‹ Contes sceptiques et philosophiquesChapitre 10 sur 12 · LE CORRESPONDANT DES JOURNAUX · texte numérisé non relu

LE CORRESPONDANT DES JOURNAUX

qu'il est : ils sont appelés à faire d'excellent soldats, qui sont, comme- on sait, les gens du monde les plus polis. Les milices de Lahore ont récemment fusillé mille prisonniers, sans qu'un seul coup de feu traînât. Ce pays ira loin s'il ne se dépeuple .

On parle présentement de lui communiquer les fusées à la congrève et le mortier-monstre. Et que sera-ce quand on y joindra le gaz, les chemins de fer, nos journaux, nos pamphlets, nos médecins, nos bals masqués, quelques socialistes civilisateurs, et une trentaine de maîtres d'école nniversilaires !

LES PHYLLOPHAGES

LES PHYLLOPHAGES

11 était une fois ud riche cultivateur du Rou^*gue qui résolut de donner une brillante instruction à son fiU), parce qull avait une grande opinion de la science, ce qui se conçoit de la part d*un homme ignorant.

Quand le jeune Germain eut terminé sa philosophie, son père, le vieux Germain, parut étonné qull ne sût point distinguer Pavoine de la vesce et le seigle du froment, et voyant qu'il manquait un coup de rabot à cette iustruction, il entreprit de le faire voyager.

— En effet, se disait-il, quoi de plus instructif que les voyages? Le bonhomme, n'étant jamais sorti de son trou, avait ouï dire qu'il y avait des peuples qui mangeaient de la chair humaine, d'autres qui marchaient tout nus, d'autres qui adoraient des peaux de lézards, d'autres oïjt les maris avaient plusieurs femmes, d'autres qui étaient

des géants, et d'autres enG a qui étaient des nains : toutes choses qu'il tenait pour gaillardes, agréables à raconter au retour, et bien faites pour fournir à la conversation entre honnêtes gens.

11 fut donc résolu que le jeune homme voyagerait pour s'instruire des mœurs étrangères, selon cette coutume de tous les peuples qui s'épluchent ainsi les uns les autres, cherchant, comme on dit, une paille dans l'œil du voisin, sans aucun souci de la poutre qui les aveugle. Le vieux Germain s'entendit avec un capitaine au long-cx)urs qui s'en allait faire le tour du monde pour se procurer de la muscade à mettre dans les sauces, et lui confia son fils en pleurant, d'autant plus pénétré de douleur que cette séparation était tout à fait volontaire.

Trois jours après, Germain était en pleine mer, maudissant ce voyage qu'il avait tant désiré, et accusant son père de ses maux de cœur. Après les nausées vint un gros temps, après le gros temps un calme plat; après le calme, Germain s'enivra avec le capitaine, mais le lendemain de cette débauche, on manqua de vivres, on fit relâche aux Açores, où Germain se remit de ces premières traverses : II se rembarqua tout à fait aguerri.

On vit successivement Bahia, le cap Horn, Valparaiso, et les premiers archipels de l'Océanie. L'intention du capitaine était de trafiquer avec les nouveaux colons des îles Marquises; mais il faut avouer dès à présent une chose que Germain découvrit plus tard, à savoir que le capitaine n'était point expérimenté. Un jour, entre autres, par suite d'une erreur légère dans ses calculs, le bâtiment

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se trouva à seize cents' lieues par delà Farchipel Noukafliva. Le capitaine se rejeta sur les vents contraires et annonça cpi'il se contenterait d'un chargement d'épices dans les îles de la Sonde. On passa Tarchipel Namoa, les lies Viti,'Salomon, la Louisiade, etc. Germain visitait volontiers ces terres et leurs habitants, mais il en venait toujours à regretter la France, sa chère patrie.

— Est-ce donc là tout ce que vous montrez de curieux? s'écriait-il ; quoi de plus curieux que mon pays !

On lui fît remarquer une contrée où les ossements et la chevelure des ennemis tués sur le champ de bataille entraient dans les ajustements coquets des femmes et des petits-maîtres. Le capitaine lui dit :

— Il me semble pour le coup que cet usage a quelque chose de distingué.

— Quelle rareté! dit Germain. Sachez donc qu'on fait chez nous des perruques dans le dernier goût avec les cheveux de quelque parent mort à l'hôpital. Ses dents servent aussi proprement à remplacer celles qu'on a perdues ; et ce n'est pas, s'il vous plaît, le premier de vos ^a nu-pieds qui en use ainsi, mais des femmes délicates pi tournent les plus fortes têtes du royaume. Oh! si vous voyiez avec quelle grâce cela est* frisé, tressé, pommadé, à l'anglaise, à la grecque, à la berthe ! mon cœur en saute de ressouvenir. Pouah ! laissez-là vos toisons paantes et vos os à mettre en sautoir sur un drap des pompes funèbres !

On fît voir à Germain certaines îles, où, dès qu'un malheureux était atteint d'une maladie grave, ses dmis, ses

parents, le fuyaient et le laissaient au moins mourir de faim.

— Je ne vois rien de pareil dans nos codes européens que vous vantez tant, dit le capitaine.

Germain haussa les épaules d*un air dédaigneux.

— Venez seulement à Paris, ruiuez-vous jusqu'au dernier liard, et prenez la fièvre, vous m'en direz des nouvelles. Non, je ne vois rien qui puisse m'alarmer un moment sur les prétentions de ma patrie.

Un matin, le capitaine lui montra en souriant une terre où Tanthropophagie s'était religieusement conservée.

—•Tous les navigateurslen conviennent, dit-il; il nous sera facile de nous eç assurer* Cela est-il donc si commuo? qu*en dites- vous ?

— Ce n'est pas de quoi se vanter, dit Germain ; parce qu'on rongera, au pied de la lettre, quelques vieux ossements, cela esl^il capable de faire envie à la reine des nations, et la croyez-vous bien en reste? Sans parler ici des innombrables falsifications de notre industrie au moyen desquelles il m'est démontré qu*on mange plus de chair humaine à Paris en un jour, qu'en un an chez vos affamés, de quoi pensez- vous que vivent nos mai^chands qui empoisonnent le peuple, et nos entrepreneurs qui ne le paient point, et nos écrivaias qui le corrompent, les gens de l'hôpital oh il va mourir^ les médecins qui l'ont tué par manière d'étude, l'inhrmior qui le dépouille, lefos* soyeur qui vend ses cadavres, et les bachelière qui les mettent en piécies? Je n'en finirais pas. AUeZj c'e^t un beau cama^ cplc nds Capitales, et vos anthropophagie*

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ne sont auprès que frugalités ; nous y mettons des formes comme il confient à des gens de goût, voilà toute la différence.

Le capitaine descendit pour ses afifaires-sur une terre où régnaient la polygamie et la prostitution.

— Eh bien i cria-t-il à Germain en revenant, cette cou* tume n'est-elle point galante î

Mais Qermain ne le laissa pas seulement achever.

— J'espère que vous ne ferez point valoir ces misèreslà ; vous savez que tout ce que*disent nos lois là-dessus n'est que pour rire. '

£t, se retournant vers un des naturels, qui essayait de dérober un baril :

— Me citerez-vous aussi ce drôle, qui n'est qu'un maladroit ? Parlez-moi du vol en Europe, où il s'est perfectionné entre les mains des honnêtes gens.

Enfin le capitaine, par dépit, relâcha dans un archipel habité par des peuplades dégradées, ayant à peine figure humaine, végétant à la manière des animaux, sans culte, sans mœurs, sans lois, sans industrie, sans liens de parenté, et rampant misérablement la face baissée vers la terre*

— Que dites-vous de ces espiègles? s'écria le capitaine triomphant; en voyez-vous Iwaucoup dans les avantscènes de vos opéras?

— Quelques-uns, reprit Girmajn sans se déferrer, et je 110 liouve là rien de neuf. J ai visité les bagnes, et vos brutes n'y paraîtraient que ik»s prodiges de savoir-vivre i mais, sans aller si loin, souvwiez-vous de certdns quar-

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tiers de nos grandes villes. Ce qu'on y voit encore d'humain tient à un reste de vieilles moeurs soutenues par Tusage et qui disparaissent de jour en jour par le progrès naturel des choses. Au fond, point de différence avec vos sioges.Encore faut-il direque les faibles lumières qui éclairent les nôtres, leur permettent des énonnités que vos gens ne connaissent point. Ainsi, tout pesé, l'avantage nous reste, et j'en dis avec plus de raison que je n'ai rien vu hors de mon pays qui valût la peine de le quitter.

Le capitaine n'insista pas sur la variété ^t la bizarrerie des cultes religieux, Germain lui ayant prouvé avant toutes choses qu'il n'était point de folle superstition qui n'eût germé en France à la place de la véritable religion. Ils flrent encore bon nombre de remarques qu'il serait trop long d'énumérer, mais dont l'orgueil national de Germain sortit toujours vainqueur.

— Une seule chose pourrait m'étonner, dit enfin à force de réfléchir notre voyageur, assis un soir sur le pont à côté du capitaine : c'est qu'il n'est point de pays au monde (je n'en ai pas vu du moins) qui ne reconnaisse une autorité quelconque et ne l'environne d'un respect sincère. Or, c'est une chose qui manque a la France ; son gouvernement n'est qu'un mol; on k méprise, lui et ses agents, il ne se fait obéir que par force. Je ne crois pasde mômequ'il y ait un peupledontles institutions n'aient pour base une croyance, une religion, une autorité divine, ou prétendue telle. 11 n'y a donc que la France dans le monde qui ait imaginé ce qu'on appelle la loi athée; avantageux ou non, le fait est remarquable.

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Cependant ou passa le détroit de Torrès, le vent devint si furieux dans les parages de Tîle de Java, qu'il fut impossible d*y aborder, non plus qu'à Geylan et à l'île Bour ; on se rabattit sur Madagascar.

Germain, comme on a vu, faisait volontiers le raisonneur dans l'occasion, car il avait profité de renseignement qu'il avait reçu au collège, mais il ne savait pas un mot de géographie. Le capitaine , s'en étant aisément assuré, résolut, pour prendre sa revanche, de lui jouer un tour sur la fin du voyage. 11 feignit, comme on dit, de perdre la carte. Un gros temps qui s'éleva le servit à merveille. On doubla le cap de Bonne-Espérance sans le vouloir reconnaître, et, après deux mois de navigation, on entra à pleines voiles dans un grand port, qui parut à Germain une colonie des plus considérables qu'il eût encore vues. La ville, grande, bien bâtie, rivalisait d'une manière surprenante avec les plus riches cités d'Europe. Le capitaine dit à Germain:

— Je puis ici vous munir d'un bon nombre de lettres de recommandation pour autant de gens qui se feront un plaisir de vous obliger. Nous autres gens de mer, nous ne laissons pas d'être bien connus dans ce pays, malgré l'élojgnement.

Germain, content de cette occasion de mieux visiter la ville, voulut sur-le-champ descendre à terre. Le voilà sur le port, au milieu d'une foule affairée qui portait le costume d'Europe à la dernière mode, ce qui renouvela ses réflexions sur l'inutilité d'un voyage au delà des mers pour chercher du nouveau. H se mit à chercher aussitôt

Tadresse de ^. Bourgeois, négociant, qu'il voyait sur sa première lettre. Des crocheteurs lui indiquèrent poliment la demeure de ce commerçant, q\ii était notable.

M. Bourgeois était un bonhomme sans gêne et sans souci, doux et souriant, qui reçut notre voyageur à bras ouverts, comme s'il Feùt quitté la veille, et lui dit rondement :

— Je vous attends demain à déjeuner; si je puis vous être utile en ce pays, je vous prie de compter sur moi. Votre recommandation me vaut une vieille amitié.

Germain, de peur de gêner cet aimable homme, retourna bientôt à Tauberge, d'autant qu'il avait hâte de dormir dans un vrai lit, il revit le capitaine, qui lui demanda :

— Or çà, que vous semble de la ville et des habitants?

— Ma foi, dit Germain, c'est un bon pays; il est peuplé, il paraît riche, chacun s'occupe; on y voit du mouvement sans désordre, de la police sans violence, c'est louer à la fois les habitants et Tautorité; ce peuple me semble sage, et bien gouverné.

— Et comment vous a reçu M. Bourgeois?

— Pour celui-là, c'est le plus galant homnae que j'^e jamais rencontré. 11 est bon, cordial, hospitalier. Il n'a point de politesse affectée ; mais les plus aimables quahtés lui sont naturelles. On est vile à l'aise avec lui. G^estun de ces heureux homnies qu'on ne saurait se représenter en couvre;

^ Vous l'avez bien jugéj dit le capitaine^ voilà ce qu'il est ert effet. Youô me remercJierez de vous avoir envoyé che« lui.

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Germain serra la main du marin et monta dans sa chambre ; mais avant de s'endormir, il coucha par écrit ses premières observations qu'on vient de rapporter. Seulement il s'étendit davantage sur la bonne police, Tapparence d'ordre, de sage gouvernement, de tranquillité parfaite qu'il avait remarquées.

Le lendemain au point du jour il fut sur pied et descendit dans la rue. Le port si bruyant dormait encore; tout était désert ; quelques marchands, des plus actifs ouvraient à peine leurs boutiques; les paysannes des environs ne faisaient que d'arriver au marché. Les rayons du soldl levant glissaient, par un ciel pur, sur les édifices silencieux et sut* les tranquilles eaux de la rade d'où venait un air frais, parfumé de marine.

Germain jugea qull était trop tôt pour importuner M. Bourgeois, et se promena dans les rues désertes pour passer le temps. Gomme il se èroyait seul sur le pavé, il vit filer mystérieusement, le long des murs, un homme dont la manœuvre attira son attention. Ge personnage cachait sous sa cape une sorte de valise, et trottait en diligence, de porte en porte, se baissant pour pratiquer une certaine opération qui parut suspecte à Germain.

— Cet homme, se dit-il, qui choisit cette heure pour faire je ne sais quoi sous les portes, tandis que les maîtres de la maison dorment, ne peut avoir que de mauvaises intentions. G'est peut-être un voleur.

II le suivit, et pour comble de surprise, cet homme, dans son occupation, né daigna point s'en inquiéter. Mais Germain parvint à découvrir que sou voleur, loin defiert

prendre, déposait sous chaque porte un certain objet. Quoi donc? Germain brûlait de le savoir, et il en vint à bout. Il s'avisa de se baisser à son tour aux portes fermées, et vit que cet homme y jetait une feuille de papier pliée en plusieurs doubles. Ne faisant plus que rire de sa curiosité, il retourna sur le port où il se divertit à voir les matelots éveillés commencer leurs travaux, et deux corvettes quf appareillaient. IDettc distraction le mena plus loin qu'il n'eût voulu. 11 était dix heures quand il y prit garde, en sorte qu'il se mit à courir vers le logis de M. Bourgeois sans pouvoir s'arrêter avec le capitaine, qu'il rencontra au tournant d'une rue.

L'honnête négociant l'accueillit le sourire sur les lèvres, avec plus d'empressement encore que la veille. Il lui fit des reproches sur ce qu'il était allé descendre à l'auberge au lieu de venir sans façon s'établir chez lui. Le déjeuner était servi avec goût et délicatesse; l'on voyait d'abord que M. Bourgeois avait un faible pour la bonne table. II était vieux garçon, et Germain ne s'en étonna point. Avec son caractère doux, timide et pacifique, le bon négociant n'aurait pu souffrir les débats d'un ménage. Ils se mirent à table et commej^cèrent à manger paisiblement. Gomme ils venaient d'achever en causant une tourteaux béatilles d'une grande perfection, et qu'ils avaient arrosée d'un vin du Cap qu'on réservait pour certaines occasions, dame Gertrude, la gouvernaute de l'aimable célibataire, lui présenta un papier sous enveloppe en forme de dépêche. M. Bourgeois n'eut pas l'air d'y prendre garde, mais Germain vit bien qu'il mourait d'envie d'y jeter les yeux.

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— Lisez, lisez, dit-il : que ce ne soit pas moi qui vous gène.

— NoD, dit Tautre, j'ai bien le temps>

— LiseZy lisez, cela est peut-être pressé.

— Pas le moins du monde. Je sais ce que c'est.

Mais lou ten servant à Germain d'un salmis de petits pieds , il ne cessait de jeter les yeux sur Tenveloppe imprimée.

— Je vous en conjure, dit le voyageur, passez-vous-en la fantaisie.

— Je n'en ferai rien, je sais trop ce que je vous dois.

— Que de façons!

— Rien, rien, je n'y tiens pas.

— Je vous le demande en grâce, vous me génériez extrêmement.

— Allons, puisque vous le voulez, quittons tout à fait la cérémonie... J'en use comme en famille.

Uprit le papier et le déploya, tandis que Germain s'accommodait en tête-à-tête avec le salmis. Bientôt le négociant posa brusquement son papier déployé sur la table, les sourcils froncés, la mine impatiente, en poussant un hum 1 d'un ton caverneux. 11 avala goulûment une grosse touchée, fit encore un hum! plus sinistre que le premier, et reprit sa feuille.

•* Vous verrez, pensa Germain, qu'il apprend là de mauvaises nouvelles, pauvre cher homme! Cela est bien niai adressé. Il ne voulut point par respect troubler l'occupation du bon commerçant, et cependant il se versait à toire, quand M. Bourgeois frappa sur la table d'un si furieux coup de poing, que la main tournant à Germain, il

remplit de vio son assiette, saisi defrayeuret d'étonuemeût.

— Eh quoi! se dit-il en tremblant, que se passe4-il? 11 faut qu'on lui annonce la mort d'un proche.

Mais M. Bourgeois tenait les yeux ayidement fixés m le papier, et dévorait la fatale écriture.

—Décidément cette feuille lui révèlede fâcheuses extrémités; c'était bien la peine de le presser....

Germain, fort intimidé de l'état de son convive, ne mangeait plus que du bout des lèvres. Enfin il leva Mmblement la vue sur le pauvre M. Bourgeois. Juste ciel ! quel changement! Tous les muscles de la face étaient contractés, tout son sang lui montait au visage, prêt à jaillir par les yeux. On eût dit qu'il tombait en apoplexie ; et presque au même instant, par une révolution non moins prompte, il devint pâle comme la mort.

— Eh! mon Dieu, s'écria Germain se levant aussitôt, qu'avez-vous? Faut-il que j'appelle?...

M. Bourgeois tourna convulsivement le feuillet.

Germain retomba sur sa chaise, jugeant que sa position devenait délicate ; le moyen de prendre part à un repas de bienvenue en Jace d'un homme si désespéré?

— Misérable! s'écria tout à coup le négociant d'une voix de tonnerre.

Germain laissa tomber sa fourchette, ne sachant trcç si c'était à lui qu'on en voulait. Il regarda M. Bourgeois, qui le regardait lui-môme avec des yeux enflammés.

— Infâme traître! intrigant ! âme fausse et vénale! fil parasite engraissé de nos sueurs )...

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— Monsieur ! dit Germain tout troublé , je voudrais savoir en quoi.....

—Eh, laissez! dit M. Bourgeois, je m'adresse à des gens que je vois là...

Il frappa du même air sur le papier, et reprit comme si de rien n'était:

— Vous voulez donc tromper notre confiance, nous prendre pour dupes, ruiner nos villes, trahir le peuple, égoi^er le conimerce :

Germain, rouge de colère, voulut réplicpier, mais Fautre, sans l'écouter :

-Quoi! vous couronnez vos menées par un crime, •par une trahison, un vrai guet-apens, et vous ne craignez pas d'être en exécration aux honnêtes gens !

Germain, dans son désordre, se leva pour faire face aux ^olences du négociant, qui lui semblaient imminentes,^ et porta la main sur le dos de sa chaise.

-" Remettez- vous, dit M. Bourgeois d'un* air distrait et bmtal, c'est à ces misérables que j'en ai....

En même temps il jeta, pour ainsi dire, la feuille au nez de Germain.

— Concevez-vous, s'écria-t-il, un enragé ministre qui parle de dégrever les grains indigènes au détriment des commerçants qui spéculent sur les grains étrangers?

— Oh ! fit Gennain en gémissant par condescendance. •* C'est-à-dire que cela n'a pas de nom, et qu'il ne manquait plus que cette infamie

— Mais la chose n'est pas faite?

— 11 va présenter son projet, avec une audace qui n'est

qu*à lui, malgré nos cris, nos pétitions les plus formelles...

— Il y regardera sans doute à deux fois,

— Il est capable de tout. C'est un misérable, un homme saos pudeur, un homme qui a destitué mon neveu, Faa passé, et à qui je garde une haine... Tenez, je vous prie, rompons-là. La servante apporta un plat.

— Gela n'est pas cuit; remportez-le.

— Mais, monsieur...

— Que le diable...

Il fit sauter d'un coup le plat et le couvercle. Germain épouvanté aurait bien voulu étr^ loin de là.

— Je suis au désespoir, dit-il, que vous ayez appris de si fâcheuses nouvelles en ma présence, et je ne puis que vous importuner en un pareil moment.

— Du tout, restez; continuons.

Le négociant se remit à manger, mais sans savoir ce qu'il faisait et s'interrompant, la bouche pleine, pour s'écrier : Vil coquin! ou toute autre douceur.

— Je comprends vos inquiétudes, et que ruiné dans votre commerce...

— Mon commerce?

— Vos grains étrangers... *

— Mes grains? eh! monsieur, je ne vends que du sucre et des épices.

— Ah! dit Germain étonné, et que vous importe alors que les grains...

— Comment, monsieur, que m'importe? je vous trouve plaisant! qu'est-ce à dire, que m'importe? Un homme qui a destitué mon neveu! je suis donc un sot? Et mes

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opinions, et mes droits politiques, et mon patriotisme? Il posa son verre si fort sur la table, qu'il le brisa en mille pièces.

— Mon intention, dit Germain, n'était pas de vous offenser; je croyais seulement...

— 11 suffît; vous avez sans doute vos raisons pour approuver cette iniquité. Je ne m'en gênerai pas davantage; vous le prendrez comme il vous plaira.

— Je le prends si bien, que je quitte la place.

— Bon voyage,: fin politique.

M. Bourgeois repoussa son assiette, jeta sa serviette et «'enfonça dans son fauteuil, tandis que Germain, prenant son chapeau, s'esquivait à la hâte. Il trouva sur le palier la servante alarmée.

— Hé! mon bon monsieur, que se passe-t-il?

— Je ne reconnais plus votre pauvre maître; c'est un ^mtigre, à l'heure qu'il est.

Laservante haussa les épaules en levant les yeux au ciel.

— Ce txtal papier que vous lui avez remis...

— Ahl mon Dieu, oui, monsieur.

— Qui diable le lui adresse? ne pouvait-on lui cacher...

— On lui en apporte de pareils tous les matins.

Alors Germain se rappelant confusément la forme do l'enveloppe :

— N'est-ce point un homme qui l'a glissé sous la porte au point du jour?

— Justement, c'est là que je le trouve;

— Ahl le coquin! Je l'ai vu. Si j'avais pu croire... je l'aurais assommée

— Gardez- Yous-en! notre maître serait furieux, il paie ces hommes pour cela, et s'ils y maocpiaient...

— Voilà qui est étrange! dit Germain confondu.

Il s'en alla, rêvant à cette bizarrerie, et résolut, puisqu'il était libre, de continuer ses visites. Justement il se trouvait tout près du logis de madame veuve Latour, dont il voyait le nom inscrit en second sur sa liste.

Le concierge, qui était occupé à cirer des chaussures en sifflant un air, le laissa monter par malheur. Une sêtvante éplorée vint lui ouvrir en disant :

— Ah ! mon Dieu, monsieur, je ne sais si vous pouvez entrer, ma maîtresse se meurt !

Au. môme instant des cris perçants sortirent delà pièce voisine ; la servante y courut, Germain la suivit.

Quel spectacle ! la pauvre veuve se roulait convulsirement sur le plancher, en criant d'une voix déchirante:

— Mort!... mort!... mon pauvre enfant! mon fils 1 moa

Joseph!..,, il est mort sans que je Paie su, sans que

je Taie vu... ah! malheureuse!

— Elle vient, dit la servante çn larmes, d'apprendre subitement que notre jeune maître est mort à huit cents lieues d'ici, dans une sédition. Voua jugez quel coui»! sans précaution, sans ménagement!

— Mon fils! mou cher fils ! je veux mourir aussi! disait la pauvre mère.

— Quel est le maladroit?.... dit Germain, ilfallaitla préparer.

— Sans doute, reprit la servante ; mais non, cette nouvelle vient de tomber comme un coup de foudre.

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— Encore une fois, quel est le barbare ?...

— Mon enfant! mon enfant ! s'écria Tinfortunée en se heurtant aux meubles.

Germain se pencha pour la contenir, . et vit dans sa main crispée un papier pareil à celui de M. Bourgeois, ouvert en un endroit où Ton racontait tranquillement la mort du malheureux jeune homme.

— Mais quoi ! s'écria-t-il, c'est ce méchant papier qui l'a ioformée ? Pourquoi le lui donner?

-—Madame est abonnée, dit la servante.

Germain essuya ses yeux, reprit son chapeau, et quitta le lieu de cette scène funeste. Gomme il sortait, un homme qui descendait précipitamment les degrés supérieurs lui prit le bras.

—Monsieur, je suis pressé; voulez-vous m'obligerd*étre mon second dans une affaire d'honneur?

— Mais

— Oui ou non; je n'ai pas de temps h perdre.

— Pourrait-on du moins connaître?....

— Un misérable qui m'attaque dans mon honneur et qui dit publiquement que je fais des vers faux î

— Où? quand? à qui?

— Je m'éveillais paisiblement, l'esprit gai, le ventre libre, fredonnant un air, quand on m'a remis cette feuille où je lis ceci... Il lui porta sous le nez la feuille froissée dans son poing serré.

— On a eu tort sans doute de le dire, mais qui m'assure

— Il suffit Vous craignez de vous commettre, vous

prenez parti pour ce cuistre. Qui se ressemble s'assemble, adieiju

— Monsieur, lui cria Germain, vous êtes un malhonnête. -- Je saurai, sans vous, lui passer mon épée au traverg

du corps, répliqua ce furieux en se jetant dans la rue.

— Au diable les papiers ! dit Germain.

Arrivé dans la rue, il ouvrit son calepin pour connaître ce. qui lui restait à faire, et, voyant vis-à-vis de lui la maison de M. Bourgeois, il s'apprêtait à fuir, quand il entendit les vociférations d'une multitude qui partaient d'une cour voisine.

— Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il à on homme qui s'était arrêté.

—Ce sont les ouvriers d'un de nos premiers négociants, M. Bourgeois, qui sont mécontents d'une mesure du gouvernement.

— Vous verrez que le malheureux leur aura fait lire son fatal papier. L'homme tira sa montre.

—Il est possible, monsieur ; voici l'heure où ils prennent un peu de repos et de récréation, ils auront choisi ce moment pour lire les nouvelles publiques.

— Bien du plaisir au gouvernement s'ils priment la chose sur le même pied que leur maître*

•—Mais vous conviendrez, s'écpia rhonome s'enflammaot à son tour, qu'il y a de quoi pousser à bout !..

— Vous aussi! dit Germain en fuyant.

11 monta chez M. Croquaye, autre armateur à qui le capitaine l'avait chaudement recommandé, et trouva de même dans l'antichambre la table mise avec un ^in réjouissant.

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— A la bonne heure, se dit-il, toutes les maisons du pays ne sont point remplies de fous. On respire ici la paix et la concorde.

Il flairait Fodeur d'une grillade appétissante qui montait de la cuisine,, quand il rencontra sortant de son cabinet, M. Croquaye, qui lui rendit avec usure ses civilités et qui lui parut extrêmement satisfait ; il se frottait les mains, se pinçait le menton, et se dandinait sur Tune et Tautre jambe.

— Voilà, pensa Germain, qui fait plaisir à voir.

Mais Farmateur était si vivement et si agréablement préoccupé, qu'il en perdait le fil du discours. . — Assurément, monsieur, je suis bien aise de vous voir... Je ferai de mon mieux... et tout à coup il criait à sa femme dans l'autre pièce :

— lime tarde 'd'aller chez Happemouche, je veux lui apprendre la chose moi-môme et me régaler de sa mine. Au même instant un homme entra.

— Tiens! dit l'un.

— Ah ! dit Tautre.

— J'allais chez vous.

^ Je vous préviens.

— Je voulais vous dire...

— Je vous apprends...

— Nous l'emportons !

— Comment donc? dit Happemouche étonné.

— Notre homme est nommé, le lieutenant Brizard, arrivé dans la colonie sur la corvette la Lionne^ est décidément consul. Je viens de l'apprendre tout à Theure.

Le nouveau*venu poussa un grand éclat de rire.

— Je vous laisse parler ; mais Brizard, hué dans l'assemblée, s'est vu forcé de quitter le pays, il est au ministère à rheure qu'il est, et voilà ce que je venais vous apprendre.

A l'autre de rire comme un fou.

— Eh bien ! cela est faux ! Brizard est consul.

— Il est chez le ministre !

— Lisez ceci.

— Lisez cela.

Ils se mirent mutuellement leurs papiers sur la gorge.

— Votre feuille en a menti.

— Vous mentez vous-même.

— Insolent !

— Eh ! tout doux, dit Germain, de quoi s'agit-il?

— Le lieutenant Brizard...

— Il est consul !

— Il ne l'est pas!

— Il est mort! s'écria Germain, il est mort il y a trois mois, d'une fièvre jaune. Nous l'avons vu jeter à la mer, de nos propres yeux, sur un bâtiment que nous avons rencontré par je ne sais combien de degrés de longitude et à peu près autant de latitude.

— Ah! dirent les deux hommes étourdis au fort du courroux.

— C'est égal, reprit Groquaye, monsieur m'a offensé.

Au même instant un tel vacarme éclata à l'étage supérieur, que Germain déjà fort ému se mit à trembler de tous ses membres.

LES PHYLLOPHA&F • / Z' r^'k-.-

-^ Ce n*est rien y dit froidemenN&i^aye, c'est ici dessus, ils font ce-bruit là tous les matins^Mgtteheurergv*

Cependant le fracas devint tel, que M, Groquaye s'éton^ uattt comme Germain, ils montèrent. Chemin faisant, Germain hasarda de dire timidement à son hôte :

— Us reçoivent peut-être quelque papier comme vous. '- Us en reçoivent de toute sorte, attendu que chaque

membre de la famille est d'une opinion différente.

— Bon Dieu! qu'allons-nous donc faire là?

Mais Croquaye avait ouvert la porte. Le maître de la maison tenait une bouteille qu'il allait lancer à la tête de son fils; le jeune homme s'était levé, saisissant sa chaise; la mère plongeait sa tête sous un rideau ; l'aïeule, échevelée, frappait en glapissant sur une grande feuille, donnant tort à tous; les servantes, prenant parti, se battaient entre elles, et tous ces gens-là criaient à qui mieux mieux.

Germain et son hôte essayèrent de mettre le holà; mais au premier mot, les combattants se réunirent contre eux, surtout contre Groquaye.

— Suppôt d'un ministère indigne! lui cria le père.

— Oppresseur du peuple! dit le fils.

-* Vil agitateur! s'écria la mère.

— Yenez'vous donc attiser le feu ? s'écria l'aïeule pardessus les autres.

Si bien que Germain et Groquaye furent forcés de disparaître.

— Voulez-vous bien, dit ce dernier, vous reposer un moment chez moi?

— Vous m'excusere«, dit Germain, j'ai affaire en ville.

— Permettez-moi de ne point vous suivre; je ne puis quitter ma femme un moment, elle est possédée d'une étrange maladie. Voyez-vous ma porte doublée de verroux et de plaques de fer? Il y a là-dedans quatre pistolets qui font feu quand on ouvre, si Ton n'y prend garde.

— Quoi donc! s'écria Germain en sautant de côté.

— Ma femme lit tous les jours dans les feuilles tant de vols, d'assassinats, d'attentats de tout genre, qu'elle n'en dort plus ni jour ni nuit, et je crois, Dieu me pardonne, qu'elle en a l'esprit tourné.

— Vous êtes abonné ? dit Germain.

— Mon Dieu, oui, ça l'amuse.

— Serviteur.

Germain disparut. Dans la rue, comme il faisait beau, toutes les fenêtres étaient ouvertes; il entendit qu'il en sortait un bourdonnement confus de disputes où perçaient des éclats de voix. Les passants s'agitaient, gesticulaient, s'arrêtaient entre eux. Il parut à Germain qu'on venait de saupoudrer toute la ville à grandes pelletées d'éllél?ore. Enfin, il gagna une place plantée d'arbres où. il pensait respirer librement, car il s'agissait d'attendre l'heure de se présenter chez d'autres commettants.

En regardant çà et là, il avisa une boutique où toutes sortes de gens lisaient des papiers amassés sur une table. Ce premier coup d'oeil le fit frissonner ; mais ces personnes paraissaient paisibles.

— Assurément, se dit-il, on ne laisserait point à la portée du public des écrits funestes.

Un passant lui expliqua que c'était un lieu de ropos où

LES PHYLLOPHAGES 209

l'on allait se distraire innocemment après le repas. Germain entra, s'installa commodément sur une banquette, et prit un de ces papiers au hasard. Gomme il l'ouvrait pour y jeter les yeux : — Brrrrrrr! fit son voisin à droite, comme s'il était pris d'un frisson de fièvre, Germain se retourna.

— Oh! cria 16 voisin de gauche en donnant un coup sur la table.

Germain recula doucement son siège, mal édifié sur ce voisinage; mais un autre derrière lui, culbuta sa chaise;

~Ouf!

Ne sachant plus où se mettre, Germain se tint roi, parcourant des yeux l'assemblée, dont il n'attendait rien de bon. L'un défonçait son chapeau d'un coup de poing, l'autre frappait du pied ; celui-ci se mordait les doigts, cet autre s'arrachait quelques poignées de cheveux ; on a'entendait, en manière d'accompagnement, que sbupirs, imprécations et grincements de dents.

Quelqu'un de la compagnie qui venait de rejeter avec dégoût un de ces papiers, avisa Germain et se mit à rire" :

-^ Vous êtes étranger et vous vous étonnez?

— C'est vrai, dit Germain ; mais sortons d'ici afin de ne point déranger ces messieurs.

Quand ils furent dehors :

— J'avoue que je serais fort curieux de connaître le motif de ces divers mouvements qui les agitent.

— C'est fort simple; chacun de ces citoyens a son opinion sur la chose publique, et chacun trouve dans ces feuilles des discours qui le blessent au vif. Ce sont de

grands fous qui mettent leur belle humeur à la discrétion d'un chiffon ; quant à moi, je m'en moque, je n'ai pas d'opinion.

— Mais je vous ai vu, ce me semble, vous dépiter un peu?...

— Peut-être. C'est qu'à la vérité, sans prendre parti, il n'y a guère moyen de se contenir à la vue du ramas d'inepties, de mensonges et de lâches insultes qui s'étalent sur ces papiers, ne fût-ce que les outrages quotidiens au b(m sens, à l'honnêteté, à la langue du pays...

— Mais pourquoi les lire ? dit Germain. En même temps, la place se remplissait d'une foule échauffée, divisée par groupes où l'on pérorait bruyamment. Ce mouvement alarma Germain, qui fit mine de quitter l'inconnu.

— Adieu, monsieur, je vous remercie; il pourrait pleuvoir ici des horions dont je ne veux point faire tort à vos concitoyens; je ne suis qu'un étranger.

Il pria seulement l'inconnu de lui indiquer la demeure d'un M. Philomathe, médecin, pour lequel il tenait en réserve une dernière lettre de recommandation.

— Le voilà justement, lui dit l'inconnu, en montrant un homme affairé qui marchait très-vite.

Germain, fort inquiet de l'état des esprits et fort dégoûte de coucher à terre, prit sur lui, pour en finir avec les commissions , d'arrêter le docteur au passage. Celui-ci ouvrit la lettre, la parcourut, embrassa chaudement le porteur, mais lui dit :

— Malheureusement je suis fort pressé en ce moment, j at \XQQ quantité prodigieuse de malades à visiter.

LES PHYLLOPHAGES 2H

— Vous me ferez bien l'honneur de venir dîner avec moi à Thôtel pour Tamour de notre bon capitaine.

— Impossible! j'ai là tout près une inflammation d'entrailles, plus loin deux congestions cérébrales, une apoplexie qui attend la saigaée; enfin je- ne sais combien de spasmes, de vapeurs, de névralgies et de convulsions. J'ai même à constater chez un de nos fonctionnaires, qui demeureàdeuxpas, tous les caractères d'une hydrophobie.

— Je croyais votre climat sain, dit Germain.

— Passe pour le climat, mais nous avons dans nos pays une certaine coutume d'échauffer le public sur les matières du Gouvernement...

— Je sais, dit Germain.

— Quelles complexions tiendraient à ce régime incendiaire? A peine levés, nos gens ici lisent leurs feuilles, et les voilà le diable au corps, ils ne sauraient déjeuner un jour tranquillement, l'économie en souffre à la longue. Croiriez-vous que notre nation fut longtemps la plus gaie et la plus aimable de l'univers? Ce n'est plus qu'un peuple d'épileptiques et de monomanes. Pour quelquesuns de nos concitoyens qui s'en amusent, la multitude soufiTre involontairement del'usage établi. Je compte parmi mes clients un fort honnête homme qu'on accusait de voler le trésor public, et sa femme, malgré ses soins, vient d'en mourir de douleur. J'en connais un autre qui est d'un caractère violent et que je traite d'un anévrisrae. Il y a huit ans quo les feuilles publiques le font passer pour uii imbécile, et il est bien capable d'en iiei-drc la téte;iii«sit est notoire q«'il s'^est montré jitsqQ^alors

212 CONTES SfEPTIQUES ET PHILOSOPHIÛUES

rempli d'esprit et d'habileté. L'on m'appela l'autre jour auprès d'un jeune homme qui s'était battu pour sa famille publiquement déshonorée, et qui mourut djins mes bras d'un grand coup d'épée. Je ne saurais vous dire le nombre prodigieux de citoyens honorables décriés, insultés, diffamés, et que cette étrange mode prive du sommeil et de l'appétit. Vous avez pu voir comme s'en agitent les gens les plus détachés.

— J'ai vu, dit Germain ; mais dites-moi, des flammes si dévorantes ne sauraient sortir que de volcans; il faut que les hommes qui répandent ces écrits soient terriblement passionnés pour leurs idées.

— Monsieur, c'est selon. Ce sont de bonnes gens, pour la plupart sans instruction, sans gravité, sans conscience, qui font une besogne quotidienne de cette perturbation. On écrit après le repas, le curedent sur les lèvres, et Ton avise de gaieté de cœur à l'embrasement du pays. 11 y a là-dedans de petits jeunes gens qui ne sont pas majeurs. Un méchant propos a tué dernièrement un général octogénaire chargé de gloire et d'honneur. Quand il s'est agi de remonter à la source, on a trouvé que le calomniateur \ n'avait pas vingt ans, et puis étonnez-vous que le pubhc j enrage! ^

— Je ne m'en étonne pojnt; mais dites-moi, poursuivit | Germain dans sa simplicité, pourquoi souffre-t-on qu'il s'écrive, ou qu'il se lise du moins des choses pareilles?

Le docteur leva sur lui des. yeux pleins d'étonnement. — Sans doute, reprit l'autre avec assurance, quen'em-

LES PHYLLOPHAGES 213

péche-t-on un petit nombre de désœuvrés de troubler la paix d'un peuple?

— Vous voulez rire?

— Je vous proteste que le cas me paraît trop sérieux. -- Mais, mais, mais... Vous n'y songez point... Et la

liberté de la pensée'

— Eh bien! qu'est-ce? voilà un bien grand mot pour un petit objet. La pensée, de sa nature, est une des choses les plus libres qui soient au monde. Autant vaudrait réclamer la liberté de la digestion ou de la circulation du

— Doucement, ne chicanons pas sur les mots. 11 s'agit de publier sa pensée.

— Soit ; maiâ alors il n'en coûte rien de parler exactement, surtout en ces matières brûlantes. A cette idée qu'on les empêcherait de penser, bien des pauvres gens ont pu croire qu'il s'agissait de mettre les menottes à leur entendement.

— Passe pour la plaisanterie ; mais vous concevez qu'il n'est rien de plus utile, de plus digne d'approbation pour les citoyens d'un Etat, que de publier librement leurs

— Les bonnes, s'entend ; car les mauvaises, comme il est clair, non-seulement sont inutiles, mais dangereuses et coupables par conséquent.Or,oh est libre partout de publier de bonnes pensées, comme on est libre chez vous, j'imagine, d'être honnête homme et de se conformer aux lois*

— Du tout, monsieur, point de distinction, point de subterfuge, liberté tout entière !

— Voilà qui me passe» dit Germaiu déconcerté. Je comprendrais tout autant qu'on fût libre de débiter des poisons sans contrôle. Trouvez-m'en le but, la raison, le prétexte..,

— Eh! la raison n*est aUtre pour les écrivains que de guider et d'éclairer le Gouvernement.

— Eh! monsieur, qui éclairera d'abord ces écrivains, si fantasques, h ce que vous dites?

— Mais, monsieur, rien ne serait plus aisé que de co> tester sur vos pensées bonnes ou mauvaises ; eu fere?vous juge le Gouvernement, qui peut s'intéresser à des

- abus ?

— Préférez-vous aux chefs de, l'État vos brouillons qui ont intérêt à tout culbuter?

— Là commence la discussion, l'un des pivots de notre tJolitique, Les avis sont partagés ; ces feuilles se contredisent, un mal corrige l'autre. Il eu résulte un équilibre parfait.

— Ah I fort bien, j'entends. L'un répand une erreur, l'autre glisse un mensonge; le premier s'indigne, le se^ cond s'échauffe, le public profite du tout, et l'harmonie se déclare. Je crois voir un borgne à qui l'on crève l'ceil qui lui reste, pour la symétrie. Mais permettez, tant qu'on discute, rien n'est fixé; et votre pivot me parait un terrible engin pour la fortune d'un État d'où dépendent le repos et le salut de tant de millions d'hommes. Gare à l'équilibre! je frémis d'y songer.

— Nos meilleurs hommes d'État sont d'avis que cela est sans danger, et qu'il suffit de mépriser ces vaines

LES PHYLLOPHÀGES 215

clameurs. Je Tai ouï dire à ce général octogénaire dont je vous parlais.

— Je sais, celui qui en est mort de chagrin; mais il me semble, à moi qui viens de voir Pétat de la ville, et il devrait vous paraître, à vous qui soignez tant de malades, qu'on prend la chose plus au vif.

— Il est vrai, les questions parfois s'enveniment ; aux paroles succèdent les coups; on se fUsille dans les rues, le Gouvernement change, mais bientôt il n*y paraît plus, et la vérité ne peut que triompher tôt ou tard.

— Je ne nie point qu'il ne soit bon de changer de gouvernement le plus qu'on peut, mais je ne puis croire que la vérité triomphe si tout le monde 8*en mêle. Vous savez combien les sots sont nombreux et combien sont rares les sages. Que me venez-vous dire de la liberté de penser? Vos hommes n'en abusent point. Ils s'adressent aux passions de la multitude, non k sa raison ; la forme quotidienne de leurs écrits le prouve de reste. C'est une correspondance bien réglée entre quelques-uns qui ne pensent guères et beaucoup qui ne pensent point. Or, que voulezvous que devienne une pauvre petite vérité dans Un tel conflit? Je vous prédis que cette opinion, la plus faible et la plus timide, sera moquée, perdue, étouffée sous l'amas de folies qu'un tel système fait éclore et régner. Eye ne voudrais d'autre exemple que cette énorme sottise qui a fait si'belle fortune et dont nous parlons...

— Plait-il? comment? que dites-vous? une Bottiso! la liberté de... Prenez garde, monsieur !

Le docteur promena autour de lui ses regards troublés,

pour s'assurer que personne n'avait pu entendre ; il reprit plus bas, encore tout ému :

•— Eh ! quoi donc, vous refusez de voiries avantages... 11 n'est plus d'abus possible. Qu'un préfet soit injuste, qu'un maire passe ses pouvoirs, qu'un curé s'égare, le public en est instruit, et cela est inappréciable. On maintient le peuple dans une métiauce du pouvoir et de ses agents qui est une merveille.

— Je conviens que le dépit d'un fonctionnaire est bien capable de balancer les malheurs d'un peuple; mais je ne doute point que si l'on mettait d'une part les avantages et de l'autre les périls, on ne trouvât des gens pour assurer que ceux-ci n'ont point de conséquences ; mais je n'en suis pas moins étonné qu'une aberration si farouche...

— Monsieur! s'écria le docteur, par égard pour vous, pour moi, taisez-vous ! Vous êtes d'une imprudence, d'uae légèreté à lâcher des paradoxes ! Quoi ! vous allez choquer de front,., au milieu d'un peuple irrité... vous me faites frémir pour vous

— Eh! là, tout doux, je ne suis qu'un ignorant, dit Germain effrayé, *

— Point d'excuse, vous seriez hué, assailli, et Dieu sait ce que vous coûterait votre opinion.

— Mais, reprit Germain en se remettant un peu, la liberté de,., de penser... la liberté de...

— Rien, rien, vous seriez injurié, poursuivi, désigné à la vengeance publique, et peut-être haché menu par le peuple. Je tremble, ajouta le docteur avec agitation, je tremble qu'il ne vous arrive malheur.

LES PHYLLOPHAGES 217

— Ail I mon Dieu, reprit Germain pâlissant, voyez- vous ce que je vous disais, j'aurai peut-être lâché quelque vérité...

Il tremblait à son tour.

— Je vous demande pardon de la liberté grande, je ne suis qu'un étranger, je n'entends rien à la politique.,. C'est le simple bon sens... et l'on risque àchaque instant de choquer... Me voilà instruit... du moment que... c'est une fort belle chose que... il est clair que... Je suis de votre avis.

En même temps, des coups de feu retentirent ; Germain fit un saut. Une clameur lointaine s'éleva, un peuple effrayé déboucha de plusieurs rues, des bataillons battant la charge passèrent au fond de la plac^.

— Voilà qu'on change votre gouvernement ce matin, dit Germain.

— Non, reprit le docteur d'un air capable en humant une prise de tabac ; non, nous eu serons quitte aujourd'hui pour une échauffourée qui va me donner de l'occupation, quelques centaines d'hommes blessés.

— Gela n'est rien, mais du moins votre maire est veillé de prés, c'est toujours ça, adieu, monsieur.

La fusillade continua. Germain, qui se mourait de peur, courut au port pour se rembarquer. La canonnade, qui ronflait au loin^ lui donna des ailes. En arrivant tout essoufflé, il rencontra justement son capitaine, qui lui demanda des nouvelles de l'émotion populaire.

— Bah ! dit Germain, tout va pour le mieux, ce peuple a raison, il tient à ses usages ; Dieu me préserve de m'en mêler.

— Mais, quelle est la cause du bruit? sans doute ces sottises imprimées...

— Capitaine ! ce n'est pas moi qui Tai dit ; je sais trop le respect que je dois aux coutumes de ce pays. Je ^ous trouve bien hardi. Gardez qu'on vous entende, vous seriez sifflé, arrêté, haché menu ; il ne s'agit de rien moins que de la liberté de la pensée. On remédie par là à Tindépendance des maires et des curés, que sais-je? Vous êtes d'une témérité 1 je voudrais repartir tout de suite.

— Quoi! pourquoi partir? qu'est-ce que tout cela signifie?

Germain baissant la voix :

— Rien ; on est fort attaché ici à la liberté de penser, et comme aussi bien que vous j'ai osé penser... que... Mais j'ai changé d'avis, s'écria-t-il plus haut, en regardant autour de lui.

— Et où prétendez-vous all^? dit le capitaine.*

— Chez moi.

— Eh bien ! prenez la diligence, vous y êtes. Quoi ! vous ne reconnaissez pas la plus belle ville maritime de votre pays?

Et le capitaine se mit à rire de l'étonnement de Germain.

LÉGENDE ^^POCRYPHE

C'était un prodigieux enfant que le petit Guillaume de Bougival, s'il faut en croire l'annaliste de celte ancienne maison ; car le jeune sire, dit-on, arrosait ses fleurs avec du vin de Chypre, et plantait des écus dans son potager ; il cirait ses harnais de confitures;et attachait ses lévriers avec des cordons d'andouilles ; il allait à la chasse aux papillons avec une arquebuse rayée, et faisait enfin cent choses particulières qui prouvaient bien qu'il n'avait pas le sens commun.

Un jour, il pria le sire chapelain de graver ses armes sur son gantelet droit, et, mettant à profit son peu de latin, il écrivit de sa propre main tciem, sur le gantelet gauche, parce que, disait-il, s'il venait à perdre l'un ou l'autre,

on saurait que cette paire de gantelets lui appartenait.

Il avait un joli cheval qu'il n'aurait point perdu sans grand deuil, et comme il avait ouï dire que les mécréants d'Egypte conservaient leurs parents morts en les bourrant d'aromates, il fit embaumer son joli cheval.

Or, la châtelaine de Bougival, mère vénérée du jeune gentilhomme, était veuve ; et, bien qu'elle considérât ce fils unique comme une merveille de gentil savoir, elle ne laissa pas, sur ce qu'on lui disait, de concevoir quelques i inquiétudes sur les marques de sa précocité.

Elle assembla des astrologues, qui tinrent en sa présence j une conférence, laquelle dura soixante-sept jours, sans en j tirer que le temps de manger et de boire. L'annaliste ne nous a pu transmettre les belles paroles qui furent proférées en cette occasion , à cause , dit-il , que les docteurs s'exprimaient en style de cabale, ce qui gêna fort aussi la bonne châtelaine, qui n'entendait point cette langue.

Quand les docteurs de furent suffisamment entendus, il se trouva qu'ils étaient d'un avis différent Le chapelain, qui n'avait point voulu jusqu'alors surcharger ce cas épineux, monta ce jour-là dans l'oratoire, et, s'étant fait expliquer la chose en peu de mots, il donna une opinion tierce qui réunit tous les suffrages.

Il fut reconnu que le jeune sire avait trop d'esprit pour son âge, et que le mal ne ferait apparemment que croître selon les progrès 'naturels, ce qui ne pouvait manquer d'amener d'extrêmes difficultés.

Or, la noble dame de Bougival, peu satisfaite qu'on eût

vGooQh

trouvé le mal, si Ton ne découvrait encore le remède, pressa les astrologues de s'expliquer jusqu'au bout.

Mais les astrologues déclarèrent, après de mûres réflexions, qu'on pouvait chercher des remèdes avec quelque espérance à ce qui était proprement un mal ; mais que l'Objet de leurs consultations n'étant que l'excès d'un bien, ils ne savaient qu'y faire ; et ils prouvèrent même, par la philosophie d'Aristote, qu'il y avait là contradiction dans les termes, c'est-à-dire absurdité manifeste.

Cependant, comme la noble dame leur proposa de doubler leur récompense, cette petite difficulté ne les rebuta point, et ils offrirent de continuer leur conférence jusqu'à ce que...

Mais le chapelain effrayé prit tout d'un coup la parole d'un ton magistral :

— Silence! n'allez point plus avant, maîtres, je vous en conjure. Je me sens éclairé d*une lumière inattendue. Le remède, dites-vous, madame? Je le tiens, et ces docteurs vénérés vont donner à l'envi dans lùon opinion. Il ne faut qu'un grain de bon sens.

— Opfiwiè/ s'écrièrent de concert les astrologues; le sire chapelain a le nez bon.

— Où trouver cet onguent?dit la châtelaine.

Mais le chapelain lui dit à l'oreille :

— Commençons par chasser ces bons sires à grands coups de verges, ou nous pourrions bien ne flairer de nos jours l'ombre d'un dictame à la distance d'un trait d'arbalète.

Et cela fut fait à l'instant. Et le même jour nombre de

courriers , de pages et de valets porte-lettres, partirent du château par tous les chemins, pour chercher dans le royaume le remède dont on avait besoin.

Or, il y avait à Montpellier une illustre assemblée de médecins et de physiciens d'où était sorti le barbier du Roi. Un messager de Bougival se présenta devant cet auguste corps, et conta le cas de sou maître et ce qu'il cherchait.

Les docteurs hochèrent la tête, se mirent à rire et opinèrent du bonnet que rien n'était plus facile que décomposer le philtre qu'on demandait : ils demandèrent seulement cinq ou six lunes, pour se donner le temps de l'extraire et de le préparer. t

Au bout de ce temps, on livra au messager une fiole bien cachetée qu'onlui fit payer fort cher, et qu'il emporta en grande hâtp sur le chemin de Bougival.

Quand il s'agit d'ouvrir cette fiole, en grande et solennelle assemblée, le bouchon partit comme si elle contenait l'âme d'un diable, et l'on en vit sortir en désarroi septante et dix-sept syllabes latines, trois apophthegmes d'flippocratès écrits à rebours, trois gouttes d'avarice, un demiseptier de pédantisme, cinq drachmes de galimatias, et pour plus de trente-six sous de routine.

Le jeune sire de Bougival à cette explosion horrifique, fil une demi-douzaine de cabrioles, ce qui fit assez voir qu'il n'était pas guéri. Toute la compagnie éternua à plusieurs reprises, et les mouchoirs allaient de tous côtés, car les habits de ceux qui étaient les plus proches de la fiole étaient tout gâtés.

Un second messager, revenant de la cour des douze pairs, 011 il avait consulté les plus illustres chevaliers, déposa aux pieds de la châtelaine un casque renfermant un baume extrait de noble chevalerie, en guise de celui qu'on cherchait.

n sortit de ce casque une demi-brasse de devises galantes, un quarteron de fausse gloire, trois pincées de cervelles fêlées, une poignée de mauvaises raisons et trois boisseaux de coups de poing dont les assistants furent tout meurtris.

Le jeune sire, notamment, en reçut plusieurs sur la nuque dont il eut encore le cerveau bl^sé.

Voici venir un page couvert de poussière et qui a beau mentir, car il vient de loin.

— D*où retournez- vous, beau page, et quelle nouvelle apportez?

— Je viens du pays de la justice et j'ai comparu pardevant les cours souveraines qui siègent en bonnets fourrés. J'ai demandé à leurs seigneuries ce qui manque à notre gracieux «maître , et voici ce qu'on m'a doufié,

11 tira un sac de sa gibecière et le présenta courtoisement le genou en terre.

Sentences, arrêts, pourvois, rejets, rêves d'audience, balances percées, phrases d'avocats, pattes graissées, rires de buvette, rancunes de juge, séductions d'esprit, duretés de cœur, entendements à béquilles, gerçures de consciences, se répandirent aussitôt dans la salle plus pressés,

plus aveugles, plus bourdonnants que vingt-cinq mille panneries de hannetons.

— Haschu! buech! s'écria le chapelain, ouvrez les fenêtres! et donnez sus à grandes bonnetades !

Le jeune sire de Bougival était tout ébouriffantilié de Faccident.

Mais le héraut d'armes annonça ie retour de Faimable courrier Vélocipède qu'on avait dépéché dans le royaume de la très-sage et très-puissante reine Pintiquinibestra, souveraine du pays de politesse et de galanterie, qui s'étend dans une grande partie du monde.

Les sujets de ce royaume étant renommés par leur humeur facile, la grâce de leur maintien, la sérénité de leurs visages, on avait pensé qu'ils pourraient d'aventure connaître la composition du précieux baume. Or, la tant douce reine Pintiquinibestra se faisait fort ^en effet de contenter le sire de Bougival par le contenu d'une corbeille fleurie que le courrier posa doucement sur le pavé de la salle.

Grande fut la curiosité quand on leva le couvercle. Tout aussitôt des parfums capiteux se répandirent à l'entour et saisirent à la gorge l'honorable compagnie, et l'on vit en belle ordonnance dans le fond de la corbeille, nombre de soupirs de guimbarde, deux pintes de mauvais sang, un paquet de rimes, cent potées de grimaces, un gros de bonne mine, le double de mauvais jeu, un brin de visions cornues, trois ou quatre péchés capitaux qui étaient laids comme le diable, le tout serré d'un ruban couleur de rose.

Le jeune sire de Bougival, en grande horripilation inspirée par ces drogues subtiles, se mita danser follement.

— Vade rétro ! s'écria le chapelain, et il renversa d'un coup de pied la corbeille, qui sonna comme un sac de noix creuses.

En ce moment on vit de loin, du haut des tours, un loyal messager qui se démenait, se roulait, se débattait sur le chemin comme s*il eût rapporté dans ses chausses toutes les fourmis de la vieille Egypte.

—Las I s'écrièrent les gens d'armes, voici votre bon messager qui a perdu le sens.

— Gentilmessager, d'où revenez-vous ?ditlanoble dame. . — Je reviens de philosophie, où j'ai longuement conféré avec tous les philosophes, docteurs, maîtres ès-arts, mires, magiciens, vaticinateurs, et un tas d'autres maniaques nouveaux et antiques. Or voici ce qu'ils ont confié à ma discrétion.

Une multitude de parchemins et de banderoles s'envolèrent à l'envi des poches et sachets du messager, lequel disparut comme dans un nuage, et ces papillons fourmillants portaient leurs noms par écrit au revers de l'aile , tels que ceux-ci, par exemple : Que oui — Que non — Peut-être. —On ne sait — Gomment? — Pourquoi? — Que sais-je? — Ou verra — Ce n'est rien — C'est tout ~ 11 se pourrait —Où? — Quand? — Baste —Je m'en ris, etc. avec nombre d'incongruités et de gros mots que les parchemins bourdonnaient l'un contre l'autre, et qui blessèrent les oreilles de la compagnie.

-^ Pour l'amour du bon Dieu! dit le chapelain, éloigne?

notre jeune sire, ou c'en est fait de lui pour jamais. Et sur-le-champ les valets prirent les chasse-mouches et nettoyèrent vitement la place.

Alors entra un messager prudent et avisé, portant barbe grise, qui prit ainsi la parole :

— Gomme on voit souvent que les hommes qui se croient sages souffrent volontiers grande disette^ de sagesse, et considérant que la simplicilé du cœur est la mère de plusieurs qualités excellentes ; très-fermement assuré d'ailleurs que Tentendement profite fort à ne point offusquer sa lumière naturelle d'un million de grimoires ténébreux, je n'ai point cherché bien loin le bien qui d'aventure était près de* nous.

J'ai donc interrogé nos bons hommes de labour; les plus vieux, les plus prudents, les plus simples, les plus sages de nos paysans, qu'on voit vivre à merveille dans leur pauvreté, n'eu déplaise aux grands de la terre. Or, voici le cadeau qu'ils m'ont fait.

Gela dit, il fit voir d'un air fin une marmite de terre, d'où s'exhala le parfum suave d'une soupe aux choux. Mais on ne trouva dans le pot que force pois chichcs, contes bleus, crasse d'ignorance, préjugés, sottise et vices sans voiles.

— Beau page, dit le chapelain, renvçrscz-moi cette marmite, et pour une fois du moins qu'on exécute ce qm j'ai en tète. Qu'on m'aille chercher sur-le-champ le saint homme qui habite l'ermitage de Valvert.

Or, il y avait un homme qui avait passé la moitié de sa vie en grands pèlerinages et qui deneurait depuis

trente ans, non loin de là, sur le penchant d'une colline, dans une grotte qu'il s'était creusée de ses mains. On ne rappelait que l'Ermite et on le considérait comme un fou, à cause des choses singulières qu'on lui voyait faire. On le trouvait parfois sur les chemins, levant les mains, bondissant de joie et chantant les louanges du seigneur à gorge déployée. Il entreprenait volontiers de longs dialogues avec les fleurs des prés, les oiseaux du ciel, les arbres de la forêt et les étoiles du firmament; à toute heure de la nuit, on entendait les cantiques du saint homme, et le jour, en travaillant à son potager, il entrait dans des transports de joie et des ravissements inexplicables, comme un enfant. C'est pourquoi les sages pensaient qu'il était fou,

— Oui, mes amis, je le suis, disait-il en riant, je le suis par grand amour de Notre-Seigneur Jésus , et je suis étonné que vous ne le soyez pas comme moi.

Et cependant les femmes dont les enfants étaient malades allaient le trouver, et les enfants étaient guéris ; les infirmes lui demandaient la charité , et leurs plaies se fermaient ; mais on ne voulait se fier ni à des femmes, ni à des mendiants, et l'on tenait l'ermite pour un homme privé de raison,

Voilà celui que le chapelain fit appeler, et ce fut un grand étonnement parmi les serviteurs et les conseillers, qui commencèrent de rire entre eux quand parut le solitaire. Le saint homme s'en aperçut et le bénit. Puis il s'approcha du jeune sire, et lui donna à réciter une oraison écrite sur vélin. Et le jeune sire de Bougival fut

guéri, et les valets ne rirent plus; mais on rendit à Dieu de solennelles actions de grâces.

Voilà comme il est dit que le bon sens fut donné au jeune homme par un fou selon Jésus-Christ.

Le légendaire ajoute que cet ermite était saint Geinert, dont les reliques reposent dans le pays.

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