courroucé à son ancien ami et fit une sortie noble, une de ces sorties où Itf"® Rachel obtient tant de succès.

Une heure après la scène que nous venons de racon- 1er, l'appartement de: Laroche était envahi par des maçons, qui ne s'en allèrent qu'après avoir muré la porte

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de communication. Pendant ce temps, et tout en surveillant les ouvriers, Laroche écrivit la lettre suivante, qu'il jeta le soir même à la poste :

« Monsieur,

» il ne peut plus exister rien de commun entre nous : vous avez brisé notre amitié sans vous inquiéter de savoir si du même coup vous ne brisiez pas mon cœur ; vous m'avez mis à la porte, moi, votre vieux camarade» votre frère depuis vingt-cinq ans ; vous n'avez pas eu pitié de mes regards suppliants... c'est un triste courage que celui-là, monsieur. Allez, je n'ai pas même te force de vous maudire ; je vous laisse à vos remords, ils me vengeront suffisamment.

» J'aibieri pu autrefois accepter les secours d'un ami; loin d'en rougir j'en tirais vanité, et la reconnaissance était un lien de plus qui m'enchaînait à lui. Mais à cette heure que mon ami est mort et qu'il a été remplacé par un homme qui porte bien son nom, mais qui n'a pas son cœur, ma dette me pèse et j'ai hâte de la payer.

» Veuillez donc, je vous prie, monsieur, me faire savoir de quelle somme je suis, au juste, votre débiteur. Je ne vous dissimule pas que cet argent me coûtera beaucoup à rembourser ; d'abord parce que j'en regrette infiniment l'emploi; on aurait dt me laisser mourir; je serais mort avec une illusion. Et puis, monsieur, je ne suis pas riche. Néanmoins, je vous promets de m'acquitter avec toute l'ardeur imaginable. Dieu m'enverra du travail ; je me lèverai deux heures plus tôt, je copierai de la musique, et tant qu'il me restera un souffle, je vous jure, mon-

sieur, que je n'aurai qu'une pensée, celle d'éteindre cette dette dont le souvenir me poursuit et m'humilie sans relâche.

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