LAROCHE
» Premier iwisson à TOpéra. »
Le lendemain, en rentrant, Laroche trouva chez le concierge la réponse ci-joinfe à son adresse :
n Monsieur,
« Vous ne me devez rien, et m'entretenir davantage de ces misères serait me faire injure. Pas plus que vous je ne suis riche, mais tout autant que vous j'ai de l'honneur. H n'est plus temps de revenir sur un passé que, pour ma part, j'ai oublié complètement. Vous me parlez de services rendus, de dettes contractées, toit cela est sorti de ma mémoire. Il se peut qu'autrefois j'aie obligé quelque ami dans la détresse ; mais cet ami n'existant plus, vous comprenez que j'aurais mauvaise grâce, monsieur, à vous réclamer ma créance. Les dettes sont personnelles.
» Épargnez-vous donc la fatigue que ne manquerait pas de vous occasionner une ardeur matinale qui est loin de vos habitudes; ménagez votre chère santé, monsieur, elle appartient au moins autant à vos amis qu'à vous-même. Que deviendrait ce bon Duprez, par exemple, s'il ne vous comptait plus au nombre de ses admirateurs désintéressés? Un de plus, un de moins dans la quantité, c'est énorme!
» Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer.
» JOLLIËT,
» Deuxième premier basson à l'Opéra. »
HISTOIRE DE DEUX BASSONS DE l'oPÉRA 137
L'orcheslre de4*0péra ne revenait pas de sa surprise. La brouille des deux bassons, dont on était resté longtemps sans s'apercevoir, mais qui avait uni par être sue de tout le monde, fournissait un sujet de commentaires perpétuels et d'interprétations sans fin. Jolliet et Laroche servaient de point de mire àTinfatigable curiosité de leurs confrères. Tous les. yeux se tenaient braqués sur eux; ils ne faisaient pas 4in mouvement, ils ne prononçaient pas une parole, que de tous les côtés on ne prêtât Toreille.
— Qu'est-ce qu'ils se disent? demandait une naïve clarinette, profondément intriguée.
— Ils viennent de prendre rendez- vous, répondait une facétieuse contre-basse.
— Pour déjeuner? hasardait la petite flûte.
— Eh non... pour se battre.
— Pour se battre ! répétait-on aussitôt avec effroi. Et la nouvelle ne tardait pas à circuler dans tout l'orchestre.
— Dites donc, vous ne savez pas? Jolliet et Laroche se battent demain matin.
— Tiens, tiens ! je n'ai pourtant pas ouï dire que saint Roch et son chien se soient jamais mordus,
— Ah çà! s'ils meurent l'un et l'autre, duquel des deux M™« Jolliet sera-t-elle censée porter le deuil?
Et les quolibets voltigeaient, et les épigrammes se croisaient, et durant ces longues heures, enchaînés par l'impérieuse loi du devoir, assis côte à côte devant le même pupitre, et presque sur la même chaise, lof: 'le\\\ bassons étaient forcés de souffler d'un commun accoi 1 dans leurs instruments, et de vivre, pour ainsi dire, de la même vie.
Sur ces entrefaites, une triste nouvelle nous arriva
d'Italie. Nourrit s'était tué sur la terre«d'exil, terniinaiit par le suicide cette belle existence commencée dans la gloire et dans le succès.
. En apprenant ce malheur, Jolliet perdit la tête. Le soir, au théâtre, il siffla Duprez à son entrée en scène dans la Juive^ et le lendemain le directeur lui signifia qu'il n'appartenait plus à l'orchestre de l'Opéra.
Huit jours après, Laroche et quelques amis accompagnaient la dépouille mortelle de Jolliet au cimetière Montmartre, où on lui fit l'enterrement des pauvres.
L'âge, les infirmités et les pleurs cuisants que la mort de son ami a coûtés à Laroche ont affaibli sa vue peu à peu et l'ont contraint à se retirer de l'Opéra. Aujourd'hui il est deuxième basson à l'orchestre du Caveau des Aveugles.
Quant à M™« Jolliet, elle continue son œuvre de pieuse charité dans un hôpital, où elle s'est fait admettre en qualité de sœur grise.
LA
Le 20 août 1823, quatre escadrons de chasseurs, destinés à faire partie de notre malencontreuse expédition d'Espagne, arrivèrent dans une petite ville du midi de la France, couverts dç poussière, brûlés par le soleil et trempés de sueur. Us avaient doublé la dernière étape, et bien que la ville de B... où ils devaient faire séjour n'offrît à leurs regards qu'un aspect maussade, des rues étroites et mal pavées, des maisons mal bâties, des places irrégulières et plantées de tilleuls rabougris, officiers et soldats, — et les chevaux aussi, il est permis de le penser, — chacun salua dans son cœur ce refuge ardemment désiré, comme le voyageur salue l'oasis que Dieu lui envoie au milieu des sables du désert.
11 n'y a aucune exagération à dire que toute la population était accourue sur la place de la Mairie, admirant un spectacle nouveau pour elle, et s'enivrant des pas
redoublés que?» les clairons et^ les trombones tiraient à grand'peine de leurs lèvres arides et de leurs poumons haletants. — Les distractions sont si rares* et si bienvenues en province, où hier, aujourd'hui et demain se ressemblent comme les deux Ménechmes de la comédie latine !
Seule, peut-être, parmi ses compatriotes, M™© Florentine de BarjoUe, soit qu'elle ne fût pas curieuse, soit qu'un intérêt puissant la retînt chez elle, ne s'était pas mêlée à la foule qui se pressait sur la place et dans les rues.
M™e de BarjoUe était donc restée dans sa chambre, une petite pièce ovale, tendue en mousseline blanche et toute parfumée de fleurs. Un christ en ivoire, jauni par les ans, se détachait sur un cadre de velours grenat, et quelques volumes à la reliure élégante étaient empilés sur une étagère en bois d'ébène. Rien de plus frais et de plus virginal que ce joli réduit, abrité contre les vives clartés du dehors par de grands stores en soie rose. Deux fenêtres s'ouvraient sur un baleon d'oii l'on apercevait un admirable paysage. Depuis le premier étage jusqu'au sol, la muraille était cachée par une tonnelle couverte de liserons, de volubilis, de gobéas et de clématites. Toutes ces petites fleurs avaient fini par envahir le balcon; et le soir, à l'heure où M™® de BarjoUe se plaisait à contempler le soleil se baignant dans un océan de pourpre et d'or, elles semblaient venir lécherhumblement les pieds de leur charmante maîtresse.
Mme Florentine de BarjoUe était une jeune femme de vingt-quatre ans, plutôt mignonne que jolie, — une frêle
créature qui avait des mains de patricienne , de grands yeux bleus limpides, une taille à tenir dans son collier, et dans la voix des notes douces et graves tout ensemble, d'une exquise harmonie.
Elle était couchée sur une chaise longue et lisait une lettre. De temps en temps, une ligne presque imperceptible se creusait sur son front poli ; sa poitrine se soulevait péniblement, et, lorsqu'elle eut achevé sa lecture, la lettre lui tomba des mains et des larmes silencieuses roulèrent le long de ses joues. Son regard, après avoir erré quelques instants sans but , se. fixa sur le christ eu ivoire et elle parut s'absorber dans une muette adoration.
Trois coups légers frappés à la porte de sa chambre tirèrent M™« de BarjoUe de son extase; elle tressaillit et ne répondit pas.
Trois nouveaux coups se succédèrent à un court intervalle : la porte s'ouvrit, et une jeune fille à l'œil vif, au nez légèrement retroussé, une vraie soubrette de Marivaux, apparut sur le seuil.
— Madame a sonné? demanda-t-elle.
— Non, mademoiselle, répondit M™« de BarjoUe un peu sèchement.
— Pourtant, il m'a semblé...
— Il me semble, à moi, que vous allez mentir, interrompit Mme de BarjoUe. Convenez, Théréson, qu'il vous fallait un prétexte pour entrer chez moi, et que vous avez saisi le premier qui s'est offert à votre folle cervelle.
La femme de chambre sourit, et ce sourire mit en évi-
442 COxMES SANS PRÉTENTION
dence deux fort jolies fossettes et une double rangée de dents, très-soignées et très-blanches.
— Madame est une fée, dit- elle, et ce serait peine perdue que de vouloir lui cacher ce qu'on fait et même ^e qu'on pense.
— Puis-je savoir, au moins, ce qui me vaut l'honneur de votre visite ? demanda la jeune femme avec une douce raillerie; j'avoue que ma puissance magique ne va pas jusqu'à le deviner.
— J'ai voulu rappeler à madame, au cas où elle l'aurait oublié, que les chasseurs viennent d'arriver, que toute la ville est en émoi et qu'on assure que les uni-r formes sont très-élégants, les chevaux d'une beauté rare et la musique délicieuse.
— Je sais tout cela, mademoiselle.
— Quelle toilette madame désire-t-elle faire ?
M™® de BarjoUe frappa du pied avec une légère impatience.
— Mon Dieu! Théréson, dit-elle à sa camériste, vous êtes une fille insupportable. 11 vous a plu tout à l'heure de venir me déranger et vous avez feint de croire que j'avais sonné. Il vous plaît à présent d'aller voir ces soldats, et vous supposez que je parta'ge votre puérile curiosité. Que ne me demandiez-vous tout de suite la permission de vous y rendre ? J'eusse accordé ou refusé? mais vous y auriez gagné de vous montrer franche, et vous savez que je déteste les hypocrites et les menteurs.
M"« Théréson courba la tête et laissa passer l'orage; puis, quand le dernier éclair se fut éteint :
— Et en supposant que j'eusse agi selon le désir de
madame, demanda-l-elle, est-ce être indiscrète que do prier madame de me dire quelle serait sa réponse?
— Sortez, si bon vous semble ; mais prévenez en bas que je n'y suis pour personne.
— Est-ce que madame se sentirait indisposée? S*il en était ainsi, je resterais, et de bien bon cœur.
La jeune femme ne répondit pas.
— Il me semble que, depuis ce matin, c'est-à-dire depuis que le facteur a apporté une lettre de monsieur, madame est plus pâle et plus agitée que de coutume.
— Vos commentaires sont au moins déplacés ; veuillez me laisser, je vous prie.
La camérisle se retira ; mais revenant presque aussitôt :
— Et si Ton nous envoie des militaires à loger ? demanda-t-elle.
— Vous ferez comme précédemment : vous leur donnerez cinq francs de ma part, et vous leur enseignerez une bonne aubei^e.
Cette fois M"* Théréson sortit tout à fait, et M™» de Barjolle resta seule.
La jeune femme reprit alors la lettre que nous lui avons u lire, et elle en recommença attentive ment la lecture.
Cette lettre était ainsi conçue ;
a Ma chère Florentine ,
» Mes affaires me retiendront quelques semaines en« core à Toulon, et je ne te dissimule pas que ce nouveau retard me cause un chagrin très-réel et très-profond. Tu
sais quelle est Tardeur de mon amour, ardeur que n'ont point ralentie cinq années de mariage. Le jour où nous avons été unis, le jour où le solennel article 213 du Gode civi nous a été lu par Thonorable maire du premier arrondissement de Paris, je me suis donné à toi sans restrictions jésuitiques. Le serment que je t'ai fait de f aimer et de n'aimer que toi, mes lèvres seules ne l'ont pas prononcé ; je l'ai gravé dans le plus profond de mon cœur, et, jusqu'à son dernier battement, ce cœur t'ap- *iendra tout entier. *
» Mais toi, ma Florentine, m'aimeras-tu toujours avec môme constance, avec la même exclusîveté ? Ce mot ,st-il dans le dictionnaire de l'Académie ? c'est ce que j'ignore et ce que je n'ai pas le temps de vérifier. Une femme — une jolie femme surtout — est-elle capable d'un si grand sacrifice? Ne viendra-t-il pas un jour où ton âme s'ouvrira fatalement à des impressions nouvelles? Enfin, lorsque tu seras le charme sérieux de toute ma vie, ne risq-ué-je point de n'être qu'une distraction dans la tienne ?
» Je ne saurais te dire combien ce doute m'obsède et me rend malheureux. C'est le vautour de Prométhée : il m'enfonce incessamment ses griffes dans le cœur.
» Si j'étais auprès de toi, un doux regard, une tendre parole, un sympathique serrement de main, chasseraient ces tristes pensées et me rendraient tout mon courage. Mais tu es ici et je suis là; mais cent lieues nous séparent; et, grâce à cette séparation maudite, les fantômes prennent un corps, et, par moments, je tremble que mes chimères ne deviennent des réalités.
» Ceci étant moins une correspondance qu'une intime confession murmurée à ton oreille, je dois t'avouer que ta dernière lettre m'a causé deux nuits de cruelle insomnie.
» Le croiras-tu? ce que tu me racontes de cette journée passée au château de M™« d'Aiguemar.a suffi à allumer mon sang et à me donner la fièvre. M. Raoul d*Ài* guemar t'a offert le bras et s'est constitué Ion chevalier, me dis-tu. Certes , je ne fais point à ce jeune homme l'honneur d'être jaloux de lui : je le trouve parfaitement nul et parfaitement laid, et pourtant cette seule pensée que ton bras s'estposésurle sien; qu'en t'écoutant parler, il a respiré ton haleine ; que peut-être, soulevées par \% vent, les boucles de tes cheveux ont effleuré son visage , cette pensée m'est entrée dans la poitrine et m'a fait froid comme la pointe d'une épée.
» Je te dis ces choses, et cependant je suis persuadé que j'ai le plus grand tort de te les dire. Si ton amour est robuste, ce doute t'outrage; si je n'occupe plus la première place dans ton cœur, c'est là, j'en conviens, une mauvaise façon de tenter de la ressaisir. Qu'un jaloux s'appelle Othello ou qu'il se nomme Sganarelle, c'est toujours un misérable rôle que celui de jaloux. Si l'on n'a pas en soi le triste courage du More de Venise, on est forcément ridicule comme le personnage de Molière. Serais-je cruel, le cas échéant?... A coup sûr, je ne serais pas ridicule.
» Écris-moi, chère bien-aimée ; la vue seule de ton écriture rafraîchira mon sang et rassérénera mon cœur^ Je suis un peu de la nature de Saûl, et j'ai besoin de
146 COMTES SÀMS PRÉTENTION
tempâ à autre que David m'enivre de sa harpe. Ma. harpe mélodieuse, à moi, c'est ton amour.
» MAX^IME DE BABJOLLE. »
Lorsqu'elle eut achevé la lecture de cette lettre, la jeune femme se prit à songer.
A quoi songea-t-elle? Elle songea à tous les sacrifices qu'elle avait déjà faits à Tinjuste jalousie de son mari et au peu de compte qu'il en avait tenu. La jalousie esl pareille à l'hydre mythologique. La veille, à force de ruse, de ténacité, de courage, vous êtes parvenu à couper une des cent tètes du monstre ; et le lendemain, voilà une tête nouvelle, et plus vivace encore, qui renaît à la place de la tête coupée. Les forces de M"*® de Barjolie s'usaient à ce rude et stérile combat de chaque jour; et la lettre de son mari, éloigné depuis trois mois par un grave procès pendant au tribunal civil de Toulon, cette lettre, qui ressemblait à une lame d'acier dans une gaine de velours, lui donnait la conviction douloureuse que dans ce duel incessant entre son amour et les défiances de Maxime , tôt ou tard elle finirait par être vaincue.
Il n'avait pas fallu longtemps à M™» de Barjolie pour reconnaître tout ce que la tête et le cœur de son mari contenaient d'inquiète jalousie. Maxime n'avait pas encore fait entendre une seule plainte, que déjà la jeune femme avait deviné ses déchirements intérieurs et ses secrètes souffrances. Mais comme c'était une sainte et noble créature qui avait pris au sérieux les obligations et les devoirs qu'impose le mariage, elle s'appliqua, dès
le début, à redoubler d'affection, de chasteté, de tendresse. Peu à peu, elle s'était retirée du inonde, où chacun de ses innocents triomphes envenimait les blessures de Maiime. Excellente musicienne , douée d'une voix légère et charmante, elle alla jusqu'à simuler un commenoement d'affection du larynx et ne fit plus de musique qu'à de longs intervalles, en petit comité, et dans son propre salon. Ses toilettes étaient toujours d'une simplicité extrême; elle déclara qu'un bal la rendait malade, que le spectacle la fatiguait, et elle en vint un jour à signifier à son mari qu'elle était lasse de la vie bruyante de Paris, et que son plus cher désir serait de se réfugier à B..., où M. de Barjolle possédait de vastes propriétés. Tous ces sacrifices , elle les accomplit avec tant de bonne grâce, avec une sincérité si habilement jouée, que Maxime n'en soupçonna point l'étendue. Il se contenta de remercier son étoile. Quant à ajouter qu'il souscrivit avec empressement au désir de sa femme, cela est au moins inutile, je suppose.
Depuis deux ans. Florentine était donc reléguée en province, menant une existence de recluse et se consolant dans la pensée d'un grand devoir accompli. N'avaitelle pas, d'ailleurs , la satisfaction d'assister à la résurrection morale de son mari, redevenu tendre, affectueux et confiant comme aux premiers jours dç leur union? Mais attendu que je ne veux ni peindre mon héroïne meilleure qu'elle ne l'était réellement, ni lui prêter des perfections surhumaines qui en feraient moins une femme qu'un ange, j'avouerai volontiers qu'il lui arriva plus d'une fois, alors qu'elle jouait une interminable
partie de wisht en compagaie de Maxime, du maire et du curé, de soupirer tout bas au souvenir des joies et des fêtes parisiennes.
Ainsi se trouvent expliquées ces larmes silencieuses qui mouillèrent les yeux de Florentine après qu'elle eut lu la lettre de M. de BarjoHe. Elle assistait, l'âme brisée, à la ruine d'un édifice qui lui avait coûté deux années de soins et d'efforts. Dévouement sans but! inutiles sacrifices! une courte séparation, le récit d'une innocente promenade au bras d'un ridicule hobereau de province, avaient réveillé la jalousie de son mari et l'avaient faite plus ardente et plus ombrageuse que jamais.
La réponse écrite par M"* de Barjolle à Maxime trouve " ici sa place naturelle.
a Dois-je me montrer plus irritée qu'affligée? lui disait-elle; en vérité, cher Maxime, je n'en sais rien. Est-ce ton cœur qui est méchant, ou ton cerveau qui est malade? Ce problème, je l'agite sans relâche , depuis trois heures, dans ma pauvre tête brûlante, et je n'ose le résoudre. En lisant ta lettre, je me suis demandé si je n'étais point abusée par quelque audacieux faussaire. J'aurais été bien heureuse de penser qu une autre plume que la tienne a tracé ces lignes, dont la lecture a couvert mon front d'une vive rougeur. J'ai fouillé dans mes plus vieux souvenirs; j'ai interrogé ma vie présente, et j'en suis encore à comprendre pourquoi il t'a plu do
m'humilier si cruellement dans ma pudeur Je femme et dans ma ehasteté d'épouse.
» Maxime, je le sais, avant de me donner ton cœur, tu Tas prêté à beaucoup d'autres. Quelles sortes de femmes as-tu donc aimées, mon Dieu I que ces malheureuses t'aient fait concevoir de leur sexe une idée si fausse et si injurieuse? Jusqu'au jour de notre union, nous avons donc vécu dans un monde bien différent l'un de l'autre? Hélas! je dois le supposer. Mais toutes ces mauvaises pensées, recueillies dans des sociétés équivoques, comment te suivaient-elles dans le doux sanctuaire de la famille ? N'avais-tu ni honte, ni remords, lorsque tu recevais, le soir, les saintes caresses de ta sœur et de ta mère? La nuit de ton âme était donc bien obscure, que ces pures lumières n'aient pas suffi à en dissiper les ténèbres?
» Ces pauvres femmes! les a-t-on calomniées depuis le paradis terrestre! 11 semble vraiment que nous soyons les très-humbles esclaves de votre bon plaisir, et l'on croirait, à vous entendre, que l'univers est un vaste iiarem dont vous êtes les sultans.
» Le mal vient de ce que les hommes sont pourvus d'une dose infinie de fatuité. Leur a-t-on, une fois en passant, adressé un sourire de banale politesse, les voilà persuadés qu'on se meurt d'amour pour eux. Qu'ils soient beaux ou qu'ils soient laids, qu'ils soient bêtes ou spirituels, c'est tout un. Ils mettent leurs illusions à la place de la réalité; et, comme don Juan, ils inscrivent sur leur liste un nom dont, le plus souvent, ils ne savent pas même l'orthographe! Le général Foy disait un jour
à la Chambre que tous les hommes sont égaux devant la loi. Je déclare, moi, que vous êtes tous égaux devant la fatuité.
» La Providence, cher Maxime, te punit par où tu as péché, — et c'est justice. Ayant douté successivement de toutes les femmes que le hasard a mises sur ton chemin, tu en es venu à douter de la tienne. Il y a longtemps que j'assiste, attentive et muette, au spectacle de tes craintes outrageantes. Si je me suis tue jusqu'à présent, c'est que j'avais l'orgueil de croire que tu m'estimais assez pour établir quelque différence entre ta Florentine et les créatures qui ont distrait ta vie de garçon. Me serais-je donc trompée?
» Je ne veux rien dire qui ressemble à une justification, parce qu'une justification implique toujours l'idée d'une faute. Je me borne à ceci :
» Chaque jour il me semble impossible de t'aimer davantage, et le lendemain je m'étonne de sentir mon affection plus vive et plus profonde; Mon unique pensée, c'est toi. J'ai un culte, une religion pour tout ce qui pourrait te plaire. J'agis comme si tu lisais dans mon âme. Je ne suis plus rien par moi-même et pour moi-même : tu me diriges entièrement. J'éprouve pour toi toutes les amitiés et toutes les tendresses. Ma vie, c'est toi. . » Sais-tu le moyen de te faire pardonner cette méchante lettre que j'ai brûlée après l'avoir froissée avec colère? Aussitôt ces lignes reçues, demande des chevaux de poste, accours près de moi. Je me sens triste et j'ai te vague pressentiment qu'un danger me menace. Je suis folle, diras-tu. Folle? c'est bien possible; mais attendu
que ma guérison est entre tes mains, j'imagine , cher docteur, que vous hâterez votre retour.
» Tu objecteras, sans doute, que ce départ précipité sera nuisible à nos intérêts. Qulmporte ? Nous sommes assez riches pour supporter une perte d'argent. Je ne suis peut-être pas assez forte pour supporter un malheur. j>
Sa lettre pliée et cachetée, M"^® de BarjoUe sonna sa femme de chambre; personne ne répondit à l'appel et rien ne bougea dans la maison. Tous les domestiques étaient sur la place de la Mairie.
En écrivant à M. de BarjoUe qu'elle se sentait triste et qu'elle redoutait vaguement un danger prochain, Florentine n'avait point fait comme ces avocats qui improvisent des arguments pour les besoins de la cause. Son imagination était réellement assombrie par toutes sortes de pressentiments lugubres. En dépit de sa haute intelligence et de sa religion éclairée , elle payait un certain tribut aux idées superstitieuses. Le matin, à son réveil, une hideuse araignée avait frappé ses regards ; à l'heure du déjeuner, le hasard fit que son couteau et sa fourchette furent placés en croix, et il arriva qu'en prenant du sel elle renversa la salière. — Voilà une petite femme slupide ! pensera mon lecteur en haussant les épaules. — Eh ! monsieur, qui avez une verrue sur le nez , si le peintre qui fait votre portrait dissimule cette verrue, je soutiens, moi, que la ressemblance du portrait n'est point complète.
M™« de BarjoUe prit un livre souvent feuiUeté , le Rgné de Chateaubriand, et elle s'isola dans la lecture de
ces pages, qui ont une saveur particulière pour les Ames endolories.
Au milieu de sa lecture, il lui sembla qu'un cheval lancé au trot s'arrêtait subitement devant la porte de sa maison. Presque aussitôt, M"« Théréson entra dans sa chambre.
— Madame, dit la camériste, il est en bas.
— Qui cela ? demanda la jeune femme.
— Le militaire qui doit loger chez madame. J*ai vu son billet de logement.
— Avez-vous déjà oublié mes recommaadations, tête folle? Faites conduire ce soldat à Fauberge et qu'on paye sa dépense.
— Mais, madame, ce n'est pas un soldat... c'est un officier, un capitaine... et il considérerait comme une offense un arrangement de cette nature.
— Qui vous a si bien instruite, mademoiselle?
— Monsieur le maire, que j'ai rencontré et qui m'a fait l'honneur de me parler. Il m'a chargé de dire à madame qu'il la supplie de loger ce capitaine. Un grand nombre d'officiers sont arrivés aujourd'hui, et les personnes les plus considérables delà ville les reçoivent chez elles. Le colonel est descendu chez M. d'Aiguemar.
— C'est bien, dit M™® de BarjoUe ; veillez à ce que cet officier soit installé le plus convenablement possible, et faites en sorte qu'il n'emporte pas un trop mauvais souvenir de l'hospitalité un peu forcée que je lui donne.
Le premier mouvement de Florentine fut de rouvrir sa lettre et d'instruire son mari de cette contrariété inat*
tendue ; mais elle réfléchit; et, toutes réflexions faites, elle s'abstint de ce post-scriptum.
— Dans la disposition d'esprit où 6e trouve Maxime, pensa-t-elle, une confidence- de cette nature serait une insigne maladresse. Un homme... un militaire... sous mon toit... lui absent! il y aurait de quoi faire tomber mon pauvre Jaloux de fièvre en chaud mal. Gardons-lui cette poire d'angoisses pour son retour.
Gomme elle réfléchissait ainsi, la porte de sa chambre s'ouvrit, et M^te Théréson annonça M. le maire de la ville de B...
C'était un noble vieillard, en culottes courtes, décoré de la croix de Saint-Louis, la tête poudrée et d'un trèsgrand air, qui s'appelait le comte de Malestrac. Émigré en 92, il tf était rentré en France qu'en 1816. Seul, sans famille, il avait conçu une affection sincère pour M™» de BarjoUe, qui, de son côté, l'accueillait avec ses plus gracieux sourires ; et, comme Maxime voulait bien ne pas s'effaroucher des assiduités du vieux gentilhomme , il était devenu peu à peu l'intime de la maison.
—Ah ! c'est vous, cher comte ? s'écria la jeune femme. Venez çà, que je vous gronde fort.
— Grondez-moi tout le temps qu'il vous plaira ; je préfère le son de votre voix à la plus enivrante musique, répondit M. de Malestrac, qui, en matière d'ingénieuse galanterie, ne le cédait à personne.
— Votre conduite est celle d'un chevalier déloyal et félon.
— Ah! madame...
— Vous me savez seule, et vous n'hésitez pas à trans-
former ma maison en une caserne! Mais, mon cher adorateur, vous n'avez donc pas réfléchi que me voilà condamnée à un tête-à-tête de vingt-quatre heures avec un soldat I
— J*y ai parfaitement réfléchi, au contraire.
— J'admire votre ton placide et votre physionomie tranquille. Eh quoi ! tous les serpents de la jalousie ne déchirent pas votre poitrine?
— Madame, répliqua le vieil émigré, il est des femmes auxquelles un homme d'esprit ne fait pas Thonneur d'être jaloux ; — il en est d'autres auxquelles un galant homme ne fait pas cette injure.
Cette phrase, prononcée avec un accent chevaleresque, fit pâlir M™e de BarjoUe dont elle raviva les blessures secrètes.
— Parlons sérieusement, dit -elle: il ne m'est pas agréable d'avoir un tel locataire en l'absence de mon mari.
— J'ensuis persuadé, mon enfant.
— Alors pourquoi ne m'a-t-on pas dispensée de cette corvée?
— Il y a un motif.
— Sérieux?
— Très-sérieux.
— Ne puis-je le connaître?
— Je vous préviens que je vais vous faire un ennuyeux cours de politique, dit M. de Malestrac, et je vous prie de vous souvenir que c'est vous qui m'y contraignez.
— S'agirait-il d'un secret d'État? demanda Florentine affriandée.
— C'est quelque chose comme cela.
— Je vous écoute, cher comte.
— Ma belle enfant, dit M. de Malestrac, à votre âge et dans votre position, il est des choses dont on se soucie comme de sa première pantoufle. Je parierais deux cents pistoles que vous ne vous êtes jamais demandé quelles sont les véritables dispositions de Tarmée ?
— Et vous gagneriez votre pari, interrompit M™® de Barjolle en souriant.
— J'en étais sûr! Apprenez donc c(ue plusieurs régiments ne nous inspirent pas toute la confiance désirable. Ce diable de Bonaparte a beau être mort et enterré sur son rocher de Sainte-Hélène, il a laissé un fils à Vienne, et, tant que ce fils sera vivant, l'espoir d'une restauration impériale, quelque chimérique qu'il soit, entretient dans l'armée une agitation sourde qui n'est pas sans péril. Le régiment de chasseurs arrivé aujourd'hui dans notre ville m'est signalé par le ministre de la guerre, un de mes vieux camarades d'exil, comme un foyer de bonapartisme ardent. Il s'agit de séduire les soldats et de leur prouver que notre royalisme pur n'exclut pas en nous l'amour et le respect de la gloire militaire. En conséquence, j'ai improvisé une petite comédie patriotique, et j'ai distribué les principaux rôles à mes meilleurs amis. Vous voyez bien que je ne pouvais ni ne devais vous oublier. Il a été convenu que nous nous montrerons d'une affabilité et d'une gracieuseté charmantes envers ces brigands de la Loire, qui s'imaginent, Dieu me pardonne 1 que nous n'avons pas le cœur français parce que notre cocarde est blanche et non tricolore. Nous voulons qu'à l'heure du
ilt CONTES SANS PRETENTION
départ, lisaient abjuré leurs funestes préjugés. Parmi ces officiers, un certain capitaine m'est annoncé tomme le plus enragé de la bande. C'est, à coup sûr, celui de qui la séduction sera la plus difficile. Je n'ai pas hésité à vous l'envoyer.
— A moi ! s'écria M™^ de BarjoUe.
— A vous. — Si celui-là vous résiste, c'est qu'il est imprenable. Je compte sur votre esprit et sur votre beauté pour opérer ce miracle, et j'ai la certitude qu'il n'est point au-dessus de vos forces.
— Mais c'est une mission diplomatique T
— Précisément.
— Et si j'échoue?
— Voire succès est infaillible.
— Soit, j'accepte ! dit Florentine, qui ne savait trop quelle raison plausible assigner à son refus, et qui craignait surtout que, l'extrême jalousie de son mari une fois connue, Maxime ne devînt ridicule.
— Vous êtes un ange! s'écria le comte, et j'instruirai Sa Majesté de votre dévouement à la bonne cause.
— J'ai dit que j'acceptais, mais c'est à une condition.
— Et laquelle?
— Vous dînerez avec nous et vous me préserverez ainsi d'un tête-à-tête ennuyeux,
— Impossible.
— Comment! impossible?
— Sans doute; j'ai chez moi deux chefs d'escadron, cl vous comprenez que je ne saurais leur fausser compagnie.
Là PART DU FEU 157
— Eh bien, je prierai noire clier curé de vouloir bien ^tre des nôtres.
— Et le curé se verra dans la triste obligation de vous refuser.
— Lui aussi?
— Je lui ai expédié deux lieutenanls, et je tiens de bonne sourc3 qu'il compte leur offrir un festin de Lucullus.
M. de Malestrac prit congé de M'°^ de BarjoUe et sortit, - après avoir baisé délicatement l'extrémité arrondie de ses ongles roses.
Cinq minutes écoulées, H'*« Tliéréson entra pour la troisième fois dans la chambre de sa maltresse.
— Qu'est-ce encore? demanda la jeune femme.
— L'officier que nous logeons réclame la faveur do présenter ses respects à madame. Voici sa carte, qu'il m'a chargée de remettre à madame.
Florentine jeta les yeux sur cette carte; elle tressaillit t't devint blanche comme un lis.
— Georges Kennor! murmura-l-eile d'une voix étouffée.
— Lui-même, madame, dit le capitaine en s'inclinatil l>rofondêment devant la jeune femme frappée destupeur.
D'un geste il congédia Théréson, et prenant un fauteuil, il s'assit en face de M™* de ElarjoUe.
Avant de faire assister ie lecteur à l'entretien qui eut lieu entre le capitaine Georges Kermor et U'^ de Barjollc.
il nous faut remonter un peu en arrière et placer ici quelques éclaircissements indispensables.
Au temps où elle habitait Paris, Florentine allait souvent s'asseoir, en compagnie de son mari, sous les marronniers des Tuileries. Il arrivait parfois qu'elle s'y rendait la première ; Maxime venait la rejoindre, et, lorsque six heures sonnaient à Tborloge du vieux palais bâti par Philibert Delorme, une élégante voiture, stationnée à la grille des Feuillants, les ramenait au trot de deux rapides chevaux anglais dans leur petit hôtel de la rue d'Anjou Saint-Honoré.
Un jour que Florentine était seule,' écoutant les oiseaux qui chantaient sur sa tête et s'enivrant du parfum des orangers en fleur, un homme s'assit en face d'elle et se prit à, la regarder avec une fixité si audacieuse qu'elle sentit peu à peu mi secret effroi pénétrer jusqu'au fond de son âme. Alors elle se souvint vaguement de l'avoir déjà rencontré dans le jardin royal, sans que sa présence l'eût frappée d'une façon particulière, au milieu de la foule des promeneurs.
G'ét^t un homme de trente ans, habillé à la dernière mode, et qui eût été d'une beauté rare, si l'ensemble de sa physionomie avait exprimé autre chose qu'une dureté froide et hautaine. Sa pâleur mate doublaitl'éclat extraordinaire de ses grands yeux noirs ; une large moustache brune recouvrait sa lèvre supérieure, et rien qu'à voir sa bouche on devinait qu'elle ne savait pas sourire. Il y avait dans son nez, comme eût dit Balzac, des lignes d'une rectitude implacable, et ses narines, sans cesse agitées par un mouvement fébrile, se contractaient, par
LA PART DD FEU là9
intervalles, comme celles du cheval dont les flancs sunl déchirés par l'éperon. Son front était traversé par une ride profonde, et ses cheveux, coupés court, lajssaiont à découvert ses tempes, sur lesquelles se détachaient des réseauxde veines bleues. Un imperceptihie ruban rouge était noué à sa boutonnière.
En présence de cet bomme, M»« de Barjolle éprouva cette fascination étrange que les petits obeaux ressentent, dit-on, en face de certains reptiles. Ce jour-lâ, elle n'attendit pas que son mari vint la rejoindre ; elle rentra seule à son hôtel.
Au moment où elle descendit de voiture, un cabriolet s'arrêta à une courte dislance, et elle reconnut la tête piMe du promeneur des Tuileries penchée en dehors de la capote du cabriolet; puis, sur un signe de l'inconnu, le cocher tourna bride , et la voiture disparut conune une vision.
Sur ces entrefaites, le hasard fit que Maxime, convié à une partie de chasse, s'absenta de Paris durant une semaine.
Les deux premiers jours. Florentine ne sortit pas. Le troisième jour, elle donna ordre d'atleler et se ût conduire au bois de Boulogne.
Dans une des allées les plus solitaires, elle entemlii trotter h côté de sa voiture. Obéissant à un sentimeni d'instinctive curiosité, eUe mit la tête à la portière el se rejeta en arrière par un brusque mouvement. Montii sui' un très-beau cheval, l'inconnu des Tuileries venait de lui adresser un salut respectueux.
46a CONTES SANS PRÉTENTION
Le lendemain , M™* de Barjolie s'enferma chez elle el ne reçut personne.
Le cinquième jour, son cocher lui ayant fait demander où il lui plaisait qu'il la conduisît:
— Où Ton voudra, répondit-elle, hormis au bois de Boulogne.
Le cocher toucha les chevaux, qui s'enlevèrent ; et moins d'une heure après, ils gravissaient la côte escarpée de Ville-d'Avray.
Celte fois encore la promenade né se prolongea pas longtemps. Florentine prétexta une indisposition subite et l'on rentra à Paris.
Au détour d'une allée sombre, elle s'était rencontrée face à face avec son mystérieux persécuteur.
Alors M™« de Barjolie se promit de rester prisonnière chez elle jusqu'au retour de son mari.
Mais, le lendemain, sa belle-mère et sa belle-sœur vinrent l'enlever à l'improviste et l'entraînèrent, malgré ses résistances, au Théâtre-Italien, où l'on donnait une représentation extraordinaire.
En entrant dans la salle, Florentine eut un vif battement de cœu ; ses oreilles tintèrent douloureusement et un nuage noir passa devant ses yeux. — L'homme des Tuileries, du bois de Boulogne, de Ville-d'Avray, dé partout, occupait seul la loge voisine de la sienne.
Bien qu'elle se fût placée de façon à ne pas le voir, elle devina qu'il ne cessait de la regarder, et elle sentit les effluves de ce regard envelopper tout soncorpsetlui brûler les épaules. Ce supplice dura jusqu*à minuit : quatre heures d'angoisses et de tortures î
Wo^ de Barjolle sortit du théâtre, brisée comme après un accès de fièvre. Elle fut longtemps avant de s'endormir; des r^ves sinistres la poursuivirent dans son sommeil; elle se surprit appelant Maxime à son secouis. A son réveil, on lui remit deux lettres. L'une était de M. de Barjolle : il annonçait qu'il serait de retour dans la soirée. L'autre était d'une écriture inconnue, et cadietée de noir, avec celte devise: Vn
Florentine brisa ce cachet d'une main tremblante ; ta lettre contenait ce peu de mots :
«Vous me fuyez en vain, madame ; vous serez à moi.
» GEORGES SERHOR. 0
Maiime revint à l'heure convenue, et ce fut ce mémo soir que M™« de Barjolle annonça à son mari que le séjour de Paris lui était devenu insupportable ; que sa santé y dépérissait à vue d'œil, et qu'elle le supplia lUpartir pour B... Maxime, que son valet de ctiambre avait instruit des assiduités d'un jeune homme décoré, s'empressa de souscrire au désir de Florentine. Le lendemain, tous les préparatifs étaient terminés et leur chaise de poste volait sur la route d'Orléans.
A la même heure, un régiment de chasseurs sortait de Paris par la barrière de Passy, se dirigeant sur Chartres, où un ordre subit du ministre de la guerre l'envoyait tenir garnison. C'était une véritable disgrâce pour ce régiment, soupçonné d'avoir, plus qu'il ne convenait, con- «rvé le culte desidées napoléoniennes. Les officiers, h
i(SÎ CONTES SANS PRÉTENTION
peine arrivés depuis un mois è Paris, avec Tespoir d'y demeurer pendant deux ans, manifestaient h haute voix leur désappointement et leur contrariété. Seul, parmises camarades, un jeune capitaine se faisait remarquer par son mutisme absolu ; mais ses noirs sourcils froncés et ses lèvres contractées témoignaient suffisamment que, pour ne point faire sa partie dans le concert de malédictions unanimes qui éclataient sur la route, il s'associait néanmoins, et de tout cœur, aux sentiments de ses camarades.
— Eh bien 1 Kermor, lui demanda tout à coup un officier qui se faisaitremarquerpar son exaltation, est-ce que vous quittez Paris sans regret, que vous ne faites pas chorus avec nous? A quoi diable pensez- vous?
— Je pense, répondit Kermor, qu'on nous traite comme des lépreux dans les bureaux de la guerre ; que Tétat militaire est le pire état que je connaisse, et que c'est à bri- T ser son épée et à en jeter les morceaux aux pieds de ce vieillard goutteux qui occupe en ce moment le trône de l'empereur, tout comme mon gant occupe ma stalle durant un entr'acte à l'Opéra.
— Bien parlé, Kermor! s'écrièrent plusieurs officiers.
— Vous me demandez, Ghangiron, si je ne laisse aucun regret à Paris, continua Kermor; j'y laisse une femme...
— Qui vous aime?
— Je n'en sais rien.
— Que vous aimez?
— Je ne le crois pas,
— Alors que vous importe d'être séparé d'elle?
LA PART OU PEU lâS
— Il m'importe que je me suis promis de perdre cette femme, et que notre brusque départ retarde indéfiniment l'accomplissement de mes projets.
— Elle est jeune, au moins?
— Vingt ans, à peu près.
— Et jolie î
— Elle vous séduirait tous, comme Circé.
— Vous l'avez \ue souvent? *
— Quatre fois.
— Et vous lui avez parlé ?
— Jamais.
— Vous lui avez écrit?
— Deus lignes.
— Elle est veuve?
— Elle est mariée.
— Vous voulez donc un duel avec son mari?
— Le mari mourra, messieurs, non de ma main, mais de douleur et de honte.
11 se fit un moment de silence.
— Et vous dites que vous n'aimez pas cette femme? reprit un officier.
— Je ne l'aime pas,
— Si vous ne l'aimez pas, c'est que vous la haïssez profondément.
— 11 y a du vrai dans vos paroles, mon cher Chabrillac, répondit Kermor.
— Cette femme vous a offensé?
— Aucunement.
— C'est donc son mari?
— Vous y voilà.
— Il VOUS aura regardé de travers? demanda Chanî^iron, qui connaissait Fhumeur ombrageuse de son camarade.
— Il m'a coupé la Ggure d'un coup de cravache, dit tranquillement Kermor.
— Et vous ne vous êtes pas battus? s'écrièrent le$ oitîciers.
— Si fait, pardieu 1 •
— A répée ?
— Non,
— Au pistolet?
— Non.
— Au sabre?
— Non.
— A la carabine?
— Pas davantage.
— Mais enfin, vous vous êtes battus? demanda Cliahrillac.
— Certes.
— Et comment?
— A coups de poing.
— A coups de poing! répétèrent quinze voix sur tous les tons de la gamme.
— Messieurs, reprit Kermor, je ne vous parle pas d'hier. C'était en 1802. L'insulteur avait dix ans, l'insulté en avait neuf. L'un était le fils du maître, l'autre le fils de l'intendant; et, depuis leur plus tendre enfance, le premier abusant cruellement de sa position, semblait mettre tout son bonheur à se faire le bourreau du second. Mais enfin la coupe amère finit par s'emplir goutte i
LA PART DO FEU IfiS
goulte, comine diseol les poètes. II suffa alors d'une larrpe pour la faire déborder; la victime se révolta, et It^ tiers état, dans ma personne, se permit de rosser d'importaoce dix siècles de hobereaux dans la sienne. Le jour même, mon vieux bonhomme de père fut chassé de cetie noble maison que,pendanlles proscriptions elles démolitions de la Terreur, son dévouement avait plusleurfois sauvée, hommes et biens, au péril de sa vie.
— Et depuis cette époque? demanda Ghangiron.
Je me suis engagé aussitôt qu'on a voulu de moi
dans un régiment. J'ai fait, vous le savez, un chemin assez rapide. J'étais capitaine et décoré à la chute ûc l'Empire; mais, attendu que je ne suis ni le marquis de Kermor, ni le baron de Kermor, ni même le vidame de Kermor, je me retirerai du service avec mes simples épauleltes de capitaine, tandis que j'étais en droit d'espérer celles de général, comme tant d'autres qui ne mft valent pas.
— Ma foi! mon cher Kermor, dit Chabrillac, à votre place je chercherais querellée mon ennemi ; j'échangerai-; avec lui une balle ou un coup d'épée, et j'oublierais tout cela.
J'ai été blessé, quoique enfant, dans mon honneur
d'homme, car j'ai été blessé dans celui de mon pfero. C'est dans son honneur d'homme que je veux le blesser aussi. U aime sa femme, il est jaloux de sa femme, je compromettrai sa femme. La blessure que je lui ferai ainsi n'en sera que plus douloureuse et plus profonde. Nous nous battrons alors si tel est son bon plaisir; mai^ après l'offense et non avant. Où? quandi comment me
vengerai-je? je l'ignore. Mais je me vengerai. Vouseonnaissez ma devise : Un jour !
Tout le monde se lut.
Les officiers mirent leurs chevaux au trot et recommencèrent entre eux leur inoffensive causerie.
Quant à Kermor, il ralentit l'ardeur de son cheval, et ne tarda pas à cheminer seul, perdu dans les sombres méditations où cette conversation venait de le jeter.
Tel était l'homme que la fatalité avait conduit sous le toit de Mme de Barjolle alors que son mari n'était pas là pour la défendre, et que nous avons laissé au moment où M"« Thérésôn venait de l'introduire dans la chambre de Florentine.
— 11 faut convenir, madame, dit le capitaine Kermor, lorsqu'ils furent seuls, que je serais bien ingrat si je ne remerciais le hasard , et du plus profond de mon cœur.
— Monsieur, interrompit Florentine en faisant un violent effort sur elle-même pour vaincre la terreur qui la dominait; monsieur, vous allez partir, n'est-il pas vrai?
•-Je partirai demain, madame, quand les clairons de mon escadron sonneront le boute-selle. Je partirai avec le regret amer que mon séjour ne puisse se prolonger plus longtemps sous votre toit hospitalier.
— Vous ne m'avez pas comprise, monsieur, ou plutôt vous feignez de ne pas me comprendre, reprit M™« de Barjolle dont la voix s'éteignait à chaque mot; je vous demande de partir, non demain, mais sur-le-chanap.
— Voilà un ordre auquel je ne saurais obéir.
— Ce n'est pas un ordre, monsieur, s'écria Florentine ; ce sera une prière si vous voulez.
— Épai^ez-vous ce déplaisir, madame, dit Rermnr. Ordre ou piière, je ne partirai pas.
Uoe lueur d'espoir illumina l'esprit de Florenline.
— Si vous restez ici, dit-elle avec précipitaUon, c'est sans doute pour reconnaître vos torts et en solliciter l'oubli. Eh bien, soit 1 quelle qu'ait été la gravité de l'offense, tout est oublié. Rien ne peut donc vous retenir.
— Partir, madame, ce serait accepter un pardon, et je ne crois pas en avoir besoin, répondit Kermor d'une voix dure.
— En ce cas, monsieur, restez, si bon vous seml)le; vous êtes l'hôte de cette maison, mais non le mien; je vous cède la place.
Elle se leva et fit un pas pour se retirer, mais Kermor lui saisit la main, et la contraignant de se rasseoir :
— Veuillez rester, dit-il, et daignez m'accorder quelque attention. Nous avons à causer sérieusement.
— Je n'ai rien à entendre, rien à répondre, murmura Florentine.
— C'est une erreur, madame. Nous ne sommes plus à Paris, et vous n'êtes point gardée h. vue. Le hasard m'a ouvert votre porte. Nous sommes ssuls. M. de Barjolle est à Toulon, je le sais. L'occasion est propice, et je ne serai pas fou au point de la laisser échapper. Vous-mémfi ne le supposez pas.
— Qu'avez-vous donc à me dire? demanda Florentinf; avec une émotion qu'il ne lui fut plus possible de niiil- Iriser complètement.
— Rien que vous ne sa(^iez, madame. Car il csi douteux que vous ayez perdu tout souvenir de ma lettre.
168 CONTES SANS t^ÀÉTBNTION
M™® de Barjolle ne répondit pas.
— Si toutefois vous ne vous en souveniez plus, je mets ma mémoire à votre disposition, madame, et je pourrais vous en redire le contenu.
— Assez, monsieur 1 interrompît-elle avec énergie; n'ajoutez pas un mot. Vous êtes ici chez moi, chez mon mari. Cessez un langage que je ne saurais entendre nulle part, et en ce lieu moins qu'ailleurs.
— Soit, madame. Vous avez bon souvenir, je le vois clairement : c'était le point que je tenais à constater.
— Mais enfin, monsieur, cxpliquez-voiis:qu'ai-je fait qui puisse m'attirer une telle persécution de votre part?
— J'accepte l'expression, madame. J'irai même plus loin dans ma franchise. Un autre invoquerait peut-être une passion profonde , un amour désordonné ; je ne le ferai pas. A quoi bon mentir? Je ne vous aime pas, madame. Si mes assiduités auprès de la femme de M. de Barjolle ont pu vous faire croire le contraire, ce n'est pas que je vous aime , c'est que je le hais ! Vous fi'êtes, vous, madame, que l'instrument de cette haine.
— Vous vous trompez, monsieur; Maxime ne vous connaît pas, il ne vous a jamais vu, il ne vous a point offensé, vous ne le haïssez pas, vous n'avez pas le droit de le haïr! s'écria Florentine, s'accrochant avec l'énergie désespérée d'un naufragé à cette pensée, que peut-être le capitaine avait été abusé par quelque circonstance fatale.
Mais cette illusion fut courte.
— Je ne me trompe point, madame , reprit Kermor; M. de Barjolle et moi, nous ne nous connaissons que trop. L'insulte qu'il m'a faite, pour remonter haut , es!
LA l'ART DL' KEU IC9
de celles qu'on ne pourrait oublier. La prescription n'est bonne que pour les cœurs faibles et lâches.
— Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moil s'écria Florentine , dont les larmes comprimées éclatèrent en sanglots.
— Vous pleurez, madame ; vos yeui, je comprend:-, doivent être habitués aux larmes. Je ne vous aime pas, mais je vous plains. Je n'ignore aucun détail de votre existence : vous n'êtes pas heureuse , vous ne pouvez l'être. La jalousie de M. de Barjolle, jalousie odieuse, iiKessanle, vous condamne à une vie de solitude et de continuelles terreurs. Jusqu'à présent, grâce â des sacrifices vraiment héroïques , vous avec réussi à en conjurer les Tuaestes effets. Il n'en sera plus ainsi. M. de Barjolle est loin de vous... qu'importe la distance? l,a calomnie a des ailes. Une fois en sa vie, votre mari aura eu du moins une raison apparente d'être jaloux,
— Je ne vous comprends pas, monsieur ! s'écria Florentine.
— Dites plutôt qu'il ne vous plaît pas de me comprendre. M. de Barjolle a été instruit de mes assiduités auprès de vous, madame, et, lorsqu'il saura que j'ai en l'ineffable bonheur déloger sous votre toit, je nemetspas en doute qu'il ne transforme aussitôt en unedésespéranlc certitudecequin'aété, à Paris, qu'un éphémère soupçon .
— Une certitude! une certitude! répéta Florentirif avec un amer dédain.
— Rassurez-vous, madame , et rendez-moi meilleure justice. Je ne suis point assez fat pour imaginer que ji pourrais vous inspirer une si soudaine et si llatteuw
passion. L'important pour moi, ce n'est pas la réalité, c'est l'apparence : cela suffit à ma vengeance.
— Vengeance impossible !
— Elle a commencé, madame.
— On ne le croira pas.
— il le croira, luil
— Mon Dieul mon Dieu! cet homme ne dit que trop vrai. Que faire? que devenir? comment éviter un pareil scandale? s'écria Florentine avec égarement.
Elle se leva et voulut fuir, incapable de supporter l'aspect de l'homme qui la menaçait si insolemment àsm le repos de toute sa vie. Mais ses yeux se fermèrent, ses jambes fléchirent ; Kermor la soutint et la replaça respectueusement dans le fauteuil qu'elle venait de quitter.
Il ouvrit la porte et appela Théréson.
— Mademoiselle, dit-il. M™» de Barjolle a besoin de vos bons offices. Voyez à enlever les fleurs qui garnissent cette chambre; leurs dangereux parfums ont donné le vertige à votre maîtresse. # •
Et il s'éloigna discrètement au moment oa la jeune femme reprenait connaissance.
Peu d'hommes sont aussi forts que leur baine.-^ Rentré dans son appartement, Kermor ne se dissimula point tout l'odieux de son personnage. Des profondeurs de sa conscience, une voix s'éleva qui lui fit entendre un rude langage. Tout ce que sa nature rancunière recelait encore d'honneur et de loyauté se révolta à la fin, et d'in-
visibles bouches lui crièrent que c'était le fait d'un lâciie de s'obstiner ainsi à frapper une femme sans défense. Durant ce long entretien, dont il avait fait une incessante torture, la beauté de Florentine lui était apparue dans tout son éclat et couronnée de la triple auréole do la grâce, de la jeunesse et de la pudeur.
Plus d'une fois il s'était senti ému par ses larmes, et. s'il n'avait pas renoncé à d'odieui projets, c'est que sa haine pour M. de Barjolle s'était accrue de l'amour que Florentine semblait porter à son mari. Tout en parlant de la jalousie de Maxime, une jalousie semblable s'élail glissée dans son cœur, et cette pensée que son ennemi était l'beureux possesseur de tous ces trésors de vertu et de beauté , cette seule pensée allumait en lui une fièvre qui calcinait son sang et jetait le trouble dans su raison.
Le capitaine allait et venait dans sa chambre comme fait une béte fauve dans sa cage , lorsqu'on lui annonça la visite de M. le comte de Malestrac.
Quelque confiance qu'il eût dans les moyens de persuasion politique de Florentine, le vieux gentilhommiavait estimé qu'une démarche de sa part auprès d'un petit officieT de fortune serait de nature à aplanir bisii des obstacles, en même, temps qu'elle imposerait silence aux rancunes de-ce soldat resté fidèle à la mémoire de sou empereur. Même, il avait poussé la diplomatie jusqu'à mettre dans sa poche la croix de Saint-Louis que, d'ordinaire, il portait fièrement à sa boutonnière.
— Capitaine, dit M. de Malestrac, j'ai l'honneur d'être
172 CONTES SANS PRKTEXTIUN
maire de la ville de B...; vous êtes mon hôte, et, à ce litre, vous excuserez ma visite... Je vous dérange peulélre?
Kermor salua, et, d'un geste, il invita le comte à s'asseoir.
— M. de BarjoUo est absent, reprit M. de Malestrac; il se peut que sa jeune femme ait. négligé de donner tous les ordres nécessaires à votre installation. S'il en était ainsi, je vous prierais de me considérer comme le mandataire de M. de BarjoUc, mon administré et mon ami.
— Vous êtes trop bon, monsieur lo comte , répondit Kermor; je n'ai ni le désir ni le droit d'être fort difficile; et d'ailleurs, vous le voyez par le luxe qui nous entoure, si j'ai un reproche à faire à l'hospitalité de cette maison, c'est d'être beaucoup trop somptueuse pour un pauvre soldat tel que moi.
— Allons donc! capitaine ; un officier de votre grade et de votre mérite a droit aux égards, je dirai même aux respects de tous ; et je me ferais une méchante querelle avec M. de Barjolle, s'il apprenait qu'ayant eu la faveur de vous loger sous son toit , vous n'y avez pas été accueilli aussi bien que nous le permettent nos ressources limitées, à nous autres petites gens de province.
— Vous pensez cela, monsieur le comte?
— J'en suis certain. Je regrette néanmoins l'absence du maître du logis. Barjolle est un bon et aimable compagnon, avec qui vous auriez passé d'agréables heures. Vous ne le connaissez pas?
— Non, monsieur le comte.
— C'est, sans contredit, une des natures les plus heu-
LA PART DU FEll I75
ircusement douées qui eiislent. Toutes les bonnes fées ;ont présidé à sa naissance. 11 est riche, jeune et beau, il ^aune adorable fsmme , qu'il aime passionnément, et : dont il possède toute la tendresse.
— H. de Barjolle liabite-l-il depuis longtemps ce pays? interrompit Kermor, quelesconSdencesdu vieax gentilhomme faisaient pâlir de colère.
— Voilà une de ces unions charmantes auxquelles un ofllcier municipal doit être fier de présider! continua M. de Maleslrac en souriant. Je ne demanderais qu'un seul mariage comme celui-là par année, pour me consoler de tous les liymens saugrenus qui se conlraclent à l'ombre de mon écharpe.
— M. de Barjolle est donc bien heureux? articula Kermor d'une voix altérée.
— Son bonheur est si grand, qu'il m'effraye. A la place (leMaxime,j'imiteraisPoIycrate, tyran deSamos:jelanferais mon anneau dans la rivière ; et encore tremblerais-je qu'on ne me le resservît dansle ventre d'une carpe.
— Vous avez raison, dit Kermor, dont la haine se rallumait et s'attisait à ces paroles, comme les charbons «l'une fournaise pétillent et s'embrasent sous l'haleine puissante d'un soufflet de forge. Tôt ou tard, M. de Barjolle payera sa dette à l'infortune.
— .l'espère bien qu'il n'en sera pas ainsi I s'écria M. de Malestrac. Et d'ailleurs, quelle sorte de malheur pourrait l'atteindre? 11 est trop riche pour connaître jamais la pauvreté. Quant à son bonheur domestique, je l'estime assuré d'une façon plus solide encore que sa fortune. De ce côté là, surtout, Maxime est réellement invulné-
rable. C'est un Achille conjugal qu'on ne saurait blesser, ^ même au talon.
Kermor se leva par un brusque mouvement :
— On étouffe dans cette chambre ! dit-il. Et il ouvrit la fenêtre avec une si grande violence
qu'un des carreaux vola en éclats.
— Vous me demandiez, continua M. de Malestrac, s'il y a longtemps que M. et M™® de BarjoUe habitent notre Tille? Deux ans environ, et pendant tout ce temps je ne pense pas qu'il se soit formé un seul nuage dans leur beau ciel.
— On assure, cependant, que M. de Barjolle est trè&jaloux, objecta le capitaine, qui était parvenu à maîtriser son émotion.
— Maxime jaloux ? s'écria le comte : je n'en crois rien. Se défier d'une si noble femme, ce serait pis que de la folie, ce serait un crime! et pour ma part, tout vieux que je suis, je me souviendrais encore que je peux tenir une.épée si j'entendais une seule parole malsonnante sur le compte de la femme la plus digne, de l'épouse la plus respectable que je connaisse.
— On m'aura trompé, dit Kermor.
— Et trompé grossièrement, capitaine, tenez la chose pour assurée. Êtes- vous marié ?
— Non, monsieur,
— Eh bien, je vous souhaite une compagne aussi accomplie que M™© de Barjolle , souhaiter plus me paraissant un rêve irréalisable; — et vous serez heureux, heureux à la façon de M. de Barjolle, ce qui n'est pas peu diret
LA PABT DU mV 175
— Vous oubliez, monsieur le comte, que Je ne suis , moi, ni noble, ni riche.
— Bah I savez-vous ce que tous réserve l'avenir? Sa Majesté se coDnaUeiiliommes;je ne doute pas que vous ne cueilliez de glorieux lauriers sur ta terre d'Espagne. S'il n'était superflu de parler de recommandations à un. officier qui se recomoiande si bien de lui-même, je vous prierais de vous rappeler que le ministre de la guei ro compte au nombre de mes bons amis.
H. de Halestrac prit congé du capitaine, trës-satisfai l de la façon adroite dont il était parvenu à glisser ce poit-scriptum, qui était, en somme, le but essentiel de sa démarche.
— Ilest jeune, il est pauvre, pensaît-il ens'enallunt; il doit être ambitieux. Son hostilité politique n'est autre chose que du mécontentement et de l'envie déguisés ea fidélité héroïque. Je suis certain de l'avoir forlement ébranlé, si tant est que je ne l'aie point rallié complètement. L'éloquence de H"" de Barjolle fera le reste. Allons, continua-l-il avec un geste à la Titus, je n'ai jias perdu ma journée I
Hélas 1 le vieil ami de Florentine était loin de aouiiçonner l'effet désastreux produit dans l'ftme de son auditeur par ses imprudentes révélations.
Tout ce qui venait de lui être dit touchant le bonlieur de son ennemi, ce long épilhalame chanté si complaisemment par M. de Halestrac avait entièrement changé les dispositions de Kermor. Ses irrésolutions avaient cessé. La vengeance et la liaine survivaient seules dans son cœur.
11 sortit; et comme il en-ait sans but dans la ville, attendant avec impatience que Theure du dîner le remît en présence dé M™® de Barjolle, plusieurs voix l'appelèrent joyeusement par son nom.
Il se retourna ; quelques-uns de ses camarades, attablés devant un café, fumaient leurs pipest buvaient de la bière et jouaient leur consommation au piquet, suivant l'usage immémorial des officiers quand ils vivent en province.
— Eh bien, Kermor, demanda Tun d'eux, que vous semble de cette agréable petite ville que le Père étemel a eu l'obligeance de mettre sur notre chemin et dans laquelle l'intendant a bien voulu nous faire séjourner?
— C'est un trou affreux ! répondit Kermor.
— Parbleu ! les rues n'y sont pas aussi laides que la rue de la Paix et les maisons n'en sont pas comparables à celles de la rue de Rivoli I repartit l'officier. Mais quelles braves gens que les habitants ! quel luxe d'attentions, de prévenances et d'égards! Depuis vingt ans que je roule dans toutes les garnisons, je ne me souviens pas d'avoir cMé choyé comme je le suis dans ce pays de cocagne.
— J'en suis enchanté, dit froidement Kermor.
— On m'a logé chez un saint homme de curé qui m'a offert un déjeuner de Balthazar. Je citerai surtout un certain vin de Bourgogne, comme on n'en boit pas aux Tuileries! Quant à son cognac, je renonce à en décrire les charmes, ajouta l'épicurien en passant savoureusement sa langue sur ses longues moustaches rousses.
Kermor ne répondit pas.
— Moi, dit un autre officier, j'ai déjeuné avec mon-
sieur le meirc, et j'avoue que son cordon bleu m'a réconcilié avec les culottes courtes, les cheveui poudrés et la croix de Saint-Louis. Sur ma parole! ces vieux gentillâtres ont du bon. Nous avons clianlé des duos anacréon tiques au dessert.
— Il parait que le colonel a une douzaine de doiiief^tiques à ses ordresl interrompit un jeune sous-lieutennnt.
— Le colonel doit être le plus Ireureux des liommes, dit sëclieinent Kermor.
— Ah çà ! mon cher capitaine, s'écria le commandant, est-ce que vous seriez descendu dans une tanière, par hasard? Dieu me pardonne, vous avez l'air d'un ours!
— J'ai riionneut d'être l(^é dans une des plus nojjles maisons de la ville.
— Vous y aurait-on fait un mauvais accueil?
— .l'ai reçu un accueil excellent.
— Alors asseyez-vous et buvez un verre de bière avec nous.
— Merci, je n'ai pas soir.
— Voulez-vous fumer une pipe î
— Je n'ai aucune envie de fumer.
— Si je vous proposais une partie de piquet?
— Je refuserais, Cliangiron.
En ce moment un garçon apporta un bol de puncli.
— Que diabicl dit Cbangiron, il vous plaira du moins de trinquer avec nous, je suppose? Nous allons entrer en lampagne; nous y laisserons peut-être notre peau ! Buvons auparavant à la santé de ceux que nous aimons et de ceux qui nous aiment.