F. DE CH A VIGNY
Lorsqu'il eut dévoré cette lettre inespérée, lorsqu'il se fut bien assuré que les valeurs qu'elle renfermait n'étaient point des prospectus de Désirabode, mais de bons et sérieux billets de la Banque de France, signés Vill et contre-signes Garât, Maxime se jeta en bas du lit, où il rêvait paresseusement, et se mit à gambader dans sa cellule avec un entrain et une agilité dont les clowns désossés du Cirque eussent été jaloux.
— Libre! s'écria-t-il tout en se vêtant à la hâte; je vais être libre! et, mes dettes payées, il me restera dix mille francs! Accepte mes excuses, 6 Ghavigny! daigne les agréer, ô le plus généreux des humains! Oui, je le confesse, Mouliniers te calomnfait , je te calomniais, et Coqueluche aussi : nous te calomniions tous. Veux-tu nos têtes? prends-les!... fais-nous la grâce de les prendre! Oh ! combien je regrette de n'être pas membre de l'Aca-
demie I avec quelle douce satisfaction Je l'eusse pour le prix Montyon ! et comme je voterais avec enthousiasme la destmclion de tous ces devants de cheminée où saint Vincent de Paul est représenté péchant des enfants nus dans des tas de neige ! Piètre dévouement, en vérité ! le saint homme en était quitte pour un rhume et pour des engelures attrapées dans l'exercice de ses fonctions, tandis que toi, ô Chavigny! ta sublime vertu te coûtera vingt mille francs que je te rendrai le plus tard possible, plus une adorable femme que je t'enlèverai le plus tôt que je pourrai.
Sa toilette achevée, il se dirigea vers le greffe avec cet aplomb inhérent h quiconque possède vingt mille francs dans sa poche, et, pareil à Jupiter, qui se déguisait en pluie d'or pour faire tomber les grilles les plus solidement ajustées, il ne larda pas, grâce à l'influence magique de ses billets de banque, à voir s'ouvrir devant lui les portes avares de Clichy.
Aussitôt libre, il courut au Café Anglais et s'instafla dans un cabinet particulier, afin de réfléchir au parti qu'il devait prendre , tout en réconfortant , au moyen d'un déjeuner plantureux, son estomac affaibli par le maigre régime de la prison..
— Monsieur a fait un bon voyage? lui demanda, tout en préparant son couvert, le garçon du restaurant, surpris de sa longue absence. ,
— Heinîmoi... un voyage, Paul? dit Maxence; ahl ouî..^ c'est juste : j'ai fait un voyage excellent. Recommandez-moi au chef , je descends à l'instant de voiture, et je meurs de faim.
Resté seul , il déplia la lettre de Ghavigoy et la relut avec attention.
— Hum! fit-il, raon estimable bienfaiteur a une façon toute particulière d'exprimer son enthousiasme, qui est peu faite pour exalter Fimagination, et le tableau desvoluptés qu'il savoure à Angoulême m'inspirerait, dans une autre circonstance, un vif éloignement pour ce chef-lieu. Cependant je par tirai... je partirai cesoir...oudemain... Vingt-quatre heures de plus ou de moins importent peu dans cette affaire. Mais je ne logerai point sous le toit de mon rival ; ce ne serait pas délicat. On doit trouver quelque maisonnette aux alentours de la Tranchade. C'est là que je m'établirai avec mes batteries les plus sentimentales. Chavigny a beau dire que M"»® de Livernan n'est perceptible à l'œil nu que le dimanche, comme ces reliques précieuses que l'Église n'expose qu'aux jours de fêtes carriUonnées , je suis sûr qu'il n'en sera point ainsi pour moi. Fatuité à part , si Suzanne eût été libre de choisir un mari il y a trois ans, à coup sûr c'est moi qu'elle eût pris. Parbleu ! il ne me sera pas impossible de réveiller des souvenirs d'enfance qui dorment peut-être, mais qui ne sont pas morts. Qui sait si je ne trouverai pas encore un peu de feu sous la cendre?
Rassuré par ces idées, Maxence déjeuna d'un robuste appétit; puis il alluma un cigare et s'accouda sur le balcon, suivant d'un œil joyeux le mouvant panorama qui se déroulait à ses regards. On était alors au commencement du mois de juin; le soleil inondait l'espace de ses rayons dorés ; Paris avait cet air de fête qui en fait la
plus séduisante ville de Tunivers et, pour ainsi dire , la capitale des sept péchés mortels.
— Abandonner Paris! se dit le jeune homme; divorcer avec toutes ses joies quand on a dans son carnet dix mille francs qui ne doivent rien à personne, — excepté, bien entendu, à l'honnête homme qui me les a prêtés! O vertu ! et Ton osera soutenir que tu n*es qu'un nom! Allons! allons! silence , ma tête ! songeons qu'il Vagit d'épouser une jolie femme et une fortune superbe!... Mais Coqueluche... Coqueluche aussi est bien jolie! Partir sans la voir, sans lui serrer la main, c'est dur... et pourtant il le faut I
E^Arzac jeta son cigare avec un mouvement de mauvaise humeur.
— Fuyons ces lieux , dit-il , l'air y est tout plein de miasmes voluptueux qui m'enivrent. Je me fais l'effet de Robert le Diable quand il est magnétisé par les nonnes damnées du troisième apte. Décidément, le plus sage parti que je puisse prendre est d'aller tout droit retenir ma place pour Angoulême.
Malgré cette belle résolution, il ne bougea pas. Dans une jeune femme qui traversait le boulevard, marchant sur la pointe de ses bottines de prunelle et sautillant, de pavé en pavé, avec cette grâce coquette qui n'appartient qu'aux oiseaux et aux Parisiennes , il venait de reconnaître Coqueluche, Coqueluche qu'il n'avait pas vue depuis quinze jours!
— C'est elle! s'écria-t-il; et, d'un bond, il franchit Tescalier en colimaçon du Café Anglais et s'élança sur le trottoir Italien, oubliant ses projets de départ.
— Te voilà, mon pauvre chat! dit Factrice en lui prenant le bras. Papa s'est donc adouci? Les Anglais sont donc taillés en pièces I On a donc rasé la Bastille? Vrai! tu ne saurais imaginer combien je suis aise de le voir. Depuis quand es- tu libre?
— Depuis une heure.
— Et tu accourais m'annoncer cette bonne nouvelle, n'est-ce pas?
— J'allais chez toi quand je t'ai vue passer.
— A la bonne heure ! c'est que je suis jalouse, tu sais?
— Pourquoi êtes-vous restée si longtemps sans me visiter? demanda le jeune homme avec un accent de reproche. *
— Ne m'en parle pas! on m'abîme de travail; tous les soirs je joue dans deux pièces et je répète tout le jour.
— Où vas-tu?
— A mon théâtre.
— Où t'attendrai-je?
— Dans le passage; je ne fais qu'entrer et sortir, le temps de prévenir mon régisseur que j'ai la migraine et que je ne suis pas en état de répéter; d'ailleurs, je lui laisse le droit de me mettre à l'amende. Qu'il en use!
Elle disparut et revint cinq minutes après.
— Nous sommes libres jusqu'à sept heures moins un quart, dit-elle ; je ne joue pas en premier. Us sont furieux là-haut, le régisseur surtout... mais bast! on le paye pour qu'il 3oil toujours en colère, et il faut bien qu'il gagne ses appointements, cet homme!
— Excellente Coqueluche! pensa Maxence; comme
elle m'aime! Le moins que je puisse faire en sa faveur, c'est de demeurer encore quinze jours à Paris.
Ils montèrent dans un coupé qui les débarqua au chemin de fer de Versailles.
— Deux places pour Ville-d'Avray,dit Maxence au buraliste.
Ce fut une de ces délicieuses journées, comme on n'en goûte qu'à cet âge et, il faut le dire, avec ces sortes de créatures qui, lorsqu'elles font tant que devoulôir être charmantes, trouvent dans leur tête, sinon dans leur cœur, des façons mignonnes et des gentillesses adorablcment câlines, à désespérer cent femmes honnêtes. Lorsqu'ils se furent bien promenés dans les grands bois de Ville- d'Avray, ils revinrent dîner cliez le garde, dans un de ces pittoresques chalets recouverts en chaume d'où Ton découvre les belles allées du parc de Saint- Gloud.
Le spectacle terminé, ils se retrouvèrent dans le passage des Panoramas et s'en allèrent bras dessus, bras dessous, tout légers de leur bonheur.
— Décidément, pensa Maxence en s'asseyant sur le divan de l'actrice, rien ne s'oppose à ce que je reste trente jours à Paris. Mon mariage n'en sera ni avancé ni reculé d'une semaine. Qu'importe que je me plonge un peu dans les délices de Gapoue? L'important est de ne point m'y endormir.
Le lendemain, vers dix heures, comme on leur annonçait que le déjeuner était servi, la porte s'ouvrit et Ludovic de Mouliniers entra dans la salle à manger.
— Mademoiselle, dit-il à Coqueluche, depuis hier je suis à la recherche de notre ami d'Arzac, et ne le ren-
contrant dans aucun lieu public, j'ai résolu de relancer Hercule jusque chez Omphale. Voilà pourquoi je viole votre domicile à une heure indue, et vous demande à déjeuner sans façon.
— Soyez le bienvenu! dit Tactrice avec un gracieux sourire. Florestan, un couvert!
Un groom, haut comme une asperge et gros comme un artichaut, s'empressa d'exécuter Tordre de sa maîtresse.
— Tu savais donc ma délivrance? demanda Tex-prisonnier.
— C'est le concierge de Glichy qui m'a instruit de cetle bonne nouvelle. Tu venais de t'envoler quand je me suis présenté à la prison. Je t'apportais des consolations et trois paquets d'excellents cigares ; nous les fumerons à r air pur de la liberté! et ils te sembleront meilleurs. Mais par quel miracle céleste as-tu brisé tes fers? Je croyais ton père inflexible et je ne pense pas que tu aies signé un pacte avec Satan.
— Au fait, interrompit l'actrice, tu ne m'as pas expliqué ce mystère.
— Mon père ne s'est point laissé attendrir, et j'avoue que Satan, chaudement invoqué par moi, a fait la sourde oreille ; il paraît qu'il n'attache pas un grand prix à mon âme.
-^ C'est peut-être qu'elle lui appartient déjà, fit observer Coqueluche.
Mouliniers s'inclina en signe d'assentiment.
— Je dois la liberté à une vénérable tante, une sœur de ma mère ; c'est elle qui a payé mes dettes sur ses économies; aussi lui suis-je dévoué à la vie, à la mort,
et prêt à lui rendre tel service qu'elle exigera de moi, en exceptant toutefois un service analogue, le cas échéant.
— Messieurs, s'écria Coqueluche, il y aurait de Tingratitude à ne pas fêter convenablement une si brave dame. Je propose un toast en son honneur. Gomment se nomme- t-elle, cette tante phénomène?
— M«»®... M«»e de Trébisonde, répondit Maxence pris au dépourvu.
— C'est un beau nom et elle a su s'en montrer digne. A M™« de Trébisonde ! au modèle des tantes d'Amérique! Hourra pour la Trébisonde! dit Coqueluche en vidant jusqu'à la dernière goutte une coupe remplie de vin de Champagne. Voici l'heure de ma répétition, ajouta-t-elle en jetant sur ses épaules un cachemire de trois mille francs. Sans adieu, messieurs. Monsieur de Mouliniers, j'espère que vous nous ferez l'hotineur de dîner avec nous ?
—Mon cabriolet est en bas, dit Ludovic quand elle fut partie. Si tu m'en crois, nous irons faire un tour au Bois; nous essayerons les cigares dont je t'ai parlé et nous causerons sérieusement, si c'est possible.
— Soit, dit Maxence. Depuis ma sortie de prison, j'ai une soif dévorante de campagne, de verdure et de grand air.
LudoviCsde Mouliniers, jeune homme de vingt-six ans, sous des apparences frivoles et railleuses, cachait une nature excellente et un cœur d'or. Excentrique autant que personne, et poussent jusqu'au fanatisme le culte du paradoxe, il se montrait à l'occasion raisonnable
comme un huissier de cinquante ans et rusé comme un vieux juge. Rarement il donnait un conseil; mais le donnait-il, on ne se repentait point de l'avoir sum.
— Mon cher, dit-il lorsqu'ils roulèrent dans les allées du Bois, solitaires à cette heure du jour, tu ne me supposes pas assez naïf pour avoir cru une syllabe du roman débité par toi chez Coqueluche. Dis-moi donc la vérité, car je parierais mes moustaches que tu as menti comme un avocat.
— Je ne te comprends pas, dit Maxence.
— Alors je vais être plus clair. !<> On ne s'appelle pas Mme de Trébisonde ; S» ta mère n'a point de soeur; 3« je déclare invraisemblables les tantes qui se dépouillent pour leurs coquins de neveux ; cela ne se voit plus, même dans les vaudevilles. \
— Tu as raison, et voici la vérité pure : Chavigny m'a prêté vingt mille francs.
— A toi?
— A moi. ' — Chavigny? j
— En personne.
— Diable! ceci est plus grave que je ne le supposais, . dit Ludovic; il y a un piège là-dessous.
— Un piège? c'est impossible !
— Un piège affreux, te dis-je! Rappelle-toi le vers de, Virgile : Timeo Danaos et dona ferentes. Traduction libre: | Crains Chavigny jusque dans ses billets de banque. |
— Tu es fou!
— Les fous sont souvent les sages... Et que comptestu faire à présent?
— Partir pour la Tranchade.
— Bravo ! Quand?
— Le mois prochain.
— Encore une faute impardonnable! Pars ce soir, c'est déjà trop tard.
— Tu en parles bien à Ion aise, toi î s'écria Maxence ; tu oublies que j'ai passé deux grands mois sous les verrous, et que m'exiler à Angoulême, c'est tomber d'une cellule dans un cachot. M™« de Liveman, strictement enveloppée dans les crêpes de son deuil, ainsi qu'une nouvelle Artémise, ne reçoit personne. Que ferai-je en province? je jouerai le bezi et je pécherai des écrevisses? Non pas! J'ai dit que je me donnerais un mois de vacances, et je me le donne. Dans trente jours je partirai.
— Tu ne partiras pas.
—Je partirai, aussi sûr qu'il fait un temps superbe aujourd'hui, dit Maxence prenant à témoin le ciel bleu et les feuilles humides des arbres qui scintillaient au soleil.
Mais, par une de ces révolutions subites si fréquentes dans l'atmosphère parisienne, un quart d'heure s'était à peine écoulé et déjà il pleuvait comme au temps de Noé.
Le mois se passa rapide, en fêtes, en dîners, en parties de campagne et de spectacle, — et Maxence ne partit pas.
Au bout de six semaines, il écrivit à M. de Chavigny :
a Mon cher ami,
» Ma première lettre était datée d'une prison, la seconde est datée d'une maison de santé. Une maladie cruelle, qui a mis ma vie en danger, me retient encore
au lit avec mille douleurs aiguës. Voilà qui vous explique deux problèmes qui ont dû vous intriguet, j^magine: pourquoi je ne vous ai pas remercié plus tôt du senice signalé que vous m'avez rendu, et pourquoi je n'ai pas profité tout de suite de Taimable hospitalité que vous m'avez offerte avec tant de bonne grâce.
» Aussitôt que le docteur m'y autorisera, je me mettrai en route, non sans avoir payé mes créanciers jusqu'au dernier sou. Le tableau des joies innocentes que vous goûtez en province m'a fait faire un juste retour sur l'existence inutile que je gaspille à Paris. Attendez-vous donc à me voir tomber dans vos bras un beau matin.
» Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de M™« de Liveman.
» Quoique je sois très -faible, je rassemble toutes mes forces pour vous presser la main.
» P. S. Attendu qu'on ne sait ni qui vit ni qui meurt, je vous adresse une reconnaissance des vingt mille francs que je vous dois. »
— Ce n'est pas trop maladroit, pensa Maxence lorsqu'il eut fini ; mon vertueux rival ne manquera pas de croire à la réalité de cette maladie, et il en informera Suzanne. Grâce à cet ingénieux stratagème, je gagne au moins deux mois.
M. deChavigny serra la reconnaissance, brûla scrupuleusement la lettre après l'avoir lue, et n'en ouvrit I4 bouche à personne.
De prétexte en prétexte, de subterfuge en subterfuge.
tB LIÈVBE ET LÀ TORTUE
iib
d'Arzac atteignit ainsi le mois d'oclobte. Cependant les dix mille francs couraient un train de poste et disparais- 'saient à vue d'œil. Un jour qu'il voulut connaître au juste l'état de ses Onances, il ouvrit le tiroir où jusquelà il avait puisé sans compter. Horreur I le tiroir était vide; mais en se livrant à une recherche minutieuse, il aperçut un billet de banque de cinq cents francs collé contre une des planchettes du tiroir. C'était le seul qui survécût de toute la bande ; les autres étaient morts suite champ d'honneur.
— 0 Providencel j'admire à quel point tout ce que tu lais est bien fait I s'écria Maxence. M™» de Liveman est veuve depuis onze mois bientôt, voici le moment oii Chavigny peut devenir dangereux... Eh bien! c'est ce moment que tu choisis pour me montrer le vide de ma caisse. Tu seras obéie, ô Providence ! Je partirai aujourd'hui même, dussé-je faire la route à pied.
Il dit, et se dirigea chez Coqueluche, afin de lui adresser de solennels adieux.
— Pauvre fille! pensait-il en marchant, elle va me faire une scène h fendre le silex; elle aura une attaque de nerfs ; elle m'aime tant '.
Au moment où il franchissait la porte, le conciei^e lui jeta ces paroles foudroyantes :
— M"" Coqueluche est partie ce matin. Un prince russe l'a enlevée pour le service dramatique de l'em pereur Nicolas.
— Elle n'a rien laissé pour moi? demanda Maxence atterré.
— Elle a laissé un petit compte de deux cents francs chez répicier; je présume bien que c'est pourvous^
Le directeur des Variétés confirma le fait à d'Arzac.
— Mais enfin, dit celui-ci, est-ce qu'elle n'avait pas contracté un engagement sérieux avec votre théâtre?
, — Très-sérieux ; j'avais même stipulé un dédit de / quinze mille francs.
— Que vous perdez?
— Pas du tout ; les choses se sont faites régulièrement: j'ai été payé en belle monnaie d'or.
— Ah ! fit Maxence, je conçois votre flegme : vous êtes désintéressé, vous!
— Permettez, dit le rusé directeur, le Russe qui achète quinze mille francs le talent de M"® Coqueluche me semble encore plus désintéressé que moi. N'est-ce pas votre avis?
Le jeune homme rentra chez lui, fit ses malles et courut aux messageries. 11 n'y avait de place disponible ni dans le coupé, ni dans l'intérieur, ni sur la banquette, et il dut s'estimer fort heureux de se caser dans la rotonde»
11 quitta'Paris le 15 octobre 1844, à six heures du soir^* un vendredi,
— Mouliniers avait raison , murmura- t-il en prenant place entre une nourrice et un marchand de bœufs; j'ai peut-être un peu tardé à exécuter ce voyage. Enfin, mieux vaut tard que jamais... 0 Suzanne! ajouta-t-il en manière d'acte de contrition, ô Suzanne! à toi désormais ma vie entière, toutes mes pensées, tout mon amour!
Pour quiconque voyage en diligence, — hélas I les chemins de fer ont tué les diligences ! — il n'est que deux manières supportables de voyager: dans le coupé ou sur la banquette. Placez- vous dans le coupé, criez fort dans les hôtels, trouvez exécrable tout ce qu'on vous sert et tutoyez les postillons : le conducteur vous honorera à Tégal d'une altesse ; ou bien hissez-vous sur la banquette, bourrez vos poches de bons cigares, offrez-lui, de temps à autre, la classique demi-tasse, ravalez le mérite des messageries Laffitte si vous voyagez dans les Royales, et vous deviendrez inévitablement Tami du conducteur. Mais si vous êtes placé dans tout autre compartiment, je vous plains. Dans l'intérieur, vous ne serez que son subordonné; dans la rotonde, il vous traitera comme son domestique, fermant l'oreille à vos supplications, vous forçant à mettre pied à terre pour gravir les côtes escarpées. Heureux encore qu'il ne vous attelle pas à la pesante voiture et ne vous contraigne pas à traîner ses intimes de la banquette et les altesses du coupé.
Toutes les tortures morales qu'un galant homme peut subir dans une rotonde, Maxence les endura pendant quarante heures; aussi éprouva-t-il un indicible sentiment de bien-être lorsqu'il aperçut Angoulême se dessiner au loin, comme un nid d'aigle, dans la brume de son rocl;ier. Une heure après, les six chevaux, essoufflés et couverts d'écume, s'arrêtèrent devant le bureau de la diligence, et d'Arzac sauta à terre aussi lestement que le lui per-
mirent ses jambes engourdies par la fatigue du voyage. Aussitôt , il fut entouré par une douzaine de servantes ardentes à la curée et fortes engueule, comme dit Molière, qui l'enlacèrent et le tiraillèrent, s'accrochant aux manches de son paletot, au collet de sa redingote et aux plis du boumous qu'il, portait sous son bras.
— Monsieur, l'hôtel des Étrangers]
— Monsieur, l'hôtel des Postes!
— Eh morbleu! laissez-moi tranquille! dit, en faisant une trouée au milieu de cette foule, Maxence, qui commençait à redouter le sorl d'Orphée mis en lambeaux par les femmes de Thrace.
Puis, avisant un commissionnaire étendu sur ses crochets commeunlazzaronenapolitain, il l'appela d'un signe.
— Tu connais la ville? lui demanda-t-il.
— Mieux que si je l'avais faite.
— Tu sais où demeure M. de Ghavigny ?
— Le milord parisien? Oh ! je le connais particulièrement; c'est moi qui ai l'honneur de scier son bois. Un homme superbe ! mais, là, ce qu'on peut appeler un bel homme !
— C'est bien, interrompit Maxence. Conduis-moi chez lui , et faisons vite, il y aura cinq francs pour ta peine.
On se mit en route, et l'on ne tarda pas à arriver devant une belle maison neuve, bâtie en pierres d'une blancheur éblouissante,
— C'est ici, dit le facchino,
— Sonne, dit Maxence.
Le bruit argentin de lasonnette retentit sous le vestibule •sonore, mais la porte ne s'ouvrit point. Alors le commis-
sionnaire sonna de nouveau sans que rien bougeât dans la maison silencieuse. Au bout de quelques instants, Maxence se suspendit à la sonnette et se mit à carillonner avec une telle ardeur, que le cordon lui resta dans la main. ' — Es-tu sûr que M. de Chavigny occupe cette maison?
— Puisque je vous dis que c'est moi qui ai Thonneur de scier son bois! répéta le lazzarone avec orgueil.
En ce moment, un voisin attiré par le bruit parut sur le seuil de sa porte.
— 11 n'y a personne, dit-il. Jtf. de Chavigny est à la Tranchade.
— Tiens, c'est juste! pensa le jeune homme, j'aurais dû le prévoir. C'est dimanche aujourd'hui , le jour où cet excellent Chavigny roucoule ses amabilités hebdomadaires.
Quand ils furent entrés dans la cour de l'hôtel des Postes, Maxence s'écria tout à coup :
— Et mes malles 1 où sont mes malles?
— Avez -vous dit au conducteur *de les décharger? demanda le cicérone.
— Je n'en sais rien.
— AK bien I vous pouvez être certain d'une chose, c'est que vos effets fileront à Bordeaux,
Tous deux coururent au bureau ; la diligence était partie depuis dix minutes, emportant les malles. Attendu sa triste qualité de voyageur-rotonde , le conducteur ne s'était nullement inquiété de savoir si d'Arzac restait à Angoulême ou s'il allait plus loin.
— Maudit contre-temps ! pensa le jeune homme en regagnant son hôtel ; me voilà sans hardes et sans linge
durant deux jours; il est impossible que je me présente chez M™* de Livernan dans c'et équipage de voyage. Encore si Chavigny n'était pas absent, il m'aiderait à tuer le temps ; j'endosserais un de ses habits, nous irions à vêpres, et ce soir, nous jouerions son bezi quelque part. D'ici à demain, je suis capable de mourir de consomption dans cette cité où je me vois aussi seul que Robinson dans son île. Mais à propos de Robinson, ajouta-l-il, j'oublie que moi^aussi j'ai un fidèle Vendredi.
Il se retourna, et il aperçut à deux pas derrière lui le commissionnaire, qui le suivait comme son ombre, espérant toujours que l'écu de cinq francs promis par le voyageur tomberait dans sa main, mais ne l'espérant que vaguement, et comme on se laisse aller à espérer l'accomphssement d'un souhait impossible.
— Voici les cinq francs que je te dois, dit Maxence, mais j'exige un autre service.
— Parlez, parlez, ô mon princel ma vie est à vous! s'écria avec volubiUté le lazzarone, qui ne s'accoutumait pas à son bonheur.
— Loue-t-on des chevaux ici?
— Et des voilures aussi, et des soignées! Vous trouverez chez Pingeon tout ce que vous pouvez désirer, y compris deux carrosses qui ont figuré au sacre de l'empereur.
— Je vais déjeuner; ne t'éloigne pas.
La tenue par trop négligée de Maxence ne lui permettant pas de se présenter à la Tranchade, il résolut d'employer son temps à chercher la maisonnette voisine du château où il comptait s'installer. Personne ne le connais-
ssnt, il ne devailétre remarqué de personne. Ce plan avait l'avantage d'utiliser quelques-unes de ses heures inoccupées, et il l'adopta avec eniliousiasmé. Malheureusement pour d'Arzac, de toutes les industries qui florisseot à Angoulême, l'industrie des loueurs de chevaux est la moins florissante. Après avoir inutilement parcouru plusieurs écuries où il ne rencontra que des rosses aveugles, il finit par trouver une rosse boigne. Sous le rapport de la maigreur, la pauvre bête aurait rendu des os à l'irainortel coursier du seigneur de la Manche.
— Sais-tu monter à ctjevalî demanda-t-il à son cicérone.
— Aussi bien qu'un Franconi, Excellence.
— Alors, enfourche une de ces liaridelles et conduismoi vers le château de la Tranchade.
Tout en cheminant, il s'élonna d'apercevoir un grand nombre de personnes, les unes h cheval , les autres en voilure, quisuivaientlamëmerouteque lui. Les femmes «étalaient leurs toilettes les plus élégantes; les hommes étaient gantés jaune et vernis avec soin.
— Ce chemin aboutit sans doute au bois de Boulogne d'Angoulême, pensa-t-il'en faisant des efforts surhumains pour faire trotter sa monture rebelle ; mais il ne put y parvenir, et il reconnut que les passants riaient entre eux de ses vaines tentatives de haute école.
— Le fait esL dit-il, que je dois avoir une singulière tournure; je suis vêtu comme un palefrenier et monté comme un arracheur de dents. Heureusement ces braves provinciaux ne savent pas qui je suis; qui donc reconnaîtrait le futur époux de M"» de Livernan sous ce tra-
vestissement ignoble? Patience, patience! messieurs les railleurs, j 'aurai ma revanche. . . laissez revenir mes malles égarées; j'apporte des habits d'une forme inusitée et des pantalons d'une coupe inédite qui forceront vos fronts superbes à s'humilier devant moi.
Tandis qu'il s'abandonnait à ces consolantes pensées, le bruit d'un cheval lancé à fond de train retentit sur la route et un cavalier passa rapide comme une balle.
— Georges! s'écria Maxence, qui crut reconnaître au vol la livrée de Chavigny.
— M. d'Arzac! dit le valet de chambre, qui disparut dans un nuage de poussière.
Peu à peu cependant; la route était devenue déserte; les jeunes gens à cheval et les femmes en voiture avaient disparu, laissant derrière eux le lion embourbé, dont la rossinante continuait à s'avancer avec cette majestueuse lenteur qui caractérise les mules des Pyrénées. Après une heure et demie de cet infernal supplice, comme on était arrivé à un endroit où la route faisait un coude, Maxence s'arrêta, et, s'adressant à son groom improvisé:
— Retournons à la ville, dit-il ; ces maudites bêtes sont capables de crever sous nous.
n n'avait pas fini, qu'une brillante cavalcade déboucha sur le chemin. Maxence reconnut les jeunes gens qu'il avait vus passer une heure auparavant. Parmi eux il aperçut M. de Chavigny, le plus élégamment habillé, le plus fringant et le mieux monté de la bande. M. de Chavigny rendit la bride à Quasi fol^ qui en deux bonds fut aux côtés de la rossinante.
— Messieurs, dit le comte aux jeunes gens qui l'en-
Couraient, permettez que je vous présente un de mes amis les plus chers, M. Maxence d'Arzac, le dandy le plus brillant du boulevard Italien, la fleur des pois des avant-scène de l'Opéra,
Les jeunes gens saluèrent, tout en échangeant un regard stupéfait. Le dandy avait les cheveux en désordre, son pantalon était souillé de poussière et ses bottes mouchetées de boue. La fleur des pois leur apparaissait à califourchon sur un quadrupède d'une laideur repoussante, et suivie, en guise de jockey, d'un commissionnaire d'Angoulême velu d'une blouse bleue et d'un pantalon garance, et coiffé d'un vieux bonnet de police.
— Ce cher ami I reprit Mi de Ghavigoy en secouant la main de Maxence pétrifié; il a tout quitté, plaisirs, soupers et maîtresses, pour venir, à cent lieues de Paris, assister à une noce de province.Voilà un dévouement rare et antique! Pourquoi n'êtes-vous pas arrivé hier soir? vous eussiez assisté à la cérémonie religieuse, et j'avoue que j'aurais été heureux de vous savoir là, près de moi, au moment de prononcer le oui fatal. Mais j'oublie que vous devez être brisé de fatigue, et j'ai hâte de vous présenter à M™® la comtesse de Chavigny. Allons, messieurs, un temps de galop jusqu'au château.
Ivre de colère, Maxence enfonça un si furieux coup de talon dans le ventre de son locatis, que la malheureuse bête poussa un long gémissement et se prit à galoper pour la première et dernière fois de sa vie.
— Infâme Chavigny I hurlait Maxence dans son for intérieur, tu l'emportes; mais ton triomphe ne sera pas de longue durée. Avant ce soir, je t'aurai logé une balle
254 CONtU sans PRÉTENTION
dans la tète ou fourré six pouces de fer dans les côtes, à ton choix !
Pendant ce temps, M* de Chavigny continuait à Taccâbler des marques du plus tendre intérêt.
— C'est Georges qui m'a prévenu de votre arrivée, dit-il, et aussitôt, ces messieurs en sont témoins, j'ai tout quitté pour courir à la rencontre de notre meilleur amil Combien ma femme sera joyeuse de vous voir! Précisément, la voici qui paraît à son balcon.
On entrait dans la cour du château, et comme si le sort se fût plu à cribler Maxence de ses flèches les plus meurtrières, son cheval, épuisé par le tour de force qu'il venait d'accomplir, s'abattit et roula dans la poussière, entraînant le pauvre cavalier, qui se releva tout honteui de cette chute malencontreuse. La belle Suzanne ne put retenir un cri d'effroi ; mais quand elle vit que l'accident n'avait d'autre résultat qu'une large déchirure au pantalon de Maxence, son cri de terreur s'éteignit dans un éclat de rire bien vite réprimé.
— Mon cher Chavigny, dit le jeune homme en se contenant à peine, vous devez comprendre qu'il m'est impossible d'affronter les regards de ces dames dans l'étal où je suis; par grâce, mettez à ma disposition les trésois de votre garde-robe ; ces guenilles me brûlent comme la robe de Nessus 1
— J'allais vous le proposer; avant un quart d'heure, il n'y paraîtra plus.
— Faites en sorte, je vous prie, que nous ne reneentrions personne; pour votre honneur et pour le mien, je B'âi été que trop vu sous ce misérable costume^
— Je vous. assure cependant qu'il ne manque pas d'un certain charme pittoresque, dit M™« de Chavigny en se montriant tout à coup devant Maxence consterné.
D'Afzac salua gauchement, balbutia quelques paroles qui expirèrent sur ses lèvres et s'éloigna, précédé de Chavigny, qui lui montrait le chemin.
Suzanne les suivit du regard et les compara l'un à l'autre dans un muet parallèle : l'un élégant, gracieux, distingué, tendre, respectueux et bien vêtu ; l'autre oublieux, ingrat, débauché, les habits en désordre et maculés. Dès lors, la cause de Maxence fut irrévocablement perdue, perdue en première instance, en cour royale et en cassation. La femme eût pu oublierles torts de l'amant, mais la grande dame ne pardonnait pas à l'homme d'avoir été ridicule. S'il s'était tué en tombant de cheval, elle eût peut-être adoré sa mémoire, tandis qu'elle ne pouvait s'empêcher de sourire en songeant à sa piteuse figure lorsqu'il se releva tout écloppé et tout couvert de poussière, semblable à ces poissons qu'on enduit de farine avant de les jeter dans la poêle.
M. de Chavigny introduisit Maxence dans un cabinet de toilette où le gentleman le plus méticuleux n'eût rien trouvé à blâmer.
— Youlez-vous que je vous envoie mon valet de chambre ? demânda-t-il en se dirigeant vers la porte.
Mais avant qu'il y fût parvenu, d'Arzac s'élança sur la serrure, qu'il ferma à double tour, en plaçant la clef dans sa poche.
— Monsieur de Chavigny, s'écria-t-il avec un terrible
accent de fureur, un moment, s'il yous platt ! J*al encore une prière à vous adresser.
— Parlez, mon cher hôte, répondit le mari de la veuve d'une voix parfaitement tranquille; mais dépêchez, nia femme m'attend.
— Sa femme ! grommela sourdement Maxence ; sa femme I oh ! le traître !
— Est-ce que ces parfums ne sont pas ceux dont vous usez d'habitude? Dites un mot, et Georges vous en portera d'autres.
— Laissez-là vos parfums ; il ne s'agit pas de cela.
— Mais enfin, vous désirez quelque chose?
— Oui.
— Parlez, et vous serez servi à la minute. Que voulezvous?
— Je veux votre vie 1 cria Maxence, de qui les yeux lançaient des flammes.
— Diable 1 reprit M. de Ghavigny sans changer de ton, vous jouez de malheur, mon cher; vous me demandez la seule chose que je ne me sens pas disposé à vous accorder.
— Eh bien! soit... je la prendrai!
— Ah çà ! vous ne voulez pas m'assassiner, je suppose?
— Je veux vous tuer en duel! voilà tout.
— Voilà tout est joli! Je vous préviens que je me défendrai de toutes mes forces.
— Ainsi, vous acceptez?
— Le qdoyen de refuser une invitation si galamment faite I
— Votre heure ?
— La vôtre,
— Tout de suite I si cela vous plaît... Le lieu?
— A deux pas d'ici, dans le parc, derrière le château.
— C'est entendu ?
— C'est convenu.
— Pas de témoins : chacun pour soi!
— Et Dieu pour tous! Tiens! voilà qui est charmant! s'écria M. de Chavigny ; on dirait une répétition parlée du septuor des Huguenots,
Maxence fit un pas vers la porte.
— Vous avez des épées? demanda-t-il au comte.
— J'ai aussi des pistolets à votre service.
— Alors rien ne saurait nous retenir ?
— Rien que je sache.
La clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit, Maxence en franchit le seuil.
— Ah! pardon, dit Chavigny en lui frappant sur l'épaule, nous oublions quelqucchose.
— Quoi donc ? •
— Une misère. Mais encore doit-on régler ses affaires avant de s'exposer à la mort. Vous me devez une quinzaine de mille francs, je crois?
— Je vous en dois vingt mille.
— Veuillez me les compter, et je suis à votre disposition.
Maxence s'arrêta foudroyé.
— Je n'ai pas vingt mille francs, dit-il.
— Vous n'avez pas les vingt mille francs?
— Non.
— Et vous pensiez que je serais assez fou pour me
258 €ONTBS SANS PRÉTENTION
battre avec vous? repartît Chavigoy. Vous vous êtes trompé, mon cher débiteur. Je voux bien que vous m'exterminiez, mais je n'entends pas tout perdre à la fois, ma vie et mon argent. Procurez-vous cette somme et je m'abandonne à votre fureur.
— Monsieur le comte, dit Georges en entrant dans le cabinet de toilette, madame la comtesse m'envoie vous prévenir qu'on n'attend que vous pour commencer le tiragp de la loterie.
— C'est juste, dit Ghavigny, ma femme a imaginé une loterie où tout le monde doit gagner. C'est une façott de perpétuer le souvenir de cet heureux jour parmi les amis qui emplissent notre château. Venez-vous, Maxence?je vous assure qu'il y a des lots charmants.
Lorsque Georges revint dans le cabinet de toilette, le jeune homme avait la tête appuyée dans sa main, et ses doigts crispés tordaient les boucles désordonnées de ses cheveux.
— Je vous apporte ce livre de la part de madame la comtesse, dit le valet de chambre; c'est le lot qui vous est échu en partage.
Maxence jeta un coup d'œil sur le volume. C'étaient les Fables de la Fontaine, illustrées par Grandville. Un signet divisait le livre ; il l'ouvrit, et ses regards tombèrent sur la fable intitulée le Lièvre et la Tortue^ ^
A la fin, quand il vit
Que l'aatre touchait presqoe aa boat de la carrière, 11 partit comme an trait; mais les élans qa'il fit Fcrent vains : la tortue arriva la première...
— Je comprends l'apologue, s'écria-t-il; mais je prendrai ma revanche... dût la comtesse être plus Gère et plus vertueuse que Junon !
— Non! fit une voix qui semblait un écho.
— O Cliavigny ! je ruinerai ta félicité domestique, ou je perdrai mon nom...
— Non ! non I répéta l'écho qui accentua cette double dénégation avec une netteté énei^ique et absolue.
Maxence s'élança et put voir M™» de Chavigny fuyant au loin, dans les profondeurs du corridor, légère comme la Camille du poëte.
— C'est ma jeunesse qui s'envole! soupira d'Arzac; à dater d'aujourd'hui, j'ai quarante ans sonnés, je le jurel
Et son serment, il l'a si bien tenu que le voilà, depuis quinze mois, ministre plénipotentiaire auprès d'une cour du Nord. Qui sait même si le grave diplomate daignera se reconnaître dans les pages que vous venez de lire, en supposant que le présent volume parvienne jusque dans sa résidence, — honneur que je me souhaite, sans oser l'espérer.
La veille du jour Ssé par M. le préfet de ta Seine pour l'ouverture de la chasse, c'esl-à-dire le 31 du mois d'août dernier, un élégant jeune homme de vingt-trois ans et un beau vieillard de soixante se rencontrèrent dans la salle d'attente du chemin de fer de Sceaux, quelques minutes avant l'heure du départ. Ils portaient tous les deux un accoutrement complet de chasseur ; leur toilette cynégétique était irréprochable de tout point ; et depuis le Tusil à deux coups jeté négligemment sous le bras gauche, jusqu'au <;amier agrafé sous l'épaule droite, en y comprenant les guêtres de cuir et la casquette posée crânement sur l'oreille, Robin des Bois en personne n'eût rien trouvé à reprendre à l'ensemble de ces deux Nemrods parisiens. A peine leurs regards se furenl-ib croisés, ils fendirent la foule qui les séparait et marcliërent l'un vers l'autre, la main tendue, la bouche souriante.
— Bonjour, Boisgibert, bonjour, cher ami, dit le vieiQard en serrant avec effusion la main du jeune hommOi
— Enchanté de vous voir, monsieur Préthibaut, répondit Boisgibert, qui restitua au vieillard sa poignée de main avec une cordialité empressée.
— La place m'est henrense à tous y rencontrer,
comme Ta si bien dit..., allons, voilà son nom qui m'échappe, reprit M. Préthibaut, qui eut Fair de gourmander sa mémoire infidèle.
^— Parbleu! comme Ta si bien dit M, de Lamartine, interrompit Boisgibert.
— Et pnisqas je retrouve an ami si fidèle, Ma fortune va prendre nne Tace nouvelle !
continua le vieillard en fixant son petit œil gris sur le jeune homme.
Mais celui-ci, avec assurance:
— Oui, oui, je sais, dit-il ; les œuvres poétiques d'Alfred de Musset me sont familières. ^
— Toujours aussi ignorant que par le passé ! murmura le vieillard.
— Toujours aussi pédant que de coutume! pensa le jeune liomme.
— Est-ce que Vaugiron vous aurait convié à ouvrir la chasse dans sa belle propriété de Verrières? demanda Préthibaut après un moment de silence.
— Il m'a fait cet honneur; et vous, seriez -vous donc des nôtres?
— Il ferait beau voir que je manquasse à la fête 1 ce serait la première fois depuis dix ans.
— Décidément, voilà un heureux hasard, dit le jeune homme.
— Un hasard spirituel, que je remercie de tout mon cœur, repartit le vieillard.
— Pour ma part, croyez-le, j'en suis fort aise.
— Et moi donc, j'en suis ravi!
— Ce cher monsieur Préthibautl
— Cet excellent Boisgibert !
Et les poignées de main recommencèrent avec un re* doublement de cordialité et d'effusion, à ce point qu'on eût été en droit de penser que le vieillard et le jeune homme étaient liés d'une intime amitié et qu'ils s'aimaient d'amour tendre, comme les deux Pigeons de la Fontaine. En réalité, ces dehors affables voilaient une antipathie robuste ; et tandis que leurs lèvres menteuses entonnaient des cavatines d'allégre^e, voici les récitatifs sombres que leurs cœurs psalmodiaient en sourdine:
— Comment diable Vaugiron a-t-il commis la faute d'inviter ce godelureau à venir chasser sur ses terres? se demandait Préthibaut. On n'est pas imprudent, on n'est pas mari à ce degré-là ! Ah ! Vaugiron, tu fais la folie d'unir tes cinquante-deux automnes un peu fanésaux dixneuf printemps tout frais éclos d'une femme charmante, et tu vas exposer, de gaieté de cœur, cette fille d'Eve aux œillades assassines, aux propos doucereux, aux insinuations provocantes de ce don Juan aussi nul que joU gar-
20 i COUTES SANS PRÉTENTION
çon? Ail çà! mon vieux camarade, le bandeau conjugaf est-il donc si épais, est-il si bien tamponné, si proprement ajusté sur tes yeux, que tu n'aies rien entrevu de ce qui m'est apparu à moi, aussi perceptible, aussi palpable que* la colonne de Juillet sur la place de la Bastille? Tu ne soupçonnes donc pas ce qui se passe, à savoir : quele jeune Maurice Boisgibert qui est là, à mes côtés, frisant les quatre poils de sa moustache et faisant la bouche en cœur; est amoureux de ta femme ! Tu ne sais donc pas qu'aux bals cet hiver, il s'est constitué le polkeur et le valseur assermenté de ta belle moitié; qu'il l'accompagne iu piano lorsqu'elle soupire ces langoureuses romancesdans i lesquelles les maris jouent depuis un temps immémorial un si bête de rôle ; qu'au théâtre il est invariablement assis au balcon, les soirs où M™® Vaugiron trône dans une avant-scène!... Et tu l'invites à loger sous toa ! toit stupidement hospitalier : tu introduis le loup dans la bergerie!... Ah! morbleu! si tues aveugle, j'y verrai dair pour deux.
De son côté, Maurice Boisgibert se livrait au monologue suivant :
— Jusques à quand me poursuivras-tu, fatalité maudite? et pourquoi ce vieux bonhomme, que je hais, se '
dresse-t-il incessamment devant moi comme une vivante barricade? Depuis un an, le fait est certain, il épie mes démarches, il surveille mes actions. Son œil fauve a pénétré dans ma poitrine et fouillé mon cœur dans sesreplis les plus profonds et les plus ténébreux. Ai-je affaire à un rival? la supposition n'est guère admissible. M"»« Vaugiron est-elle sa fille, sa sœur, sa nièce ou
sa pupille. ? 11 n'existe entre eux aucun lien de parenté, si mince qu'il soit. Pourquoi donc se livre-t-il à cet odieux espionnage? Pourquoi semble-t-il éprouver un diabolique plaisir à déjouer toutes les combinaisons de ma stratégie amoureuse? O fatalité ! à force de marches, de démarches et de contremarches, à force de génie, on peut le dire, je parviens à me faire inviter par le soupçonneux Vaugiron, et voici que ce Préthibaut m'apparaît soudain avec ses sourires frelatés et ses accolades mauvais teint! Je le croyais en Suisse, et je le retrouve à la barrière d'Enfer... Que le diable l'emporte!
Abtmé dans ses pensées, Boisgibert n'entendit point le signal du départ; Préthibaut lui frappa sur Fépaule.
— Eh bien, mon jeune ami, dit-il, où donc s'égare votre esprit ? est-ce que nous travaillerions en secret à des tragédies mystérieuses? — Mauvaise affaire parle temps qui court!
— Hein? qu'y a-t-il? demanda Maurice d'une voix .effarée.
— On part, et c'est tout juste s'il nous reste le temps de sauter dans un wagon.
Les deux chasseurs prirent place dans le même compartiment ; le mécanicien déchira l'air de son sifflet strident ; et la locomotive de ce petit chemin en spirale commença le cours de ses tournoiements, de ses circuits et de ses zigzags, semblable à un buveur qui descend, un dimanche soir titubante gradu^ la pente rapide de la rue du Faubourg- du-Temple, tantôt battant la chaussée, tantôt heurtant les murailles.
Lorsqu'ils furent installés, Maurice tira de sa poche un
i66 CONTES SANS PRÉTENTION
petit peigae ea écaiBe et le passa amoureusement dans -ses cheveux bouclés ; à coup sûr, le beau Narcisse ne devait point se peigner d'une autre façon. Quant à son compagnon de roule^ il fouilla dans son carnier, où il prit deux volumes soigneusement reliés en maroquin fouge.
— Vous emportez des livres à la campagne? demanda Boisgibert
— C'est une vieille habitude et je n'y manque jamais.
— La précaution n'est pas aimable.
— En quoi vous choque-t-elle?
— N'est-ce point dire aux gens que le charme de leur société ne constitue pas une distraction suffisante ?
— Vous oubliez, mon cher Maurice, que j'ignorais totalement que vous seriez des nôtres.
— D'accord, répondit le jeune homme avec cette fine fleur de modestie qui caractérise ceux de son âge, mais <îonvenez que la chose n'est rien moins que flatteuse pour vos hôtes.
— L'amitié ne m'abuse point ; Vaugiron n'est pas amusant tous les jours. 11 est doué d'une amabilité intermittente.
— Oui, mais sa femme...
— Ohl sa femme, interrompit le malin vieillard, sa femme est une petite personne passablement insignitiante.
-—Insignifiante! s'écria Boisgibert, insignifi... C'est un piège, pensa-t-il trop tard, et il se mordit les lèvres jusqu'au sang.
l'ouverture de la chasse 2Ô7
— Touché I murmura M, Préthibaut, de qui le visage ne sourcilla point.
— Quels sont donc ces précieux volumes? demanda Maurice, qui availhâte de donner un autre cours à cette conversation embarrassante ; cet élixir souverain contre l'ennui, de quel nom s'appeîle-t-il?
— 11 se nomme Gerfaut.
— Gerfaut! répéta Boisgibert, à qui ces deux syllabes parurent de l'hébreu, du syriaque ou du grec.
— Oui, Gerfaut. On dirait que ce roman très-remarquable vous est inconnu?
— A moi? je l'ai lu deux ou trois fois au moins.
— Êtes-vous bien sûr de l'avoir lu une seule fois?
— Parbleu! Balzac est mon auteur favori.
— Balzac est assez riche de son propre bien; il est inutile de lui prêter des richesses qui ne sont pas les siennes.
— C'est Alexandre Dumas que je voulais dire, reprit Maurice, de qui les deux joues se teignirent d'une vive rougeur.
— Vous jouez de malheur, mon cher ; M. Dumas n'est pas moins étranger que son illustre confrère à la paternité de ce beau livre.
— C'est juste, balbutia Boisgibert, qui devint écarlate; je me souviens à présent: M. Paul de Kock est l'auteur de Gerfaut.
— Décidément, moucher Maurice, vous êtes ignorant comme une carpe et hâbleur comme un Gascon, s'écria le vieillard, et ses rires sonorent ébranlèrent les glaces du wagon; Gerfaut est l'œuvre d'un écrivain distingué^
M. Charles de Bernard. Décidément, vous ne connaissez pas mon livre.
— Ehl monsieur! interrompit Boisgibert, devenu cramoisi, de ce qu'on oublie le nom du romancier, s'ensuit-il qu'on n'ait pas lu le roman? En vérité, vos raisonnements ne brillent guère par la logique. Je vous parie quinze louis qu'en moins de cinq minutes, je ferai l'analyse fidèle, complète, minutieuse, de cet ouvrage?
— Gardez vos cent écus pour votre marchand de parfums, reprit M. Préthibaut ; vous avez sans doute chez lui un compte formidable, car, Dieu me pardonne, vous sentez bon comme un coiffeur... En tout cas, vous n'auriez pas le temps de faire votre analyse ; nous sommes arrivés.
Effectivement, comme il parlait encore, on entrait dans le parc de Sceaux ; deux tours de roue conduisirent les voyageurs devant l'embarcadère. Le coclier de M. Vaugiron attendait les deux chasseurs ; M. Préthibaut s'installa dans la berline confortable de son vieil ami.
— Eh bienl Maurice, vous ne montez pas? demanda le vieillard.
— Je ferai la route à côté du cocher, répliqua le jeune homme. Je pourrai fumer tout à mon aise, et je sais que vous détestez l'odeur du tabac.
— Vous rêvez, mon garçon, voilà trente-cinq ans que je fume comme un poêle, dit M. Préthibaut en allumant un cigare de choix.
Boisgibert, enchanté d'échapper au tête-à-tête, fit comme s'il n'avait pas entendu ; il arracha le fouet des
l'ouverture de la chasse 268
oiains du codier et toucha les chevaux, qui enfilèrent au grand trot la route de Verrières.
— Ah! je te prends en flagrant délit de mensonge, et tu pousses l'audace jusqu'à persister dans tes hâbleries impertinentes, se dit M. Préthibaut en se frottant les mains ; il t'en cuira, mon garçon ! sur mon honneur, il t'en cuira ! Mon plan est fait ; relisons un peu le dénoûment de Gerfaut^ et apprête-toi à recevoir une botte de longueur.
n achevait sa lecture lorsqu'on entra dans la cour de M. Yaugiron.
— Gomment I s'écria le jeune homme, qui sauta lestement à terre, vous lisez quand vous êtes seul?
— Oui.
— Vous vous ennuyez donc avec vous-même?
— Pourquoi n'avez-vous pas voulu continuer à m'amuser?
— Me prenez-vous pour un bouffon ? demanda Maurice , qui se dressa sur ses ergots comme un coq de combat.
— Le ciel m'en préserve ! Je vous tiens pour un galant homme de qui la conversation est aussi instructive qu'intéressante.
— C'est à cause de ce méchant roman que vous parlez ce langage railleur? mais je le sais par cœur, votre Gerfaut l
— Nous verrons bieo, dit M. PréUiibaut; mais silence, voici Yaugiron.
Le maître de la maison, Un gros homme, haut en couleur, le favori grisonnant, s'approcha des nouveaux venus, salua assez froidement Boisgibert, et secoua la main de Prétbibaut à lui désarticuler Fépaule.
— Enchanté de vous voir, messieurs, dit-il à ses hôtes. Monsieur Boisgibert, avez-vous faim ? avez-vous soif? une collation vous attend. Voulez-vous jouer au billard? Préférez-vous faire un whist ? vous trouverez à qui parler au salon. Je vous demande la permission de causer un instant avec Préthibaut. Vous voyez que je vous traite sans cérémonie; mais, à la campagne, entre amis, l'étiquette et les grandes façons seraient complètement déplacées. Au revoir donc, et à bientôt.
— Mon cher Préthibaut, dit M. Vaugiron lorsqu'ils furent seuls, assis sur un banc, loin de toute oreille indiscrète, je t'attendais comme le Messie. Tu es homme de bon conseil; donne-moi un avis.
— Le suivras-tu?
— Puisque je te le demande.
— Ce n'est pas une raison. La vie s'écoule à demander <les conseils qu'on n'a garde de suivre. L'an passé, à par reille époque, et justement à cette même place, tu as réclamé mon opinion touchant tes projets de mariage. Je t'ai conseillé de mourir céUbataire; et, moins de trois mois après, je signais au contrat... De quoi s'agit-il ?
Vaugiron baissa les yeux et se gratta le nez.
— Il s'agit de ma femme, dit-il après un silence.
— Hein? fit Préthibaut; déjà?
— Neva pas tè fourrer de sottes idées en tête, interrompit Vaugiron; Hortense m'aime toujours comme aux premiers temps de notre union.
— Tu le crois?
— J'en suis sûr!
— Gela étant, d'où vient que tu ressembles à Thésée au moment où il raconte à Théramène ses chagrins domestiques I
— Moi , je ressemble à Thésée ?
— Parfaitement. Tu as quelque chose, c'est clair; quand tu m'as abordé tout à l'heure, cela m'a sauté aux yeux.
— Je ne saurais, sans injustice, adresser le moindre reproche à ma femme, je te le répète; pourtant je suis jaloux.
— De ton ombre ?
— Non, pardieu ; d'un homme. . .
— Jeune?
— Hélas! oui; et il s'appelle...
— Maurice Boisgibert?
— Gomment le sais-tu? interrompit Vaugiron. — : Je le sais, parce que je l'ai vu.
— Qu'as- tu vu? qu'est-ce que tuas vu? demanda le mari qui bondit sur le banc.
— Ne va pas te fourrer de sottes idées en tête, te dirai-je à mon tour. Je n'ai rien vu que de très-innocent; mais, dans ces sortes d'affaires, de l'innocence à la faute, il n'y a qu'un bdiser« Et depuis quand soupçonnes-tu l'aventure ?
— Depuis ce matin. Ce gamin a osé écrire à ma femme une lettre en vers !
— Que chantent ses vers ?
— Est-ce que je sais, moi? la lune, les flots, les étoiles, le soleil, les fleurs, Fàme, la sympathie, la brise, les anges, les sylphes, les parfums, les gondoles, un tas de bélises !
— Le mot est juste.
— Mais les vers sont suivis d'un post-scripium... en simple prose,
— Ah! ah I fit Préthibaut ; que dit le post-scriptum?
— Ce monsieur espère, grâce à l'invitation que je lui ai adressée, dire de vive voix à son Hortense... — son Hortense, le drôle ! ! ! — à quel point il Tadore . Ce sera la première fois qu'un si doux aveu s'échappera de sa bouche tremblante, et il se flatte qu'on ne le punira pas trop sévèrement de sa témérité. — Un gredin qui sort à peine du collège ! ajouta Vaugiron en broyant le sable sous son pied.
— Laisse-moi donc tranquille! reprit Préthibaut; i^ a fini ses humanités depuis cinq ans... Et d'ailleurs, Chérubin, à l'époque oii se passe le Mariage de Figaro, Chérubin était encore en seconde, en rhétorique tout au plus, ce qui ne l'empêche point de faire la cour à la comtesse, à Suzanne, à Fanchette, et même aussi un peu à la vieille Marceline.
— Mais la jeunesse est donc démoralisée, perdue? Il faut donc croire à tout ce qu'on rapporte de terrifiant sur le ver rongeur des sociétés modernes et sur ses conséquences fatales? L'Université est donc un nid de serpents!
exclama le châtelain de Verrières en ponctuant sa philippique des plus bruyants soupirs.
Préthibaut haussa les épaules.
— Et cette épître mi-partie vers, mi-partie prose, comme les Lettres de Demoustiers à Emilie^ par quel hasard est-elle tombée entre tes mains?
— Tout naturellement.
— Tu Tas décachetée?
— Fi donc ! une lettre adressée à ma femme!...
— Tu ras trouvée ?
— Non, c'est Hortense qui me l'a portée.
— De son propre mouvement?
— Sans doute.
— Sans y être contrainte?
— Aucunement.
— Eh bien! mon cher, tu as de la chance; et qu'a dit ta femme?
— Elle a été indignée d'une telle insolence ; c'est avec des larmes dans les yeux qu'elle m'a remis ce chiffon de papier.
— Présentement, que comples-lu faire?
— Voilà où tes conseils me deviennent indispensables. Si je flanquais tout simplement le sieur Boisgibert à la porte? que penses-tu de ma résolution?
— Je pense qu'elle ne vaut rien. 11 rentrerait par la fenêtre.
-—Supposes-tu donc que je le garderai chez moi pendant une semaine?
— Tu le voudrais, que je m'y opposerais de toutes mes forces*
■Il
— Que faire alors?
Préthibaut se leva, et d'une voix solennelle :
— As-tu confiance en moi? dit-il.
— Oui.
— Une confiance absolue ?
— Illimitée.
— Es-tu homme à exécuter mes instructions de point en point ?
— Aveuglément.
— Tu ne me contrediras pas?
— Je te le promets,
— Quoi que je dise ou que je fasse, tu ne me démentiras point?
— Je le jure.
— Eli bien, mon vieux camarade, vis en paix ! je te certifie que Maurice n'ouvrira pas la chasse avec nous.
— Voudrais-tu le séquestrer?
— Il retournera à Paris, de lui-même, de son plein gré, et j'ajoute que d'ici à longtemps tu ne le rencontreras plus sur le chemin de ta femme.
— Comment arriveras-tu à un si beau résultat? .
. — C'est mon secret. La seule chose que je le demande... Écoute-moi bien...
— Je suis tout oreilles.
— A table, ce soir, lorsque lu me verras ouvrir ma tabatière et respirer bruyamment une prise de tabac, tu frapperas un grand coup de poing sur la nappe, et d'une voix caverneuse tu diras ces trois mots magiques: « J'en ferais autanti »
— D'une voix caverneuse ? demanda Vaugiron»
l'ouverture m la chasse 271^ \
— D'une voix caveraetise, répéta Prétbibaul.
— Avec un grand coup de poing sur.la nappe ?
— C'est indispensable.
— Prélhibâut, tu seras obéi.
— Maintenant, rentrons au plus vite; il ne faut pas qu'on nous voie comploter ensemble, et puis, je le confesse que j'ai soif, à moi seul, comme une caravane tout entière.
Dix heures viennent de sonner, huit personnes sont assises autour de la table fastueusement servie de Vaugiron. Si l'on en juge par le nombre des verres placés devant chaque convive et par la quantité de bouteilles vides couchées sur les dressoirs; si l'on se fonde sur le diapason des voix élevé à sa plus formidable puissance, on est en droit de conclure que ces huit personnes ont bu comme vingt-quatre. Six chaises inoccupées prouvent que la maîtresse de la maison , suivie de cinq autres dames, a levé la séance, selon.l'usage anglais, afin de laisser le champ libre aux divagations masculines. Vaugiron, placé en face de son ami, roule de gros yeux blancs et ne le perd pas de vue, épiant le moment où. celui-ci reniflera le signal convenu. Plusieurs fois, depuis une heure, Maurice Boisgibert a tenté de s'évader, maisPréthibaui, assis à côté du jeune homme. Ta retenu par les basques de son habit et l'a interpellé avec un : « Seriez-vous indisposé, mon bel ami? » qui a forcé le pauvre amoureux
à retomber tout penaud sur son siège. On cause de la chasse du lendemain, des chasses de l'an passé et c'esli qui enchérira sur les hauts faits de son voisin, à qui dépassera de cent coudées les victoires et conquêtes du dernier orateur. M. Préthibaut est le seul de cette bande joyeuse qui ne souffle mot ; loin de pétiller, son oeil est morne et son front chargé de nuages soml)res.
— Qu'est-ce donc qui vous prend, Préthibaut? lui demanda un des convives; vous le boute-en -train de nos fêtes, je ne vous reconnais plus, mon ami. Ce soir, et par extraordinaire, vous avez le vin triste comme un enterrement de quatrième classe.
— Pardonnez-moi, messieurs, s'empressa de répondre le vieillard, qui semblait attendre, avec une vive impatience, cette interrogation ou toute autre question de la même nature; mais, dans l'existence d'un homme parvenu à mon Age, il est certaines dates funèbres, certains anniversaires lugubres dont le retour périodique ravive, au fond de l'âme , de bien douloureuse blessures. Celte journée de demain que vous saluerez de vos fanfares les plus joyeuses, ce i^^ septembre dont quelques heures nous séparent à peine, figure parmi ces anniversaires lamentables. Je fais allusion à une tragédie domestique dont j'ai eu le malheur d'être le héros. Vous plalt-il que je vous la raconte?
— Parlez! parlez ! s'écrièrent les convives.
— Toii Préthibaut, tu aurais eu le malheur d'être le héros d'une tragédie domestique ! exclama M. Vaugiron, au comble de la surprise.
Pour unique réponse, le vieillard allongea à son ami
VJl
un vigoureux coup de pied par- dessous la tpble; puis il tira sa tabatière de sa poche, et la posa devant lui, à la portée de sa mai D.
— Messieurs, reprit-il, je ne vous parle pas d'hier ; j'ai soixante ans accomplis; il y a trente- cinq ans (j'en avais donc vingt- cinq à cette époque), ma vie s'écoulait douce et facile entre une femme que j'adorais et une petite fille que j'idolâtrais.
— Toi? interrompit Vaugiron.
— Moi-même, répliqua-t-il en détachant un nouveau coup de pied à l'interrupteur. En ce temps-là, j'habitais dans les Ardennes une propriété qui me venait de ma femme ; et Dieu sait la guerre acharnée que je faisais aux ' sangliers du pays, de rudes compères qui ne badinent , que tout juste, je vous prie de le croire. J'avais pour voisin de campagne un jeune homme un peu moins âgé que moi, à peu près du même âge que Maurice Boisgibert. Nous nous rencontrions souvent à la chasse; nos goûts sympathisaient; nous ne tardâmes point à nous lier étroitement. Ce misérable!... excusez-nioi, messieurs, mais, à ces souvenirs, mon vieux sang bouillonne encore... ce misérable, au mépris des lois saintes de l'amitié, sut faire partager à ma criminelle épouse son criminel amour.
a Une lettre, une odieuse lettre en vers, oui, messieurs, en vers 1 1 ! me révéla ma honte et ma douleur.
a Madame, dis-je à la malheureuse qui portait mon nom, je pourrais vous tuer, je pourrais plaider en séparation, je ne le ferai pas. J'entends que les fautes delà mère ne rejaillissent pas sur la tête de ma fille. Quant à
votre complice, je le tuerai ou il me tuera, non dans un duel qui donnerait Téveil aux soupçons, aux médisances, àla calomnie, mais à l'ouverture de la chasse, le 1«>^ septembre prochain. Voici le projet que j'ai conçu et auquel M. de... (souffrez que je taise le nom) a consenti. Ce jour-là, à cinq heures du matin, nous partirons pour la chasse ; nos carabines seront chargées de quatre balles mâchées ; nous nous placerons à quarante pas l'un de l'autre, dans une clairière, et nous attendrons qu'un sanglier $'élance entre nous. Au moment où l'animal passera à la hauteur de notre point visuel, nous abattrons nos* armes et nous ferons feu. Si je ne suis pas rentré quand tombera la nuit, envoyez vos gens avec un brancard du côté de la Gorge-aux-Loups. Peut-être ramasseront-ils deux cadavres; mais ils en relèveront un à coup sùv; si c'est le mien, vous pourrez épouser M. de...; la loi ne s'y opposa pas. »
« Ceci, messieurs, avait lieu le 15 août. Donc pendant quinze jours, nous n'apportâmes pas la moindre modification à nos relations habituelles. Le l^r septembre,* M. de... et moi nous nous trouvâmes au rendez- vous; ses deux coups traversèrent mon chapeau ; sur mes quatre balles, je lui en logeai une dans la tête et deux dans la poitrine. Je me rendis aussitôt à Mézières, où je me constituai prisonnier. Poursuivi comme coupable d'homicide par imprudence, — qui donc eût osé m'accuser d'avoir assassiné mon ami le plus tendre, le plus intime? —je fus condamné à deux mois de prison et à mille francs d'amende. Ma femme est morte folle, et j'ai eu le malheur dé perdre ma fille, tandis que je subissais ma peine
l'ouverture de la chasse 279
dans la prison départementale. Voilà, messieurs, voilà pourquoi j'ai le vin triste aujourd'hui. Je compte que vous voudrez bien excuser la sotte figure que je fais parmi vous. »
Son récit terminé, M. Préthibaut s'empara de sa tabatière et huma fortement une pincée de tabac.
— J'en ferais autant! s'écria M. Vaugiron, qui asséna sur la table un coup de poing si violent que les cristaux trébuchèrent sur leur base et se choquèrent avec toute sorte de tintements argentins.
Le lendemain, un peu avant de se mettre en chasse, les chasseurs se comptèrent et l'on signala l'absence de Maurice. .
— Est-ce que M. Boisgibert n'est pas prêt? demanda M. Vaugiron.
— M. Boisgibert est parti dès l'aube pour Paris, où le rappelle une affaire importante et qui ne souffre aucun retard, répondit un domestique. 11 prie monsieur d'agréer ses regrets et ses excuses.
— Merci, Préthibaut! murmura l'époux d'Hortense à l'oreille de son compère, je te dois une fière chandelle !
— Eh parbleu! pensa le rusé vieillard, j'étais bien certain, moi, qu'il n'avait pas lu Gerfaut!
Mi
^ Parmi les habitués les plus assidus des galeries de l'Opéra et du boulevard Italien, on remarquait, — je me trompe, on ne remarquait pas, — il y a quelques années, un homme de trente-cinq ans environ.
On ne le remarquait pas, ai-je dit, parce qu'en feffet il ressemblait à tout le monde. Il s'habillait comme tout le monde, il se coiffait comme toul le monde, il portait sa barbe comme tout le monde. En quoi seulement il diltérait des autres humains ses semblables, c'est qu'il vivait littéralement sur l'asphalte du boulevard : déjeunant chez Tortoni, dtnant chez Biche, se promenant comme un péripaléticien entre ses repas, et demeurant à l'angle de la rue Laffitte, dans cette maison qu'on s'obstine à nommer la Maison dorée, bien qu'elle soit dédorée depuis ce qu'il me semble.
Louis Nérac, — ainsi s'appelait-il, — occupant trois chaises à lui seul et tournant le dos au Café de Paris, iuinait paisiblement son cigare un jour d'avril où le soleil, rallumé depuis quelques semaines, roulait son globe de feu dans un ciel sans nuages. Devant lui , de beaux enfants jouaient au cerceau et sautaient à la corde avec cette vivacité Joyeuse et cette abondance de sève que les premiers baisers du printemps font circuler dans le corps de l'homme, dans le tronc des arbres et dans la tige des fleurs. A ses côtés, de plantureuses nourrices , fraîches, rebondies, luxuriantes, crevant de santé, allaitaient leurs nourrissons, délicatement enfouis dans des flots de batiste, de fourrures et de dentelles; car c'est la coquetterie, le luxe, l'orgueil suprême des jeunes mères déparer leurs nouveau-nés de la même façon que les Italiennes habillent leurs madones.
Ce spectacle qui, d'abord, avait réjoui les yeux de Louis Nérac, bientôt après remplit son cœur de méjancolie et d'amertume. Il songea qu'il n'était point marié, et qu'il avait dépensé ses plus belles aimées à vagabonder dans le pays de Tendre, sans récolter autre cliose que des ennuis; des chagrins et des remords; il se démontra à lui-même que des fils d'argent couraient çà çt là dans sa barbe, que ses tempes se ridaient et que d)ef indices ipenaçants de calvitie se manifestaient sur le sommet de sa tête. Il se vit, dans un avenir prochain, réduit à la condition des vieux garçons, élevant avec amour des serins, des perroquets et des écureuils. — Que vous dirai-je? l'aspect de ces jolis enfants qui couraient dans ses jambes fit vibrer au fond de son âme une corde restée
muette Jusqu'alors. La libre paternelle tressaillit dans son cœur.
— n faut que je me marie, se dit-il; mais qui donc épouserai-je?
Successivement sa pensée visita toutes les maisons de sa connaissance où florissaient des demoiselles à marier. Les unes n'étaient âgées que de seize à vingt ans, et il se trouva trop vieux pour elles; les autres approchaient de la trentaine, et il les jugea trop âgées pour lui. Le résiUtal de ses méditations conjugales fut, en définitive, qu'une veuve de vingt-cinq ans ferait on ne peut mieux son affaire. Mais où rencontrer cette douce compagne? 11 se rappela avoir' dansé, peu de mois auparavant, avec une veuve assez agréable et suffisamment spirituelle. Malheureusement, il se souvint aussi qu'elle était, ce soir -là, coiffée d'un turban ponceau; et il sentit à ses instinctives répugnances qu'il lui serait impossible d'unir ses destinées à celles d'une personne adonnée au culte du turban.
On sait quelle influence bizarre le soleil d'avril exerce sur le crâne humain. C'est à croire qu'une flamme intérieure échauffe les parois ramollies du cerveau, et qu'un farfadet vous chatouille les narines avec les barbes recroquevillées d'une plume de colibri. Le soleil d'avril a engendré le rhume de cerveau, un supplice, lequel engendre lui-même l'éternûment, une torture I Louis Nérac ne devait point échapper à la loi commune. Deux heures
284 CONTES SiLNS PRÉTENTION
de station sur son boulevard favori lui procurèrent un des plus beaux coryzas dont les pharmaciens aient gardé la souvenance, y compris ce coryza célèbre qui égayé rimmortelle comédie des Saltimbanques, 11 fut prisd'uae quinte d*éternûment si violente et si tenace, que les enfants, suspendant leurs jeux, s'arrêtèrent immobiles aie contempler, et que les nourrissons jetèrent des. cris d'effroi.
— Bien! très-bien! pensa Louis Nérac, m'en voilà pour un mois, la chose est certaine; un mois de maladie et de solitude, livré aux soins de mon valet, un MascariUe de bas étage, lequel profitera de l'occurrence pour me voler des deux mains. 0 la misérable condition que la mienne ! ô fardeau du célibat, que ton poids est lourd à supporter! Trente jours d'étemûments forcés, et pas une voix tendre pour me dire: « Dieu te bénisse 1 »
Au même instant, une crise nouvelle se déclara, et le fracas sonore de ses éternûments recommença avec un retentissement de fanfares guerrières.
— Dieu vous bénisse, monsieur, murmura doucement une jeune femme qui passa devant lui, rapide comme une vision.
Nérac se leva avec un empressement juvénile et s'élança sur les pas de la jeune femme, qui s'éloignait dans la direction de la Madeleine, tantôt suivie, tantôt précédée par une petite levrette qui exécutait mille g:ambades foliés autour de sa maîtresse. Tout en marchant, la dame relevait le bas de sa robe et montrait une jambe ronde et fine, emprisonnée dans un bas de fil d'Ecosse brodé à jour.
— Voilà UDe jambe que j'épousetais bien volontiers! se dit Louis Nérac ; mais celte jambe est-elle veuve ? celte jambe est-elle mariée ? Parbleu ! fallût-il la suivre jusqu'à la place de la Concorde , je saurai comment cette jambe s'appelle, et j'éclaircirai ce mystère!
11 est, de par le monde , des hommes qui font profession de suivre les femmes jeunes et jolies qu'ils rencontrent dans les rues. Ceux-là vont et viennent autour de la personne suivie, voltigent, bourdonnent, se rapprochent et s'éloignent, semblables à des papillons de nuit auprès d'une lampe Carcel. Ils pressent le pas ou le ralentissent avec une habileté perBde et ingénieuse ; ils ont des retraites savantes , des courbes admirables , des diagonales irrésistibles , des stratégies triomphantes. Ils se montrent et ils disparaissent; ils vont de gauche à droite et de droite à gauche ; ils sourient, ils s'inclinent, ils saluent, ils causent, ils offrent leur bras, ils offrent leur fortune , ils offrent leur cœur. — Ce sont les Machiavels du trottoir.
Nérac — je le proclame à sa louange — n'était point de ces gens-là. 11 suivit la dame inconnue tout naturellement, tout bêtement, à dix pas derrière elle, s'arrêtant lorsqu'elle s'arrêtait , et n'osant pas, quelque fût son désir la dépasser d'une semelle afln de la contempler en face.
— Elle est peut-être laide ! pensait-il ; et, moitié par timidité naturelle, moitié par crainte que son beau rêve ûe se brisât au choc de la réalité, il réglait sa marche sur la sienne, conservant toujours une distance respectueuse.
Une fois, la dame s'arrêta, cherchant du regard sa levrette vagabonde, et Nérac entrevit son profil.
— Oh I s'écria-l-il en lui-même, je la suivrai jusqu'à la barrière de FÉtoile I
L'instant d'après , elle se retourna tout à fait, et son charmant visage apparut dans toute sa grâce, dans toute son harmonie et dans toute sa sereine majesté.
— Elle est adorablei se dit Nérac , je la suivrai jusqu'au pont de Neuilly !
Pour cet indigène du boulevard de Gand, le pont de Neuilly, c'était un peu plus loin que le bout du monde.
Heureusement, la dame ne demeurait pas si loin; parvenue devant une jolie maison de la rue de la Villel'Évêque, elle heurta à la porte cochère, appela son chien : a Follette ! » et disparut.
En s'orientant, Nérac avisa un commissionnaire, assis sur ses crochets, cinq ou six portes plus bas. Le sourire sur les lèvres, un écu de cinq francs dans la main droite, il aborda ce renseignement habillé de velours :
— Vous avez vu cette dame qui vient d'entrer au numéro 18 ? dit-il au commissionnaire.
— Oui, monsieur.
— Vous la connaissez?
— Oui, monsieur.
— Elle se nomme ?
— M™« Duhamel.
— Elle est mariée ? dit-il avec un tremblement daw la voix.
— Elle est veuve.
Cette réponse fit bondir le cœur de Nérac ; il oublia son rhume de cerveau, ses éternûments s'arrêtèrent comme par enchantement, des mélodies célestes et inconnues caressèrent doucement les parois frémissantes de son tympan charmé.
— Vous dites que M™« Duhamel est veuve?
— Oui, monsieur.
— Depuis longtemps?
— Deux ans, à peu près.
— Elle vit seule?
— Avec une vieille dame, sa tante, je crois.
— Elle sort souvent?
— Lorsqu'il fait beau, elle vase promener aux Tuileries ou aux Champs-Elysées, suivie de sa petite levrette.
— A quel étage son appartement est-il situé?
— Au deuxième, la porte qui fait face à l'escalier. Muni de ces renseignements précieux, Louis Nérac
franchit le seuil de la maison habitée par la Jolie veuve, et, lorsqu'il sonna à sa porte, il était pâle et tremblant comme un lycéen à son premier rendez-vous d'amour.
— Puis-je avoir l'honneur de parler à votre maîtresse? demanda-t-il à la femme de chambre qui vint lui ouvrir l'entrée de ce nouveau jardin des Hespérides.
— Quel nom faùt-il annoncer?
— M. Louis Nérac, dit l'amoureux en bégayant.
Deux minutes s'écoulèrent qui lui parurent deux siècles; enfin Nérac fut introduit dans la chambre à coucher de M™« Duhamel. Tout aussitôt ses regards se por-
tèient dur un cadre couvert d'un crêpe noir : le portrait du défunt, à coup sûr.
M™« Duhamel était assise au coin de son feu; d'un geste gracieusement arrondi, elle invita le visiteur k prendre un fauteuil; puis elle attendit qu'il lui expliquât le motif de sa visite.
— Madame, dit Nérac après un assez long silence, vous ne me reconnaissez pas^?
— Non, monsieur.
— Pas du tout ?
— En aucune façon.
— Cependant, il y a unelieure, vous êtes bien passée sur le boulevard Italien ?
— Oui, monsieur.
— Et vous ne me reconnaissez point, dites-vous?
— Pas davantage.
— Vous souvient-il d'avoir dit : at Dieu vous bénisse? »
— C'est possible.
— Eh bien ! madame, c'est à moi que s'adressait ce souhait pieux et charitable.
M™« Duhamel considéra son interlocuteur avec de grands yeux où se peignait la surprise la plus profonde.
— Qu'est-ce quetîela prouve? demanda -t-elle.
— Ce que cela prouve ? répéta Nérac.
— Sans doute. Vous êtes enrhumé ; je passe, vous étemuez, je vous dis : « Dieu vous bénisse I » Quoi d^ plus naturel, je vous le demande ?
— Ainsi donc, madame, à vous en croire, vous m'auriez dit ces douces paroles comme vous auriez jeté ud sou dans la sébile d'un aveugle?
lE PORTOAÎT DE FEU BUHAMEL ÏM
— Précisément, monsieur.
— Âhl madame! quelle déception cruelle ! soupira le pauvre amoureux.
— Une déception? reprit la jeune veuve d'une voix sévère; je ne vous cornprends pas, monsieur; expliquezvous.
— Je disais, balbùtia-t-il, je voulais dire... il me semblait... je pensais... j'avais osé croire...
M™« Duhamel se leva.
— YeuiUez m'eiLCuser, monsieur, interrompit-elle; il m'est impossible de vous écouter plus longtemps.
— Ne me permettrez-vous pas du moins de venir, de loin en loin, m'informer de§ nouvelles de votre précieuse •santé?
— Ma santé est excellente, Dieu merci ! et ne vaut point qu'on se dérange à son intention.
— Ainsi, .vous me fermez votre porte?
— Je ne l'ouvre qu'à mes amis.
— Je suis digne d'un si beau titre, madame, s'écria Nérac avec un accent chevaleresque ; et, pour le conquérir, je braverais mille fois la mort !
M™« Duhamel ne répondit pas; elle fit une grande révérence à son visiteur et sonna sa femme de chambre.
— Mariette, dit-elle, reconduisez monsieur.
Dans les trois semaines qui suivirent, Louis Nérac se présenta douze fois chez la belle veuve, et déposa douze
39t CONTES SANS FRÉTeNTlON '
caries sans avoir eu la salislactioD d'ètrereçu. M"** Buhamel {l'était jamais visible, ou bien! elle étaîl toajours sortie. Le jour où il remil sa douzième carie, si bien élevé qu'il fûl, il manuolta un gros juron dans sa mouslache, tout en descendant les marches de l'escalier,
— C'est un parti pris, se dit-il, une résolution arrêtée; on ne veut pas me recevoir... Eh bieni je jure Dten que je pénétrerai dans la place, dussé-je recourir à (lestraveslissemenls de comédie. J'aime M™ Duhamel i:omme un fou ; elle est nécessaire , indi^tensable au honheur de ma vie... elle sera ma femme, ou je me vengerai cruellement sur Follette, ses uniques anu^urs.
A peine avait-il prononcé ces paroles canicides, il se frappa le front, et, frottant joyeusement ses mains l'une contre l'autre :
— J'ai mon affaire I s'écria-t-il ; je tiens moitidan; la victoire est â moi... el je ne trempvrai point.mes mams dans le sang de l'innocente Follette. \
11 s'embusqua derrière les blocs de pierre d'une mai- ' son en construction et guetta la sortie de M»« DuhameL Une demi-heure écoulée, la jolie veuve se montra, suivie comme toujours de sa levrette fidèle. Elle se dirigea vers les Tuileries et prit place dans la grande allée, adossée contre la caisse d'un oranger dont les fleurs faisaient pleuvoir sur sa tète une rosée de parfums.
n n'est point hors de propos de dire que dans le trajet de la rue de la Ville-l'Évéque aux Tuileries, Nérac était pntré chez un épicier et qu'il avait fait l'acquisition d'un gros morceau de sucre et d'une pelote de ficelle. Caché ddiiière la caisse de l'oranger, hivisible aux ^eia ds
LE POBTRAtT BB FEU DUHAMEL M
|l»^ Duhamel, absorbée, d'ailleurs, par un élégant tra* vAÏ Taiguille, il déroule sa cordelette, à Textrémité de hqaeÏÏe il attache solidement 4e sucre tentateur. Hame- (00 fatal I à peine Follette a-t-elle aperçu cette proie inespérée, elle s*élance comme une flèche; mais, plus prompt encore, Nérac tire la corde, et le morceau de sicre saute à quinze pas. Habilement renouvelée, cette lanoBUvre la conduit en trois bonds sur la terrasse des léuiBaots. La grille est à deux pas; une voiture de place stationne à la porte, et, lorsque l'imprudente levrette iboie en signe de détresse, il n'est plus temps... Le bruit les roues sur le pavé de la rue Castiglione éteint ses géiiissements, étouffe ses sanglots ! . . . Que si mon lecteur blâme Follette au lieu de la plaindre: «Tout beau, nionsieurl lui dirai-je; n'est-ce donc pas là, en somme, votre histoire, la mienne et celle du ^sin? N'avons-noùs pas tous, depuis le plus grand jusîu'au plus petit, depuis le plus riche jusqu'au plus gueux, depuis le plus spirituel jusqu'au plus béte^ notre morceau le sucre au bout d'une ficelle? L'existence de l'homme ^ s'écoule- t-elle pas tout entière à poursuivre des ^res qui le fuient, à courir sur la trace d'insaisiswbles chimères?
la disparition de Follette causa à M™« Duhamel ^ne véritable affliction. Ceux qui n'ont jamais eu de biens ne sauraient imaginer à quel point Ton s'attache ces animaux bons, intelligents, dévoués, affectueux,
et qui seraient parfaits, on 'peut lé dire, s'ils n'étaient sujets à la rage. Mais qui est-ce qui peut se vanter d'être parfait sur cette terre ? — Insertions dans les journaux^ affiches sur les murs, avec promesse de récompense honnête, rien ne fut négligé. Quinze jours s'écoulèrent sans nouvelles; on était au désespoir rue de la VillerÉvêque.
Un matin, et rempli de hardiesse cette fois, Louis Nérj rac se présenta chez M™» Duhamel. Il tenait Follette en laisse. Follette qui gambadait et frétillait de la queue à mesure qu'elle reconnaissait les lieux où elle avait vécu» les lieux où elle était née.
— Follette! voici Follette! s'écria la femnie de chambre.
M™« Duhamel accourut, et lorsqu'elle aperçut Nérac, elle fut prise d'un tressaillement qui n'échappa point à la perspicacité de son adorateur.
—Vous ici, monsieur? dit-elle, c'est vous qui me ramenez ma chère levrette?
— Moi-même, madame, moi, qui viens de faire dcut cents lieues à sa poursuite, dit l'amoureux, qui ne recula point devant l'énormité de ce mensonge.
— Deux cents lieues? répéta la vèùve avec étonne^ ment.
— Deux cent dix, si je compte bien, reprit Nérac, attendu que le livre do posté assure que Poitiers est situé à cent cinq lieues de Paris.
— Quoi! c'est à Poiliers?...
— Oui, madame. Séduit par la rare finesse et pai l'extrême pureté de ses formes; un commis-voyageur s'empara de Follette, l'emmena et la perdit ddm
LE PORTRAIT DE FEU DUHAMEL %iT,
eelte ville, où j*ai été assez heureux pour la découvrir. i — : Hais, monsieur, balbutia la jeune femme, vous avez dépensé beaucoup d'argent?
— Une misère ; à peine cinq cents francs, ditNérac, se jBaffermissant de plus en plus dans ses mensonges.
—J'ai promis une récompense honnête, j'en conviens ; aaais il s'en faut qu'elle atteigne à ce chiffre. : — Croyez, madame, que mon métier n'est point de fetrouver les chiens perdus, et que la question de récompense ne m'a aucunement préoccupé dans cette iiffaire.
— Pourtant, monsieur...
— A mon tour, madame, je vous répéterai les paroles flue vous m'avez dites le mois passé: « Il m'est impossible d'en entendre davantage. » Je serai trop payé si vous voulez bien souffrir que je vienne, de temps en temps, vous présenter mes hommages respectueux.
— A propos, demanda la jeune femme, et votre rhume, fcomment va-t-il?
I — Dieu a exaucé le souhait que vous avez fait en ma laveur, madame ; il m'a béni : voilà bien quinze jours ^ue je n'ai étemué.
A dater de ce moment, et sans figurer encore parmi les intimes de la maison, Louis Nérac fut admis chez la jeune veuve. Ce qu'il déploya d'amabilité et de gants paille, de sourires et de vêtements neufs, de bouquets et de tendres soins, on le devine, on ne le raconte pas. Un jour, il observa que le portrait du défunt n'était plus accroché à la place accoutumée. De la chambre à coucher t)n l'avait transporté, avec son crêpe, dans le salon. Ce
simple détail ravit mon héros, dirais-je volontiers, si ce majestueux substantif n'était un pôu bien solennri pour cette histoire sans visées académijues.
Cependant^ ses affaires ne marchaient pas vite. Or, en amour, avancer lentement, c'est comme si Ton marchait en arrière. Veni, vidi, vici, voilà la vraie devise des conquérants et des amoureux. On touchait à la fin du mois de juin ; déjà la tante de M"»« Duhamel était partie pour la campagne) précédant sa nièce de quelques jours seulement; et Nérac, qu'on n'avait point invité, Nérac, menacé de vivre plusieurs mois loin de la jolie veuve, endurait mille tortures.
— Elle ne partira pasi se disait- il; elle ne doit pas partir! Mais comment la retenir à Paris?
La veiUe du jour fixé pour le voyage, FoUetle disparut de nouveau. Les insertions et les affiches recommencèrent, mais sans résultat celte fois. M™® Duhamel pleura sa levrette avec des larmes sincèreSj^ comme elle eût pleuré la mort d'une amie. Nérac, qui était censé courir la viUe comme un Basque, venait chaque. §pir raconter ses tentatives infructueuses delà journée. O puissance de l'amour ! le scélérat versa quelques pleurs hypocrites qui émurent beaucoup la belle affligée., Sur ces entrefaites, le portrait de feu Duhamel pa^ du salon dans la salle à manger, et Mariette le dépouilla de son crêpe funèbre.
LE POirrR.ilT DE FEU DUHAMEL S95
Lorsqu'elle fût persuadée que FoUette lui était ravie à jamais, M«^ Duhamel recommença ses préparatifs de départ»^
— Attendez encore, lui dit Nérac.
. — Pourquoi attendre? demanda-t-elle; pauvre Follette ! elle est morte, ou, si die vit, je ne la reverrai plus.
— Qui sait?
— Que signifie ce ton mystérieux? Auriea-vousde ses nouvelles,
— Hélas! non. '•>
— Monsieur Nérac, vous me cachez quelque chose. Au nom de l'amitié qui nous unit, parlez, je vous en conjure !
— Eh bien ! dit*il, s'il m'est impossible de vous la rendre vivante, je ne désespère point de vous l'offrir...
— Empaillée ?
— Non ; peinte.
— Par qui?
— Par moi,
— Vous savez donc peindre ?
— Oh! très-peu!
— Et vous aurez fini ?
— Dans... dans deux mois.
— C'est bien long.
— Observez, madame, que je ne suis pas des plus habiles et que je travaille sans modèle. Mon temps se passe à gratter ce que j'ai déjà fait et à ébaucher de nouveau pour effacer encore.
Le jour où l'astucieux Nérac apporta à la jolie veuve l'image de sa levrette, — une jolie étude de Jadin, en
2îr6 CONTES SANS PRÉTENTION
cadrée par Deforges, — le périrait de feu* Duhamel passa de la salle à manger dans Tantichambre.
Le dénoûment, on le devine : au lieu de rejoindre sa tante à la campagne, M™« Duhamel lui écrivit de revenir à Paris. Le mariage fut célébré peu de temps après, et je suis bien certain que Louis Nérac est le seul amoureux qui ait jamais songé à fourrer un petit chien dans la corbeille de noces. Je parle de Follette, qui revint chez sa maîtresse, roulée dans un cachemire de l'Inde brodé d'or.
Lorsque vous passerez sur le quai Conti, arrêtez-vous «levant l'étalage d'un marchand de bric-à-brac, le deuxième à main gauche. Cette toile sans cadre, mouchetée par la crotte dumacadam, écaillée par le. soleil,— hélas I — c'est le portrait de feu Duhamel.
Paris se souvient encore du bal donné cet hiver par
ll«n« la comtesse de F , et pourtant Paris est, à l'heure
présente, plus vieux de cinq grands mois!
Constater un si rare excès de mémoire de la part d'une rille qui peut être, à bon droit, considérée comme la capitale de TOubli, c'est en dire plus long en deux lignes qu'en dix pages, et me voilà dispensé, j'imagine, d'énumérer les prodiges et les splendeurs de cette fête, — le rêve d'un poêle enivré de haschich et d'opium ! Laissez donc courir, en toute liberté, la folle du logis dans les champs d'azur du monde idéal et impossible ; je vous préviens seulement que votre imagination, si jeune qu'elle soit, si riche que je la suppose, n'atteindra jamais aux merveilles délicates et charmantes de la réalité.
Le hasard réunit à ce bal trois femmes, trois amies de pension, qu'un versificateur, au temps où les Muses avaient un Almanach, eût certainement comparées aux trois Grâces. La plus âgée n'avait que vingt-quatre ans;
298 OONTES SANS PRÉTENTION
elles ne s'étaient pas vues depuis le jour où, chargées de couronnes, elles quittèrent une de ces aristocratiques institutions de demoiselles qui ilorissent dans la partie haute des Champs-Elysées, à l'ombre de Tarc-de-triomphe de l'Étoile. Leur dernier adieu, leur dernier baiser, elles l'avaient échangé' dans la- cour des messageries Laffitte et Gaillard.
— Tu ne m'oublieras pas, ma bonne Estelle?
— Tu m'aimeras toujours, ma chère Pauline?
— Tu penseras à moi souvent, n'est-ce pas, Louise? Cependant les diligences s'ébranlèrent de toutes paris.
Pauline s'en allait à Grenoble, Estelle partait pour Bordeaux, Louise retournait à Strasbourg. Aussi longtemps que les voitures cheminèrent de compagnie dans la rae Saint-Honoré, les jeunes voyageuses penchèrent leurs jolies têtes à la portière, agitèrent leurs mouchoirs et se sourirent doucement au travers des larmes qui noyaient leurs yeux.
Pendant les premières années qui suivirent cette dure séparation, une correspondance active fut échangée entre les jeunes filles. On s'aimait de loin comme on s'était aimé de près, et Dieu sait si l'on se promettait de s'aimer toujours I Puis les trois amies se marièrent à quelques mot d'intervalle, et, dès lors, les lettres devinrent de plus plus rares, jusqu'au jour où elles cessèrent tout à fait»
Ce fut une grande fête pour ces cœurs désunis que cette rencontre fortuite au bal de M"» de F... ; les jeunes femmes s'empressèrent de quitter les salons dans lesquels on dansait, et se réfugièrent dans un petit boudoir écarté, un nid de satin et de brocatelle.
LES TROIS SËFiJUTIOMS 299
A peine eurent-^es pris place sur ua iliyan circidaire, leurs mains se serrèrent dans de vives étreintes ; elles se consÀdérèrent longtemps sans parler. La première, Pauline^ rompit le silence.
r7 O chère Estelle 1 ô chère Louise I est-ce que vous n'êtes pas heureuses? demanda-t-elle à voix basse.
Les deux jem:iesienmies étoufferait un soupir.
— Et toi, Pauline, es-tu heureuse?^ demandèrentelles d'une commune voix.
A son tour, Pauline soupira et ne répondit pas.
Les trois amies, se tenant toujours par la main, continuèrent à s'observer tristement ; -r- speclacle charmant et douloureux tout ensemble, ces jeunes vidages, déjà pâlis par la douleur, ces beaux fronts couronnés de fleurs et queTinfortune avait plissés avant Tâge.
instinctivement, elles se prirent à songer à cet heureux temps , si vite écoulé, où elles s'étaient connues dans l'institution de M™» Labarre. Leur jeunesse si calme, si joyeuse, apparut soudain à leurs regards attendris, comme si elle se fût reflétée dans un miroir magique. Voici le grand jardin, théâtre de leurs courses folles aux heures trop courtes de la récréation; voici le banc de pierre, adossé au tronc rugueux d'un vieil aca* da, sur lequel, le soir, elles se racontaient leurs rêves d'avenir, tandis que les oiseaux babillaient dans les ieuilles. Elles revirent le dortoir et ses couchettes blanches, qui semblaient autant de petites chapelles, avec leurs rideaux blancs auxquels la main pieuse des jeunes filles avait suspendu le bénitier en faïence bleue, l'image de la sainte, leur patronne, et le buis bénit du dimanche
S(H) CONTES SAirS PRéTENTfON
lies Rameaux. Et quels doux sommeils Fange gardien envoyait là nuit, à toutes ces jeunes imaginations qui s'endormaient dans la prière et se réveillaient dans un sourire! Ainsi, durant quelques minutes, emportées sur l'aile rapide des souvenirs, elles oùblièreiit le temps présent et vécurent de leur vie passée.
Mais le rêve fut de courte durée; les bruits de la fêle, réclat des lustrés et des girandoles, les accords de Forcliestre les rappelèrent bientôt au sentiment de la rédlilé. Elles s'étaient séparées jeunes filles; elles se retrouvaient jeunes femmes; et chacune d'elles pressentait en son cœur, et par sa propre expérience, que ses deux autres compagnes avaient dû se déchirer douloureusement aux ronces du chemin.
— Mes amies, mes sœurs, dit (îelle qui s'appelait Louise, avez-vous conclu de mon silence que je ne vous aimais plus et que je vous avais oubliées?
— Non, dit Pauline.
— Non, répéta Estelle.
— Et vous avez eu raison, reprit Louise ; Dieu m'est témoin que je n'ai point, moi, songé à vous accuser d'ingratitude le jour où je n'ai plus reçu de vos chères nouvelles. Hélas! elles ne sont pas heureuses et elles répugnent à m'attrister de leur tristesse, ai-je pensé tout d'abord. A présent que je vous ai vues, et alors même que nous n'échangerions aucune intime confidence, je resterais persuadée que mes pressentiments ne sont que trop justifiés. Cette clairvoyance, ai-je besoin de le dire, c'est en moi-même que je l'ai puisée. Je vous connais trop bien l'une et l'autre, j'ai lu trop souvent et
trop avant dans vos cœurs, pour qu'il me soit pensais d'en ignorer les exquises délicatesses. Si elles continuent de m'écrire, pensais-je, Dieu a béni leur foyer domestique, et le rédt de leurs joies allégera mes peines; si elles imitent mon silence, elles souffrent comme je souffre. Tôt ou tard, nous nous retrouverons, et nous pleurerons ensemble.
Tandis qu'elle disait ces tristes paroles, les musiciens de Strauss exécutaient leurs mélodies les plus vives et les plus folles , comme dans l'opéra de Mozart où don Juan chante sous le balcon de sa maîtresse une chan^son empreinte de langueur et de mélancolie, alors que les accompagnements de l'orchesûre pétillent d'entrain, de gaieté et de bonne humeur.
— Ainsi donc, reprit Estelle, ce beau voyage de la vie, entrepris par nous avec tant d'illusions et de naïfs enchantements, nous a conduites au même but: la dou.leur! J'ai vingt-deux ans à peine; et, dans quelques mois sans doute, je plaiderai avec mon mari en séparalion de corps et de biens.
Louise et Pauline tressaillirent à ces paroles.
— Ne fais pas cela ! interrompit Louise.
— N'exécute pas un tel projet! s'écria Pauline.
— Le mariage vous a donc bien réussi à toutes deux, que vous me donniez ce conseil ? demanda la jeune femme avec une nuance d'amertume.
— Juge toi-même, dit Pauline ; il y a plus d'un an que mon mari et moi nous vivons séparés de biens.
— Et toi, Louise? dit Estelle.
Louise garda le silence.
302 CONTES SANS PR^fiNTION
— Tu ne réponds pas?
— Hélas I dit-elle enfin d'une f oix brisée, un jugement rendu par le tribunal civil de Strasbourg a prononcé la séparation de corps entre M. de... et moi.
— Eh bien! dit Estelle, ma destinée sera semblable à la vôtre, mes amies. Pourquoi ne suivrais-je pas votre exemple? pourquoi ne ferais-je pas ce que vous avez fait?
— Pourquoi? interrompit Louise, mais parce qu'il n'est pas de condition pire que la mienne ; parce que je suis veuve et mariée à la fois; parce que c'est là un remède effroyable qui ne guérit rien et dont on souffre plus encore que de sa blessure. Ah! pauvre chère, Dieu te garde de passer par cette épreuve cruelle de l'audience et du procès! Si pure que tu sois, si irréprochable qu'ait été ta conduite, il j aura toujours un avocat qui essayera de te salir et qui forcera ton front rougissant à se courber sous le poids de ses insinuations calomnieuses.
— Sois patiente et résignée jusqu'à l'héroïsme, jusqu'au martyre, s'il le faut, dit Pauline, plutôt que de recourir à une si dure extrémité. La société nous a tracé une ligne droite, malheur à celle de nous qui s'en écarte! L'opinion publique ne se préoccupera pas desavoir si le bon droit est de ton côté : elle te condamnera d'un arrêt sans appel.
— Mais je suis à bout de patience et de forces ! s'écria Estelle r mais vous ne savez pas combien l'on m'outrage chaque jour ! mais vous ne sentez pas, vous, à quel point mon cœur est torturé, et comme il saigne par toutes les
LES TBOIS SÉPARATIONS 303
plaies qu'on lui a prodiguées! Et vous me parlez de résignation 1 La résignation est la rertu des faibles et des lâches!
- — Tu te trompes, chère enfant, c'est la vertu des forts, dit Louise d'une voix grave. Ah î tu ne sais pas, nul ne peut savoir par quels repentirs incessants, par quels remords continuels j'expie l'^dace de ma lutte et les témérités de ma révolte. Crois-tu donc que mon cœur n'ait pas été torturé et brisé tout autant que le tien? Et cependant, je n'hésite pas aie dire : en présence de la situation que j'ai provoquée et que la loi m'a faite, j'en suis venue à regretter mes misères passées.
— C'est que tu n'as pas souffert ce que je souffre! s'écria Estelle. Vois njes yeux, ils sont brûlés par l'insomnie et par les larmes. Te souviens-tu de ces belles tresses blondes dojit j'étais si orgueilleuse à la pension ? Encore un peu, et la fièvre m'en aura dépouillée.
— Regarde mon front, dit Pauline ; est-ce que la douleur n'y a pas imprimé sa griffe de fer?
— Et moi, demanda Louise, trouves-tu que les chagrins m'aient respectée davantage? Écoute nos conseils, chère sœur ; crois à notre expérience, et que la faute par nous commise te soit un exemple et une leçon. Désespérer de l'avenir, cela équivaut à un blasphème. Autant désespérer de la bonté divine! Pourquoi renoncerais-tu à l'espoir de reconquérir le bonlieur, à force de vertu, de douceur et de patience? Or, sois-en convaincue, le jour où tu provoqueras un éclat judiciaire, ce jour-là, entre le bonheur et toi, il se dressera une barrière infranchissable; et le reste de ta vie, tu le passeras à déplorer cette
30>i CONTES SANS PRÉTENTION
détermination fatale, arrêtée dans une heure de découragement et de colère. Hélas! je la connais, cette heure d*accablement, de défaillance! La séparation de corps ra'apparaissait alors comme une vengeance... Oh ! malheureuse! c'est sur moi-même que je me suis vengée! Parlant ainsi, et d'un geste rapide, la jeune femme essuya, avec son mouchoir gatni de dentelles, les larmes qui roulaient sur ses joues amaigries.
— Ali ! pour tenir ce langage, il faut que vous ayez souffert moins que moi, reprit Estelle après un moment de silence.
Un pâle sourire effleura les lèvres de Pauline et de Louise.
— Moi, dit Pauline, j'ai lié ma destinée à celle d'un joueur. Ce mot seul expliqua mon martyre et résume mes supplices.
— Moi, dit Louise, j'ai épousé un homme jaloux; et cette jalousie, aveugle, injuste, brutale, m'a fait répandre plus de pleurs amers que tu ne compterais d'étoiles dans une nuit de printemps.
— Et vous osez vous plaindre devant moi! s'écria Estelle. Eh ! que mon mari dilapide sa fortune et la mienne; qu'il la. perde sur une carte, si bon lui semble, qu'il pousse, la brutalité et l'aveuglement de ses jalousies jusqu'à me frapper... que m'importe, si j*ai son amour ! Le jour où il sera ruiné, le joueur me reviendra tout entier. Le jaloux ne me prouve-t-il pas, par l'excès même de sa tyrannie, l'excès de sa tendresse? Ah! je comprends à présent pourquoi vous déplorez le parti extrême que vous avez pris l'une et l'autre ! Votre ciel, du moins,.
LES TROIS SÏ^PARÀTIONS S0&
n*étâit pas incessamment chargé de tempêtes et de nuages sombres; vous aviez vos heures d'éclaircie et de soleil: toi, Pauline, lorsque ton niafi ne jouait pas ;^oi, Louise, lorsque la jalousie du tien sommeillait, vous étiez, vous deviez être heureuses! Mais moi, trahie, outragée le lendemain de mon mariage, le cœur de mon raari ne m*a jamais appartenu : une autre possède son affection, sa confiance, ses tendresses. Notre union n'a été, de sa part, qu'une affaire de convenances sociales, un marché avantageux. ...Et je l'aime!... Oh! lâche et misérable femme que je suis! entendez-vous? je l'aime!
Estelle cacha sa tête dans ses mains et de grosses larmes filtrèrent au travers de ses doigts.
— Pauvre chère I dit Pauline, l'âme d'un joueur est dominée par une seule passion, le jeu ! Femme, enfants, famille, tous les nobles sentiments, tous les purs instincts s'engloutissent dans cet abîme sinistre et sans fond; l'âme d'un joueur! Aux heures où il ne joue pas, il songe au jeu de la veille et au jeu du lendemain. A-t-il perdu, l'enfer est dans la maison. A-t-irgagné, ce qui est rare, il est en proie à un délire plus effrayant encore que ses colères. Cet or, si ardemment souhaité, si durement poursuivi, s'écoule entre ses mains prodigues sans utilité, sans profit. 0 passion dévorante et fatale! Tu te lamentes parce que le cœur de ton nùiari n'est pas à toi tout entier. Que dirai-je donc, moi, qui n'ai rien de lui, sinon le spectacle de ses désordres et de ses fureurs?
En ce moment, M™« la comtesse de F... parut sur le seuil du boudoir; et, tout aussitôt, — les femmes seules sont capables de ces juiracles d'énergie et de volonté,—
506 CONTES SJ^NS PRÉUSNTION
les trois amies se composèrent un visage souriant. Cette transformation fut si rapide, si habile, qu'elle échappa à la elairvoyanœ féminine de M"*« de F... Élevée d«îs l'institution de M™® Labarre, la comtesse connaissait Tinlime amitié qui unissait Pauline, Estelle et Louise.
— Je vous cherchais, dit-elle; et j'étais certaine de vous trouver ensemble. Vous êtes donc toujours les belles inséparables, comme au temps de la pension?
— Toujours, répondit Pauline.
— Croyez-moi, si je n'étais absorbée, ce soir, par mon ennuyeux personnage, je viendrais me réjouir et me récbaulfer avec vous à tous nos bons souvenirs d'autrefois. De qui causiez-vous ? de M. Pivert, notre professeur de dessin, ou de M. Ribadeau, notre maître de ^olfége ?
-—Nous parlions de vous, chère Eugénie, répondit Louise.
— En vérité I
— Vous en doutez?
— Dieu m'en garde I... Et que disiez- vous?
— Que vous semblez bien heureuse*
— Heureuse entre toutes les femmes ! s'écria M™« de F..., dont les grands yeux noirs brillèrent comme des soleils*
— Une sur quatre ! pensa Estelle ; serait-ce donc là, mon Dieu I la proportion sociale ?
— Maià, continua la comtesse, j'oublie que je suis furieuse coi)tre vous. Comment! vilaines égoïstes, vous vous réfugiez dans un boudoir écarté, oU de causer en paix on ait la liberté, sans songer que vous enlevez à
ma fêle un de ses attraits les plus charmants! Si votre absence se prolongeait un quart d'heure, une véritable émeute éclaterait dans mes salons. Donc, si dans dix minutes, montre en main, vous n*avez pas fini, j'abuse de mon autorité, je vous enlève et je vous contrains à reparaître triomphantes là où tous les cœurs voiis attendent, là où tous les yeux vous désirent.
Mme de F... s'éloigna en leur faisant un petit geste de menace, le plus joli du monde.
— Bonne Eugénie, dit Louise, Dieu merci ! elle ne soupçonne pas la nature de notre entretien ! Elle ignore que, si je suis venue seule à son bal, c'est que je n'ai plus de mari I
— Elle est heureuse... heureuse entre toutes les femmes, . . soupira Estelle ; il y a donc des femmes heureuses ? C'est horrible à confesser, mais je la voudrais malheureuse comme nous... Je suis jalouse de son bonheur!
— Ah ! chère Estelle, pauvre délaissée, défie- toi de ta jalousie. C'est la jalousie d'un autre qui m'a réduite à l*état douloureux où tu me vois. Pendant quatre années, tes moindres de mes actions, de mes paroles, de mes gestes même, on me les a imputés à crime. Est-il un saçrilSce que je n'aie pas fait à cette tyrannie sans cesse en éveil î Plus j'étais humble et soumise, plus on se montrait défiant et soupçonneux. Lorsque je ne jwuvais retenir mes larmes, je pleurais l'absence d'un amant. Étais-je plus joyeuse? je me réjouissais du retour de cet amant imaginaire. Demandais-je la permission de sortir? je courais à quelque rendez-vous. Parlais-je de rester chez moi? j'attendais une visite chère à mon cœur. On sur-
veillait mes démarches, on décachetait ma correspondance, on épiait mon sommeil. Que de fois j'ai envié ton sort, ô Desdémone! J'aurais béni la main qui m'eût percé le coeur d'un coup de poignard; je maudissais la main qui me tuait lentement à coups d'épingle.
— S'il en est ainsi, dit Estelle, pourquoi regrettezvous de vous être soustraites à ces existences misérables?
— En continuant à accepter mon martyre, j'aurais pu amener mon mari à se repentir et à implorer son pardon.
— Mais toi, Pauline, pourquoi déplorer la résolution que tu as prise ? Qui pourrait le blâmer d'avoir sauvegardé tes intérêts? Devais-tu assister, indifférente et muette, au spectacle de ta misère et de ta ruine?
— Dieu ne m'a pas donné d'enfants, répondit Pauline, el mon travail m'eût toujours assuré de quoi vivre. Ah! tu ne soupçonnes pas les conséquences de ces affreux procès. Tu ne songes pas que l'arrêt du tribunal a flétri mon mari, et que ce nom flétri, c'est celui que je porte. Crois- tu que le joueur a cessé de jouer parce que nous sommes séparés de biens? Non certes 1 il joue encore, il jouera toujours; et me voilà réduite à craindre qu'après avoir perdu loyalement, il n'en vienne un jour à gagner délojrgilement. Oh! je vendrais jusqu'à mon dernier bijou pour être délivrée de cette pensée horrible!
— C'est Dieu qui nous a réunies ce soir, reprit Louise, Dieu qui veut que tu sois éclairée par des bouches dévouées et sincères, au moment où tu vas t'engagerdans une voie pleine de ténèbres et de périls. Estelle, ch^e Estelle, renonce à tes projets.
— Non ! dit la jeune femme avec une sombre énergie.
LES TROIS SEPARATIONS S09
— Tu restes sourde à nos prièTes?
— Oui.
— Tu repoussés nos supplications ?
— Je les repousse. Eh! je suis lasse, à la fin, du rôle qu'on m'impose. Tandis que nous pleurons ensemble, s'est- il inquiété de mon absence? Que lui fait que je parte ou que je demeure? Il est là, dans un salon de cet hôtel, auprès de cette femme qui a quitté Bordeaux le même jour que nous et pour laquelle il a demandé une invitation au mari d'Eugénie j oh ! je me vengerai de celte femme et (le lui!
— Te venger ! s'écrièrent Louise et Pauline.
— Oui, je me vengerai, et ma vengeance sera, comme ma haine, sinistre et terrible : je les perdrai tous les deux!
— Ôh! tais-toi! tais-toi! dit Pauline.
— Tenez! dit la jeune femme, en glissant la main dans le corsage de sa robe, voici leurs lettres que je me suis procurées. Elles ne me quittent jamais.
— Malheureuse... qu'as-tu fait? mterrompit Louise.
— J'ai assuré ma vengeance.
— Il faut brûler ces lettres ou nous jurer que tu n'en feras aucun usage. . .
— Je ne les brûlerai point, ni ne ferai un tel serment. — ^, Quels sont donc tes projets?
— Avant huit jours, le mari de cette femme les recevra par la peste.
— Tu feras cela ? •
— Sur mon âme, je le ferai !
Louise «e leva, elle ferma la porte du boudoir, et revint auprès de son amie.
— As-tu des enfants? lui demandait - elle .
— J'ai une fille.
— Ton père vit-il encore î
— Oui.
— Et ta mère ?
— Sans doute.
— Us doivent être bien vieux à présent?
— Pourquoi me fais-tu ces questions? dit la jeune femme, de qui la voix s'altéra légèrement. *
— Tu n'as donc pas songé à la douleur que tu prépares à ces deux vieillards? A leur âge, un tel procès, un si grand scandale, c'est à en mourir f
— Laisse-moi... laisse-moi... murmura Estelle.
— Et ta fille, que lui répondras-tu lorsqu'elle te demandera son père ?
— Oh! dit la jeune femme, n'évoque pas ces chers souvenirs!
Mais Louise continua :
— Moi aussi je possédais une fille, du même âge que • la tienne, un jpetit ange ; le bon Dieu m'avait conservé
mon père et ma mère... Eh bieni sais- tu ce qui est arrivé?
— Ne me le dis pas! cria Estelle; [je ne veux pas le savoir.
— Ma mère est morte de chagrin pendant le procès.
— Assez! cruelle, assez!
— Et comme si je n'étais pas suffisamment punie,
Dieu m'a repris ma fille. Estelle, mon amie, ma sœur, donne- moi ces lettres I
Quel combat terrible, quelle lutte désespérée se passat-il alors dans Tâme de la jeune femme?
Vous l'eussiez vue pâlir et rougir coup sur coup, tantôt plus colorée que la fraise des bois, tantôt plus blanche que les premières neiges.
Louise et Pauline se tenaient à genoux devant elle, le regard suppliant, les mains jointes.
Après quelques minutes, durant lesquelles on entendit les battements de ces trois cœurs dans ces poitrines oppressées, Estelle se leva , s'approcha lentement d'un candélabre, étendit la main vers la flamme des bougies, et le paquet de lettres ne fut bientôt plus qu'une pincée de cendres grises.
Alors la porte du boudoir s'ouvrit et la comtesse se montra de nouveau.
— Les dix minutes sont écoulées, dit-elle joyeusement; de gré ou de force, il faut me suivre, mes belles recluses.
Les trois compagnes rentrèrent dans le bal, mornes et silencieuses.
— Hélas! pensa Estelle, Pauline est séparée de biens, Louise est séparée de corps, et moi... moi, je suis séparée de cœur, ajouta la jeune femme en renfonçant ses larmes prêles à déborder.
LA
FAMILLE VERDOLIN
La rue Godol de Mauroy , une des rues calmes et silencieuses de Paris, acquiert le dimanche, en été surtout, des proportions de silence et de solitude qui rappellent certaines villes de province dénuées de commerce et privées de garnison. Les villes dont je parle figurent dans les dictionnaires géographiques avec cette indication illusoire : «Population, neuf mille âmes. «Neuf mille âmes, soit; mais les neuf mille corps, où donc se cachent-ils? Si vous aviez traversé la rue Godot de Mauroy uiï dimanche du mois de septembre 1847, vers six heures du soir, à coup sûr vous vous seriez cru transporté dans Pompéi ou dans Herculanum. Aucun des bruits incessants de la grande ville ne pénétrait dans cette Thébaïde profondément endormie. L'atmosphère chargée d'électricité était lourde, accablante, et de fréquents écîahï^
5i4 CONTES SANS PRÉTENTION
déchiraient les nuages sombres qui couraient sur les maisons et s'y livraient bataille. Déjà de larges gouttes de pluie commençaient de tacher les dalles du trottoir et s'évaporaient aussitôt en grésillant comme si elles fussent tombées sur des plaques de tôle rougies à la flamme d'un brasier. Peu de minutes après, les fracas delà tempête roulèrent mqestueusement dans le ciel; les nuées amoncelées crevèrent de toutes parts, et les Parisiens assistèrent à une deuxième représentation du déluge. Au même instant, deux jeunes gens débouchèrent en courant de la rue Néuve-des-Mathurins, s'élancèrent dans la rue Godot de Mauroy et se réfugièrent sous Fabn hospitalier de deux portes cochères situées vis-à-vis l'une de l'autre et séparées par la largeur de la chaussée.
— Averse maudite! murmura l'un des jeunes gens, tout en essuyant son chapeau ; mon pantalon blanc est souillé; mes bottes vernies sont crottées... et pas de voiture I soupira-t-il en allongeant timidement le cou et efi plongeant un regard désespéré vers les profondeurs de la rue.
— Fatalité I pensa l'autre jeune homme ; voilà ime pluie qui menace de se prolonger pendant quarante nuits et pendant quarante jours, comme aux temps de la Genèse. Si, du moins , l'on signalait le moindre fiacre à l'horizon! Et que parlé-je de fiacre? ajouta-t-il en maur gréant; un bateau ferait, parbleu! mieux mon affaire!
Effectivement, les ruisseaux , gonflés outre mesure, débordaient sur les pavés et se précipitaient vers l'orifice béant des égouts avec la tumultueuse ardeur des torrents bas-alpins quand vient la fonte des neiges.
LA FAMILLE VERDOLm 31 S
Les deux j w»es gens consultèrent leurs naontres , j çtiaçun de'son côté.
— Six heures dix minutes! s'écria Tun.
— Six heures et demie I s'écria l'autre.
— Sept heures précises I n'aurait pas manqué de s'écrier le troisième (s'il y avail eu un troisième), attendu qu'il en est des montres comme de ceux qui les portent, et qu'au double point de vue de l'entente cordiale et de la conformité des opinions, Thorlogerie est tout juste au niveau de l'humanité. Les uns avancent toujours, les autres retardent sans cesse ; — ^ je parle des cadrans aussi hien que des hommes.
Cinq minutes s'écoulèrent ; cinq minutes qui parurent cinq éternités aux deux jeimes gens retenus captifs par l'orage. La pluie continuait avec une furie croissante; et de s'aventurer par les rues aussi longtemps que durerait cette inondation, il n'y fallait point songer. De ces deux Jeunes gens, j'ai négligé de le dire, l'un était bran, l'autre était blond. Le blond fouilla dans sa poche, prit ime lettre, la parcourut rapidement, leva les yeux vers la voûte de la porte-cochèra et poussa un gros soupir. Le jeune homme brun se livra à une pantomime de tout point semblable à celle de son voisin ; mais sa lecture terminée, il frappa du pied aveC: impatience et lâcha un troun de Diou ! empreint de l'accent provençal le plus pur.
— Je payerais six francs une course de cabriolet tarifée vingt-cinq sous par les rè^ements de police ! pensa le jeune homme brun, qui connaissait le prix de l'argent.
— Une citadine ! mon royaume pour une citadine I
pensa le jeune hon^me blond , qui connaissait Shakspeare.
A peine conçu, ce double vœu fut exaucé; on entendit le pas d'un cheval, on aperçut une voiture.
— Psttl pstt! fit-on adroite.
— Cocher! hé! ox)cher ! fit-on à gauche.
Mais Tautomédon poursuivit son chemin avec ce dédain suprême do piéton qui est Vapanage des cochers chargés, pour employer une locution usuelle du dictionnaire de ces messieurs. Cependant la Providence veillait SUT les deux infortunés; elle ne tarda pas à se manifester sous la forme d'un fiacre vide. Le cocher, qui n'était pas chargé , obéit avec TempTessement le plus servile aux interpellations qui se croisèrent à la fois des deux côtés de la rue. 11 s'arrêta court au milieu de la chaussée. Aussitôt les prisonniers se précipitèrent hors de leur cachette; chacun ouvrit la portière qui lui faisait face, et ils se trouvèrent assis sur les coussins du fiacre, ne . s'ctant pas encore aperçus de leur présence réciproque.
— Tiens! fit le jeune homme blond, lorsqu'il reconnut qu'il n'était pas seul, nous sommes deux !
— Ah bah I fit le jeune homme brun quand il envisagea son compétiteur, j'ai un rival !
— Pardon, monsieur; mais j'attends cette voiture depuis une heure.
— Et moi, monsieur, je la guette depuis ce matin, riposta le Provençal sans sourciller.
— Si je vous suppliais de me la céder?
— Supplication inutile, mon cher monsieur; il me la faut absolument: trouvez bon que je la garde.
LA FAMILLE VÉRDÔLIN ZH
— Vous me permettrez de douter que cette voiture V0U3 soit aussi nécessaire qu'elle m'est indispensable: Je suis convié à dîner à Fautre' bout de Paris ; j'arriverai au rôti et à la salade.
— Cela vaut encore mieux que d'arriver au dessert, ce qui serait mon lot si j'accédais à votre proposition.
— On vous attend donc à dîner, vous aussi?
— Parfaitement.
— C'est sans doute dans le voisinage, à deux pas d'ici?
— Non, monsieur; c'est au diable.
— EhWenl reprit le jeune homme blond, il me vient une idée. J'entends conserver cette voiture , et vous ne voulez point me la céder ; ceci est acquis aux débats, n'est-il pas vrai?
Le Provençal fît un signe de tête affirmatif .
— Je vous propose de nous en rapporter au hasard. JouoQs à pair ou non. Le gagnant se fera conduire immédiatement à sa destination.
— Et le perdant ?
— Le perdant conservera la voiture et filera aussitôt après vers la salle à manger où son couvert est mis.
— J*accepte, dit le jeune homme brun, parce que je suis certain de gagner.
Il prit dans sa poche une poignée de monnaie.
— A vous, dit-il, et tâchez de deviner juste.
— Pair! s'écria le jeune homme blond.
— Vous avez perdu, reprit le Provençal, j'en étais sûr. Cocher, rue de Vaugirard; et dépéchons, je paye doubles guides I
— Rue de Vaugirard? répéta le perdant.
—Oui ; et vous jugez si je crains d'être en retard.
— Mais c'est dans cette même rue que j'ai affaire. --. Eh biee I vous pouvez vous vanter d'avoir une
étoile! Mais la rue de Vaugirard est longue d'une lieue; décidément, c'est vous qui arriverez au dessert.
— Nous allons rue de Vaugirard, mon bourgeofâ? demanda le cocher ; quel numéro ?
j — Quatre-vingt-huit.
Le jeune homme blond fit un bond sur la banquette.
— Qu'est-ce qui vous prend? dit Vautre, on croirait que vous êtes assis sur une pile de Volta.
— ^ J'admire le hasard-; nous sommes atteMus Am la même rue et dans la même maison.
— Eh bien ! en route, cocher, et brûlons le pavé, métaphore stupide, attendu que le pavé disparaît sous deux pieds d'eau.
Le cocher ferma les portières, remonta sur sod siège, rassembla ses guides, fouetta ses bêtes, et l'on partit avec cette célérité honnête et modérée qm caractérise le& fiacres parisiens.
— Vous habitez la capituk^ monsieur? demanda le Provençal à son compagnon de voyage.
— Non, monsieur ; je suis arrivé hier soir d'Aurillac. Et vous?
— Moi, j'arrive de Grasse, ce matin.
— Votre séjour à Paris se prolongera-t-il longtemps?
— Je ne saurais le dire. Et le vôtre ? -— Je n'oserais l'affirmer.
— Quoi qu'il en soit , j'espère que nous nous reverrons ; notre connaissance s'est faite sous des auspices
J.A FAMILLE VERDOLIN 3U
JUrop particuliers pour qu'il ne me soit pas agréable de la cultiver.
. — Monsieur, voici ma carte,
— Monsieur, voici la mienne.
— Marius Randal, hôtel Lafûtte! s'écria le jeune homme blond, *
— Savinien Lambert , hôtel de Bade ! s'écria le jeune homme brun.
— Mais nous sommes parents, je crois?
— Parbleu! nous sommes cousins!
— Et d'où diable sortiez-vous lorsque vous m'êtes apparu dans ce fiacre ?
— Je revenais de Saint-Gloûd, où je suis allé voir jouer les grandes eaux. Et vous?
-*-Moï, je suis allé voir jouer les grandes eaux à Versailles, et nous les voyons jouer ensemble à Paris, ajouta Marius Randal en montrant le ciel qui persistait dans son système de cataractes acharnées.
— Je ne m'étonne plus, dit Savinien Lambert, si nous dînons tous deux dans la même maison. On vous attend chez notre oncle Verdolin, je suppose?
— C'est lui qui m'a invité.
— L'invitation que j'ai reçue est signée de ma tante.
— Et vous avez fait cent cinquante Ueues pour manger son dîner ?
—Vous en avez bien fait deux cents pour boire son vin f Les deux cousins se regardèrent d'un œil soupçonneux. •^ Écoutez, mon cher Savinien, jouons cartes sur table..
— Je ne demande pas mieux , moii cher Marias.
— Vous n*êtes pas venu exclusiveiûent à Paris pour étudier la cuisine de l'oncle Verdolin ?
— Vous ne vous êtes pas dérangé uni(|u€ment pour analyser les trésors de sa cave? *
— Ma foi ! s'écria Randal, je vais tout vous dire,
— Bravo I répliqua Lambert ; de mon côté je ne vous cacherai rien.
— C'est entendu ?
— C'est convenu.
— A vous, dit Marins.
— A vous, répondit Savinien.
— Soit, reprit le Provençal, je commence. J'ai vingtneuf ans ; je suis né èf Grasse ; je m'appelle Marias, parce que, dans nos pays, sur dii enfants mâles, sept ou huit portent ce nom sonore. Je ne suis jamais v^u à Paris, et Dieu sait si je pensais à faire ce voyage, me trouvant fort heureux dans ma chère Provence, un paradis terrestre revu, corrigé et augmenté, lorsque, la semaine dernière, mon père reçut une lettre et me la communiqua. Cette lettre porte le timbre de Paris, elle est signée de mon oncle Verdolin ; la voici :
« Mon cher Randal, j'ai une fille unique âgée de vingt ans; sa mère songe à la marier. Fernande — ma fille se nomme Fernande — est une merveille de grâces, d'esprit et de beauté. Pardonne-moi cette vanité d'auteur. Elle a reçu l'éducation la plus soignée, ainsi qu'il appert des comptes divers que j'ai soldés depuis dix ans. Elle peint à la sépia et à l'aquarelle; elle monte à cheval ; elle est de première force sur l'histoire et la géo-
LA. FAMrtLE V«Î^RDOUN 531
graphie ; elle brode comme une fée ; elle chante Titalien , danse à ravir et déchiffre au piano les partitions des plus grands maîtres. Total : trente-huit mille cinq cent soixante-dix-neuf francs quarante-cinq centimes. Voilà, mon cher ami, ce que coûte, à Paris, Téducalion d'une demoiselle un peu bien située dans le monde.
» Outre ses grâces naturelles et ses grâces acquises, ma fille apportera en dot à son mari deux cent soixante mille francs en inscriptions de rentes cinq pour cent et en valeurs de choix. Mais, avant de m*enquérir sérieusement de ce gendre futur, je^désire voir ton fils que je ne connais pas. Si ma fille lui plaîl, et surtout s*il convient à ma fille, un projet d'union entre eux me sourirait fort, je te le dis tout net. Expédie-moi donc ton héritier sans retard ; je tremble que ma femme n'improvise un époux pour Fernande. Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette chère enfant acceptera, les yeux fermés et le cœur ouvert, le mari que nous lui désignerons, à la condition, toutefois, qq^'il ne sera ni borgne, ni bossu, ni boiteux. Ton fils ayant satisfait à la loi du recrutement et provoqué l'admiration de MM. les membres du conseil de révision (tu me l'as écrit dans les temps), j'en augure qu'il n'est atteint d'aucun vice rédhibitoire, comme disent les marchands de chevaux. J'entre dans ces détails parce que, sans exiger que mon gendre rappelle l'Apollon du Belvédère pour la pureté des lignes, je ne veux à aucun prix d'un monstre ni d'un magot dans ma famille. Je comprends les Chinois noyant dans le fleuve Jaune les enfants mal réussis: et s'il me venait des petits-fils informes ou difformes.
3ti COKIES SANS PftéTENTIOfi
je les fourrerais impitoyablement dans l'esprit ^de-vin. Voilà mon caractère.
» Pimanche prochain , 15 du courait « je réunis quelques amis« A sept heures précises on se me( à table. Je serais ravi de te compter au nombre de mes convives, toi que j'ai toujours aimé comme si nous n'étions point parents. Si tu ne viens pas» envoie-nK)i ton Marius. Vo^s autres, à Grasse, vous devez abusél* des parfums. Dis au jeune homme de s'en priver absolumient; Fernande déteste les odeurs. -7 A propos, je demeure à présent rue de Yaugirard, 88, dans un petit hôtel que j'Ai fait bâtir. Ton vieux camarade,
» YERDOLIN. »
-- A mon tour, reprit Savini^i Lambert. Je suis plus jeune que vous de quelques mois ; j*habUe Aurillac, où je suis né ; j'ai mon diplôme d'avocat dans uti tiroir, et je plaide quelquefois en Cour d'assises pour de pauvres diables auxquels je réussis à faire appliquer le maximum.
Un jour del'autre semaine, le facteur déposa à l'adresse de ma mère une lettre écrite par ma tante Verdolin. Je Vais vous en donner connaissance et vous verrez jusqu*oîi s'étend le parallélisme incroyable de nos situations :
« Vous êtes mère, ma chère Félicie, et vous comprendrez les angoisses, les terreurs de toute nature qui assiègent mon cœur maternel. Quoique Fernande soit bien jeune encore (elle a eu vingt ans aux derniers lilas)» M. Verdolin parle déjà de l'établir ; et, selon son habitude, à force de répéter que cette idée c'est B9oi qui Yài
LA FAMILLE VERDOLIN SiS
conçue la première, il a fini par se le persuader à laimême. Son choix ne s'est encore fixé sur personne, et I>ieu réclaire dans une détermination de cette importance 1 Certes, M. Verdolin aime beaucoup sa fille; mais il Taime à sa façon, qui n*est peut être pas la meilleure. Tel vous Favez connu, tel il est toujours : infiniment plus jeune que son âge ne le comporte, montant h cheval, courant les spectacles, adorant le monde et vivant à son club la majeure partie de son temps ; au<jourd'hoi, sévère à l'excès vis-à-vis de Fernande, et demain d'une faiblesse qui dépasse toutes les bornes; tantôt impitoyable pour ses caprices les plus innocents, tantôt Tesclave de ses plus impossibles fantaisies, '-^ un véritable père de comédie, pareil à ceux que Ferviïle représente si bien desïa le répertoire charmant de M. Scribe.
» Si je possédais une santé robuste, si je n'étais forcément clouée dans ma chambre par mes vapeurs, mes migraines et mes pauvres nerfs, d'une impressionnabi^ lité excessive, je ferais obstacle aux volontés de M. Verdolin, et ce mariage qui m'effraye tant, je le retarderais de plusieurs années. Vainement je me suis adressée à l'allopathie, à l'homéopathie, à la sudothérapie, au camphre, à l'hydrothérapie, au magnétisme et à toutes les médecines diverses récemment inventées, mon état va de mal en pis. C'efst pourquoi je me résigne à marier Fernande. Ne dois-je pas assurer son avenir?
» Dans vos lettres trop rares, ma chère Félicie, vous me parlez de votre Savinien, de votre fils, et tout le bien que vous dites de lui a fait naître dans ma pensée
524 CONTES SANS PEÉTËiVriON
uo projet qui vous sourira, je respère, comme il me sourit à moi-même. Qu'il vienne donc à Paris, ce cher enfant; notre maison sera la sienne; il verra sa cousine, et s*Jl naît dans leurs cœurs de mutuelles sympathies, nous aviserons à resserrer les liens qui unissent nos familles.
» Nous inaugurons dans quelques jours notre petit hôtel de la rue de Y.augirard. A cette occasion, M. Verdolin traite quelques amis. Que Savinien soit des nôtres ; transmettez-lui mon invitation ; et, si vous le jugez convenable, initiez-le aux rêves que je forme pouf son avenir. Si Fernande était une illustre princesse, si son cousin était un fils^deroi, j'aurais commandé à M. Ingres le portrait de ma tille et je vous renverrais. Je me borne à vous adresser un modeste daguerréotype, vous prévenant, toute fausse modestie mise à part, que Toriginal est mille fois au-dessus de la copie. — Adieu, ma chère Félicie ; notre réunion est fixée au 15 septembre. Je compte sur Savinien ; je ne le connais pas encore et je Taime déjà'de tout mon cœur. »
— Vous possédez le portrait de notre cousine? s'écria Randal. Est-elle aussi joUç que ses parents se l'imaginent?
— Jugez vous-même, dit Lambert.
Randal s'empara du petit cadre que lui tendait son cousin. Il le considéra de face et de proiil, à droite et à gauche, en bas et en haut, en long et eu large, sans réussira découvrir autre chose que sa propre image reflétée parla
LA FAMILLE VERDOLIN 525
lumière qui mitoitait sur la plaque. Ce daguerréotype ressemblait k tous les daguerréotypes. « Il faut les voir dans leur jour, » vous disent les daguerréotypeurs. Le malheur est que ce jour ne lui t jamais.
— Je ne vois rien, observa Marius.
— Moi qui ai étudié ce portrait avec une attention minutieuse, répliqua Savinien, j*ai fini par distinguer un col en guipure et des manchettes brodées.
— Ces détails ne suffisent pas pour acquérir une conviction, dit le Provençal; mais admettons que la beauté de M"® Verdolin réalise toutes les promesses du programme, quels sont vos projets, cousin? Nous nous sommes engagés à jouer cartes sur table ; rengagement tient-il toujours ?
— Plus que jamais, et voici la mesure de ma franchise. Je n'ai aucune envie de vous disputer Tamour de M"« Fernande les armes à la main; je ne vous provoquerai point en champ clos; je n'invoquerai point le jugement de Dieu; je suis avocat à Aurillac et point du tout un preuxou un paladin. Mais, tenez-vous pouraverti, j'essayerai de lui plaire; et, pour arriver à un résultat si glorieux, aucun effort ne me coûtera. On accordé que je ne danse pas mal et que je chante la romance avec une voix de ténor assez agréable : je chanterai et danserai du mieux qu'il me sera possible. Je tourne le sonnet fort galamment. Si je succombe, du moins j'aurai tout mis en œuvre pour réussir.
— Très-bien I reprit Marius. Je vous suivrai sur ce terrain pacifique, et comptez que vous aurez affaire à un concurrent qui n'est point à dédaigner. Si je n'entends
rien à la poésie, je monte à cheval comme M. Baucher; la valse et la polka m'ont valu quelques succès dans le Var ; je soupire la romance avec une voix de baryton qui n'est pas sans charme. Vous le voyez^ nous sommes à deux de jeu.
— Il est bien entendu que vous ne tenterez pas de me nuire dans Tesprit de notre belle cousine?
— Fi donc ! je chanterai vos louanges.
— Moi, j'entonnerai des panégyriques en votre honneur.
Comme ils parlaient de la sorte, luttant de procédés nobles et généreux, le fiacre s'arrêta devant la porte d'un petit hôtel bâti avec cette élégance de bon goût qui distingue les constructions modernes. On était arrivé. Ils entrèrent dans une cour sablée, ombragée par de grands marronniers à la cime touffe. Un domestique en livrée noisette vient à leur rencontre.
— Nous sommes-nous fait attendre? demanda Marins.
— S'est-on mis à table? demanda Savinien. Le domestique les considéra d'un air ahuri.
— AJi ! mon Dieu ! s'écria- t-il tout à coup, est-ce que ces messieurs n'ont pas reçu leur lettre ?
— La preuve que nous l'ayons reçue, interrompit Randal, c'est que nous voilà.
— Décidément, reprit le domestique noisette, ces messieurs viennent pour dîner?
— Sans doute.
— C'est que le dîner n'a pas lieu. M. Verdolin a contre* mandé ses invitations. J'ai porté les lettres hier matin.
LA FAMILLE VERDOLIN 5Î7
— Cependant je vous affirme que je n'ai pas été prévenu, objecta Lambert.
— Ni moi non plus, objecta Randal.
— 11 est vrai que je demeure à Aurillac (Gantai).
— Et moi à Grasse (Var). Gonduisez-nous auprès de vos maîtres.
— G' est malheureusement impossible; madame est indisposée ; on a manqué de la saigner cette après-midi.
— M. Verdolin n'est pas visible?
— Monsieur dîne à son club.
— Et M»o Fernande?
— Mademoiselle est occupée àdîner avec M"»^ Michaud, sa parente.
Les jeunes gens se consultèrent.
— Introduisez-nous, dit le Provençal.
— Mais, monsieur...
— Rassurez-vous, nous sommes de la famille. Annoncez à M*ï« Verdolin MM. Savinien Lambert et Marins Kandal, ses deux cousins. On attend notre visite.
Dominé par le ton vainqueur de Marius, le domestique noisette ne se permit aucune objection. H traversa la cour et monta le perron de l'hôtel, suivi du jeune homme blond et pr&édé par le jeune homme brun.
C'est ici que l'auteur s'embarrasse et qu'il lui faut solliciter l'indulgence du lecteur. Il s'agit de peindre une jeune fille, ce qui n'est pas facile ; mais si celte jeune fille
328 CONTBS SANS PRÉTENTION
est Parisienne, aussitôt la tâche du romancier se complique d'une impossibilité à peu près absolue. Lorsqu'on explore les Catacombes, on se munit d'une lanterne allumée, et mallieur à celui dont la lumière s'éteint. Il erre dans le vide, il se débat au milieu des ombres » il se perd dans le noir. Là où il supposait un précipice, il marche sur un terrain uni ; là où il ne devine pas d'obstacle, il tombe dans un gouffre. Voilà le sort réservé aux téméraires qui tentent l'analyse psychologique d'un cœur féminin et parisien de vingt ans. C'est un livre écrit dans une langue inconnue, imprimé en hiéroglyphes et dont le sens réel vous échappe au moment même où vous pensiez le saisir.
M"« Verdolin était donc occupée à dtner en tête-àtête avec M"»® Michaud, sa parente. A vrai dire, elle ne mangeait pas. En revanche. M"»® Micliaud fonctionnait pour deux, avec un appétit convaincu, sérieux, qui faisait honneur à la solidité de ses dents et à l'excellence de son estomac. Cette parente, peu fortunée, et quelque peu sourde, remplissait auprès de Fernande les fonctions de dame de compagnie et de garde du corps, l'accompagaant aux offices religieux de Saint-Thomas d'Aquin , sans cesse attachée à sa personne les jours nombreux où sa mère gardait la chambre pour cause de vapeurs et de migraine , et ceux non moins fréquents où son père désertait la maison. Elle s'habillait d'étoffes sombres, rougissait quand on lui adressait la parole, répondait d'une voix hésitante, en baissant les yeux. Rien qu'à la voir, humble, timide, embarrassée, on devinait qu'elle appartenait à la grande famille des parents pau-
LA FAMILLE VERDOtIN S39
vres. Ses consolations, elle les puisait dans une piété sincère et dans une gourmandise de dévote, c'est-à-dire une gourmandise rafQnée. Aussi Dieu sait comme elle se consolait deux. fois par jour, malin et soir, — la table de M. Verdolin jouissant d*un renom justement mérité dans le monde gastronomique de Paris,
— Vous ne faites pas honneur au dîner, ma chère belle, et vous avez tort, dit la vieille dame à sa jeune parente. Ce potage à la bisque est un chef-d'œuvre.
— Je n'ai pas faim, ma tante.
— Quel est donc ce jeune homme qui, tantôt, nous a offert Teau bénite d'une façon si courtoise, comme nous sortions de l'église? é
— C'est mon ancien maître de piano, répondit Fernande au hasard.
— Je ne l'ai pas reconnu.
— 11 a laissé croître sa barbe, ce qui le rend méconnaissable.
— Habite-t-il notre quartier?
— Je le crois, ma tante.
— Alors je m'explique comment il se fait qu'il nous ait suivies et pourquoi nous le rencontrons fréquemment lorsque nous sortons. Il m'a paru fort bien, ce jeune homme.
Fernande ne répondit pas.
— Prendrez-vous un peu de ce turbot à la sauce aux huîtres? dit-elle après un court silence.
— Volontiers; c'est mon poisson favori, et c'est la sauce que je préfère.
M™» Michaud s'absorba dans son assiette, et M"® Ver-
(lolia tomba dans une rêverie profonde. A quoi rêvaitelle ainsi? Demandez à Alfred de Musset à ^woi r^venl les jeunes filles, et Ninon vous répondra:
Ses éperons d'argent brillent dans la rosée, Une chaîne à glands d'or retient son manteaa noir; n relève en marchant sa monstache frisée... Quel est ce personnage? et comment le savoir^
Quel est ce personnage? et comment le savoir? Deux points d'interrogation qui ont produit de fiers ravagés depuis que le monde est créé ! Deux questions qui ont troublé plus de cervelles qu'on ne compterait de grains de sable sur les bords de la merl Quant au personnage dont se préoccupait M*ie Verdolin, il lui était apparu, pour la première fois, le mois précédent, et à chaque instant elle le trouvait sur son chemin. Le jour même, à réglise, en s*asseyant à sa place accoutumée, elle avait aperçu un papier à demi caché dans la paille de sa chaise et elle Tavait glissé prestement dans son gant. 11 était si mince ! si artistement roulé ! et d'un laconisme ! trois mots, rien que trois mots ! mais quels mots : « Je vous aime! » et pas de signature. Ce mystère ne déplaisait point à Tesprit romanesque de Fernande; d'ailleurs toutes ces ténèbres ne tarderaient pas à être éclaircies; rinconnu se ferait présenter à M. Verdolin ; il solliciterait dans les formes la main de sa tille et la sauverait ainsi du Gharybde et du Scylla conjugaux qui menaçaient de l'engloutir.
Un matin, M. Verdolin avait pris Fernande à part, et d'une voix solennelle :
LA FAMILLE yEia)OLIN 991
— Ma fille, lui dit-il, le devoir des grands parents est d'assurer le bonheur de leurs enfants sur la terre. Ce bonheur, on le rencontre surtout dans un mariage bien assorti. Je crois avoir trouvé pour toi le modèle des époux, et quoique je ne connaisse pas celui que je te destine, je suis persuadé qu'il te rendra heureuse. Il est ton cousin; il s'appelle Marins Randal, un joli nom; il habite Grasse, une jolie ville, et Une tardera pas à venir te présenter ses hommages. Médite mes paroles, ma fille, et excuse-moi si je n'entre pas dans quelques détails plus circonstanciés: j'ai rendez-vous à mon club pour un whist à cinq francs la fiche.
Peu de jours après, M™e Verdolin manda Fernande dans son appartement.
— Ma chère enfant, dit- elle avec une gravité inaccoutumée, ne t'étonne ni ne t'effraye des choses que je vais t'apprendre. D'ici à deux mois, je l'espère, tu seras mariée. Celui que j'ai choisi pour ton époux est notre parent. Il se nomme Savinien Lambert; il habite Aurillâc. Il m'est inconnu, et cependant je suis certaine qu'il assurera ton bonheur. Il doit venir prochainement à Paris. Tu passeras chez Palmyre et chez Laure, et tu prendras les tobes et les chapeaux qui te plairont. Je te donne carte blanche. Adieu, ma fille, retourne auprès de la bonne Michaud. Ma tête est brisée, et le docteur m'a recommandé le plus grand repos et le silence le plus absolu.
Cette double communication amena un résultat immédiat et fatal: Fernande prit en aversion ses deux cousins, et les enveloppa dans une commune antipathie. — 0 vieux
duc Laërte, combien tu te montrais mieux avisé, quand tu disais au jeune Silvio, ton gendre futur:
Receroir on mari de la main de son père Pour une jeone fille est on panvre régal. C'est un serpent doré qu'on anneao coi\iagal !
C^est dans les noits d*été, snr one mince échelle. Une épée à la main, on raanteao sor les yenx, Qo'one enfant de seize ans rêve ses amooreox. Avant de se montrer il faut leor apparaître.
Le pèreoovre la porte ao matériel époox;
Mais toi^oors l'idéal entre par la fenêtre. *
— Un mari de Grasse ou un mari d'Aurillac, pensait jfUe Verdolin ; un Auvergnat ou un parfumeur! L'allernative est aimable... Dieu et ma volonté aidant, je n'épouserai ni l'un ni l'autre.
Alors elle songeait à son mystérieux inconnu, se complaisant à lui prêter des perfections surhumaines et s'imaginant de très-bonne foi qu'elle serait la plus malheureuse femme du monde si son père et sa mère lui refusaient lé mari de son choix.
M™« Michaud venait d'attaquer résolument l'aile d'une poularde à l'estragon, lorsque la porte de la salle à manger s'ouvrit à deux battants, et, d'une voix retentissante, le domestique noisette annonça Lambert et Randal.
— Daignez nous excuser, mademoiselle, dit Savinien; nous ignorions que le dtner de notre oncle eût été re-
1 A quoi rêvent lesjeunei fiUes, acte le% scène iv.
LA FAMILLE YERDOLIN 33S
mis, el nous arrivons assez mal à propos, j'en ai peur.
— Vous êtes les bienvenus dans la maison de mon père, répondit Fernande, Vous n'avez pas dîné, je suppose? Firmin, deux couverts, et servez ces messieurs sans aucun retard.
Ces paroles furent détaillées avec cel aplomb merveilleux, cette sûreté dans rintonal ion, cette aisance dans le geste qui sont le triomphe de la Parisienne et le désespoir des autres femmes de l'Europe. Quant à la pauvre Michaud, elle rougissait et pâlissait tour à tour, elle se confondait en révérences, elle balbutiait des commencements de phrases qui restaient inachevées et jetait sur son aile de volaille des regards de convoitise ardente et désespérée. Les jeunes gens, qui mouraient de faim, s'installèrent sans se faife prier autrement, et ils donnèrent aux deux dames le spectacle d'un appétit robuste, infatigable, qui étonna M™^ Michaud elle-même,
— Vous venez rarement à Paris? demanda Fernande à son cousin Marins.
— J'y suis entré ce matin pour la première fois.
— On vit donc en province ?
— Vous semblé-je avoir l'apparence d'un moribond?
— Pas tout à fait : mais vous me comprenez. Je ne parie point de la vie physique, très-persuadé^ qu'on dort, qu'on boit et qu'on mange en province tout autant qu'à Paris, sinon davantage.
— J'ai trop fêlé son pâté deStrasbourg, pensa Lambert.
— J'ai trop célébré son vin de Volnay, pensa Randal.
— Mais si je vous accorde l'existence matérielle, reprit Fernande, je vous dénie absolument la vie morale.
— Absolument? s'écrièrent les jeunes gens.
— Absolument. Possédez-vous un Opéra italien , une Académie de musique, une Comédie-Frauçaise , un Musée, toutes ces fêtes charmantes de l'esprit etdu cœur?
— Mademoiselle, dit Savinien un peu piqué, nous avons un théâtre à Aurillac.
— Il nous vient quelquefois des acteurs de Draguignan, riposta Marins.
La Parisienne n'essaya pas de réprimer un sourire.
— En vérité, dit-elle, vous jouissez d'un théâtre à Aurillac, et les acteurs de Draguignan ne dédaignent point de vous initier aux chefs-d'œuvre des maîtres! Je ne vous soupçonnais pas ces bonheurs. J'ai ouï dire que, dans certaines localités, lorsqu'on joue l'opéra, on remplace la musique par un dialogue vif et animé; avez-vous été témoins de ces mutilations ingénieuses?
— Cette plaisanterie est fort spirituelle , assurément, observa Randal, mais elle ne date pas d'hier, ma cousine.
— Ah ! elle est arrivée jusqu'à vous?
— Vous nous croyez donc reléguésau bout du monde? ~ Au bout du monde, non ; au bout de la France, oui.
— Tenez pour certain que je ne pousse point l'amour du clo(^er natal jusqu'à argumenter plus longtemps avec . vous sur un pareil chapitre, reprit Marins. Paris est une merveille incomparable, j'en conviens très-volontiers, quoiqu'il y pleuve un peu beaucoup. On assure, et je n'en doute pas, que les décorations de vos théâtres sont d'une vérité surprenante; on prétend même qu'on imite le soleil avec plusieurs quinquets , et qu'étant donnés dix
LA FAMILLE VERDOLIN 3S5
comparses et trente aunes de toile barbouillée , on représente la mer de façon à tromper l'œil d'un marin... Eh bien 1 voyez jusqu'où vont mon entêtement et mon goût déplorables I à ces prodiges, à ces féeries, je préfère notre ciel éternellement bleu, notre soleil toujours pur e la Méditerranée, que j'admire en fumant sous les oliviers de mon jardin.
— Prenez que je n'ai rien dit : Grasse est un Éden, Aurillac une terre promise, et n'en parlons plus.
— Nous sera-il permis de présenter nos respects à madame votre mère? demanda Savinien.
— Je ne le crois pas; ma mère garde la chambre.
— Quelle est donc sa maladie?
— Une maladie inconnue et innommée.
— Et que pense le médecin ?
— Le médecin pense qu'il est fort commode et fort agréable de gagner dix francs tous les deux jours, pour une visite de trois minutes. Il entre, il salue , il s'assoit, il tousse, il se lève, il resalue et il sort. Voilà tout.
— Mon oncle Verdolin rentrera-t-il assez tôt pour que nous puissions l'embrasser ?
— Je ne vous conseille point d'attendre son retour ; mon père rentre fort tard, — quand il rentre.
— Notre oncle découche? demanda l'avocat scandalisé. • — Lorsqu'il monte la garde? insinua Randal.
— Non ; quand il met la main sur des wliisteurs de sa force et de son tempérament , autant dire deux fois par semaine.
On touchait à la fin du repas. Fernande se leva ; les j ettnes gens suivirent son exemple.
— Messieurs et chers parents, dit-elle, s'il vous plaîl de savourer un cigare, vous trouverez, au bout du jardin, un petit kiosque retiré, qui est la fumolo^ie de mon père. Défiéz-vous des londrès ; ils ne sont pas secs ; quant aui pànatellas, je vous les recommande particulièrement.
Les deux cousins descendirent au jardin. La pluie avait cessé , le ciel se pailletait d'étoiles, et la lune argentait de ses rayons les massifs de verdure. Us se promenèrent côte à côte pendant quelques instants sans échanger un mot.
— Eh bien! dit enfin i^mbert, que vous semble de tout ceci?
— Mais il me semble que notre cousine est une fort jolie personne, pleine de grâce et de distinction; les yeux etles cheveux sont très-beaux, les mains très-distinguées; la taille est très-fine et la bouche tout à fait charmante.
— Voilà pour le physique , interrompit Marins , qui subissait ce long panégyrique avec des signes non équivoques d'impatience. Et le moral?
— Mon avis est qu'en nous permettant de décider sur ce point, nous risquerions de formuler un jugement !éméraire. Avant de se prononcer sur le sort d'un accusé, encore faut-il instruire son procès.
— Au diable soient vos métaphores judiciaires! s'écria le Provençal; mon opinion est faite > et je n'en démordrai pas. Est-ce l'usage, dans votre Cantal, que les filles de vingt ans traitent leurs parents avec une pareille légèreté de langage? Quant à cette sotte prétention de Parisienne, qui consiste à croire que toute l'imagination de la France est circonscrite dans le mur d'en-
LÀ FAMILLE VERDOLIN 337
ceinte de Paris, je ne la relèverai pas. A mon sens, elle est encore plus ridicule qu'inconvenante.
— Vous êtes sévère, cousin.
— Je suis juste. Votre mansuétude exagérée me prouve qu'on vous a tourné la tête. A votre aise, cher ami. Dansez, chantez et rimez vos sonnets en toute liberté d'esprit. Je TOUS laisse le champ libre. Lorsque je suis engagé dans un steeple-chase, si Ton me signale un péril mortel, j'aime mieux payer forfait et retirer mon cheval que de m'exposer à lui briser les jambes et à me rompre le cou.
— Je ne vais pas aussi vite en besogne amoureuse que VOU5 le supposez, riposta Savinîen. Si je reste sur la brèche alors que vous désertez la bataille, je ne prétends point faire parade d'une bravoure supérieure à la vôtre. Le véritable caractère de cette jeune fille nous échappe encore. Or cette étude m'intéresse vivement , et il me plaît de la poursuivre, ayant à cœur de savoir si je me trompe ou si vous avez tort.
— C'est votre droit; mais défiez- vous des études de cette nature, elles sont fécondes en périls sérieux , elles provoquent d'amers désenchantements. Dans le mécanisme féminin, mécanisme d'ailleurs fort compliqué, figure un certain rouage connu sous le nom de coquetterie. Gardez-vous de ce petit rouage diabolique. S'il vous mord par un coin, vous y passerez tout entier, et vous en sortirez le cœur déchiré, broyé, saignant.
— Silence I interrompit Savinien ; notre belle cousine vient d'ouvrir son piano.
Ou entendait, en effet, de véritables fusées de notes pétiller et crépiter dans le silence de la nuit, semblables
338 COinBS SANS Pl^ENTlON
au bouquet d'un feu d'artifice. Après avoir préludé pendant quelques mesures avec une agilité, une vigueur surprenantes , U^^^ Verdolin chanta l'air Costa diva d'une voix de contralto fière , énergique , vibrante, et eu même temps pleine de tendresse, de langueur et d'amour.
— Quel magnifique talent! s'écria Lambert; qu'en dites- vous, Marius?
— Je dis qu'on ne saurait se trop défier des jeunes filles qui possèdent des voix de contralto : ce sont des garçons manques.
Les deux jeunes gens s'étaient rapprochés de la maison; les fenêtres du salon étaient ouvertes. Assise à son piano, M"e Verdolin leur tournait le dos, et ils admirèrent l'élégance et l'harmonieuse pureté des lignes de ce beau corps ; on l'eût cru emprunté au piédestal d'une statue grecque. Pelotonnée dans une bergère, l'exceflente M™« Michaud marquait la mesure à contre-temps et faisait d'héroïques efforts pour lutter contre le sommeil. Le salon n'était qu'à demi éclairé par une lampe. Fasciné par le vif éclat de la lumière, un papillon battait inces- . samment le globe incandescent de son aile légère, au risque de se rôtir tout vif.
— Voilà un spectacle philosophique e^ tout rempli de profonds enseignements! murmura le Provençal, qui poussa le coude de son voisin. |
— Soyez sans inquiétude, dit Savinien, je suis assuré contre l'incendie.
— Comme si les compagnies d'assurance empêchaient les maisons de brûler! répliqua Randal ; mais sois calme,
LÀ FAMILLE YERDOLIIÏ 339
-qotifa-t-il tout bas, les sapeurs-pompiers ont Toeil sur. toi et ils ne te perdront pas de vue.
Us rentrèrent dans le salon, et Lambert félicita sa cousine avec une certaine* vivacité d'expressions et une remarquable chaleur dans Faccent.
— Je vous remercie d'autant plus, lui dit-il, que je place la partition de Norma fort au-dessus d'un grand nombre de musiques plus vantées.
— Ah 1 dit Fernande sans prendre la peine de cacher son étonnement, vous avez donc reconnu que cet air appartient à la Norma ?
— Vous pensiez sans doute que nous l'aurions cru extrait du Postillon de Longjumeau ? grommela Randal, de qui la mauvaise humeur croissait à chaque instant.
Le reste de la soirée se passa sans épisodes qui soient dignes d'être enregistrés. Vers dix heures, les provinciaux prirent congé de leur cousine. M™« Michaud, profondément endormie, s'éveilla en sursaut.
— Il est fort bien, ce jeune homme, dit-elle quand la porte fut fermée.
— Lequel, ma tante ? demanda Fernande.
— Tous les deux, ma nièce, se hâta de répondre la bonne dame.
— Et de trois I s'écria M"® Verdolin en riant. Vous m'avez dit les mêmes paroles, il n'y a guère plus de quatre heures.
^ De qui parlais-je, mon enfant ?
— Du jeune hoinmede Saint-Thomas d'Aquin; vous savez, celui qui vous a offert l'eau bénite..
— C'est juste; il est également fort bien; et s'il me
fallait choisir entre eux, j'avoue que je serais fort embarrassée. Et vous, ma nièce?
— Moi, ma tante ? mon choix est fait.
— Hein? comment? dit la bonne dame, un peu dure d'oreille.
Mais Fernande ne répondit pas ; elle se remit au piano et joua la Danse des fées de Prudent, avec une délicatesse et un sentiment exquis.
Les deux cousins regagnèrent le boulevard italien, où Ton se sépara en se donnant rendez- vous pour le lendemain.
Pendant le trajet, Marins essaya d'exécuter de nouvelles charges à rencontre de Mi*« Verdolin ; mais Savinien resta sourd à ces provocations. Il se cantonna sur le terrain des banalités politiques et littéraires, fit les demandes et les réponses et parla sans rien dire, faculté précieuse qui distingue les avocats et véritablement les élève au-dessus du reste de l'humanité.
Cette habile stratégie n'échappa point au Provençal.
— Ça sent le brûlé par ici, se dit-il ; ah ! mon gaillard. tu te prétends assuré et tu incendies ta maison... £!> bien ! je surveillerai tes moindres actions comme si je m'appelais la Salamandre^ le Phénix, ou la Compagnif royale !
Contrairement à ses habitudes, M. Verdolin rentra d'assez bonne heure. Il était d'une humeur massacrante, ayant perdu quatre-vingts fiches par la faute de ses par-
LA FAMILLE VERDOLIN 341
pbnaires et subi la honte d'un schlem, toujours par la faute {les mêmes partenaires. Sa colère gronda sourdement puand il apprit qu'il avait manqué la visite de son neveu lïandal ; mais elle éclata comme une trombe lorsqu'il sut Ique son neveu Lambert s'était présenté chez lui, qu'on Tavait reçu et qu'il s'était assis à sa table. •
— C'est ma femme qui m'a joué ce tour, pensa-t-il, c'est elle qui l'a invité; elle sait pourtant que je suis brouillé avec cette famille depuis des éternités. Songerait-elle à marier ma fille avec cet Auvergnat? Parbleu! il faut que j'en aie le cœur net, à l'instant même, sur-lecbamp !
La chambre de M"*® Verdolin ressemblait à une pharmacie en désarroi. La cheminée, les meubles, les étagères étaient encombrés d'un tas de petites fioles diversement étiquetées ; l'atmosphère de cette pièce, d'ailleurs fort élégante, était saturée d'éther. M"»® Verdolin, une des jolies femmes de son temps, avait quarantequatre ans, et ne pouvait se consoler de les avoir. Telle était sa maladie ; — la plus cruelle des maladies, hélas I la seule que la science soit impuissante à guérir.
Si M. Verdolin avait hâte de s'expliquer avec sa femme, de son côté M"»® Verdolin désirait ardemment procéder à une explication immédiate avec son mari ; et l'on sait, — si peu marié que l'on soit, — le sens réel du substantif explication dans le dictionnaire conjugal. Elle dé- ^ testait les Randal de la même façon que son mari haïssait les Lambert, et lorsque M™« Michaud lui rendit compte des événemjents divers qui agitèrent cette soirée, le nom de Marins, sonnant inopinément à son oreille,
Uà
CONTES SANS PBÉTENTION
agaça son système nerveux au même degré que le nom de Savinien avait irrité les nerfs de M. Verdolin. A peine furent-ils en présence l'un de Vautre, que, dans l'impatience où ils étaient d'exposer leur griefs réciproques, les deux époux se mirent à parler à la fois. Pour donner au lecteur une idée exacte de ce duo marital, il nous faut recourir à l'artifice typographique ci -dessous :
M. VERDOLIN.
— Que viens -je d'apprendre, Ernestine?
Vous ouvrez ma maison à M. Lambert sans me consulter !
Vous n'ignorez pas combien je déteste la mère de ce garçon?
Est-ce le gendre que vous souhaitez?
J'aimerais mieux que Fernande coiffât sainte Catherine, je vous le dis.
Je refuse mon consentement.
Si elle entre dans vos vues, je la déshérite.
Marier votre fille à un homme que vous ne connaissez pasi
Mme VERDOLIN.
— Que m'a-t-on révélé, Frédéric?
Vous introduisez chez moi votre M. Randal, à mon insu?
Vous connaissez mon antipathie pour le père de ce jeune homme?
Est-ce le beau-fils que vous rêvez?
Je préférerais que Fernande ne se mariât point, je vous en avertis.
On m'adressera plutôt des sommations.
Si elle vous seconde, je la maudis.
Enchaîner votre enfant à un homme qui vou$ est inconnu!
LÀ FAMILLE YERDOLIN Z4B
Voilà bien un acte de folie que seule yous êtes capable de commettre !
Rassure-toi, Fernande,
je veille à ton bonheur.
Vous seul au monde pou* viez concevoir unie pensée à ce point déraisonnable.
Ne crains rien, ma fille, ta mère te protégera.
Ayant acquis cette conviction douloureuse que son mari ne lui laisserait pas dire le dernier mot, M™» Verdolin simula une syncope.
— Ah! je suis bien malheureuse! soupira-t-elle ; n'ai-je donc pas assez de mes souffrances physiques et ne pourriez-vous m'épargner les douleurs de l'âme?
— Laissez-moi donc tranquille avec vos souffrances physiques! s'écria M. Verdolin poussé à bout; je n'y crois pas.
— Malheureusement pour moi, le docteur y croit? lui!
— Parbleu ! il est payé pour y croire !
— Aujourd'hui même, savez-vous ce que j'ai subi, le savez-vous?
— Quelque opération terrible? ricana l'incrédule Frédéric ; on vous a amputée d'une jambe ou d'un bras peutêtre ! J'en frémis d'avance !
— Non, monsieur : on a manqué de me saigner I murmura l'impressionnable Emestine, frissonnante de terreur.
M. Verdolin haussa les épaules et s'éloigna en se disant : — Plutôt que de donner ma fille à ce Lambert, je lui ferais, je arois, épouser Val-Fleury ! ' Et pendant ce temps, M"><^ Verdolin se disait à elle*
Ué CONTeS SANS PRI^BNTION
même avec ua dédain superbe : — Fernande s'allier à un Randal I J'aimerais encore mieux que M. Val-Fleury devtii t mon gendre !
Ce pauvre Val-Fleury, traité si cavalièrement des deux côtés, figurait parmi les parasites les plus assidus de l'hôtel Verdolin, où son couvert était mis six fois par semaine. Faute de pouvoir se rendre utile à ses amis, il s'ingéniait à leur paraître agréable. C'était, au demeurant, un assez bon diable de cinquante ans, parfaitement ruiné de santé et de bourse, les cheveux teints, les sourcils peints, les dents en ivoire, portant un corset et se faisant un revenu de quatre à cinq mille francs au whist, où il était de seconde force. Au jeu de whist, on le sait, personne n'est de première force.
En sortant de la chambre de sa femme, M. Verdolin consulta sa montre : elle marquait onze heures, et il pensa qu'avant de se coucher il avait le temps de visiter son neveu et de retourner à son club, où il se vengerait cruellement du schlem qu'il avait eu la honte de subir. Lorsqu'il entra dans l'appartement de Marins, le Provençal fumait un cigare sur son balcon. Marins, qui détestait les situations fausses, provoqua, dès l'abord, une explication catégorique avec le père de Fernande.
— Eh bien! mon cher ami, demanda M. Verdolin, tu connais ma fille à présent; raconte-moi tes impressions.
— Ma cousine défie toutes les critiques comme elle mérite tous les éloges, répondit galamment le Provençal; on n'est ni plus spirituelle, ni plus jolie.
— Ainsi tu acceptes les propositions que j'ai faites à ton père?
LA FAMILLE VBRDOLIN 345
— Permetiez, mon oncle... t
— Que veux-tu dire?
— Si flatteuses qu'elles soient pour mon humble personne, je repousse vos ouvertures.
— Comment, drôle !
— Je n'épouserai ni ma cousine ni aucune autre femme. Je nourris depuis longtemps es idées les plus arrêtées sur ce chapitre; je ne veux point me marier.
— C'est ton dernier mot?
— Oui, mon oncle.
— Ton père connaît cette résolution?
— Il la connaît et l'approuve.
— Eh bien! mon cher ami, s'écria M. Verdolin, qui se souvenait trop des névralgies de son Ernestine, je vous proclame, ton père et toi, deux hommes de sens et de raison. As-tu pris quelquefois des billets de loterie?
— Souvent, mon oncle.
— A - <u gagné?
— Jamais.
— Tes amis ont-ils gagné ?
— Pas davantage.
— Voilà le mariage, mon cher garçon ; la définition n'est pas neuve, mais c'est encore la plus juste qu'on ait faite. Et les poètes viendront nous chanter : 6 hymen! par-ci, ô hyménée I par-là... ça fait pitié I A propos, qu'est-ce qu'un sieur Savinien Lambert qui nous est tombé des nues? Quel homme est-ce que cet Auvergnat?
- — Un très-excellent et très-digne garçon, mon oncle. Vous l'aimerez aussitôt que vous le connaîtrez.
— Ah! parbleu! j'en4Joute...
— El moi, j'en suis certain. .
Huit jours écoulés, voici quelle était la situation de nos divers personnages :
M. Verdolin continuait de jouer au wbist et de perdre des fiches nombreuses, grâce à Tinsuffisance notoire de ses partenaires. Il prisait très-haut les mérites de son neveu Marius, et tenait en une estime médiocre la personne de son neveu Savinien.
M™« Verdolin, toujours à la veille d'être saignée, persistait à garder la chambre et faisait une effroyable censommation d'éther, de camphre et de sels anglais. Elle raffolait du neveu Savinien , alors qu'elle immolait incessamment sur l'autel de l'épigramme parisienne le neveu Marius, — un provincial, un butor, un balourd!
M"* Michaud, lorsqu'elle ne priait pas, ne angeait pas ou ne sommeillait pas, se demandait souvent à elle-même : « Randal est- il mieux que Lambert? Lambert est-il mieux que Randal? » sans parvenir à formuler nettement la solution de ce problème.
Fernande, plus occupée que jamais de son mystérieuï adorateur, avait commis la faute grave de recevoir de nouvelles lettres; elle avait répondu, faute plus grave encore I
Savinien, épris sincèrement de sa cousme, sentait! battre son cœur avec une rapidité inusitée; le jour il, songeait à Fernande, il rêvait d'elle la nuit. Il eût vo-
LÀ FAMILLE VERDOLIN 347.
lontiers cherché querelle à Marius, lorsque ce mentor provençal s'avisait de lui prodiguer ses remontrances et ses conseils.
Enfin, Randal menait joyeuse vie, et son personnage de mentor ne Tabsorbait pas tellement, qu'il ne passât, chaque jour, une bonne partie de son temps dans la grotte d'une certaine nymphe Galypso, appelée M*"* de Fratne, Cette grotte, meublée en palissandre et tapissée en damas jonquille, — ce qui est bien suffisant pour une grotte, — était située au troisième étage, dans une petite maison de la rue Saint-Georges, et la maîtresse du logis initiait le provincial aux joies parisiennes, en femme qui connaît sur le bout du doigt les douze arrondissements de la ville, — le treizième compris.
Une après-midi, comme il entrait chez M™' de Fraîne, Marius se croisa avec une jeune femme qui lui parut jolie.
— Vous connaissez cette belle dame? demanda -t- il à ^me de Fraîne.
— Sans doute : c'est M*"* Laure Legrain, une de mes amies; elle sort de chez moi.
— Que fait -elle?
— Elle pleure.
— Ce n'est pas un état. Et pleure-t-elle depuis longtemps ?
— Depuis cinq semaines.
— Diable I elle doit avoir les yeux noyés. A-t-elle perdu à la Bourse?
— Elle a perdu l'amour de quelqu'un.
— C'est moins grave; et je me félicite presque de sod infortune.
— Pourquoi?
— Qui saitl son malheur fera peut-être le bonheur d'un de mes amis. Pourrai-Je la revoir?
— Précisément, elle dîne avec nous aujourd'hui; je m'efforce de la distraire de son chagrin.
— Bravo! s'écria Marins, j'amènerai Savinien. Ce brave garçon a besoin de consolations, lui aussi.
Le jeune avocat accepta l'invitation de son cousin, non sans s'être fait prier un peu.
— Je vous propose une occasion merveilleuse, et, Dieu me pardonnel je crois que vous hésitez? lui dit le Provençal. Est-ce que vous épousez notre cousine la semaine prochaine ?
— Ni dans huit jours, ni jamais 1 soupira Lambert. Fernande ne m'aime point.
— Cette fille-là n'aimera personne.
— Vous vous trompez, mon cher ami; je soupçonne jfiie Verdolin de s'être embarquée dans une intrigue qui peut être fatale à sa réputation, à son honneur. II se passe des mystères rue de Vaugirard. J'ai cru remarquer un jeune homme...
— Un jeune homme brun, visage pâle, barbe noire? interrompit Randal.
— Vous Tavez remarqué?
— Parbleu! il est toujours planté devant la porte, et du plus loin qu'il m'aperçoit, il se réfugie dans un café situé vis-à-vis de l'hôtel de notre oncle.
— C'est bien cela, soupira Lambert.
LA FAMILLE VEHDOLIN 549
Le soir venu, M™« de Fraîne présenta les deux jeunes gens à son amie. M™® Legrain était douée d'une beauté fihe et distinguée, blonde, avec de grands yeux bleus, humides, ce qui est bien naturel quand on pleure depuis cinq semaines. Une expression de mélancolie sincère, profonde, voilait son joli visage. S'il n'est point fait mention, danscelte véridique histoire, deM. Legrain, non plus que de M. de Fraîne, la cause en tient à l'excessive conscience de l'auteur; n'ayant pas connu personnellement ces deux honorables particuliers, l'auteur n'ose prendre sur lui d'affirmer leur existence. Mais nous nous en passerons. Ces danies s'en sont bien passé ! — Durant le dîner, Randal fit des efforts prodigieux sans parvenir à dérider M™» Legrain , la comparant à la veuve de Mausole, à la veuve du Malabar, à la veuve du capitaine. Franklin à toutes les veuves célèbres.
— Vous vous moquez de moi et vous avez raison, dit la belle inconsolable; je ne me di^imule pas que je suis fort sott3 et fort ennuyeuse. Ça n'est pas ma faute; il m'est impossible d'oublié» Saint- Eugène.
— Mais, ma chère enfant, s'écria Marins, on ne s'appelle pas Saint-Eugène; personne ne s'appelle Saint- Eugène! Ce n'est pas un nom propre.
— C'est un nom de guerre.
— Il est officier ?
— 11 est comédien.
— Oh! comédien ! interrompit M™® de Fraîne ; c'està-dire qu'il joue les troisièmes amoureux au théâtre du Mont-Parnasse.
— Et ce drôle s'avise de vous faire de la peine?
fO.
— 11 me brise le cœur. 1
— Vous l'aimez donc beaucoup ?
— J'en suis folle, — surtout depuis qu'il ne m'aime plus, ajouta naïvement la jeune femme.
— Et pour quelle Elvire ce don Juan de banlieue vous a-t-il délaissée?
— Ma rivale est une demoiselle de la société,,
— De la société Mabille ?
— Non, monsieur, du faubourg Saint-Germain.
— Mais, ma chère, ces choses-là ne se voient que dans les romans. Où se seraient-ils connus? Au théâtre du Mont-Parnasse? C'est bien invraisemblable.
— Elle ignore son nom et sa profession. Saint-Eugène est joli garçon, il s^habille avec goût; on se rencontre à l'église, à la promenade, dans la rue. Elle croit avdr affaire à un homme de son rang et de son monde ; lui, de son côté, s'imagine qu'il l'épousera, et cette folle pensée le rend impitoyable à mes larmes.
Lambert et Randal échangèrent un regard où se pei-' gnait l'inquiétude la plus viv^.
— Et vous ignorez le nom de votre rivale? demanda Savinien.
— Oh! si je le savais! s'écria la jeune femme, qui, s'empara de son couteau et le brandit d'une façon menaçante.
Les deux cousins se sentirent effrayés du geste, de l'attitude et de l'accent de M™e Legrain. La colère, la jalousie venaient de la transfigurer en un clin d'œil. Ce petit être frêle et blond avait acquis les proportions d'une Némésis.