‹ Contes sans prétentionChapitre 7 sur 41 · I.^ officiers clioquÈreot les verres · texte numérisé non relu

I.^ officiers clioquÈreot les verres

Kermor vida le sien siltacieusement, sans se mêler au toast de ses camarades.

— Ah sacrebleu ! capitaine, cela n'est pas bien ! dit le commandant.

— C'est la faute de Changiron, répondit Kermor.

— Comment! c'est ma faute?

— Je le répète : n'avez-vous pas proposé à ces messieurs de boire à la santé de ceux que vous aimez?

— Sans doute.

■î— Et à la santé de ceux qui vous aiment?

— C'est exact.

— Eh bien, moi, messieurs, personne ne m'aime et je n'aime personne.

Ayant dit ces tristes paroles, il salua ses camarades et s'éloigna à pas lents.

— Je crois qu'il devient fou, dit un officier.

— C'est une mauvaise nature, reprit le commandant, et le plus grand plaisir qu'il pût me faire, c'était d'aller promener ailleurs son effroyable sauvagerie. A coup sûr, ce n'est pas lui qui a servi de modèle à Elleviou, ce charmant officier de cavalerie du Théâtre-Feydeau.

A six hemes, un domestique de M"^® de Barjolle vint prévenir le capitaine que le dîner était servi. Kermor se hâta de descendre à la salle à manger. La table, chargée des mets les plus appétissants, étincelait de cristaux et d'argenterie, mais il n'aperçut qu'un seul couvert.

— N'aurai-je pas l'honneur dé dîner avec votre maîtresse ? demanda-t-il.

— Madame est indisposée; elle me charge d'offrir ses regrets au capitaine, répondit le domestique.

ÂussitAt son repas terminé, Keimor se dirigea vers l'appartement particulier de Florentine. La chambre de la jeune femme était précédée d'un salon dans lequel M"« Théréson s'était installée et brodait assise diiiis l'embrasure d'une fenêtre.

— W^ de Barjolle peut-elle me recevoir? dit-il à la femme de chambre.

— Madame est souffrante, répondit la jolie camériâlo.

— Ce n'est pas une indisposition grave, j'espère?

— Madame a une fièvre très-forte; il faut eroire qu'elle se sent malade, puisqu'elle m'a ordonné de passer la nuit dans ce salon.

— Veuillez lui dire le regret que j'éprouve de ne pouvoir m'informer moi-m*me de l'état de sa santé.

— Je n'y manquerai pas, monsieur l'officier, dit Théréson, qui tira au capitaine sa plus gracieuse révérence.

Kermor sortit de nouveau; il parcourut las quartiers les plus solitaires de la ville , fuyant la rencontre do ses camarades et changeant brusquement de direction lorsqu'il entendait au loin le retentissement sonore de quelqvie sabre traînant sur le pavé.

Il faisait déjà nuit, et de fréquents éclairs déchiraient par intervalles les sombres profondeurs de l'horizon. — Comme il passait devant une église, les cloches tintèrent l'^n<;elug. Kermor se bouclia les oredles et doubla le pas.

11 erra ainsi durant de longues heures, cherchant h briser son corps par la fatigue et ne pouvant parvenir h lasser sa pensée , courant, s' asseyant, se relevant et (gourant encore, en proie aux plus vives douleurs, aux plus violentes tortures. Vers minuit, lorsqu'il rentra, les sifde -

480 CONTES SAKS PRÉTENTION

ments aigus de la tempête se mêlaient aux roulements du tonnerre.

Toutes les fenêtres de la maison étaient obscures; la chambre de Florentine était seule éclairée. Kermor, s'aidant des treillages de la tonnelle, parvint aisément sur le balcon. La croisée était ouverte; M™« de Barjolle priait Dieu. On n'entendait que le bruit de ses sanglot^^ qu'elle cherchait à étouffer dans son mouchoir.

Le capitaine glissa sur le tapis soyeux qui recouvrait le parquet et s*assit dans un fauteuil, muet et silencicui comme une ombre.

Quand Florentine se retourna et qu'elle se vit face à face avec son persécuteur, elle se releva avec énergie.

— Vous ici, monsieur ! s'écria-t-elle; comment osezvous reparaître et à pareille heure? Qui donc a pu vous laisser pénétrer chez moi?

Le capitaine étendit la main dans la direction de la fenêtre.

— Quelle audace! dit Florentine. Et vous ne craignez, pas que je vous fasse chasser honteusement? Je ne suis pas seule, monsieur, ajouta-t-elle en indiquant la pi^ei' voisine où se trouvait Théréson.

— Tant mieux, madame, répondit froidement Kermor. Votre prudence même m'a servi à souhait. Au moindre bruit de votre part, je vous fais mes adieux, je reprends le chemin qui m'a amené et je laisse cette fiUe convaincue que, si vous avez fermé la porte, vous avez daigné ouvrir la fenêtre.

— Mais c'est un démon que cet homme ! dit Florentine en se tordant les mains de désespoir.

LA PAJtT DU PEU 181

. — Calmez-vous, madame. Je puis vous délivrer bien vite de ma présence. Cela dépend de vous.

— De moi?

— Je ne vous aime pas, dît-il d'une voix tremblante et en s'effoTçant de comprimer sa vive émotion, vous le savez. Mais, vous le savez aussi, je liais M. de BarjoUe. A supposer que je veuille bien, par considération pour vous, madame, épargner mon ennemi, du moins ne saurais-je renoncer à me venger à mes propres yeux, ne rùt-ce que pour moi seul et pour la satisraction intime de ma haine. Que votre mari continue d'être heureux, soit ! je daigne y consentir... Mais j'entends être le matire de son bonheur, acheva Kermor avec un accent dicté par la jalousie plus encore que par la colère.

— En vérilé, s'écria Florentine, je suis le jouet d'un affreux rêve !

— Permettez-moi de vous rappeler à la réalité. Deux mots de votre main, en réponse à cette lettre dont votre indifférence a gardé si fidèlement le souvenir, je n'en demande pas davantage et je parsàl'inslant. Ce précieux autographe suffira à réaliser le prodige dont je vous parlais tout à l'heure. J'oublierai le passé ; mais votre avenir m'appartiendra. Je ne ferai usage de cette arme terrible qu'en cas d'absolue nécessité, mais je nem'en dessaisirai pas. Celte certitude pourra suffire à ma haine, car, si la tranquillité de M. de Barjolle n'est pas troublée, c'est è ma seule tolérance qu'il devra cet insultant bienfait.

— Mais vous êtes fou, monsieur ! et vous pensez que je me feroi la complice d'un mensonge infâme?

— Je l'espère, madame, répliqua Kermor avec une

m CONTES SANS PRÉTENTION

fausse assurance et d'une voix de plus en plus émue. J'en appelle à votre raison. 11 est parfois des sacrifices nécessaires, indispensables. En cas d'incendie, on fait toujours la part du feu. J*ai pris la liberté de vous indiquer celle que j'attends de votre intérêt même. Deux mots de votre main, je le répète, et je disparais par oti je suis venu, sans que personne ait soupçonné ma présence.

— Je ne 'ferai pas cela ! dit Florentine avec un geste de souverain mépris.

— Eh bien, soit ! madame, j'attendrai votre bon plaisir, dit Kermor en se laissant tomber dans un fauteuil, bien moins pour décider M«*® de Barjolle par cette feinte opiniâtreté, que pour s'assurer lui-même contre rémotion qui le gagnait de plus en plus.

Florentine courut à la porte de sa chambre, qu'elle chercha à ébranler sans réussir à autre chose qu'à meurtrir ses poignets d'enf an t.

— Théréson ! cria-t-elle, Théréson, ouvre-moi !

— Silence, madame !^ vous vous perdez, dit Kermor à voix basse.

— Cet homme dit vrai I murmura M»"® de Barjolle, devenue pâle et immobile comme une morte.

Un violent coup de tonnerre retentit, ébranlant la maison jusque dans ses fondements.

— Qu'y a-t-il, madame? qu'avez-vous? demanda la femme de chambre, réveillée en sursaut. Est-ce l'orage qui vous fait peur?

— Oui, répondit M^^ de Barjolle, c'est l'orage... mais il s'éloigne... Je n'ai plus peur... Rendors-toi...

— Je vois avec plaisir, madame, que vous vous rendez

& la raison, et j'ai lieu d'espérer maintenaDt une résolution favorable.

— Oui, monsieur, ma résolution est prise, interrompit Florentine avec une expression sinistre. Perdue, si l'on vous sait ici I Perdue, si j'ai le lâctieté de vous écrire ! Telle est l'horrible situation que votre loyauté m'a faite. Il ne me reste qu'un moyen d'en sortir, j'en userai !

Florentine courut à son secrétaire, ouvrit un tiroir et prit une petite fiole de verre aux deux tiers pleine d'une liqueur brune.

— Si, dans cinq minutes, vous éles encore ici, dit-elle, je vous jure, monsieur, que je m'empoisonnerai avec cet

■ opium 1 Dieu me pardonnera, j'espère.

Elle dit ces paroles avec un accent si déterminé, si ferme, que le capitaine frissonna de terreur.

— Arrêtez, madame 1 s'écria-t-il en faisant un pas en avant pour l'empêcher d' exécuter son dessein.

Mais il s'arrêta court lorsqu'il vit qu'à ce mouvement même, la jeune femme portait le flacon à ses lèvres.

— Eh bien I non, non, madame, repril-il avec angoisse ; ce n'est point par la violence que je veux vous sauver, c'est par la fuite. Brisez ce llacon, je vous en conjure, el je pars!

— Eh! qui melegarantit, monsieurîdemandaM"" de Barjolle.

Kermor garda le silence et parut en proie aux émotions les plus contraires. Puis, cédant tout à coup à un sentiment longtemps comprimé et qui éclatait malgré lui :

— Mon amour vous le garantit, madame ! s'écria-t-il en fléchissant le genou devant elle et enjoignant les mains.

— Votre amour ? répéta Florentine avec une insultante ironie.

— Oui, madame, mon amour! un amour qui remonte au jour fatal où je vous ai vue pour la première fois, un amour contre lequel la honte elle-même a été impuissante... Mais enGn mon orgueil s'humilie à vos pieds. Oui, je vous aime.

— Vous m'aimez!... répéta Florentine avec un redoublement de mépris.

— Oh ! je sais, madame, que c'est là un mot sacré, el je n'ai pas le droit de le prononcer devant vous. Mais si j'ose vous faire un pareil aveu, c'est pour vous sauver. Brisez ce flacon, je vous en conjure'.

— Ce poison est ma sauvegarde, mon unique défense : il ne me quittera que lorsque vous serez parti.

— Eh bien! soit, reprit Kermor, j'obéis, mais ce ne sera pas sans vous avoir dit que vous êtes cruellement vengée, madame ; je le confesse à vos genoux dans cet instant suprême. Je suis un misérable ! et le souvenir de cette nuit sera le remords de toute ma vie. Au nom de cet amour dont l'expression coupable n'offensera plus votre pudeur, j'abjure la haine que j'ai vouée à M. de Barjolle, cette haine insensée qui m'a fait si malheureux et qui a failli faire de moi un assassin.

Kermor, qui se traînait aux genoux de Florentine, attendit sa réponse, le front courbé, comme l'accusé attend la sentence de son juge.

— Vous ne répondez pas ? demanda-t-il avec upe poignante anxiété.

— Parlez I dit-elle, ou je croirai que vous commence/. uoe nouvelle scène de voire odieuse comédie.

Kermor se releva.

Aux deux <:dlés de la cheminée étaient accrocbëes deux miniatures d'Isabey. L'une reproduisait les trait-; de Maxime, l'autre ceux de Florentine.

KennoT décrocha le portrait de Florentine.

— Que faites-vous ? s'écria-t-elle vivement.

— Oh I ne m'enviez pas la possession de ce souvenir. Songez que je ne dois plus vous revoir, madame!

En disant ces mois, et avant que Florentine eût eu le temps de lui répondre, Kermor glissa le portrait sou? son uniforme, escalada le balcon, sauta légèrement sur le sol détrempé des plates-bandes et disparut.

— La part du feu, cet homme l'avait bien dit! s'écria M™" de Barjolle. Protégez-moi, mon Dieu!

Le lendemain, M. de Malestrao se présenta chez bu Jeune amie. Il avait hâte de connaître leS'moindres détails de ses entretiens avec Kermor. L'enragé bonapai liste, que lui avait signalé son ami le ministre de la guerre, était-il resté inébranlable dans sa fidélité à l'aigle impériale? Ne s'était-il pas rallié plutôt au lis roj'al '! doux espoir que le vieux gentilhomme caressait dans sa pensée. Les renseignements recueillis par lui chez les notables habitants de la ville de B... étaient, du reste, on ne peut plus favorables. Partout les officiers s'étoieiil montrés reconnaissants de la sympathie qu'on leur avait

témoignée. Quant à la population, elle avait amplement fraternisé avec les soldats dans tous les cabarets ; et M. dé Malestrac ne mettait pas en doute que ce régiment, naguère suspect, né figurât, dans un temps fort prochain, parmi les plus sûrs et les plus dévoués défenseurs du trône et de Tautel.

Pour la première fois depuis deux ans. M, de Malestrac ne fut pas admis chez M™» de Barjolle.

— Est-ce que madame est sortie? demanda-t-il au valet de chambre qui lui refusait la porte.

— Non, monsieur le comte.

— 11 y a du monde chez elle ?

-^ Madame est seule.

— Alors, pourquoi ne m'annoncez-vous pas?

— Madame ne reçoit personne ; la consigne est pour tous.

— Même pour moi?

— 11 n'y a point d'exception.

— Voilà qui est bizarre, pensa M. de Malestrac en s'éloignant.

Le lendemâfti, lorsqu'il se présenta de nouveau, une scène analogue eut encore lieu ; et le vieil ami de Florentine se retira le cœur un peu froissé de ces façons d'agir auxquelles on ne l'avait point accoutumé, et dont il cherchait anxieusement l'explication, sans parvenir à la trouver.

Mais il ne se lassa pas, et il revint le troisième jour, l'esprit obsédé par une vague inquiétude.

Cette fois, il ne rencontra aucun domestique sur son passage.

lA PART DU FEU 187

— Parbleu I se dit-il, je vais savoir le mol de l'énigme, U entra dans le salon ; le salon était désert. Il frappa à ta porte de la chambre à coucher. — Personne ne répondit.

Il jela un coup d'œil dans la salle à manger, — Klle était vide.

— Ah çà ! s'écria M. de Malestrac, me serais-je aventuré dans le palais de la Belle au Bois dormant I

El, s'accrochant à un cordon de sonnette, il carillonna à tour de bras.

— Qui est là? demanda M"» Théréson, se montrant à l'étage supérieur.

— Moi, mademoiselle, répondit le vieux gentilhomme; obligez-moi de descendre, je vous prie. '

Théréson obéit.

Elle parut, descendant les marches de l'escalitr à pas comptés ; son air enjoué et sa mine éveillée avaient fait place à un grave maintien, à une physionomie sérieuse.

— Que se passe-t-il donc ici depuis trois jours? demanda H. de Halestrac, qui fut frappé de la transl'nrmalion opérée chez la jeune fille.

La femme de chambre secoua la tète tristement. ^ Rien de bon, monsieur le comte, répondit-elle.

— M™* de BarjoUe serait-elle maladeî

— Je ne sais si madame est malade ; mais, pour sAr, elle ne se porte pas bien.

— Que pense le docteur?

— Madame a positivement défendu qu'on prévint son médecin.

— A-t-on écrit à M. de BarjoUe?

— Non, monsieur le comte ; madame assure que ce ne sera rien.

— Mais enfin, qu*a-t-elle? s'écria !M. de Màlestrac. dont l'inquiétude croissait à chaque instant.

— Nous l'ignorons tous : madame ne se plaint pas; mais ses forces s'en vont; ses couleurs ont disparu ; elle ne mange rien ; elle pleure souvent et ne parle plus à personne : le pouls est à peine sensible. On dirait qu'elle va s'éteindre.

— Mademoiselle, dit le vieux gentilhomme d'un ton qui ne souffrait pas d'observation, il faut que je voie votre maîtresse; il le faut, entendez-vous?

— Monijeur le comte, répondit Théréson, qui portait à Florentine une affection sincère, j'étais bien résolue à passer chez vous aujourd'hui et à vous prier de venir voir madame.

— OCi est-elle?

— Dans le petit pavillon, au bout du jardn; elle y entre le matin, elle en sort le soir; il nous est formellement défendu de nous en approcher sous quelque prétexte que ce soit.

M. de Malestrac se dirigea précipitamment vers le pavillon indiqué par Théréson.

— Quel chagrin inconnu trouble sa vie? se demandaitil; quelle douleur ignorée s'est assise au foyer de celle heureuse maison?

Le comte avait été frappé du changement opéré dans la personne de la femme de chambre; il fut effrayé de la révolution accomplie dans la maîtresse. Théréson n'avait

point exagéré : M"* de BafjoUe élait changée comme si elle teleyail de maladie.

— Florentine, mon enfant, ma fille chérie, qu'avezvous? que vous est-il arrivé? dit le vieillard en s'einparant d'une de ses mains, qui avait la blancheur maie <le la cire.

— Je n'ai rien, répondit Mme de Barjolle, qui n'eut pa:la force de serrer dans la sienne la main de son ami.

— Vous me (rompez ; vous êtes affligée, souffrante ; ei quand vous deviez m'appeler vers vous, vous me consignez à votre porte comme un indifférent, comme un ennemi. C'est mal!

— Mais je vous certifie que je ne souffre point, rejirit Florentine. Je suis triste, c'est Vrâi, et je serais fort eu peine de vous dire les causes de ma tristesse. C'est l.i solitude, l'absence de Maxime, l'ennui, la température, quesais-je? Nous autres femmes, nous sommes ainsi faites, et cette impressionnabitité est une des misères do notre nature.

— En attendant, vous ne dormez plus, vous avez la fièvreet vous pleurez, Avez-vous écrit à Maxime de liâler sou retour ?

— Aquoi bon l'ennuyer de mon ennui et l'attrister de matristesse? N'est-il pas préférable qu'ilreviennelorsque cette maussade lune rousse sera passée complètement?

— Vous ne me dites rien du capitaine Georges Kermor, ce jeune officier que je vousai priée de convertir à notre cause? demanda M. de Maleslrac, qui répugnait h provoquer des confidences qu'on se montrait jieu disposé à lui faire.

(Ji

lîM) CONTES SANS PRÉTENTION

— M. KermorI répéta la jernie femme, et, à ce nom, elle pâlit encore sous sa pâleur; je l'ai vu quelques instants à peine, et j*ai grand'peur d'avoir bien mal rempli la haute et délicate mission que vous m'avez confiée.

Le comte prit congé de M™« de BarjoUe, très-inquiet de son état physique.

— Il est évident qu'elle a quelque chose, se dit-il ; mais qu'a- t-elle?

Rentré chez lui, il écrivit immédiatement à Maxime une lettre dans laquelle, sans lui faire part de toutes ses inquiétudes, ill'engageait à revenir, toute affaire cessante.

Voici la réponse qu'il reçut :

« Mon cher comte,

» Le jour où vous avez vu ma femme, sans doute elle avait ses nerfs ou sa migraine; je connais ça...

» Mon procès se juge mardi prochain; je partirai mercredi. Vous ignorez peut-être qu'il s'agit pour moi, dans cette affaire, d'un intérêt de quatre-vingt mille francs? La somme, vous en conviendrez, vaut la peine qu'on retarde de quelques vingt-quatre heures la guérison d'une pauvre tête un peu bien folle, comme est parfois celle de ma chère Florentine.

» Vous seriez fâché, mon cher comte, de vous être mis en frais de sensibilité, si je vous disais quelle est la nature de ces grandes douleurs sous lesquelles ma femme vous a paru si complètement abattue.

Si L'autre jour, à son lever, elle aura vu une araignée. — Et vous savez le dicton populaire : Araignée du matin^ signe de chagrin!

tk PABT DU FEU (91

» Ou bien, on aura renversé une salière devant elle. — Mauvais pronostic !

o A moins que son couteau et sa fourchette n'aient été posés en croix. — Détestable présage! o Car voilà les femmes, mon cher ami.

» Et dire qu'on leur confie le bonheur de sa destinéel » Les plus sages sont encore ceux qui restent célibataires comme vous, mon cher comte. »

Le mercredi suivant, son procès ayant été gagné la veille eo première instance, Maxime partit pour B...

On était alors dans les premiers jours d& septembre, il régnait une de ces chaleurs accablantes, une de ces températures de fournaise qui sont commuties dans le midi de la France, à cette époque de l'année, et comme on ne les soupçonne même pas à Paris.

Par\'enu à un relais distant de B... d'une trentaine de kilomètres, Maxime, qui étouffait dans sa voiture, dé~ Clara qu'il ne se remettrait en route qu'à la tombée de la nuit.

— Monsieur a bien raison , dit le maître de l'auberge, qui salua avec ivresse dans son cœur cette occasion inespérée de placer avantageusement un lièvre très-avancé et une perdrix infiniment faisandée. Rien n'est malsain comme de voyager par des chaleurs semblables. Je viens de recueillir un homme que la fatigue et l'ardeur du soleil ont fait tomber sans connaissance devant ma porte. Si monsieur s'en retourne à B..., monsieur ferait acte d'humanité en prenant ce pauvre diable deirière sa voiture.

%n CONTES SANS PRÉTMTION

— - OÙ est cet homme? demanda Maxime, qui pensa avoir affaire à un concitoyen.

— Hé! dites donc, l'ami! cria l'aubergiste, venez^ici, qu'on Yous parle !,

Un homme couvert de poussière et de sueur sortit de la cuisine, traînant avec peine ses pieds endoloris.

— Vous allez à B... ? demanda Maxime.

— Oui, monsieur.

— Et vous voyagez à pied ?

L'homme fit un signe affirmatif .

— Est-ce que vous êtes de B...? Je ne vous connais pas, moi qui connais tout le monde dans la ville.

— Je ne suis pas du pays. J'y vais par occasion; c'esl une commission dont on ni'a chargé.

— Cela suffit, interrompit Maxime ; mon domestique vous donnera une place à ses côtés sur le siège de naa voiture.

■::- Pourvu que je trouve cette dame, continua le messager. S'il me fallait aller la chercher plus loin, je n'en aurais pas la force.

— Ah ! c'est vers une dame que l'on vous envoie?

— Oui, monsieur.

— Dites-moi son nom et je vous renseignerai sur ce point, reprit Maxime, assez curieux de son naturel et qu'affriandait l'espoir de pénétrer ce mystère.

L'homme fouilla dans une poche de sa veste, prit un paquet scellé de plusieurs cachets noirs, et lut, après avoir épelé l'adresse :

A madame,,, madame Florentine de BarjoUe.

Ik. PART 1>1I FEU ISJ

— Florenllne de Barjolle! s'écria Maxime au comtilf e rétoimement.

— Damet lisez vous-même; je ne suis pas uu grand erc, et il se peut bien que j'aie pris une lettre pour ne autre.

Il tendit le paquet à Maxime, qui s'en empara avideleot.

— Vous ne vous êtes pas trompé, dit-il, l'adresse est Kacte. Vous ne savez pas ce que contient ce paquet?

— Je l'ignore.

— Qui vous a cha^é de le remettre à cette dame?

— Un officier de chasseurs.

— Un officier de chasseurs ? répéta Maxime abasourdi.

— Un jeune capitaine décoré ; un bel homhie, ma foi ! — Eh bien! dit Maxime devenu très-pâle, mais de ui la voix ne trahissailaucuneémotiun intérieure, vous ouvez vous flatter d'avoir de la chance, mon brave omme.

— Comment cela?

— Votre voyage est fini; vous n'avez plus besoin de enir à B...; restez ici et reposez-vous.

Tout en parlant, il mit le paquet dans sa pociie et unna quelques pièces de cinq francs au messager.

— Mais, monsieur, dit celui-ci, il m'a été recommando e ne remettre cet objet qu'à la personne elle-même.

— Je suis le mari de cette dame, dit Maxime, et je onnais celui qui vous envoie. C'est mon beau-frère.

Puis, se tournant vers l'aubei^iste, qui allait et venait ians la salle :

— Faites atteler, dil-il, je pars dans un quart d'beure.

— Dans un quart d'heure ! s*écria Faubergiste, dont les cb&teaux en Espagne s*écroulèrent aussitôt.

— Plus tôt, si c'est possible.

Maxime parlait d'un ton qui voulait être obéi. En moins de dix minutes, tout fut prêt pour le départ. L'aubergiste releva le marchepied et ferma la portièie.

— Monsieur ne voudrait pas s'arranger d'une perdrix •et d'un lièvre tués ce matin? insinua-t-il d'une voix •doucereuse.

— En route! cria M. de Barjolle sans lui répondre. Que nos lecteurs veuillent bien relire la lettre de

Maxime à sa femme, cette lettre dont chaque phrase Respire la plus ardente jalousie, ils comprendront, mieui <Iu'on ne pourrait l'exprimer, tout ce que son âme contenait en ce moment de douleurs et de tortures.

Après une lutte longue et acharnée avec lui-même, il rompit les cachets et déchira l'enveloppe de ce paquet mystérieux qui était pour lui la réalisation de la botte de Pandore.

Un portrait s'échappa de l'enveloppe.

Un billet était joint au portrait. Ce billet ne contenait -que ce peu de mots:

« Quand on va mourir, madame, on doit penser à ceux qu'on aime et qui sont destinés à vous survivre.

» Demain nous entrons en campagne, et je ferai en sorte qu'une des premières balles soit pour moi.

» Il ne faut pas, si ce bonheur m'arrive, que votre portrait soit trouvé sur mon cœur.

» Dans cette prévision, je vous le renvoie, madame. Oubliez mon nom etf pardonnez à mon souvenir. »

*Deux heures après, lorsqu'il entra dans B..., M. de Barjolle lisait pour la centième fois ce billet mystérieux dont les mots flamboyaient à ses yeux comme s'ils eussent été tracés en lettres de flamme.

Quel drame intime se passa-t-il dans cette première entrevue? qui pourrait le dire? Que ceux qui ne sont pas jaloux imaginent ; que les jaloux se souviennent.

Sur ces entrefaites, l'adversaire de M. de Barjolle, qui avait perdu son procès à Toulon, fit appel à Aix, et Maxime partit précipitamment vers la fin de la semaine.

A la même époque, M. de Malestrac fut obligé de faire un court voyage.

Sa première visite, à son retour, fut pour Florentine.

— On va bien chez vous, j'espère ? demanda-t-il en entrant à Théréson.

La pauvre fille éclata en sanglots.

Sans rien répondre, elle conduisit le comte à la chambre de sa maîtresse, ouvrit la porte et s'éloigna en silence.

Florentine était couchée.

A peine l'eut-il aperçue, M. de Malestrac fut atterré des ravages occasionnés par cette maladie inconnue. Ses jambes chancelèrent ; une vive douleur pinça ses muscles et ses fibres, un souffle glacé courut dans ses veines.

« L'ange de la mort veille au chevet de ce lit, » pensa-t-il en lui-même.

— Florentine, dit-il avec une tendresse paternelle, vous souffrez, pauvre chère? Qu'avez-vous?

— Je me meurs! répondit M»» de Barjolle d'une voix brisée.

106 CONTES SAjSS PRÉTENTION

— On ne meurt pas à votre ôge! Nous vous sauverons! Dieu ne vous reprendra pas si vite, vous, notre consolation, noire joie, notre orgueil! et Maxime! vous ne songez donc pas à Maiime?

— Il ne faut pas lui écrire, dit-elle ; j-'aime mieux n'y plus être quand il arrivera. Mon agonie lui ferait trop de mal.

Les yeux du comte se remplirent de larmes, qui coulèrent lentement le long de ses joues.

— Vous lui parlerez de moi quelquefois, souvent, n'est-ce pas, mon ami? continua-t-elle. Vous lui direz que je l'ai bien aimé, que je n'ai aimé que lui; que mon cœur lui a appartenu, toujours, à lui seul, et, si je l'ai offensé à mon insu, sans le vouloir, malgré moi, vous ferez en sorte qu'il me pardonne, n'esl-ilpas vrai ?

— Un pardon ! à Vous? dit le vieux gentilhomme. Est-ce qu'on pardonne à qui n'a pas péché? Est-ce que les anges ont besoin du pardon des hommes?

— Ne parlez pas ainsi, interrompit-elle ; il n'y a que Dieu qui puisse sonder les cœurs et pénétrer les consciences. Il connaît mes fautes; mais il est juste et bon, et sa miséricorde est infinie. -

Elle fut prise d'un violent accès de toux et porta àses lèvres un mouchoir qui se teignit de pourpre.

— Pardon, mon ami, si je vous renvoie. J^ me sens fetiguée, et voici d'ailleurs le moment où notre bon curé vient me faire sa visite habituelle.

Comme il sortait, M. de Malestrac rencontra le curé dans l'antichambre. Les deux vieillards s'erahrassèrent

élroilemeDt, et ils se séparèrent sans avoir eu la foruo (l'échan^r une parole.

Le comte écrivit une seconde fois à Maxime, lui disani qu'il eût h. se hâter s'il voulait revoir sa femme.

Il faut rendre pleine justice à M. de BarjoUe: comme son procès ne se jugeait pas encore, comme il avait donnp toutes ses instructions â son avoué, et comme sa présence était inuiile à Ài\, il parti! immédiatement.

Mais, si rapide qu'eût été son voyage, plus rapide fui la mort de Florentine. Lorsqu'il arriva dans sa maismi en deuil, la dépouille mortelle de la jeune femme, rev*^tue de ses habits de noces, reposait sur un lit de parade : tout alentour, des cierges répandaient des lueurs Mn- ■fardes, tandis que le curé psalmodiait à voix basse ks prières des morts. Tous les serviteurs, agenouillés et tête nue, répétaient les versets. Seul, M, de Malestrac se tenait debout, contemplant la morte d'un œil sec. Hélas I il avait tant pleuré depuis quelques jours que la source lie ses larmes s'était tarie.

A ce spectacle, Maxime poussa un grand cri et tomlia dans les bras du comte,

Les funérailles de M""^ de Barjolle furent un deuil public auquel s'associa la ville entière.

Ceus qui la pleurèrent le plus amèrement furent les pauvres et les malades. Ceux-là, en effet, connaissaieni sa charité délicate et ingénieuse, son inépuisable bonli'. sa douceur, sa patience, toutes ses rares vertus, en uii mot, — vertus qu'elle dissimulait avec le même soin lu'on met d'ordinaire à cacher ses vices- Cette mort porta un si rude coup à H. de Halestrar.

198 CONTES SANS Plt^BNTION

qu'il partit pour la campagne, où il séjourna jusqu'aux premières neiges, ne voyant personne, ne lisant pas sob journal, d*où Ton peut conclure qu'il ignora toujouis que le capitaine (ieoi^es Kermor était tombé dans une escarmouche, en Espagne, le 26 septembre, frappé de trois balles à la tête et au cœur.

Et Maxime?

Maxime fut inconsolable pendant trois mois.

Triste pendant deux mois.

Mélancolique pendant cinq semaines.

Au commencement du huitième mois , il épousa M'*« d'Aiguemar la cadette, en quoi il arrondit sa fortune de trente mille francs de rente environ.

On observa, non sans surprise, que ce mariage — us grand et illustre mariage cependant — ne fut célébré ni par le maire ni par le curé de la ville de B...

Ce fut l'adjoint qui maria les époux à l'hôtel de ville et le vicaire qui les bénit à l'église.

M. de Malestrac s'était excusé en alléguant un viêui rhumatisme, et le curé avait prétexté un urgent voyage à la ville voisine.

Dans la nuit, une main inconnue orna de fleurs nouvelles la tombe de Florentine, — et de l'épitaphe sentimentale gravée par les soins de Maxime, aux premiers temps de sa douleur, cette main pieusement sacrilège ne laissa intacts que ces simples mots: « Florentine de B(it' jolie t morte à vingt-quatre ans. »

La prochaine apparition d'une œuvre nouvelle au théâre de la rue Le Pelletier est toujours un événement pour B société parisienne. Les mélomanes du boulevard Italien ;'ea préoccupent longtemps à l'avance, semblables è. cet lortïculteur hollandais qui épiait, dit-on, avec une loupe es phénomènes de la croissance et de la floraison sur ses «lipes chéries. Chacune de ces mille phases obscures Mr lesquelles passe nécessairement une œuvre dratuaique, avant de se produire aux flamboyantes clartés du ustre et de la rampe, est cotée au Tortoni musical du Mssage de l'Opéra, comme sont cotées à quelques pas de lislance les promesses d'actions créées par la maison Rothschild. Écoutez-les plutôt : tel jour on a répété au liano; — tel jour on répétera au quatuor; — hier, «M. Séchan, Feuchère, Diélerle et Desplechins ont eu ivec l'auteur du poëme une conférence relative aux dé-

cors ; — c'est demain qpe M. Mazillier fera connaître les pas qu'il a dessinés; — M. Sacré équipe les machines;on parle de splendides costumes; et cent autres nouvelles d'une égale importance, lesquelles suffisent à teoii en éveil la curiosité des Athéniens de Paris.

Aussi, lorsque arrive le jour de la première représenlâtion, c'est un empressement, une agitation dont rien n'approche. Le bureau de location est littéralement assiégé, et le directeur se voit cpntraint d'y établir un poste de municipaux, chargés de défendre les employés et leur existence incessamment menacée. Les marchands de billets réalisent des bénéfices fabuleux ; ils tienneai le haut du pavé, ils entravent la circulation publique, ils foulent d'un pied audacieux les ordonnances de polia et si, dans l'enivrement de leur triomphe, ils n'arréteol pas les sergents de ville et ne les fourrent pas eux-mêmes au violon de la rue Ghauchat, c'est sans doute par un sen* timent des convenances dont il serait injuste de ne pas leur tenir compte.

Ce jour-là, dès six heures, une formidable queue, houleuse et frémissante comme les vagues de l'Océan quand il est irrité, ondoie autour des flancs du théâtre, illuminé comme en un jour de fête. Sur la chaussée^ se croisenl, rapides et légères, les plus élégantes voitures traînées par les plus beaux chevaux de Paris. A six heures et demie, tant l'inconnu est plein de magie et de charme vous verrez vides toutes les tablée du Café de Paris, de la Maison dorée et du Café Anglais. A sept heures, les cercles sont déserts. A huit heures, Rome n'est plus dans Rome, elle est toute dans là salle de l'Opéra.

LB UÈVR£ ET LÀ TORTUE. SOl

Les choses se passèrent ainsi, un certain soir du mois de novembre 18i3, où rafliche de TAcadémie royale annonçait la première représentation d'un grand opéra en cinq actes. Diverses circonstances concouraient à faire de cette soirée une véritable solennité. On savait que le livret était sorti tout charpenté et tout rimé du cerveau du Jupiter dramatique de notre temps ; on attribuait la partition à un illustre maestro qui compte presque autant de victoires que de batailles ; les noms de Duprez, de Baroilhet et de Rosine Stoltz resplendissaient sur Tafflche, et Ton disait des merveilles des décors et de la mise en scène. En un mot, il s'agissait de la première représentation de Dom Sébastien de Portugal^ musique de Donizetti, paroles de M. Scribe.

Ces différents symptômes qui trahissent une vive curiosité, et que nous avons décritsci-dessus, se reproduisirent doncce soir-là, et plus significatifs peut-être que de coutuine. Dans cette boutique de marchand de vin qui touche au restaurant de Paolo Broggi, et qui est le parquet des agents de change en stalles et en loges, les tabourets et les lucarnes se négocièrent avec prime et report. Les gens du contrôle durent renvoyer plus de cinq (;ents personnes, et les deux bouquetières du passage de rOpéra renouvelèrent dix fois leurs provisions de fleurs, sans cesse épuisées.

Un peu avant huit heures, plusieurs jeunes gens descendirent le perron du Café de Paris et se dirigèrent vers l'Opéra. Au moment d'entrer dans la rue Le Pelletier, l'un d'eux s'arrêta, comme s'il eût voulu suivre le boulevard.

^ Est-ce que tu ne viens pas avec nous au théâtre.

Maxence? demandèrent les jeunes gens en s'arrêtanl d'un commun accord.

— Allez toujours, je vous rejoindrai, répondit Maxence.

— Mais où vas-lu? quelle occupation urgente te ré^ clame ?

— Je monte au club, et je reviens aussitôt; l'affaire de cinq minutes.

Les jeunes gens se séparèrent en dessinant un angle droit sur l'asphalte du trottoir. Les uns tournèrent dans la rue Le Pelletier et l'autre remonta le boulevard jusqu'à la rue Grange-Batelière.

Maxence gravit d'un pas rapide l'escalier du club et pénétra dans les salons, où il ne rencontra personne. Tout le monde était à Dom Sébastien^ et il se félicita de cette solitude qui luiépai^aitune foule de questions embarrassantes.

— J'ai près d'une heure devant moi, dit-il ; le vaudeville dans lequel Coqueluche débute ne commencera point avant neuf heures. Que faire de cette heure? C'est inconcevable à quel point soixante minutes sont parfois difficiles à dépenser!

11 se laissa tomber sur une causeuse et s'empara machinalement d'un journal ouvert à ses côtés.

Maxence d'Arzac était un élégant jeune homme de vingt-trois ans, attaché au ministère des affaires étrangères et parfaitement étranger aux affaires de son ministère. Il était grand, bien fait, d'une jolie figure et mangeait très-gaillardement, avec de jeunes fous de son espèce et avec des actrices de vaudeville, les fonds que lui envoyait son père, et surtout ceux qu'il ne lui en-

JiL

voyait pas. Quoique bien jeune encore, on apercevait déjà sur sa figure quelques signes de décrépitude anticipée, indices certains des plaisirs pris à l'excès. L'ivoire de son front était rayé par deux ou trois lignes menues et profondes, qui semblaient tracées avec la lame effilée d'un rasoir de Bristol. Les veilles avaient altéré Témail de ses yeux; il était d'une pâleur un peu mate, et se tenait courbé en avant comme si le poids de sa tête faisai pencher sa poitrine affaiblie. Malgré tout cela, — peutêtre bien à cause de tout cela, — il appartenait à cette classe d'êtres privilégiés dont les jeunes filles s'entretiennent tout bas et dont les jeunes femmes s'entretiennent tout haut.

Maxence parcourait son journal d'un regard distrait, lorsque la porte s'ouvrit et un second personnage entra dans le salon du club.

C'était un homme de quarante-huit ans environ, appelé M. de Ghavighy, et qui était parvenu à escamoter un lustre à son profit, tant il était coiffé avec soin, ganté avec recherche, habillé avec goût. A le voir, vous l'eussiez pris pour une figurine du Journal des Modes, découpée et animée par la puissance créatrice d'un Pygmalion ou d'un Vaucanson. Dans ses cheveux, soigneusement pommadés, on se fût miré ainsi que dans une glace de cristal. Ses favoris, du plus beau noir, étaient toujours alignés et ratisses comme les allées d'un jardin anglais ; les parfums les plus suaves émanaient de sa personne, et quand il se mouchait, il embaumait l'air à vingt pas à la ronde.

— Vous ici, Maxence 1 s'écria M. de Chavigny en aper-

cevant le jeune homme. Comment n*êtes-vous pas au théAtre ? Voulez-vous donc que vos amis vous écrivent demain ce que le Béarnais écrivait à son fidèle Grillon ; « Pends-toi, mon brave, nous avons vaincu à l'Opéra el tu n'y étais pas ! »

Maxence laissa tomber son journal ; il prit un petit lorgnon en écaille retenu à son cou par un fil de soie, et, l'enfonçant, sous l'arcade sourcilière de son œil droit, au risque de le crever, il dit, après un rapide examen de deux secondes :

— Eh! c'est vous, Chavigny? bonjour f

Puis, sans songer qu'il répondait à une question par une autre question, il ajouta :

— Par quel miracle du ciel n'êtes- vous pas à l'Opéra ce soir ?

— Le fait est, dit M. de Chavigny, que j'ai peine à comprendre que vous manquiez à une pareille solennité.

— C'est comme moi, reprit Maxence, je ne devine pas ce qui peut vous retenir.

Les deux hommes se turent et échangèrent un regard soupçonneux.

— Sa présence à cette heure au club n'est pas naturelle,-pensa M. de Chavigny. H y a quelque anguille sous roche.

— Pourquoi diable n'est-il pas dans sa loge? se demanda Maxence. Il complote quelque chose.

— Tout Paris est à l'Opéra, fit observer le lion de quarante-huit ans, après un instant de silence.

— Excepté vous, dit le jeune homme.

— Excepté nous, reprit M. de Chavigny.

— Oh ! moi, c'est bien naturel, s'écria Maxence, j*ai, pour neuf heures précises, un rendez-vous avec mon notaire.

^ Voilà qui est singulier! dit M. de Gbavigny; j'ai avec mon avoué un rendez-vous, juste à la même heure.

Le silence régna de nouveau ; Maxence paraissait commenter avec soin l'article de fond du National^ et M. de Ghavigny semblait absorbé par l'étude des doctrines de la Gazette de France.

En réalité, tous les deux cherchaient le mot d'une énigme qui les embarrassait fort. Tout à coup une lueur se fit dans les idées obscures du jeune homme :

— Je suis très-sûr, pensa- t-il, que s'il n'est pas à l'Opéra, c'est qu'il veut assister au début de Coqueluche.

Au même instant, M. de Ghavigny se disait à part lui :

— Comment n'ai-je pas deviné tout de suite que c'est le début de Coqueluche qui le tient éloigné de l'Opéra!

Il est à propos d'expliquer au lecteur pourquoi cette même pensée leur était venue simultanément à l'esprit.

Vous est-il arrivé quelquefois, alors que vous marchiez très-vile, de vous heurter contre un monsieur, à l'angle d'une rue ou d'un carrefour? Vous vous arrêtez... le monsieur s'arrête, et vous voilà, nez contre nez, bouche contre bouche, semblables à deux danseurs qui vont exécuter une polka. Mais, attendu que vous êtes pressé et que vous tenez à continuer votre route, vous vous penchez à droite, le monsieur se penche à droite; vous inclinez à gauche, le monsieur incline à gauche ; vous reprenez votre centre de gravité, le monsieur suit encore

votre mouvement. C'est là, sans contredit, une des pets

tites misères de la vie humaine les plus contrariantes qui soient. Eh bieni cet exemple explique à merveille quelle était la position réciproque de Maxence d*Arzac et de H. de Ghavigny, Ils passaient leur temps à se heurter, non dans les rues et dans les carrefours^ mais dans les salons du faubourg Saint-Germain, dans les boudoirs de la rue Notre-Dame de Lorette et dans les coulisses des théâtres. Par une bizarre fatalité, M. de Chavigny était le rival-né de Maxence, de même que Maxence était le rival-né de M. de Chavigny. On eût dit qu'ils ne possédaient qu'une paire d*yeux et qu'un seul coeur.

Ce système de rivalité continue remontait à trois ans, c'est-à-dire à l'arrivée de Maxence à Paris. La première fois qu'ils se rencontrèrent, ou, pour parler plus exactement, qu'ils se heurtèrent, ce fut dans le salon de la baronne de Monléon. Tous deux s'éprirent à la fois de la belle Suzanne, sa fille. Mais son union était déjà projetée avec le vieux comte de Liveman; peu de temps après, le ^ mariage fut célébré, et, dans cette circonstance du moins, si les rivaux furent battus, ce fut par un tiers, ce qui était presque un triomphe pour l'amour-propre de chacun d'eux.

Depuis lors , l'antipathie qui régnait entre les antagonistes se changea peu à peu en une véritable vendetta. Tantôt vainqueurs, tantôt vaincus dans leurs diverses rencontres amoureuses, ils en étaient arrivés à se haïr comme on se hait à Paris. J'entends qu'ils échangeaient d'amicales poignées de main et de gracieux sourires, ce qui n'empêchait pas que s'il n'eût fallu, pour s'entredétruire, que recourir à ce clignement d'yeux dont parle

LE LIÈVRB ET LA TOBTITE MT

Jean-Jacques Rousseau, les deux ennemis eussent, surle-champ et durant vingt-quatre heures, cligné de l'œil avec une sauvage volupté.

On doit comprendre à présent pourquoi la même pensée était venue simultaoément à Maxenco et à M. de Chavignj ; et ce qui est digne de remarque, c'est que ni Tun ni l'autre ne se trompa dans sa conjecture. C'était bieû pour être présents au début de M"« Coqueluche qu'ils sacriRaieul l'Académie royale et sa pompeuse solennité.

H'iB Coqueluche figurait dans ce petit nombre de jolies femmes qui régnent un instant sur Paris , sans qu'on sache d'où elles viennent ni où elles vont. Leur vogue est brillante comme un météore, rapide comme un éclair. Elle s'appelait Eugénie Miquet, du nom de son père, et c'était la mode qui l'avait baptisée du sobriquet bizarre de Coqueluche. Bien qu'elle fût encore peu connue sur la place... Saint-Georges, son sucd>sétaitdéjà grand et ne pouvait que s'accrottre par le fait de son déhut au théâtre des Variétés, dans un rôle écrit exprès pour elle. La veille, au club, on s'était beaucoup entretenu de H"b Coqueluche. Des personnes ordinairement bien informées avaient exalté l'expression de son regard, la longueur de ses cheveux , la finesse de sa taille et la pui«té de ses lignes, à défaut de ses mœurs, à tel point que Maxence et Chavigny, qui ne la connaissaient pas, s'étant épris du portrait, s'empressèrent, dès le lendemain, d'en informer l'original.

La lettre de Maxence était écrite de ce style cavalier :

il *fl

or Mademoiselle»

» Mes ennemis politiques m'ont fait une si détestable réputation, qu'il n'est peut-être pas impossible que tous connaissiez mon nom. S'il est jamais tombé dans voire oreille mignonne, vous devez savoir que je suis capable de faire mille folies pour une jolie femme comme vous.

D Mon laquais vous remettra avec ma lettre une botte

de camélias. S'il yous plaisait de venir souper avec moi après le spectacle, au Café Anglais , placez un camélia blanc au corsage de votre robe; je vous attendrai à la porte du passage des Panoramas qui ouvre sur la rue Vivienne.

» Je vous baise les mains.

» MAXBNGE d'ARZAG. b

L'épltre de M. de Ghavigny , plus rassise , était ainsi conçue. :

<f Mademoiselle,

» Je prendrai la liberté de vous attendre ce soir, avec ma voiture, à la porte du passage des Panoramas qui débouche sur la rue Montmartre. J'ai à vous parler d'une affaire sérieuse, qui intéresse votre avenir. Si cela vous est indifférent, notre entretien aura lieu duns un cabinet particulier du Rocher de Cancale. L'incertitude étant le piredesmaux, je vous serai très-obligé de placer, en signe d'assentiment, un camélia rouge dans vos cheveux noirs.

j» Croyez à mon entier dévouement.

I) F. DE CHAVIGXT. »

Ces deux poulets arrivèrent à leur adresse à quelques minutes d'intervalle.

— C'est parfait, dit M"® Coqueluche, fille de sens et d'esprit. Je mettrai tout à la fois le camélia rouge dans mes cheveux et le camélia blanc dans mon corsage. , Gomme. dit la;Sagesse des nations : « 11 faut avoir plu-, sieurs camélias à son arc. »

, Cependant les deux rivaux semblaient de plus en plus attentifs à la lecture deleur jourioal; mais cette feinte, attention, qui n'avait été d'abord qu'une ruse de guerre,; était devenue depuis quelques iilstants très-réelle et très-, sérieuse. Cinq lignes du National venaient de pétriôeï) Maxence ; dix]ignes de la Gazette avaient momifié M. de Ghavigny.

On lisait dans la feuille radicale :

« Le comte de Livernan, ancien ministre de la guerre^ sous la Restauration, pair de France démissionnaire après juillet 1830, vient de mourir dans son château de la Tranchade, à quatre kilomètres d'Angoulème. En lui s'est éteint le type de ces vieux gentillâtres entêtés et obtus, qui nous ramèneraient, si on les laissait faire, au, r^me du bon plaisir. »

* — Dieu soit loué ! Suzanne est veuve! pensa Maxence en poussant un soupir joyeux.

Jl glissa un regard du côté de Chavigny, mais il ne parvint pas à apercevoir sa figure. Le lion suranné disparaissait derrière les vastes colonnes delà feuille légitimiste.

On y lisait :

« Notre parti vient de subir une perte irréparable dans la personne de Thonorable comte de Liveman, décédé dans sa terre de laTranchade, près d'Angoulême. C'était un des derniers et des plus nobles débris de cette fidélité antique, de cette loyauté chevaleresque dont le souvenir se perd chaque jour dans notre malheureux pays. 8» M. Louis XVlll disait qu'il aurait voulu être Plutarque, afin de raconter ime si belle existence. Sa mort toute chrétienne, nous écrit notre correspondant, a été digne de sa vie. d

— Enfin elle est libre! murmura M. de Chavigny, dont le cœur battait avec violence.

En ce moment neuf heures sonnèrent. Maxence se leva.

— Déjà neuf heures! dit-il; je cours chez mon notaire. Venez-vous, Chavigny? Vous m'avez parlé d'un rendezvous avec votre avoué, ce me semble ?

— Oui... je crois... J'irai... plus tard, répondit le lion de quarante-huit ans d'une voix rendue tremblante par rémotion.

Dès que le jeune homme fut parti, M. de Chavigny se leva et s*élança vers la causeuse qu'il avait occupée. D s'empara du National et le parcourut avidement, mais sans voir rien qui fût relatif à la nouvelle qui l'agitait à un si haut degré.

Comme il s'apprêtait à rejeter le journal, il aperçut un vide au milieu de la première colonne de la troisième page, sous la rubriquedesFatr^ di%>ers. Cinq lignesman-

quaient, et il ne douta pas qu'elles n'eussent été enlevées par Maxence.

— D'Arzac est instruit de l'événement, pensa-t-il, et il voulait me le cacher. Allons, voilà les hostilités commencées! Vive Dieu! j'ai bien pu lui permettre de braconner sur mes terres tant qu'il ne s'est agi que d'un médiocre gibier; mais aujourd'hui, si je le rencontre sur mon chemin, gare à lui I je me sens d'humeur à le pourfendre sans pitié I

M. de Chavigny sortit du club et rentra chez lui sans donner une seule pensée à M^'® Coqueluche. Une lettre cachetée de noir lui fut remise par son valet de chambre. Il examina le cachet et rougit comme un enfant en reconnaissant les armes des Monléon, qui portent d'azur^ à la bande d'or, accompagnée en chef d'une croix de Malte d'argent, et en pointe de trois glands d'or, rangés en orle, avec cette devise : In fide quiesco. C'était une lettre de faire part, datée du château de la Tranchade, où étaient relatés vaniteusement les titres et les cordons du défunt comte de Liveman,

— Elle se souvient de moi ! elle me prévient qu'elle est libre 1 s'écria M. de Chavigny, qui, d'induction en induction, finit par voir une provocation directe dans l'envoi de la lettre de faire part.

Sa résolution fut vite prise.

— Georges, dit-il à son valet de chambre, commandez des chevaux de poste pour minuit et tenez-vous prêt à me suivre.

Tandis que ces choses se passaient chez son rival, Maxence entrait au théâtre des Variétés et s'enfermait

dans une avant-scène du rez-de-chaussée. La pièce nouvelle n'était pas commencée, et il se mit à songer dé tout son cœur à cette jeune comtesse de Livernan qu'il avait tant aimée lorsqu'elle s'appelait Suzanne de Monléon.

— Si j'allais faire un pèlerinage au château de la Tranchade? se demanda-t-il à lui même.

Mais cette pensée s'évanouit comme un feu follet.

— Ah bah! reprit-il, quitter Paris au moment de sa splendeur^ dans la saison des bals, des soupers et des fêles ! ce serait folie... C'est bon pour ce pauvre Ghavigny , qui a cinquante ans et des rhumatismes. Qu'il parle, lui! qu'il s'expatrie au fond d'une triste province! Pour moi, j'irai voir M™« de Livernan l'été prochain. Une femme ne peut faire autrement que de rester fidèle à son premier mari dix mois révolus... c'est le code qui l'exige... J'ai dix fois plus de temps qu'il ne m'en faut!

Son monologue fut interrompu par le bruit de l'orchestre qui exécutait l'ouverture, et la toile se leva pour les débuts de la nouvelle actrice. Détestable comédienne, cette demoiselle Coqueluche , mais créature délicieuse ! Comme elle comptait beaucoup d'amis dans la salle, elle fut criblée d'applaudissements par les stalles et par les loges, à la grande stupéfaction des bonnes gens du parterre et du paradis, qui ne comprirent rien à ce furibond enthousiasme. Elle était vêtue avec un goût exquis, mais l'on remarqua, non sans surprise, qu'elle portail un camélia blanc à son corsage et un camélia rouge dans ses cheveux, ce qui, en matière de toilette, équivaut à une faute d'orthographe.

La pièce achevée, Maxence se précipita hors de sa loge et courut à son rendez-vous.

-^ eojDoment trouves-tu* Coqueluche? lui demanda Ludovic de Mouliniers, un de ses amis, qu'il faillit renverser dans rétrôit couloir des Variétés. Je sors de rOpéra et suis sans nouvelles du début.

— Je trouve qu'on Ta parfaitement nommée, répondit-il : d'ici à trois semaines, elle sera la coqueluche de tout Paris.

Pendant ce temps, l'actrice reprenait son costume et sa beauté de ville, opération qui ne fut pas longue, car la Providence l'ayant dotée richement , elle s'était montrée au public à peu près comme elle était dans son salon, c'est-à-dire qu'elle n'eut point, ainsi que la plupart de ses compagnes, à faire disparaître avec du coldcream les roses douteuses et les lis équivoques de son teint de rechange. Du reste, elle n'avait pas perdu sa journée et s'était informée de la position sociale de ses deux adorateurs. Des renseignements par elle obtenus, il résultait que sans désespérer le camélia blanc, elle devait satisfaire d'abord le camélia rouge. Ceci explique pourquoi elle avait arboré les deux fleurs rivales.

Cîoqueluche sortit du théâtre sur la pointe du pied et se dirigea vers le lieu indiqué par M. de Chavigny. Elle ne vit personne, attendit trois minutés et disparut.

Elle se rendit alors au lieu désigné par Màxence. Tout en naarchant, elle se livra à des réflexions philosophiques qui peuvent se résumer ainsi :

— Le vieux n'est pas venu, miads je suis bien certaine que te petit sera fidMe à la consigne. C'est égal, on a

bien raison de dire qu'on doit toujours garder un camélia pour la soif!

Du plus loin qu'il l'aperçut, Maxence courut à sa rencontre.

— Vous êtes charmante! dit-il en lui prenant le bras, qu'il serra amoureusement sur sa poitrine.

— N'est-ce pas mon état? répondit-elle avec un fin sourire.

Tous deux s'éloignèrent dans la direction dn Café Anglais.

En traversant le boulevard , ils se croisèrent avec une chaise de poste lancée au galop : — c'était M. de Cha* vigny qui partait pour Angouléme.

Cependant la chaise de poste de M. de Chavigny, précédée d'un courrier pour préparer les relais, et enlevée par quatre vigoureux chevaux normands, couvrait d'innombrables étincelles la route pavée qui joint Paris à Orléans.

L'amoureux de quarante ans, dont le premier enthousiasme avait eu le temps de se refroidir, ne se dissimulait point la grandeur du sacrifice qu'il accomplissait en ce moment. 11 entendait le bruissement sourd et monotone de la pluie qui fouettait les parois de sa voiture ; et la bise, qui faisait rage dans le ciel, glaçait ses pieds, bien qu'ils fussent enroulés dans une peau de tigre. Alors il songea aux fêtes merveilleuses dont le mois de décembre est toujours le signal à Paris; il songea à sa loge de l'Opéra et

des Italieqs, à son appartement d'un confortable si bien entendu et d'une coquetterie si habilement apprêtée, à ses coavives habituels du Café de Paris, et je crois même un ,peu à M"« Coqueluche. Puis, toutes ces joies auxquelles il disait un adieu volontaire, il les compara à Teiistence qui l'attendait à Angouléme, dans une petite ville de province où il ne connaissait personne, et où les habitants ont la réputation de s'ennuyer de père en fils, r^utation qu'ils n'ont certes pas volée.

Lorsque le jour parut, M. de Ghavigny sentit augmenter sa tristesse et sa mauvaise humeur. De quelque côté qu'il tournât ses regards, il n'aperçut que des paysages lamentables. Le ciel était envahi par de gros nuages sombres qui se bousculaient et se ruaient les uns sur les autres, pareils à une troupe d'enfants à la sortie de l'école. La route était déserte, et les arbres du chemin, chauves et frissonnants, secouaient leurs grands bras décharnés, qui cliquetaient avec toutes sortes de bruits sinistres, comme les os d'un pendu.

— Le prince de Talleyrand avait cent fois raison ! s'écria tout à coup M. de Chavigny ; il faut se défier de son premier mouvement : presque toujours il est bon. Je ne me suis pas défié du mien, et me voilà embarqué dans une sotte affaire où j e risque de j ouer un personnage ridicule. Je n'ai pensé tout d'abord qu'à consoler une pauvre affligée, sans réfléchir que, veuve d'hier, M™« de Livernan ne saurait m'offrir l'hospitalité dans son château de la Tranchade. D'autre part, elle ne paraîtra point dans le monde, — en admettant qu'il y ait un monde à Angouléme, ce que j'ignore, — et je ne la verrai pas. Par con-

aie CONTES SANS PRÉTENTION

séquent, ce voyage saugrenu que je fais à présent sans utilité, rien ne m'empêche de le renvoyer au printemps prochain. A cetle époque, plusieurs mois auront passé sur sa douleur officielle, la campagne sera habitable, la saison des Italiens sera close, et j'en aurai fini avec cetle petite Coqueluche. Tout compte fait, je rentre dans Paris.

Il baissa une des glaces et appela le postillon, résolu à luîjordonner de tqurner bride. Mais au même instant la silhouette de la jolie veuve se découpa nettement dans son souvenir et le nom de Maxence bourdonna à son oreille. Celte impression ne dura qu'une seconde, mais ce fut assez pour qu'une révolution s'opérât dans ses idées.

— Qu'est-ce qu'il y a, not' maître? demanda le postillon, qui était parvenu à grand'peine à ralentir le galop de ses chevaux.

— Il y a que nous n'allons pas! dit M. de Chavigny en se rejetant dans le fond du briska. Un louis pour toi si nous touchons à Orléans avant une heure I

Lorsqu'il parvint à Angoulême, sa détermination était solennellement arrêtée. Il s'était juré à lui-même de ne reparaître à Paris qu'autant qu'il serait l'époux de M™« de Livernan, dût son exil se prolonger deux ans. Quinze jours après, il prenait possession d'une belle maison de la rue d'iena, qui est tout à la fois le faubourg Saint-Germain et la Chaussée d'Antin de la ville. Le même jour, Salomon, son cocher, faisait une entrée triomphale dans le faubourg Lhoumeau, suivi de ses voitures et de ses chevaux. Georges, le valet de chambre, et le cuisinier

étaient déjà arrivés, Tun en poste avec son maître, Tautre un peu plus lard, par la voie des messageries. La maison de M. de Chavigny, bien qu'improvisée, se trouva donc établie sur un pied convenable.

Le seizième jour, M. de Chavigny n'était pas encore levé, lorsqu'il sonna son valet de chambre. Le cocher répondit à Tappel de son maître.

— Monsieur le comte demande Georges? dit le cocher. Georges est en coursée depuis ce matin.

— A quelle heure est- il sorti ?

— Un peu avant sept heures.

— A pied ou à cheval?

— A pied jusque sur le Champ de Mars, où je Tattendais avec Paméla, notre plus fine trotteuse. Il a enfourché Paméla et s'en est allé par le faubourg de la Bussate.

— Personne ne vous a remarqués?

— Ame qui vive.

— C'est bien, dit M. de Chavigny. Envoyez-moi Georges aussitôt qu'il sera rentré .

— Le voici 1 s'écria Salomon en prêtant l'oreille ; je reconnais l'allure de Paméla.

Le cocher sortit et se croisa dans le vestibule avec le Valet de chambre.

— Monsieur te demande, dit Salomon.

— Je sais ce que c'est, répondit Georges avec ce Ion de suffisance que prennent les domestiques lorsque d'aventure ils sont de moitié dans un secret avec leurs maîtres.

— Eh bien! dit M, de Chavigny, quelles nouvelles?

— Excellentes, monsieur le comte. J'ai dépisté le ma-

is

218 CONTES SAiNS PRÉTENTION

noir. 11 est à quatre kilomètres... une vraie promenade.

— Vous m*y conduirez.

— Quand monsieur le comte le désirera.

— Vous reconnaîtrez le chemin ?

— Tout droit, sur la route de Périgueux, j usqu'à Saiûte- Gatherine...et Ton tournée droite. J'irais les yeux fermés.

— HabiUez-moi, dit M. de Gbavigny, et recommandez à Salomon de tenir nos clievaux prêts pour deux heures.

Je monterai QuasifoL

A rheure dite, le comte, suivi de son domestique, enfilait le faubourg de la Bussate, se dirigeant vers le château de la Trancbade. A Taspect de ce vieux manoir féodal dont l'origine se perd dans la nuit du douzième siècle, M. de Gbavigny s'arrêta et le contempla quelques instants en silence. Gette masse de pierres noires, sur laquelle le temps a usé ses dents sans parvenir à Tentamer, est, il faut le dire, d'un effet imposant. Il semblait qu'on dût voir sortir une bande de routiers bardés de fer par la porte principale, surmontée de mâchicoulis et flanquée de tourelles crénelées. Grâce à un heureux hasard, fort rare en province, les diverses réparations pratiquées à l'extérieur du château avaient été faites avec intelligence et avec goût; elles complétaient l'illusion, à ce point que notre visiteur se laissa aller à regarder vers la plate-forme, cherchant des yeux le nain chargé de sonner du cor pour signaler sa présence.

— Prenez ceUe carte, dit-il à Georges; porlez-la au château; faites observer qu'elle est pour M™e de Livernan, et revenez aussitôt.

Un mois durant, il poursuivit ce manège sans que rien

Tarrêlât, la pluie, ni la neige, ni la froidure. Georges ,

portait la carte de son maître, et ils regagnaient la ville, espionnés par des jeunes gens qui se donnaient le plaisir d'assister aux moindres péripéties de cette intrigue, comme assistent les amateurs d'échecs aux célèbres parties du café de la Régence.

— Monsieur, je crois qu'on nous épie, dit un jour' Georges à son maître.

— Tant mieux ! répondit le lion émérite.

— Monsieur, se hasarda-t-il à dire une autre fois, je vous préviens qu'on jase beaucoup sur votre compte en ville .

— Et que dit-on?

— On prétend que vous voulez enlever M™» de Livernan.

— Il faut les laisser dire, repartit M. de Ghavigny en se frottant les mains.

— Mais s'ils compromettent cette dame avec leurs cancans? ajouta le domestique, enhardi par l'air joyeux de son maître.

— Niais que vous êtes! s'écria l'amoureux diplomate, vous ne voyez donc pas que le jour où elle sera compromise, elle ne pourra faire autrement que de me prendre pour mari ?

Si M. de Ghavigny comptait sur ses nouveaux concitoyens pour en arriver à ce résultat satanique, on peut dire qu'il comptait avec ses hôtes. Ses promenades quotidiennes à la Tranchade faisaient l'unique sujet des causeries de toute la cité, depuis la rue de Beaulieu jusqu'à la rue de Montmoreau. On s'en entretenait aux lundis de

la préfecture, aux vendredis du général et aux samedis du receveur des finances. On en parlait au Cercle littéraire et au Divan, qui est le Jockey-Club d' Angoulême — moins les chevaux. Les gens du peuple eux-mêmes, éblouis par les galons d'or de sa livrée, s'occupaient de M. de Ghavigny, qu'ils appelaient le milord parisien. Quant aux gens sérieux, ils prédisaient que cet inconnu mourrait à l'hôpital, si grandes que fussent d'ailleurs ses richesses, et ils basaient cette opinion sur ce qu'ayant loué une loge de six places pour lui tout seul, il payait son spectacle treize francs vingt centimes au lieu de quarantequatre sous chaque fois qu'il allait au théâtre, c'est-àdire deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche.

Le jour où fut remise sa trente-septième carte de visite, M. de Chavigny observa que le rideau en mousseline de la fenêtre d'une des tourelles remuait imperceptiblement, et il crut apercevoir l'ombre de la belle châtelaine.

— Elle m'a enfin donné signe de vie ! murmura-t-il en faisant exécuter à Quasi fol cinq ou six courbettes triomphantes.

Et son âme fut remplie d'une joie comparable à celle éprouvée par le chasseur qui, sur le soir, et au moment de rentrer le carnier vide, voit passer, à portée de son fusil, l'invisible pièce de gibier qu'il a vainement poursuivie pendant douze heures.

— A demain! se dit-il; à demain mon entrée dans le jardin des Hespéridesl

LO' lendemain, il employa trois heures à sa toilette. Nous renonçons à énumérer le nombre de pantalons, de

gifels et de cravates qu'il essaya avant de faire un choix. Jamais ses cheveux ne miroitèrent davantage ; jamais ses favoris ne furent mieux alignés ; jamais son linge n'exhala de plus doux arômes.

— Monsieur le comte montera t-il Quasi fol ? demanda Salomon.

— Quel temps fait-il ?

— 11 pleut par-ci, par-là.

— Attelez Fescargot; je ne crois pas m'en être servi depuis mon arrivée à Angoulême.

Salomon prépara l'escargot, petite voiture basse, déli- . cieusement vernie, suspendue sur de moelleux ressorts, et garnie en satin broché gris de perle, un chef-d'œuvre de Clochez.

A deux heures, M. de Chavigny traversa la rue d'iéna ; un quart d'heure après, on savait dans toute la ville que Yamoureux de la veuve était sorti en voiture. A trois heures, l'escargot s'arrêtait devant le pont-levis du château de la Tranchade.

— Georges, informez-vous si M*"® la comtesse de Liveman est visible pour M. de Ghavigny, dit-il en raffermissant sa voix altérée.

— Madame la comtesse est visible, revint dire Georges au bout d'un moment.

Un laquais en grande livrée de deuil, avec des aiguillettes en laine noire, précéda M. de Chavigny et l'introduisit dans le château. Un escalier en pierres de taille , construit dans de telles proportions qu'il eût été facile de le monter à cheval, aboutissait à une vaste porte cintrée qui ressemblait à un arc de triomphe. Cette porte ouvrait

222 CONTES SANS PRÉTKNTION

SUT les appartements de M™« de LivernAi. Le comte traversa plusieurs pièces meublées dans un grand style et pénétra dans une manière d'oratoire, tendu en cuir de Russie, oîi la lumière n'arrivait que tamisée à travers les vitraux coloriés d'une fenêtre en ogive. Un prie-Dieu en chêne sculpté, un bahut fouillé et découpé comme delà dentelle, et quelques fauteuils à pieds contournés, recouverts en brocatelle de nuance sombre, composaient l'ameublement. Aux quatre angles de l'oratoire brillaient quatre cornets en porcelaine du Japon, montés sur des piédouches de bronze doré , dans lesquels s^étalaient pêlemêle toutes sortes de fleurs rares et balsamiques. Sur le manteau de la cheminée, il y avait, en guise de pendule, un sablier dont les formes grêles se reproduisaient dans une glace de Venise encadrée d'arabesques d'or.

C'était là que la jeune veuve attendait son adorateur, et il eût été impossible à la coquetterie la plus raffinée d'imaginer une mise en scène plus charmante et mieux appropriée aux délicatesses du sujet. Suzanne de Livernan avait alors vingt et un ans, et son idéale beauté rayonnait d'un éclat séraphique. Elle était vêtue d'une robe à longue taille et à jupe traînante ; un col blanc tout uni, rabattu sur ses épaules, laissait en évidence la rondeur et la grâce flexible de son cou de cygne; ses magnifiques cheveux blonds tombaient en grappes le long de ses joues blanches et roses ; ses yeux bleus étaient noyés dans une vapeur humide et transparente comme les larmes de la rosée, et sur ses mains effilées on voyait courir foUeaient ses veines, pareilles aux méandres d'un ruisseau d'azur. Ainsi posée, elle ressemblait à une de ces nobles dames

des siècles passés qu'Alfred de Dreux sait si gracieusement asseoir sur de belles haquenées blanches.

— Elle est plus jolie que jamais I murmura le comte en ayenturant un pied effaré sur le tapis de Toratoire.

* — Comme deux années Font changé ! pensa M™e de Livernan en apercevant M. de Chavigny.

Le comte avait imaginé un plan machiavélique, et il sentit qu'il était temps d'en commencer l'exécution.

— Pardonnez-moi, madame, dit-il, si je me permets de troubler votre légitime douleur ; mais je n'ai point voulu m' éloigner de ce pays, où sans doute je ne reviendrai plus, sans avoir l'honneur de prendrecongé de vous.

— Vous nous quittez? demanda M™» de Livernan.

— Je retourne à Paris.

— Bientôt ?

— Ce soir.

— Ah ! lit la comtesse.

— Oui I fit le comte.

Ces deux exclamations, les plus concises qu'il y ait dans notre langue, n'en sont pas moins les plus expressives. Il nous faudrait des volumes si nous voulions analyser tout ce qu'il peut,, dans un ah! et dans un ouiî entrer de colère, de joie, d'ironie, d'impatience, d'indignation, d'insolence et de volupté. Nous nous bornerons donc à dévoiler les mystères contenus dans la double exclamation de nos personnages.

Le ahl de la comtesse signifiait évidemment: « Gomment! il s'en irait si vite ! Et moi qui comptais sur lui pour me distraire ! A tout prendre, c'est un homme aimable... un causeur spirituel... S'il m'abandonne, avec

qui parlerai-je de Paris... et de Maxence? — Il faut qu'il reste I »

Le oui! du comte pouvait se traduire ainsi : cr II est impossible qu'elle ne me retienne pas ; elle doit s'ennuyer à périr. Je suis le seul être humain capable de lui donner la réplique dans ce château perdu... et ' puis, elle s'est habituée à mes visites. Non certes, je ne

partirai pas! »

— Ainsi, reprit M™^ de Livernan après un court silence, votre procès a été jugé par le tribunal civil d'Angoulême.

— Je n'ai point de procès, madame.

— Je veux dire que vos affaires de succession sont arrangées.

— Je n'ai aucun héritage à espérer dans ce département.

— Cependant je présume que votre présence dans le chef-lieu de la Charente a eu un motif quelconque, ditelle d'un ton où perçait une certaine curiosité. Ce n'est pas par goût, je suppose, que vous avez déserté Paris au beau milieu de sa plus belle saison?

M. de Chavigny sentit son cœur baigné dans des flots de céleste béatitude. La belle veuve lui donnait tout naturellement, et d'elle-même, l'occasion d'utiliser une tirade sentimentale qu'il avait improvisée longtemps à l'avance sur ce sujet.

— Madame, dit-il en communiquant à sa voix les inflexions les plus tendres, je suis venu dans ce triste pays, non pour moi, mais pour vous. J'ai pensé qu'au milieu de votre douleur vous seriez peut-être heureuse deren-

contrer un ami dévoué qui prit une part de vos chagrins et vous délivrât du lourd fardeau de vos affaires. J'ai osé m'attribuer cette mission, parce que du moment où il apparlenail à un cœur dévoué de la remplir, j'at eu l'orgueil de croire que nul n'en était plus digne que moi ! Hélas! Dieu m'a châtié de cet oi^eil. Deux heures après que j'ai été instruit de la mort de votre noble époui, j'ai quitté Paris. Depuis deux mois j'habite An^ouléme ; vous le savez et vous ne m'avez point fait appeler. J'en conclus que mes services ne vous agréent pas, et voilà pourquoi je vous dis adieu, madame !

Sa tirade achevée, il se leva et fit mine de se retirer.

— Vous avez fail cela? dit la comtesse en l'invitant (l'un geste à se rasseoir.

— Quoi de plus naturel, madame? et suis-je donc le seul qui vous aie donné une marque d'intérêt, parmi ceux qui se disent vos amis?

Ces paroles tombfereot sur le cœur de la belle veuve ainsi que le marleausur l'enclume. Elle compara l'indifférence du jeune homme à l'empressement discret de rhommedequarante-huitans; et pourtant Haxence avait, lui aussi, reçu sa lettre de faire part,

— Monsieur le comte, dit-elle, au nom de cette amitié que vous faisiez valoir tout à l'heure, je vous demande un service.

— Parlez, madame.

— Différez votre départ. Je suis menacée de la prochaine visite de mon avoué et de mon notaire ; soyez assez bon pour vous entendre avec ces messieurs. Je vous donne carte blanclie; c'est un rude sacriflce que

j'exige de vous, mais vous m'avez assurée de votre dévouement dans de si bons termes, que je croirais vous faire injure en négligeant d'y recourir.

Elle tendit la main au comte, qui l'effleura à peine de ses lèvres tremblantes.

Résolu à profiter de tous ses avantages, le comte demanda à prendre connaissance des actes relatifs à la succession, afin, dit- il, de tenir tête aux hommes de loi. Ce mptif lui fournit l'occasion de passer, durant une semaine, toutes ses après -midi à la Tranchade. 11 arrivait à une heure et s'en allait à cinq heures, M™« de Livernan n'ayant pas encore osé le retenir à dîner.

Mais le comte pensait, comme Mahomet, que lorsque la montagne ne veut pas venir vers l'homme, c'est à l'homme à avoir de l'esprit pour deux et à aller vers la montagne. Toute son ambition consistait, pour le moment, à dîner en tète-à-tôte au château ; il résolut de s'inviter, puisqu'on ne l'invitait pas.

Un soir, à l'heure du départ, Salomon, qui cependan avait tait son éducation de cocher à Londres, — Salomon, qui en eût remontré à l'empereur Néron dans l'art de diriger les quadriges, accrocha un tas de pierres placé près de la porte et dont personne ne soupçonnait la présence; une des roues se brisa, et la voiture se coucha sur le flanc.

— Monsieur le comte serait-il blessé? demandèrent les domestiques de la Tranchade, accourus en toute hâte.

— Ce n'est rien, une légère foulure au pied gauche, je crois. Une heure de repos, et il n'y paraîtra plus.

Moins d'une demi-heure après, le vœu de M. de Chavigny était réalisé. Un succulent dîner n'étant nullement incompatible avec une foulure, il s'assit à la table de la comtesse. De part et d'autre le repas fut contraint et glacé. On devinait aisément que les deux convives étaient dominés par une idée fixe. Le nom de Masence errait sur les lèvres de M"^ de Liveman, e elle se fatiguait l'imagination à chercher par quel sentier détourné elle aborderait ce terrain plein d'écueils. De son cûlé, M. de Chavigny, qui n'avait pas encore soufflé mot de Maxence, guettait l'occasion de le diffamer le plus amicalement possible dans le cœur de la jeune veuve, ainsi qu'il est d'usage entre rivaux généreux.

Tout à coup Satan souffla à l'oreille de la comtesse une. superbe inspiration,

— J'oubliais de vous dire, mon clier homme d'affaires, s' écria-t-elle, que j'ai reçu aujourd'hui une lettre d'un de vos bons amis.

— De qui donc? demanda le lion sans soupçonner ïa botte qui lui était portée.

— Eh quoi! vous ne devinez pas? les bons amis sont-i ils donc si nombreux? Je parle d'un jeune homme que vous avez connu chez ma mère, il y a trois ans.

— Maxence d'Arzacl dit le comte en prenant son air le plus agréable, tandis qu'il pétrissait avec fureur, dans sa main crispée, le manche de son couteau.

— Précisément.

— Et que vous raarque-t-il, ce cher Maxence?

— Un fait dont Je suis ravie. Il m'annonce qu'il va être attaché à l'ambassade d'Espagne; et comme il traversera

Angouléme pour se rendre à son poste, il me promet quelques jours. Pour moi, c'est presque un ami d'enfance, et ma mère l'aimait beaucoup.

Par un miracle de volonté, M. de Cbavigny parvint à simuler un sourire.

— Vraiment! dit-il, je suis enchanté de ce que j'apprends. Maxence commençait à m'inquiéter: depuis quelque temps, il a contracté des liabitudes vicieuses qui affligent ses amis.

— Quelles habitudes? demanda la comtesse. — 11 joue.

— Ceci est un vilain défaut ; mais ce n'est .point un vice, objecta Suzanne.

— 11 se grise.

— Oh I voilà un vice affreux!... mais on s'en corrige. • — Ce n'est pas tout ! ajouta le comte, qui, dans son

ardeur calomniatrice, eût volontiers accusé son rival d'avoir incendié le temple d'Épiïèse et d'avoir ordonné le massacre des Innocents.

— Qu'y a-t-il encore, mon Dieu?

— Il se compromet ouvertement avec d'indignes créatures.

M™« de Livernan fit un geste d'horreur et se leva de table.

— Maxence ne lui a point écrit... c'est un piège qu'elle me tendait... se dit M. de Chavigny en s'élançant sur ses traces avec une légèreté d'allure inexplicable dans un homme affecté d'une entorse à la jambe gauche.

M""« de Livernan alla droit à son piano, mais après

quelques préludes, elle tourna le dos à l'œuvre harmonieuse de Pleyel.

— Pourquoi ne feriez-vous pas un peu de musique ? demanda le comte.

— Je suis fort en retard, et n'ai là que des vieilleries, dit-elle en montrant sa bibliothèque.

— Voilà une assQrtion contre laquelle votre homme d'affaires s'inscrit en faux, madame. J'ai fait écrémer à votre intention les magasins de musique et les boutiques de libraires.

Suzanne ouvrit la bibliothèque, scindée en deux compartiments. D'un côté on voyait tous les romans de la veille ; de l'autre côté étaient empilés les partitions du jour et les albums du lendemain.

— Vous êtes un ami précieux, dit-elle en lui abandonnant une main qu'il pressa cette fois avec ardeur sur ses lèvres.

Un matin , M. de Chavigny reçut une lettre de Paris, et crut reconnaître l'écriture de Maxen^e. S'étant hâté de briser le cachet, il lut ce qui suit:

« Monsieur,

» Tandis que vous remplissez avec agrément l'emploi des jeunes-premiers en province, je gémis sur la paille humide des cachots, comme on s'obstine à le dire dans les mélodrames de la Gaîté. Je date ma lettre d'une cellule de Glichy, où l'on me tient prisonnier depuis deux mois pour une misérable somme de dix mille francs, les frais compris. C'est fort humiliant pour un futur ambassadeur à Londres.

230 COiNTES SANS PRÉTENTION

» Le ciel m'est témoin que je ne songeais pas du tout - à troubler vos félicités domestiques pat le récit de ma lugubre odyssée ; mais hier le plus sceptique de mes camarades, Ludovic de Mouliniers, m'a suggéré une pensée qui m'a ôté l'appétit et qui m'a enlevé le sommeil. Témoin de l'archamement odieux qu'on a mis à me poursuivre, et à m'incarcérer, Ludovic m'a montré clair comme -le fond de ma bourse que, si la liberté, la sainte liberté, m'a éfé ravie, c'est à vous que je dois m'en prendre, à vous, qui vous êtes substitué à mes créan- . ciers; à vous, qui avez un intérêt direct à m' éloigner du théâtre de vos exploits,

» Il est fort possible que vous épousiez M™® de Livernan, mais je tenais à vous dire ceci : Monsieur, si vous l'emportez, c'est que vous ne m'avez pas pour rival ; si la victoire vous reste, c'est que vous avez eu recours à des moyens peu dignes d'un gentilhomme. Autrement, il vous adviendrait ce qui vous est advenu chaque fois que nous nous sommes mesurés l'un contre l'autre, témoin notre dernière rencontre, la rencontre Coqueluche. A ce propos, on me charge de vous dire que les camélias rouges sont généralement mal portés dans les cheveux, cette année.

» A l'avantage de vous revoir.

» MAX. D'ARZAC. »

— J'ai des nouvelles de notre cher Maxence, dit, le jour même, M. de Ghavigny à'ia belle veuve.

— Où est-il? demanda-t-elle avec un léger tressaillement.

LE LièVRE ET LA TORTUE 25i

— A Glichy,.. où il est détenu pour dix mille francs.

— L'y laisserez- vous ?

— Le courrier de ce soir lui en porte vingt mille. Je présume qu'il a d'autres dettes, et je veux qu'il puisse les payer toutes à la fois.

— Bien, cela, Félix! s'écria Suzaiine.

Et elle ajouta tout bas :

— Oh ! mon Dieu ! si Tenfant prodigue nous -est rendu, je me sens assez faible pour lui pardonner ses torts!

De son côté, M. de Ghavigny avait fait le raisonnement ci-dessous, qui ne manquait pas d'un certain sens :

— D'Arzac n'abandonnera Paris que lorsqu'il n'aura plus un sou ; en lui envoyant vingt mille francs au lieu de dix mille, j'achète cinq mois de tranquillité, à raison de deux mille francs par mois... C'est de l'argent placé à mille pour cent.

Les vingt billets de banque prêtés si généreusement à Maxence par M. de Ghavigny étaient enveloppés dans une lettre rédigée avec une pertidie calculée. K ces causes, elle mérite d'être coYisignée dans cette histoire. Nous la transcrivons sans y changer une syllabe :

c( Mon jeune ami,

» Il faut que M. de Mouliniers ait une bien triste opinion de mon caractère pour m'avoir supposé capable d'être pour quelque chose dans la mésaventure qui vous

li'

232 CONTES SANS PRIÎTENIION

arrive. 11 faut surtout que rinfortune vous ait readu bien injuste, pour que vous n'ayez pas repoussé avec énei^ie une si malveillante insinuation. Il n'y avait qu'une seule réponse possible à votre lettre : cette réponse, vous la trouverez ci-incluse. Payez vos dettes, mon cher Maxence, non-seulement celles qui vous retiennent à Glichy, mais encore celles que vous avez pu, durant votre folle jeunesse, éparpiller sur le pavé de Paris. Si les vingt mille francs que je vous envoie ne suffisent pas à boucher tous les trous, avisez-m'en sans fausse honte: je n'entends pas vous obliger à demi.

» Le boulevard de Gand est un turf difficile à pratiquer, où de plus habiles que vous ont glissé et se soBt laissés choir, mon cher étourdi. Suivez mon conseil, c'est celui d'un homme qui vous aime et qui pourrait être votre père : fuyez Paris, du moins pour un temps. Venez me trouver; je vous offre une hospitalité tout écossaise, et je vous l'offre de bon cœur , On a grandement calomnié la vie de province, savez-vous? Je vous assure qu'elle a son bon côté, et je ne désespère pas de vous voir, après un mois de séjour, rafoler autant que moi de mon cher Angoulême.

» N'allez pas vous imaginer que je vis ici comme un ours : d'abord, je vais voir M™« de Livernan tous les huit jours, le dimanche, sa position de jeune veuve et de jeune femme ne lui permettant pas de m'ouvrir plus fréquemment les portes de son castel. Et puis, j'ai fait d'aimables connaissances et, attendu que je ne suis pas un égoïste, je vous présenterai à elles. Je vous conduirai chez M*"® V.... qui vous apprendra le bezi, un jeu des

plus amusants, qu'on a tort de ne pas cultiver à Paris, lequel se joue en douze cents points. Je compte achever ^ demain une partie commencée la dernière semaine. M™« K... donne de temps à ^ulre des soirées de loto, eucore un jeu calomnié, celui-là! où nous rions comme vous ne riez pas aux calembours de Ouvert racontés par Alcide Tousez. Je vous introduirai chez M™® R..., qui a trois filles à marier , des partis superbes, douze mille francs de dot et des oncles goutteux. Ces trois demoiselles pianotent fort agréablement ; elles exécutent les quadrilles de Bohlmann, à six mains, ce qui nous fait de petits concerts, de la musique de chambre, comme aux matinées du Conservatoire. Le dimanche, nous avons les vêpres, où se rend la société, suspendue aux lèvres de l'abbé Pichon, prédicateur très -estimé dans la contrée. Après vêpres, on fait un tour de Parc, et je vous affirme que les jolies femmes y sont nombreuses.

» J'ai ma loge au théâtre. Sans être de grands artistes, les comédiens ne- sont pas plus mauvais qu'autre part. D'ailleurs ils ont une habitude que je prise beaucoup et qui me porte à l'indulgence. Vous avez observé combien les auteurs dramatiques ont la détestable manie découdre à leurs ouvrages des titres souvent inintelligibles : mes comédiens d'Angoulême corrigent ce défaut en rédigeant des sous-titres explicatifs. Ainsi, l'autre jour, l'affiche annonçait la Savonnette impériale^ ou le Système de fusion, inventé par le grand homme décédé sur le rocher de Sainte-Hélène.

» Je chasse quelquefois avec des gentilshommes du pays. Dans une de jios dernières parties j'ai été proclamé

roi de la chasse : j'avais abattu une caille et dix alouettes. Je me livre, en outre, au plaisir de la pêche dans le ruisseau des Eaux-Glaires , renommé pour la saveur de ses écrevisses.

» Telle est, en abrégé, mon cher Maxence, la vie que je mène dans l'Angoumois. Je renonce à vous exprimer convenablement le plaisir que j'éprouverais si vous veniez le partager avec moi. C'est ce que je souhaite, mais sans y compter, vous tenant, hélas! pour un incorrigible Parisien.

w Tout à vous.

Page 1