‹ Contes sceptiques et philosophiquesChapitre 3 sur 12 · CHIMÈRE M · texte numérisé non relu

CHIMÈRE M

près Bcmn la ligne, entre les grandes Moiuqoea ei 1^ NoU' yelle^Guioée dont c'est une presqulle.. Le premter mousse vcms indiqaem VeHdnât les ye&x feraiés, et je voits inâi^erai^ moi^ on joli briek qui tous portera là^^^ en touebaot à Valparaiso. 11 est GomosaBdé pariecapitatae Latri^sey u ée mes amis.

— Le nom me plaît, dit Paillenlceil son calepin à k maiDy il se&tsoQ prolétaire et soa ami de Fégalité.

~ Quant à cela Yousseres contents; c'est un bomae à TOUS traiter camme ses matelote» qui sont des nôgres.

Paiilenlœil écrivit ces mdications et remercia le capitaine.

11 n'y arail point de tempe à perdre, le bridt était sur le point de partir. Les trois amis coururent ahez le capitaine Latrique, qui leur parut bref dans ses discours.

--Gafûtaine, dit Pailienkell, nous allons à laNouvelle* Glanée f(H*mer de grands citoyens?

— U TOUS en coûtera mille écus par personne.

^ Mille écus par citoyen?

'^ Je parle du passage.

— Daignez prendre ea considération la mission phi* lantëropique dont nous voulons bien nous charger. De^ mandea^ à mon ami Guillotin, nous allons là-bas répan-» dre la lumière^ proclamer les droits de Tbomme^ créer des gazettes et destituer des mouchards.

^ Ce sont vos af faireSi

Paillenlœii vit bien qu'il n'avait plus qâ^à compter les mille éf^'Ospar passager; ce qui taisait pour les trois seul mille Jévreri, vieux style, premtôre dépense assez ff^rtepour

rémaucipation des Papous. Il sentit que la lib^té est le plus cher des biens.

Le lendemain , par une brise gaillarde, soufflant de terre, le capitaine Latrique mit à la voile. Nos amis furent occupés des premières distractions du voyage, et notamment le mal de mer qui faillit leur tirer les entrailles du corps à- force de vomissements.

Paillenlœil ne put s'empécherdepenserquedesi grosses coliques étaient trop payées de neuf mille francs.

Ledrôle, changeant d*avis, s*écriait qu*on le redescendît à terre ; mais comme on était déjà loin, on lui offrit de le descendre dans Peau, ce qu'il refusa; pour Guillotin,ilne remuait point et ne soufflait goutte, raide, pâle et puant comme un mort, rouvrant à peine un œil égaré, et ne tenant plus à rien dans le monde. Dans cet état, il eût volontiers avoué qu'il ne savait pas la grammaire, qu'il ne croyait pas du tout qu'on pût affranchir les cochers de fiacre , que c'était se moquer de parler de république en nos temps ; qu'il y avait trop de gens près à trahir leur conscience pour une pièce de quinze sous; qu'il n'avait de sa vie réfléchi à ses opinions ; qu'il les soutenait sans savoir pourquoi ni comment, et qu'il était, lui nommément, le plus ignorant et le plus méprisable de tous les drôles, y compris Ledrôle là présent. Heureusement pour Guillotin, nul ne s'avjsa de l'interroger.

Le mal eut son cours et que trop, puis il cessa, et, comme dit l'Italien, passatoil pericola... L'insolence renaît. Les trois amis, à peine guéris, trouvèrent que lorsqu'on avait le bonheur de n'avoir plus le mal de

mer, abord d*ua navire, on s'ennuyait encore beaucoup.

Pour se distraire, ils regardèrent de quelle façon le capitaine gouvernait son équipage, parce que, disait Guillolin, on trouve à s'instruire partout ; on peut conclure du petit au grand, et qui mène bien vingt hommes en pourrait mener raille, ce qui revient à la maxime alimentaire qu'un plat dé deux suffit pour sept, laquelle s'est tant trouvée démentie dans tai>t de dîners bourgeois.

Ils virent donc, en étudiant les manières du capitaine, dont ils auraient attesté le civisme, qu'il procédait volontiers par coups de pied et coups de poing, moyennant quoi il était exactement obéi. Mais Paillenlœil fut révolté de ces traitements ; on tomba d'accord qu'ils attentaient à la dignité humaine aussi bien qu'à l'économie animale de l'indivision. Guillotin reconnut les restes du hideux despotisme qui avait si longtemps pesé sur l'Europe ; il en prit occasion de déclamer contre Tincurable corruption de nos États vermoulus.

A ce sujet, il rappela qu'en de pures républiques et dans les démocraties les plus parfaites qui eussent réjoui l'univers, aux beaux temps de Rome et de Sparte, qui, à la vérité, n'avaient point alors de marine, le centurion, en cas pareil, ne détachait au délinquant que cent coups de son cep de vigne, bois dur et noueux, mais spécialement consacré aux corrections militaires, ce qui est toujours honorable.

Quant à Sparte, ajoutait Guillotin, le magistrat chargé de l'éducation des fils de famille, les envoyait voler de la viande et du bois pour faire la cuisine. S'ils volaient

54 CONTES SCfiPTlQUBS ET PMlLOSOPUIQUES

admitementy tmt allait biea ; d*ilt ^'étaient qtte ée petits Toleups fimoté» qui m Mmmi surprendre, c6 même magistrat leur ftppii(iuait également une centaine de coups de Yerges, peu plus, peu moins. Voilà comme j'entends la correction dans un État bien policé.

— Cent coups de tergesl dit MUenlœii, je ne vous cache pas qUé cent coupe de terges m^étonnent dans uÉiè république.

r- Us sont indispensables ; faUt-il bien que le supérieur soit obéi : il ne saurait Tétre toujours sans quelques coups de verges.

-^ Voilà ce à quoi la république devrait pourvoir, m, c'est possible^ Autrement, je préfère le simple coup de i»ed d« Latrique.

. -^ Malheureux! tu blasphèmes! Latrique n'aauican droit de te donner son coup de pied ; tu le reçois, ce coup de pied monarchique, du consentement d'un seul, tandis que la république te l'applique du commun consentement, cequi le légitime à tes yeux. Tout le inonde d'un commun accord veut qu'on te donne des coups de pkd.

— Tout le monde est un sot.

— Sot toi-même, puisque ta volonté particulièreest comr prise dans cette volonté générale. Tu consens toi-même à ce qu'on t'assomme de coup» de pied*

— Ils en ont menti, je ne consens pas, je retire ma vo^ lonté particulière, et je rends les coups de pied à tout k monde que tu dis.

— Oui, sans doute, dit GuiUotin pensif, c'est une de ces petites diflicultésqui inquiétaient Jean^Jacques quand il

avouail à la fin da Contrat social^ qu'il n'avait éorit qu'une rôTerie impraticable, et qu'on ferait bien de n'en pas croire un mot. Peut^tre alors diras-tu qu'il était inutile de l'écrire, et qu'il en est comme d'un prédicateur qui ajoute après un sermon chaleureux : Prene^-y garde ! je vous ai metiti. Mais qu'importe? Jean-Jacques est consé*qifêlit quand il insinue doucement de marcher à quatre pattes. Ledrôie avait raison ; retiens-le, Pailienlœil ; toute loi est un joug. La liberté absolue est impossible, parce qu'elle contient la liberté de se détruire. Tu trouveras toujours de grandes majorités qui ne voudront point être libres. Consulte les portiers là-dessus. 11 faudrait détruire Tinflaence de la force et de l'or, l'espérance et la crainte. Jean^Jacquës sentait tout cela et ne sa\ait qu'y foire; c'est pourquoi il avoua sur la fin de sa vie qu'il avait écrit, tant de sottises. Ce fut son mot. Néanmoins je ne saurai souffrir les abus de pouvoir de cet impertinent capitaine.

Il fut interrompu par une scène qni donnait matière à la glose* Le second du capitaine s'étanl enivré mettait le désordre à bord, Latrique se jeta sur lui ; le second résista. Mais le capitaine fut le plus fort et jeta son homme à fond de cale comme une balle de coton. La lourde chute du CD rpsglaça d'horreur les passagers; mais, la chose faite, le capitaine, homme apoplectique, épuisé par l'effort, tomba lui<«méme comote un bœuf sur le pont du navire, privé de sentiment.

— Il fait bien, s'écria Guillotin le voyantparterre, de se soustraire au châtiment : j'allais l'assommer. Ëh quoi donc l vous êtes ici vingt matelots bien taillés, bien tra-

pus, bien trempés, et vous vous laissez mener à la gaule, comme un bétail, par cet ignoble argousin qui râle sur ces planches. Tudieu, mes amisi ne sommes-nous pas tous égaux? NVt-on point inventé les droits de Thomme? N*avez-vous pas lu Babeuf î Je ne Fai pas lu non plus, mais le simple bon sens vous marque votre conduite. Un philanthrope demanderait cinq cent mille têtes; je ne vous demande que d*achever ce misérable ; de quel droit vous rosserait-il plutôt que vous, lui? Nous sommes tous frères, que diable ! Je conclus qu'il faut qu'on le pende, tandis quil n'y songe pas.

Cette allocution fut accueillie par ces mines hébétées d'une multitude grossière à qui Ton propose quelque chose d'extraordinaire. Quelques matelots grommelèrent qu'ils se régaleraient volontiers de piétiner un peu le patron, n'était la crainte que le commissaire Guillolin descendît auprès du second, dans l'espoir de s'entendre avec lui, s'il lui restait le souffle. En effet, celui-ci goûta les théories républicaines autant que le pouvait un homme si assommé.

Mais tandis que Guillotin était à la cale, un homme de l'équipage, qui se mêlait de chirurgie, jugea plus charitable, malgré la harangue du publiciste, de saigner le capitaine. Guillotin remontant, trouva donc M. Latrique, revenu de sa pâmoison, humant Tair doucement comme si de rien n'était; sur quoi Guillotin, comme tous les traîtres, dissimula. Je crois que Latrique dissimulait.

Un malin, les passagers s'éveillèrent en vue d'une terre* Le capitaine, qui envoyait chercher de l'eau, fit demander

aux trois amis s'ils ne seraient pas bien aise de visiter Ja côte : c'était les prier de noces.

L'île n'était pas des plus riantes, ce n'était qu'un rocher : un sol âpre, inégal, couvert de mousses et d'arbres chétifs; mais les matelots, ayant à s'occuper, invitèrent les passagers à s'avancer dans l'intérieur. Ceux-ci donc coururent de çà, de là, sans trouver qu'une végétation malingre, des terrains rocailleux, point de gibier, rien de plaisant..

Le soir, ils revinrent harassés de fatigue; mais le canot avait disparu. Ils trouvèrent au lieu du débarquement leurs paquets et leurs malles proprement rangés, avec une lettre cachetée au goudron où ils lurent ceci : « l^es Frères,

y> Averti du soin charitable que vous preniez d'établir l'égalité parfaite à mon bord, je vous fais savoir que mon équipage n'est pas digne de vos bienfaits. Nous ne sommes que des égoïstes incapables de vous éœuter,

» Puisque vous êtes sr pressés dans l'application de vos principes, vous ne serez pas fâchés de les développer, au détriment des Papous, sur cette terre où je prends la liberté de vous déposer. Le peuple y est d'autant plus neuf qu'il n'existe pas encore; mais vous y trouverez beaucoup de pingouins. La chair de cet oiseau n'est pas bonne à manger.

» Je ne doute pas que vos soins né viennent à bout d'accroître la population du nouvel État. C'est le précepte capital de vos grands politiques.

» Bien du plaisir,

» Signé Latrique, pour vous servir. »

.n8 CONTES SCEPTIQUES ET PHILOSOPHIQUES

Dire le désespoir de ces pauses genp, c^est clK)8e impossible : ils ne pouvaient croire d'abord h cette cruelle plaisanterie; ils courent les baiei , les criques, tous les détours de la côte ; point de canot. Enfin, mont^ sur ua morpe, ils virent à l*hori«on un point noir, qui n'était autre que le joli brick la €fcimèfe, capitaine Latrique, s'éloignant à toutes voiles,

. Guiilotin se renversa sur le sable dans un accès de mala rage qui le laissa perclus. Ledrôle fut frappé de stupidité, mais cela fut peu sensible, ne tranchant guère de son état ordinaire. Paillenlœil vérifia le nombre de ses pa-* quets, puis dît à Ledrôle :

— Mon ami, ce Latrique n'est pas sans délicatesse : après un tel procédé contre les personnes, il n'en coûtait rien de garder les paquets.^

Mais, retrouvÉ^nt jusqu*au portefeuille qui contenait ea papiers toute sa fortune, il poussa un eri de joie :

— Nous sommes sauvés I Us ont laissé l'argent, et j'ai ouï dire à mon père que l'argent suffisait partout!

— Ne sais-tu point, imbécile, que l'île est déserte ; des millions ici ne te sierviraient point à prendre seulement un pingouin , quoiqu'ils ne soient pas bons à manger.

Là^dessus, nouvelles larmes. Le chagrin môme em-^ pécha Paillenlœil, si accoutumé jusque-là mx déférences de ses amis, de remarquer les crudités nouvelles de Ledrôle.

Ils partagèrent ensemble une boîte de pastilles au chocolat qui se trouvait par hasard dans une valise. Ce fut lei^r Boup^. Mais la douleur ferma leur estomac. Ils se

couebôreot sur les ballots et tombèrent dans un sommeii^ qui n^ôtait qu'un excès d'accablemeut

Quillotin ne se ranima que le lendemain. Livré, taadia fUQ sas eompagnona dormaient, à des réflexions de tout potat fort pénibles, il lit un retour sur lui-œôme, A queK qiie ohose malbeur est boa, dit le peuple. Gela fut vrai de QuiUotin ; jamais révolution plus subite, plus radicale, plus salutaire, ne s'epéra cbei un révolutionnaire; il se jeta h genpux, levant les mains au ciel, détesta ses éga^ Fements, et demanda pardon à Dieu d'avoir vécu jus^ queJà sans s'inquiéter de la belle figure qu'il ferait au moment de k mort, qui est toujours, quelque opinion qu'on ait, un passage fort délicat.

Il réveille ses oompagnons, les embrasse en pleurant, toutefois les console ^t Je»r tient ce discours :

— Abî mes pauvres amis, tout masque tombe dans une telle extrémité, Regarde?*moi, je suis ^n misérable, et sans doutp VQUS ne Y^le* p^s beaucoup mieux. Il n'est guère d'opinion dans le monde qui ne soit doublée de passions et d'intérêt. On n'est que des coquins pétris de bassesse et de vanité, et Ton parle de dévoftment, d'honneur, de Pltrie, de bonheur du peuple ( Je ne saurais plus vous cacher qup j^ n'ai jamais voulu, dans le fond du cœur, que de l'argent, du crédit, des honneurs, et m rien faire; c'tjst-à-dire tout ce qui tend à l'oppression du prochaip, Ledrôle, s'il veut être franc, dira qu'il marchait sur mes traces, selon ses petits moyens. Bt toi, Paillenlœil, quoique moins mauvais, tu u'étfiis qu'une bétç ; souffre cette franchise dans c^te heure suprême, l^e ciel nous a punis ;

nous sommes, pour ainsi parler, retranchés du monde, n'en gardons aucune misère : vivons en frères, aimonsnous, soutenons-nous; aussi bien est-ce le seul moyen de supporter la vie misérable qui nous est réservée , si Ton peut encore appeler cela une vie. Plus de détours, d'égoïsme, de méfiance, de prétentions : l'amour, la paix, la concorde, la fraternité. Notre intérêt est le même, ne soyons qu'une âme en trois corps. Le malheur rapproche les hommes ; tout le premier je me sens pris pour vous d'une tendresse incroyable : vous êtes véritablement désormais, mes amis, mes parents, ma chère et unique fa* mille ; partagez donc ce sentiment, et Dieu satisfait nous prendra peut-être en pitié.

11 pleurait fort, disant cela. Ledrôle lui-même semblait tout contrit ; tous trois alors, ouvrant les bras, s'embrassèrent avec effusion. Paillenlœil, qui n'était point au fond sans principes,' fut touché surtout de la fin de l'allocution.

— J'aurais cru, dit-il à Guillotin,que tu n'avais nulle crainte de Dieu.

— Comment ne craindrais-je pas Dieu, mon ami, moi qui crains les coups de bâton?

— Tu te vantais au moins de n'y pas croire. Je ne parlfe pas des coups de bâton,^tu en as assez reçu. Voici toujours un beau changement; il n'est pltfs question apparemment^ de mouvement, du bonheur des masses et de réformes électorales.

— Tu me fais honte de mes observations; laissons cela aux pays malheureux qui OQt des journaux, des factions, des consciences à vendre et du temps à perdre.

LA CHIMÈRE 6t

—Oh! mon ami! au contraire, s'écria Paillenlœil, c'est ici le cas ou jamais d'expérimenter nos spéculations. La fraternité que tu nous proposes n'est-elie point ce qu'on a rêvé de meilleur en fait de démocratie, d'égalité de droits, de parfaite constitution politique? Il est vrai que nous ne sommes que trois, mais -notre bonheur n'en est que plus sûr. Çà, çà, nou9 allons résoudre le problème. Prenons courage, et procédons à la pratique par l'inventaire des bagages, que nous partagerons fraternellement.

Paillenlœil en ceci fut d'autant plus généreux, que tous les bagages lui appartenaient. Guillotin n'avait pas ses manuscrits; Ledrôle, rien : l'un valait l'autre.

Ils trouvèrent dans les valises quelques couteaux, des canifs, des rasoirs, une paire de pistolets, qui acquéraient un prix inestimable; le tout fut équitablement partagé.

— D'ailleurs, dit Paiîlenlœil, partagé ou non, il n'y a plus ici ni tien, ni mien : toute proie, toute chasse, toute conquête sur ce sol ingrat nous doit profiter également; partant plus de cérémonies.

Ledrôle et Guillotin, touchés h leur tour, embrassèrent le bon Paillenlœil. Autrefofs ce n'eût pas été sans grimace et sans arrière-ï)ensée; mais ils étaient pour le présent de la meilleure foi du monde, et ce résultat valait bien la peine d'être abandonné sur un roc.

Cependant ils utilisaient fort à propos les menus ustensiles qu'ils avaient retrouvés. Avec les couteaux et les rasoirs ils coupèrent de petits piquets qui devaient soutenir un toit ; ils allumèrent du feu avec leur briquet. Au moyen de fils et de cordons, ils . tissèrent de mauvais engins à

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6î CONTES SCEPTIQUES ET PHILOSOPHIQUES

preadre du poisson sur la côte. Ils taillèreat aussi des Mtons pour chasser ai^x pingouins, et, quoi qu'en eût dit Latrique, il fallut bien les manger.

Tant que durèrent ces premiers travaux, la plus pa^ faite union régna parmi les colons, et Paillenlœil conserva Pespoir de supériorité que lui avait acquise ses cent mille francs jadis, et tout récemment sa belle conduite.

Or les bardes et les outils s'usaient dans les rudes travaux que commandait la nécessité; il est vrai que nos hommes avaient trouvé par compensation une grotte sèche, qui leur servait de maison; ils s'avisèrent de tresser le varech et d'en façonner des habits suffisants; ils remplacèrent les outils les plus nécessaires avec des pieux durcis au feu et des cailloux aiguisés ; enfin ils s'accoutumèrent à leur misère, comme il arrive dans les pires conditions; mais le tout se fit, je ne sais comment, au préjudice de la considération de Paillenlœil, laquelle ne fit que décroître au profit de celle de Guillotin.

On se doute que Ledrôle, en son temps, était un notable et lâche fainéant. Le naturel ne se réforme pas, comme il y parut dans les travaux que les amis faisaient ensemble, ou plutôt que Ledrôle laissait faire aux autres. Il en cédait volontiers sa meilleure part à Paillenlœil; et si ce dernier portait plainte, l'autre cherchait chicane, alléguait sa santé, son peu d'habitude, et que d'ailleurs rien n'était réglé entre eux là-dessus.

Au demeurant, Paillenlœil se montrait bon diable, toujours content et pliant aisément. Mais, tandis qu'il taillait, piochait, pâtissait et chassait vaillamment pour la com-

LA GHIMÈRB 63

munauté, Ledrôle, recherchant Guillotin, lui tint ces propos et autres semblables :

— Corbleu, mon noble ami, je trouve de tout point ta conduite héroïque. Ta générosité à nous ouvrir Ion cœur en arrivant, ta condescendance, ta modestie, sont des choses que je ne me lasse point d'admirer. Nous te sommes si inférieurs à tous égards! Quelle sagesse n'as-tu pas mise à régler nos rapports communs I L'ancien avait raison qui disait : Omnia mecum porto; ce qui signifie, je crois, qu'il n'avait pas de bagages. Le mérite surnage partout. Nous sommes assurément égaux , puisque tu le dis, mais tu nous dépasses, même en ce désert, de toute la hauteur de ton génie.

— Ledrôle, dit Guillotin avec dignité, ton amitié s'exagère peut-être mes faibles talents.

— Allons, point de cérémonie avec moi* Je te connais de longue, date: il serait absurde de nier que tu ne sois le plus habile de nous trois.

—C'est un mince mérite, mon ami; je crois, en effet, que j'étais né pour les grandes affaires. C'est l'élude qui m'amaqqué.

— Vois pourtant comme tes talents se sont fait jour ici, malgré les circonstances. Nous formons une république, mais lu es la tête de cette république. Je veux dorénavant le donner ton titre, je t'appellerai président.

— Doucement, Ledrôle, tu vas tout de suite aux qualifications; sais-tu qu'elles portent atteinte à l'égalité?

— L'égalité détruit-elle la vérité? Est-il vrai que tuinous diriges? est-il vrai qu'aucun État ne se passe de directeur?

64 CONTES SCEPTIQUES ET PHlLOSOPHiaUES *

Est-il vrai que cet honneur te revient justement à cause de ton mérite; réponds à cela, président.

— Je vois que tu profites dans nos entretiens, mais il est convenable de prendre là-dessus Tavis de Paillenlœil.

— Paillenlœil sera de mon avis; et puis, que parles-tu de Paillenlœil! C'est un homme, entre nous, qui n'est bon qu'à fagoter, charrier, fendre du bois ; un être tout matériel qui est trop heureux d'être tombé dans une association juste et désintéressée comme la nôtre. Réduit à ses seules ressources, dans tout autre État il eût porté les crochets.

—11 y a du vrai dans ce que tu dis; mais tous leshommes sont également honorables dans une police bien réglée.

— Règle donc la nôtre, car je ne puis venir à bout d'honorer Paillenlœil. On ne sait d'ailleurs sur quel pied danser; il faut tout régler, afin qu'on ne puisse plus tard revenir sur le contrat.

— Eh bien ! oui^ Ledrôle, ton souci est d'un bon politique, j'y rêverai.

Cependant tout allait pour le mieux dans la meilleure des républiques possibles , et si Paillenlœil se plaignait encore, Ledrôle avait à dire que rien n'était marqué par le règlement, mais qu'on l'allait faire ; ce qui fit aussi désirer à Paillenlœil qu'on le fît.

Guillotin ayant pris jour, les trois amis se réunirent solennellement en manière d'États généraux, sur unquar tier de roc et dans le plus grand ordre, malgré le tumulte presque inévitable dans ces sortes d'assemblées.

Guillotin ouvrit la séance par l'exposition des matières

qu'on allait traiter; mais Ledrôle demanda la parole après lui, pour exprimer le premier vœu des parties contractantes.

— La première chose à fixer, dit-il, c'est la forme de l'assemblée, qui doit être présidée comme toutes les assemblées du monde. Autrement, nul ordre. La présidence te revient, ô Guillotin, comme au plus habile de nous trois. C'est la volonté générale, car Paillenlœil est de mon avis.

— Volontiers, dit Paillenlœil.

— Il faut pareillement, poursuivit Ledrôle, un magistrat suprême, électif, révocable ou non, pour diriger la chose publique. La communauté confère cette dignité à ce même président pour les mêmes considérations.

— N'est-il pas vrai, Paillenlœil?

— Qu'à cela ne tienne.

—Tu es donc, ô Guillotin, proclamé, d'un vœu unanime magistrat suprême de la commune : Vive la république et meurent les tyrans !

Paillenlœil, échauffé par ce transport, laissa pareillement éclater son enthousiasme. Guillotin essuya une larme.

— Mes amis, dit-il, je suis touché du choix dont vous m'honorez d'Un si bon accord, je m'efforcerai de me rendre digne de votre confiance. Mais il faut, pour mon soulagement et ma garantie, que je sois aidé dans mes délicates fonctions par un homme actif, intègre, zélé pour le bien de l'État, et qui sera comme une espèce de pouvoir administratif. Je crois que cette charge convient à Ledrôle.

66 CONTES SCEPTIQtIBS ET PHILOSOPHIQUES

— Elle me convient, dit Ledrôle.

— Et moi, dit .enfin Paillenloeil, qu'est-ce que je sui«? quel pouvoir?

— Toi? tu esr le souverain, lu es le peuple, tu es le pouvoir comme nous, puisque nous ne faisons qu'un ; tu est même au-dessus de nous, puisque nous te servons; nous t'épargnons la peine, et notre besogne n'est que pmir ton bien. Toutes les terres t'appartiennent : tu n'as qu'aies cultiver; tu ne nous dois que la subsistance, car il est ^ra» que toute peine mérite salaire. Si tu n'es pas content^ tu nous casses aux gages. Tes réclamations seront toujours écoutées. Au besoin, l'insurrection esta ton service ; l'insurrection est le plus saint des devoirs, quand on est le phis fort, s'entend ; sinon, c'est une sotte chose, car on est pendu. Nous tâcherons de ne pas te pendre, cela ne sied pas entre amis. Mais ne t'insurges pas, c'est le plus sûr. Au reste, jouis de tous tes droits, tu as le droit de planter, bêcher, chasser, bâtir pour le bien de la commune. Ton travail y sera organisé, j'en réponds, ou jamais. Tu as le droit d'émettre librement tes opinions sur tous les sujets et par toutes les voies possibles. Tu jouis de la liberté de conscience et de toutes sortes d'autres libertés précieuses et satisfaisantes. Tu ea libre comme l'air. Que veux-tu de plus?

— Moi, rien : je suis satisfait.

— Eh bien, dînons, que nous apportes-tu aujourd'hui?

Paillenlœil humblement présenta trois crabes et six petites huîtres qui lui avaient bien donné de la peine à les aller détacher parmi les roches.

— Cet animal se néglige, dit Ledrôle. Penx-tu bien offrir un si piteux dîner à notre président? Dorénavant, me voilà aatoriaé : je te surveillerai.

— Çà, çà, dit Guillutin, selon le partage équitable des charges, c'est à mon tour aujourd'hui de faire la cuisine. Je liens à donner Texemple de l'exactitude et de l'obéissance aux lois. Passez^ moi le coquemard.

—Comment ! s'écria Ledrôle, le président faire la cuisine! Une telle dignité, un si rare>^rit ravalés à cette œuvre servilel c'est ce que je ne souffrirai jamais.

— Laisse, mon ami ; le mérite n'a rien à faire ici, dit legénéreux Guillotin, et si ma dignité semble m'exempter de cet office, la tienne t'en exempte de même.

— Mon Dieu! que de raisons, dit le bon Paillcnlœil, laisseï cela tous d«ux: j'aurai fait en un tour de main.

On se garda de le contredire. Les apprêts ne furent pas longs. Les trois amis prirent place au festin, aâsis sur des billots, et l'on but à la nouvelle constitution de l'eau d'un ruisseau voisin, puisée en des écailles d'huitrçs; à ({uoi Ledrôle {Coûtait parfois amoureusement :

—A la santé de M. le président 1 Puis«le le ciel combler de biens ce grand homme l

Paillenloeil limitait volontiers, sans malice; mais il ne laissait pas d'être surpris de ces grsmdes politesse»;

Après le repas, de M le président et sou adjoint s'étendireut mollement sur la mousscj pour faire la méridienne, et Paillenloeil, pressé dans ses travaux, s'en retourna ficher des piquets, prendre des pingouinë et pécher des huHreg pour le souper. L'ouvrage, d'ailleurs, ne lui mân-

quait pas, car il devait construire une hutte spacieuse pour Guillotin, n'étant pas convenable que le premier magistrat logeât sans dignité dans une caverne. Ledrôle même voulait loger à part; c'est pourquoi, se levant de temps à autre pour examiner la besogne de Tadministré, il le gourmandait, disant à tout propos : — Le président l'entend ainsi... M. le président veut être bien servi... Il convient de faire honneur à notre président.

— Ah çà! lui dit un jour Paillenlœil d'un grand sangfroid, que veux-tu dire avec tes honneurs à M. le président? Guillotin a-t-il fait peau neuve? IS'est-il plus notre frère et ami, et tant de flagorneries ne blessent-elles pas la stricte égalité?

— Tu n'as pas lu l'histoire, répliqua Ledrôle , car tu sauras que tout magistrat était glorifié dans les bonnes républiques. Le consul, à Rome, marchait précédé de haches, appareil paternel et significatif. Les archontes d'Athènes étaient, je crois , escortés de centrsuisses. Le magistrat représente la loi : on lui doit des honnêtetés. Tu m'en dois à moi-môme, car je suis aussi magistrat.

— Une honnêteté en vaut une autre, et, s'il faut le dire, je trouve qu'on me traite bien cavalièrement. *

— C'est dans l'ordre, tu représentes la foule du peuple.

— Mais, malheureux, est-ce à toi de te plaindre, toi l'unique objet des soucis du gouvernement?

— Oh! dit Paillenlœil jetant son outil, puisque le gouvernement s'intéresse à moi, il me permettra de me reposer. C'est assez d'ouvrage ]X)ur aujourd'hui.

— Paillenlœil, il vous est enjoint d'achever ce paillis;

— Achève-le, si tu peux ; pour moi, je m'en vais. Chacun son tour.

— Je t'assigne, s'écria Ledrôle, par devant Guiilotin, comme rebelle aux lois et refusant les contributions à l'État.

Mais Paillenlœil s'en alla comme il l'avait dit: Comme ill'avait dit aussi, Ledrôle porta la plainte au président, lequel, quand le délinquant vint souper le soir, lui lava la tête et lui représenta comme quoi il avait manqué à la chose publique. Peu s'en fallut qu'on ne renvoyât coucher sans souper. Paillenlœil convint de ses torts et promit de mieux faire.

A quelque temps de là, un monstre inconnu, qui n'était autre qu'un veau marin, s'étant montré sur la côte, Paillenlœil fut requis de prendre les armes pour voler à la défense de la commune. En sa qualité de peuple, il fournissait l'armée.

Il se trouva qu'au l^eu d'un phoque, c'en était une troupe ; il en tua quelques-uns, mais ils faillirent lui rompre les jambes à grands coups de queue.

A son retour,, il obtint le grand et le petit triomphe.

Guiilotin le harangua. Ledrôle battit des mains, et le triomphateur s'alla coucher éclopé pour huit jours. Ses amis mangèrent les ennemis morts à l'huile, car la chair des phoques en rend beaucoup.

A peine rétabli, Paillenlœil dut reprendre ses travaux à la hâte, qui ne laissaient pas d'être multipliés, d'autant qu'on avait résolu tout récemment de défricher quelques acres de terre. 11 eût pris' son mal en patience si Ledrôle

n'ayait mis, fort mal à propos, de grandes rigueurs dans son contrôle, par excès de zèle à bien remplir sa charge.

— Mon ami, lui dit un jourPaillenlœil, jeté déclare que tu m'ennuies et je prétends que tu me laisses travailler i ma guise.

— C'est-à-dire que tu ne 'ferais rien.

—Mais vous autres, magistrats, travaillez- vous donc tant, et n'est-il pas fort inégal entre nous, tant à Fégard d« travail que des mauvais traitements?

— Tu es un insolent raisonneur, déjà jugé pour ce feitet dûment admonesté. On ne sera pas si clément à Taveoir, et je saurai bien te plier à ton devoir, moi, ton supérieur.

— Tu le prends bien haut, mon ami Ledrôle, avec un homme qui t'a prêté des souliers.

— Je vais te les rendre, dit l'autre en levant le pied. *

— Il fit mioe, en effet, décharger le peuple; mais Paillenlœil, qui s'était fortifié dans les travaux tandis que ses maîtres s'amollissaient dans la paresse, Paillenlœiii dis-je, le prévint, saisit sa jambe en l'ah*, le jeta par terre, et s'apprêtait à lui fouler le ventre quand Guillotin parut fort à propos.

— Eh quoi I s'écria-t-il , quel attentat contre la fraternité? Tu te révoltes, Paillenlœil?

— Serviteur à la fraternité, je ne suis j)a8 le frère de ce butor, et quant à l'égalité il a pu voir si ses poignets valent les miens.

— Laqueslionn'estpas là; quel est le sujet du différend?

— Le sujet est que ce grand lâche prétend que je travaille comme un nègre et qu'il ne fait rien, lui, que me

LA CHIMÈRE 7i

tourmeûter^ à quoi je pourrais ajouter que tu Timites

— DoucemeQt , mon ami, point dlnjures à l'autorité ; fàut'il prouver encore que le gouvernement a ses charges et qu'il travaille incessamment à ton bonheur? Il sera pourvu à la difficulté présente. En attendant, je te déclare qu'il ne t'es permis, sous aucun prétexte, de te faire justice toi-même; ces attentats seront à l'avenir réprimés comme il convient.

— Que diable veux-tu que je fasse contre des injustices si manifestes?

— N'as-tu pas le droitde remontrances. Porte ta plainte; tuais avec calme, entends-tu bien, en forme solennelle et devant la commune assemblée.

— Si tu me promets qu'on y fera droit, je me rends; je conviens que je fus un peu vif, mais le cœur n'y était pour rien. Oublions cette scène, Ledrôle, et sans rancune.

Il tendit la main au malheureux administrateur qui bouillait de honte et de colère, mais qui n'en laissa rien voir.

On aurait pu croire les différends apaisés; il s'en fallait de beaucoup. Ledrôle, qui doublait pour Guillolin son vocabulaire de titres honorifiques, lui représenta la difficulté de mener un homme aussi indocile que Paillenlœil. Il n'épargnait nulle occasion de dauber son concitoyen. Les charges de Paillenlœil allaient croissant au lieu de diminuer; non-seulement il eut tout le soin de la chasse, de la pèche, de l'agriculture, des bâtiments

7i CONTES SCEPTIQUES ET PHILOSOPHIQUES

et du service militaire, mais ces messieurs raffinaient de plus en plus sur la cuisine et devenaient fort difficiles. Ledrôle, en outre, était ulcéré par- le souvenir de Taffront qu'il avait reçu.

— Il est vrai, disait Paillenlœil, que j'ai la ressource des remontrances. Oh ! bien, je ferai des remontrances, et de belles, j'en jure.

Il passa huit jours sans ser tenir sa promesse ; mais enfin un matin, n'en pouvant plus de lassitude et d'indignation, il annonça, vers l'heure du repas, qu'il avait résolu de faire des remontrances, et qu'on n'avait qu'à les accueillir solennellement.

— Remontre, mon ami, remontre, dit Guillotin, ne te gêne pas; mais tu ferais mieux d'attendre que nous ayons déjeuné. Que nous donnes-tu ce matin? je suis bien dégoûté du pingouin; ah ! Paillenlœil, tu nourris bien mal ton gouvernement, qui te nourrit pourtant du lait des saines doctrines.

Paillenlœil mangea sans rien dire, à son tour toutefois, car Ledrôle présentait d'abord les meilleurs morceaux à M. le Président, et choisissait après lui.

Quand on eut mangé, Guillotin voulait rire, mais le plaignant revenant à son propos :

T- Voyons, dit le Président, les remontrances de Paillenlœil.

—Elles ne seront pas longues, j'ai seulement à dire que je travaille trop, par la raison que vous ne faites rien; qu'il y a.entre nous l'égalité de l'âne à son maître. J'ai les charges, vous les biens, ce train-là me blesse.

— Voilà parler bien insolemment, dit Ledrôle.

— Tais-toi, lui dit Guillotia, la modération sied à Fautorité, même quand on en manque envers elle. Je vous donne h savoir, citoyen Paiilenlœil, que tous les États du monde, démocratiques ou non, en usent comme nous. Les magistrats gouvernent, le peuple laboure, faJ)rique et 6aiique.

— Les arts libéraux môme lui sont permis. Qui t'empêche, Paiilenlœil, de cultiver les arts libéraux? Oh 1 que Ton dit bien que les peuples sont indociles! que devenait le peuple romain en désaccord avec les magistrats ? il se retirait sur le mont Aventin et déchirait le sein de la patrie. 3e conclus, Paiilenlœil, qu'il faut rentrer dans le devoir.

— Vous m'aiderez à tailler mes bûches?

— Mon ami, considère la loi des capacités que tu connais bien. Voudrais-tu qu'un homme comme moi, qui se pique de hautes spéculations et dont la force d'esprit s'est accrue aux dépens du corps, voudrais-tu que ton supérieur à tous égards, consumât son temps en quelque basse besogne? J'en dis autant de Ledrôle, qui aspire à me comprendre et qui peut-être y réussira. La nature, en te refusant les dons de resprit> t'a prodigué ceux de la matière; tu as le poignet ferme et les reins robustes, c'est à toi de charpenter.

— Et vous ne me donnerez point un coup de main?

— Non, en vérité, car nous ne saurions renverser les lois de la nature.

— Oh! bien, dit Paiilenlœil, je me retire sur le mont Àventin.

Gela dit, il disparut, laissant les magistrats fort pantois, car ils prévoyaient qu'il se suffirait bien à lui-même, non pas eux; là-dessus, ils tinrent conseil, mais ils ne trouvèrent nul expédient; tandis qu'ils se consultaient, la nuit vint et tout ensemble l'heure du souper. Paillenloéil n'était plus là pour fournir ses œufs de tortue. Il fallut se coucher sans souper, chose toujours cruelle pour des législateurs. Ceux-ci, d'ailleurs, ne savaient ni fermer, ni fortifier les palissades qui mettaient, la nuit, la commune à Yàhri des bêtes.

Une nuit qu'on passe l'estomac vide et l'œil ouvert, est d'ordinaire assez mauvaise. Les roses du matin ne furent pas plus riantes. L'appétit se fit sentir, aiguisé de frais, et rien à frire, comme la veille.

Guillotin fut d'avis que la situation n'était plus tenable, et Ledrôle s'écria qu'un tel outrage à la foi jurée criait vengeance.

— Mon président, écoute, Paillenlœil est vigoureux, je l'avoue : il nous rosserait l'un et l'autre séparément; mais à nous deux, nous le materons. L'union fait la force : les pièces de deux sous le disent en France. Tel que tu me vois, j'ai appris la savate du temps que j'étudiais à Paiis le droit des gens. Dans les émeutes j'ai assommé un grand garde municipal d'un seul coup de pavé. Il est vrai que je lançais ma pierre d'un sixième étage. Toi-même tu manies la canne plombée non moins légèrement que la plume ; tu connais Tescrime du bâton, etquoique tu sois entré en connaissanceparlesépaules, cespremières expériences ne marquent que mieux. Paillenlœil se révolte, déclarons laguerre.

LA CRIMËRB 75

—•Il est vrai que, malgré ma répugnance, c'est le seul parti qui nous reste. Tout gouvernement a le droit de se conserver ; c'est une maxime qu'on n'apprécie que lorsqu'on gouverne. Prenons les armes pour le maintien des lois, ledrôle, et de la cuisine.

Ils prirent des crocs qui leur tombèrent sous la main et se mirent en quête de Paillenlœil.

Comme nie n'était pas grande, ils l'avisèrent bientôt, perché sur un morne, où il s'était fortifié, muni de cailloux. Mais Guillotin s'avança d'un air attendri :

— Mon ami Paillenlœil, les bons sentiments que nous t'avions voués veulent que j'emploie premièrement les tnoyens de persuasion. Je te somme, par trois fois, de no plus former d'attroupements séditieux ; tu me fais faire là le métier d'un commissaire de police, ce que tu auras à te reprocher. Ne nous réduis point à employer la force. Si tu es vaincu, comme je l'espère, tu t'exposes à la rigueur des lois. Nous en ferons tout exprès. Descends de bonne grâce et embrassons-nous.

— Scélérat! s'écria Paillenlœil, tu n'as que faire de bavarder. Je ne veux répondre à tes raisons qu'à coups de cailloux qui les valent bien.

— Ledrôle! je te prends à témoin de l'obstination du rebelle. En avant!

Ledrôle ne se pressait point de prendre le premier rang; néanmoins, s'appuyant l'un l'autre, ils firent mioe d'escalader; mais Paillenlœil jouant des mains comme une baliste, ils reçurent en un clin d'œil une grêle de pierres qui les mit en déroute.

Ils se retirèrent au loia pour se panser mutuellement et reprendre meilleur conseil sur l'attaque. Mal servis par la force, ils eurent recours à la ruse. C'était Tavis de Ledrôle de quitter en apparence les hostilités et de s'embusquer un jour ou l'autre pour tomber à l'improviste sur l'ennemi. Guillotin approuva cette tactique, laquelle ne réussit que trop.

Paillon lœii, qui travaillait sur nouveaux frais pour son compte, fut surpris tout endormi et tout courbaturé du travail de la veille. Le malheureux n'eut pas le temps de se mettre en défense. Ses amis le lièrent et le chassèrent devant eux comme une bête de somme.

Ce n'était pas tout de le prendre : on voulut le juger; et les juges, épouvantés des périls qu'ils avaient courus, ne trouvaient pas de châtiment digne de tels forfaits. On parlait d'enfermer, le coupable dans une caverne, de le dompter par la faim comme les bêtes farouches ou de l'exposer à l'intempérie de l'air, au bout d'un piquet.

Paillenlœil, qui les entendait délibérer, prit la parole d'un accent pitoyable.

— Mes bons amis, puisqu'il est écrit que je dois vous servir, attendu que vous ^tes deux et que je suis seul, autant vaut que j'en prenne aussitôt mon parti. Yous voulez me mettre au carcan jusqu'à ce que je m'amende; n'en prenez pas la peine : me voilà tout amendé. Qu'aije de mieux à faire? Et quand vous m'aurez tenu quelque ' temps à jeun au bout d'une perche, le ménage n'en ira pas mieux.

— Oui, mais quel garant? dit Ledrôle.

— Je VOUS donnerais ma parole d'honneur, si vous saviez ce que c'est. Quel garant, mon Dieu ! ce poteau, ces triques, mon intérêt. N'aurez- vous pas toujours raison de moi, étant deux?

— 11 a raison, dit Guillotin, va, Ledrôle, détache-le, aussi M^n nous n'aurions pas encore à dîner aujourd'hui, et la case est toute malpropre depuis que ce rebelle se refuse à la nettoyer. Mais, par exemple, dit-il au coupable, te voilà déchu de tes droits civils dont tu as mal usé.

— Passe pour cela, dit Paillenlœil, je supporterai cette perte comme je pourrai.

Ledrôle alors défit les liens du coupable; ce ne fut point sans lui en donner sur les épaules par un reste de poltronnerie tournée en colère.

— Ahl monsieur le séditieux! Voyez ce qu'on y gagne! humiliez- vous, faux démocrate! rendez grâce à la clémence de son excellence, de sa grandeur, de sa sublimité M. le premier président.

— Tant qu'il vous plaira, disait Paillenlœil gémissant, je m'humilie, seigneur président; et vous, sublime Ledrôle, je suis votre valet, c'est assez frapper.

— Voilà parler, dit Guillotin. Notre frère égaré me parait suffisamment convaincu des droits et devoirs du citoyen dans les saines règles de l'égalité. Dînons.

A dater de ce jour, Paillenlœil, en effet, fut édifié sur la liberté véritable, comme l'entendaient ses démocratiques amis.

On peut prévoir les suites de cet incident, qui ne fît qu'aggraver l'oppression, résultat commun des révoltes

qui ne triomphent point. La diatne de PaiUenlœil alla se resserrant jusqu'à des excès peu croyables pour d^s gens qui ne savent pas ce que peut le zèle de la liberté quaad il tombe en certaines têtes. L'ancien étudiant fut le valet» Tesclave, le nègre, la béte de charge de ces mômes amis qui lui trouvaient tant d'esprit pour un bol de punch, il était obligé de lesémoucher durant leur sommeil, ets'Us venaient à sortir, il leur tenait étendu sur la tête un para* sol de feuilles, ouvrage de ses mains.

Tandis que ce modèle des gouvernements s'établissait tout doucement dans l'île, le brick la Chimère poursuivait son voyage, sans plus s'inquiéter de ses passagers que des neiges d'Autan. Le capitaine Latrique était homme de tête, et quand il avait une fois corrigé les gens, il n'y regrettait rien. C'était d'ailleufs sa dernière course, ses affaires le devant retenir à Batavia plusieurs années, U arriva, par suite, qu'il céda la Chimère k son second, qui devait re^ tourner en France, et^ui était son meilleur ami, m^gré les fumées passagères que le vin soulevait entre mt. Sur le point du départ, M. Latrique, par grande condescendance, s'avisa que ses démagogues étaient peut-être suffisamment corrigés, et dit au second qu'il le priait, la chose coûtant peu, d'y regarder eu passant, et là-dessus lui donna ses instructions.

Mais quoi, il s'écoula quinie mois encore avant que le navire, reparti de Batavia, fût en vue de l'île \

La Chimère s'arrêta dans le même endroit à peu près que la |»remière fois. Le nouveau ca^itiûnô croyait nos gens morts; toutefois il fit mettre un^ emlmcalion i^

la mer et la monta lui-même atec quelques hommes.

Ne voyant sur la côte nulle trace d'habitation, ils allaient sans beaucoup d'espoir s'enfoncer plus loin, quand ili virent au bord de la mer, au bout d'un grand poteau et sur une étroite traverse, simulant assez un gibet, une figure humaine accroupie, mal couverte d'herbageë, horrible à voir, dans la plus grande immobilité et tenant une manière de longue ligne dont le bout tr^npaitdans l'eau.

Le malheureux Paillenlœil, car c'était lui, ranimé au bruit des vois, futsaisi d'épouvante à la vue de eesétran*gers. Le costume d'Europe ne le rassurait pas, depuis ses expériences avec ses amis. Ces gens, d'ailleurs, étaient armés, l'un d'eux lui dit en fran^^ais.

— Hé, ho ! l'ami, que faites*vous là f

— Bon, dit Paillenlœil, vous venez de l'effaroucher. Il était superbe et je n'ai rien pris encore. C'est, vous dis-je, le plus subtil des poissons. Je pédie> comme vous voyez, sans faire de mal à personne.

— Quelle horrible posture est-ce là?

— C'est encore en ce pays mon passe-temps le plus

— Vous badinez ; mais descendez qu'on vous parle.

— Je ne badine pas ; je suis attaché.

— Attaché ! par des sauvages?

— Qm^ et de plus mes frères et concitoyens, mes égaux devant la loi.

—Cet homme est fou, dit le subrécargue. Si c'est un châtiment qu'on vous fait subhr, il faut que vous ayez commis une terrible action.

— Il est vrailque j'ai laissé brûler uneomeletted'œufsde tortue destinée à ces messieurs. L'œuf de tortue est tendre à la cuisson. Je m'y trompe toujours.

— C'est pour cela qu'on vous empale. ^

-— Je conviens aussi que j'ai cbatouillé le nés de M. le président en l'émouchant, ce qui est cause qu'il s'est impatienté; mais la véritable raison est que M. le président aime fort de petits poissons i;ares qu'on ne prend qu*eQ cet endroit et avec mille peines. On a imaginé de me mettre eu cette posture gênante, exposé au soleil, afin de me rendre attentif et diligent dans cette occupation. Quand la pêche est suffisante, on vient me délivrer. Mais vous venez d'effaroucher mon poisson.

— Quel est ce monstre que vous appelez président?

-- N'en dites pas de mal, dit Paillenlœil effrayé, mais il se rassura bient<)t. Il est vrai que vous êtes en troupe; il ne tiendra qu'à vous d'être président à sa place et de le réduire à vous émoucher tous. Le président, voyez-vous, est le chef de la communauté. Nous sommes venus de deux mille lieues pour tenter cette expérience. Vous trouverez ici établie la plus parfaite égalité. Pour moi je n'y trouve rien à dire sinon que je ne suis pas le plus fort. Quand on est le plus fort, c'est une chose admirable. Aussi mes concitoyens paraissent contents.

Ces extravagances troublaient les souvenirs du nouveau capitaine.

— Que voulez-vous dire avec votre égalité?

— Je regrette que Guillotin ne soit point ici, il vous l'expliquerait mieux que moi. Je vais m'en tirer conune il se

pourra. Voyez-vous, mon ami, Thumanité marcha; c'est pourquoi sans doute elle est si fatiguée. L'humanité fait des progrés, c'est-à-dire s'améliore. Maison abuse de celte expression, puisqu'il est vrai qu'une chose ne peut s améliorer que selon sa nature. Une terre s'améliore jusqu'à produire de meilleurs blés, on ne voit pas qu'il y pousse des brioches et du pain frais. De môme l'enfant devenant homme, ne s'accoutume pas davantage à la fièvre, ni aux coups de fourche. C'est là une petite difficulté soulevée par le grossier bon sens; et quoiqu'il semble bien absurde d'avancer que l'homme acquerra des facultés, des passions et même des idées nouvelles, puisque c'est dire que l'homme cessera d'être homme, cependant cette opinion n'est plus une nouveauté, et ceux qui la professent ne s'en cachent point. L'humanité marchant pourra donc prendre bien des licences qu'on ne saurait se permettre si l'on reste en route. On n'aura plus besoin de religion, à peine de lois et de magistrats. On aura toutes les libertés du monde qui ne se choqueront point entre elles, et si vous me voyez attaché, c'est que l'humanité n'a point encore assez marché. Je désire qu'elle se presse. Chacun exprimera ses opinions et l'on ne disputera point. La peine de mort sera supprimée pour les assassins; elle ne subsistera plus que pour les honnêtes gens que les assassins assassinent. Mais que dis-je, il n'y aura plus d'assassins, de voleurs, d'ambitieux, de débauchés; au contraire, chacun sera doux, humble, charitable, ou même n'étant rien de tout cela, le monde n'en ira que mieux. Je crois même tvoir ouï dire, pour la consolation de plusieurs, qu'il

sa CONTES SCEPTiaUBS ET PHILOSOPHIQUES

pousserait à Thomme une queue de singe de trente-deux pieds de long, d'un usage inappréciable..,

— Singe, toi-même I s'écria» le capitaine, quoique je ne voie point la queue que tu dis ; nous adresses-tu deux pa^ rôles sensées?

— Je touche au fait, un temps viendra, grâce au pas accéléré de Thumanhé, oii Ton pourra mettre en commun les biens et les femmes comme il est écrit que voubât faire Lycurgue chez les ^artiates, lesquels furent à contents qu'ils lui crevèrent un œil, à ce que dit Guillotm, Vous remarquerez peut-être qu'il est inutile de tant marcher pour rétrograder de deux mille ^pt cents aQs;mai$ il est à croire que l'expérience eût quelque succès dans une caserne comme Sparte, gouvernée à coups de cravache et qui cultivait l'adultère et le vol à la lire. Tout est pos* sible de par le gourdin. Si nos réformateurs s'inclinent sous ce sceptre, dont ils sont bien dignes, je ne désespère plus de leurs tentatives. Ce n'est ici qu'un petit essai df ce genre entre nous. Nous avons mis nos biens en commuD, et je n'ai point à me plaindre du partage, si œ n'est pour les gains dont mes amis profitent et pour les corrections que je reçois. Je m'accommoderais volontiers duticati à l'égard des deux.

— Éternel discoureur! dit le capitaine impatienté, ne serais-tu pas aussi bien ici, les deux pieds en terre, pour extravaguer?

^ Je le veux bien, d*autant que la sellette me fatigue', mais je suis attaché, con^me un homme trop libre queje im* Vous m'o))ligeres de me irendi^ la liberté ; car, quoi

qu'en dise Gmllotin, il me parait bien que je Pai perdue. Le capitaine fit signe à un mousse, qui grimpa comme un écureuil le long du poteau, coupa les liens du patient ^ et Taida doucement à descendre, car cette longue posture Tavait engourdi ; il ne put d'abord se tenir sur ses pieds, exténué d*abord par Pabstinence. On lui fit boire quelques gouttes de rhum; on lui en frotta la paume des mains et les tempes.

— Tudieu! disait le capitaine, il me semble que yous entendez terriblement les droits de l'homme et du citoyen.

Paillenlœil, qui ne divaguait qu'à force de mauvais traitements, reprit avec ses forces un peu de bon sens.

Ahl dites-moi, bonnes gens, je vous crois tels si j'en juge par vos procédés charitables et l'excellente qualité de votre eau-de-vie; comment vous trouvez- vous sur cette terre, où l'on ne rencontre que des pingouins, et même pas autant qu'on voudrait?

— Nous ne faisons que d'aborder, le navire est là derrière à deux portées d'espingole.

— Un navire? où est-il?

Le capitaine le mena à trois pas au delà d'un roch^ qai masquait le brick.

— Ocîel! dit Paillenlœil en joignant les mains, emmenez-moi ! hommes bienfaisants et non démocrates, j'ombrasse vos genoux f

Tout à fait rappelé à lui-même par cette vive émoticm, il leur conta ce qui lui était arrivé à bord de la Chimère^ comment il s'était conduit avec ses amis, le pacte qu'ils a^vûent fait ensemble et comme ils l'avaient tenu.

Sa mine, ses plaies, sa maigreur plaidaient pour lui; le capitaine s'indignait en Técoutant.

— Vous verrez, dit-il, que j'aurai fait ma commissioapar pur hasard; ne reconnaissez-vous pas la Chimère^que voici là-bas? Le capitaine nje Ta cédée à Tàmiable, car j'étais son second à son bord, si vous vous en souvenez. Pour moi, je vous reconnais à merveille, et j'avais démêlé d'abord que vous étiez la dupe de deux fripons. Bien que Latrique vous tînt pour des vauriens d'égale trempe, il lui restait un petit scrupule. Quand je mis à la voile, il me vint trouver : Touche un peu, me dit-il, à la baie où j'ai déposé ces drôles; ils le méritaient, mais je n'avais peut-être pas le droit de leur faire ce badinage. Vois un peu ce qu'il en est. S'ils ont tenu bon, remets-les dans le chemin; s'ils sont morts, console-toi, car il nousreste;' assez de polissons par le monde. Me voici prêt à exécuter les volontés du digne homme; mais, d'après ce que je Vois, vos indignes amis sont incorrigibles, je ne saurais me décider à les emmener avec vous.

— Ah! dit Paillenlœil, je ne leur en veux plus, et leur condition serait trop effroyable; si vous saviez comme le pingouin est une chair coriace! J'épargnais bien des peines à mes misérables compagnons. Un peu de générosité, messieurs, délivrez-les avec moi.

— Je vois que j'avais raison de vous mettre au-dessus d'eux; mais il m'est impossible de céder là-dessus. Nous laisserons, s'il vous plaît, vos utopistes mettre à leur aise en commun leurs coups de cordes et leurs carcans; grand bien leurfassCi Nous n'avons plus de temps à perdre, partons.

Deux matelots saisirent Pailleniœil, le portèrent dans le canot, en quelques coups d'aviron on le déposa sur le pont du brick, qui incontinent appareilla.

Mais voici bien une autre scène. Ledrôle et Guillotin, qui venaient sans doute presser la pèche, arrivèrent alors sur la côte, et voyant un bâtiment, lebélèrent dans le désespoir qu'on imagine, et enfin se jetèrent à la nage pour l'atteindre. La vue de Pailleniœil sur la dunette mit leur délire au comble. Ils tiraient de l'eau leurs bras suppliants, ils pleuraient et criaient autant qu'il était possible, malgré les gorgées d'eau salée qui leur jaillissaient dans les yeux et dan^ la bouche.

— Amis, dit Pailleniœil attendri, ces messieurs sont témoins que j'ai fait de mon mieux pour vous donner part à ma bonne fortune. 11 ne tient pas à moi qu'on ne vous hisse; mais le vent est bon, le navire file et le capitaine ne veut rien entendre. J'espère qu'il sera plus commode à son prochain voyage; en attendant, prenez patience, vivez en paix selon la nature et le bon sens. L'un de vous gouvernera l'autre, je le sais trop; qu'il le gouverne doucement, wîlr'aidez-vous, partagez la peine équitablement; faitesvous l'un à l'autre ce que vous voudriez qu'on vous fît, c'est une vieille maxime qui vaut bien vos réformes nouvelles. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ce commandement s'oppose implicitement à ce qu'on exploite son frère. J'imagine que Ledrôle fera la cuisine^ à ma place. Je Taverti^ que le pingouin diminue à vue d'œil; je commençais d'être en peine de l'ordinaire. Adieu, mes amiS) le cs^itaioe ne change pas d'ayis, il est .donc

86 CONTES SCBPTIQOBt ET PHILOSOPHIQUES

inutile que vous prenies la peine de nous accompagner plus loin.

— Les insulaires, perdant à la fois le courage et les forces, peu s'en fallut qu'ils ne fussent no^. Heureusement le rivage était proche, ils y retombant épuisés, ruisselants, se roulant sur le sable dans la plus noire fureur, car cette occasion manquôe leur semblait pire que leur premier malheur.

Nous les laisserons à ce cruel passe-temps pour suivre Paillenlœil, dont la situation promet plus de variété. On le nettoya, on le pansa, on le fit boire et manger; en peu de temps il reprit la galté qui lui était naturelle.

— Ce n*est pas le tout de quitter votre lie, loi dit le capitaine, il faut savoir où vous allez. Un homme comme vous doit être difficile en fait de gouvernement, vaus raffinez sur la hberté. Nous touchions à diverses terres, mais je suis en peine de trouver un État assez démocratique à votre gré.

— Démocratique ! s'éoria Paillenlœil avec épouvante. Mon ami, ne soyez pas mon libérateur à demi. Voulez-vous m'obliger ? éébarquez-moi dans un pays bien horriblemeot despotique. J'y serai toujours à mon aise. Je m'accommoderais volontiers d'u&e petite placed'ennuque chez quelque visir. 11 n^est point d'esclavage que je ne préfère à la liberté dont je viens de jouir.

— Tète-brûlée qui passe d'un extrême à l'autre ! dit le capitaine en riant.

— Je ne plaisante point, reprit Paillenlœil, j'ai foit à mrtnioi mes petites réflexions. L'aatorité$ te pouvoir est^

LA efflMÈRB 8t

m'imagiDe, nue espèce d*hydre et de monstre. Tant qui! est seui, passe encore, on peat lui échapper : qu\)n le divise, c'est le multiplier. Une assemUée au lieu d'un roi, c'est mille monstres pour un. Jugez de ce que c'est quand tout le monde s'en môle. Non, non, je veux vivre, ftiute de mieux, dans un État où il n'y aura qu'un seul homme qui ait le droit de me faire couper la tôte.

— En ce cas, vous pouvez choisir dans la plupart des Stats de rSurope, à condition, toutefois, que vous n'outragerez ni les lois, ni les mœurs, ni la religion, ni le roi du pays. Ne faites de mal à personne, il est probable qu'on vous rendra la pareille.

•- Mon Dieu, dit Paillenlœil, puisqu'il en'va si bien que vous dites, menez-moi tout doucement dans mon village, oà je tâcherai de rentrer en grâce auprès de mon père, qui peut«étre tuera le veau gras. Je lui rapporte cent mille francs qui ont éc^ppé par miracle au désintéressement républicain. C'est une bonté du ciel, quand j'y songe, de m'avoir jeté dans cette lie (^ les {rfngouinsne coûtaient rÎHi.

Le capitaine justement se rendait à Nantes. Il se réjouit muntes ibis, durant la traversée, à mettre Paillenlœil sur le chapitre de ses malheurs. Mais celui-ci flnissait toujours <m disant.

— Au nom de Dieu, monâeur le capitaine, n'oubliez pas dans votre prochann voyage de délivrer mes pauvres amis, te ne leur donne pas six semaines pour se corriger rondement l'un l'autre de leurs petits défauts.

tie (^itmite t»t«eiit merv^Ues, et méflieMII«ikBll lui

88 CONTBS SCEPTIQUES E^T PHILOSOPHIQUES

offrit de payer d'avance les frais du voyage des exilés.

Ils arrivèrent en ces dispositions. Paillenlœil quitta le capitaine en pleurant, et monta dans la diligence.

Vingt-quatre heures après, il descendait chez son père, qui lui pardonna. Quelle fête ! On but et on mangea de manière à ne pas trop regretter les œufs de tortue et les huîtres saum&tres.

— Mon garçon, dit le vieux père, vis en paix avec nous ; garde tes cent mille francs, et, Dieu Ridant, je t'en promets à ma mort cent mille autres où la république n'aura rien à voir.

Plusieurs années après, Paillenlœil reçut, à sa graude surprise, une lettre du capitaine de la Chimère^ qu'il avait à peu près oublié. Suivant le récit de cet homme, son voyage annuel s'étant trouvé retardé, il n'avait pu toucher que deux ans après à l'Ile des exilés. Il la trouva déserte, les cabanes ruinées, les vestiges de l'établissement dispersés.

11 crut ces hommes morts, et remit à la voile ; mais relâchant dans une lie voisine, tenant au même groupe, il apprit que deux blancs, saisis dans une expédition par des hordes guerrières, servaient le roi dans l'intérieur des terres.

Un soupçon lui vint; il demanda qu'on lui fit voir ces blancs. 11 «n devait coûter une journée de marche, bien que le roi du pays, flatté des ouvertures du capitaine, se fût avancé au devant de lui. Les marins français rencontrèrent sur le soir le cortège royal.

Les deux blancs, Ledrdie et Guillotin, que le (^itaine

LA CHIMËRE 89

reconnut d'abord, portaient le roi alternativement à la chèvre morte. Tandis que Pun se courbait sous le faix auguste, Fautre éventait Sa Majesté avec des queues de kakatoès. Ils avaient en outre la charge de gratter les pieds du monarque pour le réjouir, et d'éplucher sa vermine. Notez que ce prince puait plus qu'un singe dont il avait la taille et les traits.

Je passe la scène qui suivit et la joie des porteurs à la vue des marins. Ils racontèrent qu'ils avaient sauvé leur vie en devenant les principaux courtisans de Sa Majesté.

Le capitaine, touché de compassion pour ces démagogues malpropres, malgré les mauvais conseils de Guillotia dont il se souvenait, traita de leur rançon avec leur maître, lequel n'en voulut pas moins de deux bouteilles de rhum et d'une poignée de clous à crochet, disant encore que c'était donner, et qu'il ne trouverait jamais, peutêtre, deux républicains pour lui gratter les pieds aussi délicatement qu'ils faisaient.

11 en fallut passer par les clous à crochet et les deux bouteilles, bien que le capitaine trouvât aussi que c'était bien cher pour ces messieurs. Cependant il emmena les utopistes.

Le capitaine ajoutait, dans sa lettre à Paillenlœil, qu'il ne voulait pas être remboursé des frais de transport, pour satisfaire pleinement au scrupule de M. Latrique.

Guillotin, rendu à Paris, s'industria, et. parvint à obtenir, à force de sollicitations, une place de sous-guichetier à la prison de la Force. Ledrôle, malgré sa complexion

délicate, se flt enrôler dans une brigade de sergents do ville.

Telles sont les dernières nouvelles que regut d'eux le bon Paillenlœil, qui vit paternellement dans sa ferme, devenu maire de la commune.

MONSIEUR BONIFAGE

J*arrache ces feuillets de mon journal pour tous les envoyer, mon cher ami, en attendant la relation suivie de l'expédition que nous avons tentée Tan dernier dans les hauts pays de l'Inde, le savant M. Johnson et moi. La rencontre dont je parle suffira pour éveiller votre curiosité.

C'était sur la fin du mois d'avril. !Nous avions fait ce jour-là une longue course à travers de grandes forêts, par des chemins d'une heauté rare, mais d'une difficulté que je renonce également à vous peindre et que je frémis de me rappeler. — Vers la fin du jour nous vîmes une case joliment posée au bord d'un ruisseau. Sur le seuil était assis un Indien bien vêtu, qui fumait et qui se leva à notre approcûe.

Ayant appris que nous étions encore à trois grandes

iouraées de marche de Delhi, le courage nous manqua pour aller plus loin ce jour-là. Le maître de l'habitation, qui était un brahme, vint cordialement au devant de nous les bras ouverts, nous conjurant de passer la nuit chez lui. Je regardai sir Johnson; il me fît signe d'accepter. Nous suivâmes le vieillard, qui avait une grande barbe blanche et la mine d'un honnête homme; il voulut d'abord nous laver les pieds et commanda à sa femme de faire chauffer de l'eau. Son chien vint en bondissant nous lé« cher les mains; il le rappela, de peur que nous en fussions incommodés; mais, le chien revenant à la charge, il lui appliqua un si furieux coup de pied que l'animal sortit remplissant les bois de se§ hurlements. "

Comme l'eau était chaude, la femme du brahme l'apporta dans un vase de terre et demeura debout occupée à nous écouter. Le brahme la prit par un bras, et I*envoya d'un saut au bout de la case, en lui disant :

— Je vous ai toujours recommandé, ma mie, de n'être ni curieuse, ni bavarde, et de me laisser seul avec les étrangers. Le repas était prêt; on se mit en devoir de manger. En ce moment entra le fils du brahme, à ce qu'il paraît, jeune homme de seize à dix-huit ans, qui revenait de la chasse.

— Mon fils, dit le brahme, je vous ai dit que vous n'auriez pas à souper quand vous rentreriez le soleil couché; vous ne souperez point ce soir avec nous; allez vous coucher.

Le garçon se retira sans dire un mot.

— Voilà un homme brusque, me dit sir Johnson.

MOWSIEUR BOWIFlM^rFOp "^ ^4

— 11 a pourtant la figure d'un bien honnête homme, repris-je en considérant le vieillard avec plus d'attention.

Nais le brahme entendait l'anglais et le parlait très-purement, comme nous vimes.

— fihquoil dit-il, la justice est sévère, mais ne sauraitelle pourtant accompagner la bonté? est-ce donc être bon que d'être injuste ? est-ce donc être injuste que d'être ferme et prévoyant? Je ne fus que trop faible autrefois ! J'ai tué mes deux premières femmes et leurs sept enfants à force de complaisances, et ce fut pour moi la source de bien des maux; mais le grand "Wishnou, prenant sans doute en considération mesfaibles mérites, m'envoya une vision qui m'a corrigé.

— Une vision ! s'écria sir Johnson.

—Une vision, reprit le brahme, et à telles enseignes que je fus miraculeusement instruit, à cette occasion, des moeurs de divers pays de l'Burope que je ne connaissais point, et je fus doué pour un moment d'une connaissance fort claire d'événements qui se sont passés à l'autre coin du globe. Au reste, vous jugerez du tout par ce récit, si vous voulez l'écouter.

— Nous écoutons, dis-je, et ce sera un assaisonnement délicieux au repas vous nous offrez. *»

Le brahme se recueillit et commença en ces termes : « Je m'étais couché au pied d'un arbre, et je fus ravi en extase. L'ange de la mort sonnait sa fanfare : c'était le dernier jour où tous les mortels devaient comparaître aux pieds du souverain juge. Les âmes se pressaient et tourbillonnaient dans l'immensité, comme des flots de

lumière. Les astres s'éteignaient les uns après les autres avec de grands craquements, et roulaient dans les airs comme les débris de vos feux d'artifice, en sillonnant à peine les ténèbres universelles de sinistres éclairs.

» Tout à coup le firmament s'entr'ouvrit avec une grande gloire, et je vis Fétemei Wishnou assis sur son tribunal, entouré des légions célestes armées de leurs glaives de flamme, et je fus transporté moi-même aux pieds des ministres accusateurs, de manière à tout voir et à tout entendre.

» Voici que les milices vengeresses poussèrent dans le parvis un homme languissant, qui se laissait faire.

» —Celui-ci, dit le génie accusateur, est un paresseux ; il a très-rarement commencé un travail, il n'en a jamais fini aucun. Le besoin, le dépit, les remords n'y ont pu rien faire. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'il brûlait d'envie, d'ambition et de vanité ; il a passé sa vie à décrier ceux qui travaillaient. Mais, à la vérité, sa nonchalance est cause qu'il n'a pas fait grand mal, s'il n'a pas fait grand bien; son vice, le plus souvent, n'a nui qu'à luimême.

» L'homme s'était endormi pendant ce discours ; on le condamna, mais sa peine fut adoucie.

» — Cet autre, poursuivit l'esprit, est un pôëte. Il a passé sa vie à penser et à ranger par écrit des sottises et même des outrages contre le saint nom de Wishnoù ; mais son cœur a loyalement battu, quelquefois, à la vue des merveilles du monde ; en un mot, il était pluô'béte que méchant

MONSIEtJR BONIFAGE 97

» Les poésies de cet homme furent condamnées au feu éternel, et lui seulement fut condamné à les voir brûler.

» Il parut ensuitQ un homme adonné aux plaisirs des ' sens, ivrogne et déréglé^ ayant fait sa seule affaire des appétits charnels. Mais cet homme ne' s'était pas tout à fait endurci ; il avait fait parfois l'aumône au milieu de ses débauches : en cette considération son châtiment fut moins terrible.

» Après celui-là vint un assassin qui avait une face hideuse : on voyait sur son cou la trace sanglante de la hache qui avait jadis séparé sa tète du corps. Cet homme avait passé sa vie dans les ténèbres, soit au fond des cachots, soit dans les forêts, où il guettait sa proie.

» Cette vie horrible, les longs jeûnes, les veilles, les angoisses de la peur et du remords avaient décharné son visage qui était livide, farouche, à demi caché de cheveux sales et hérissés.

» À son aspect, la foule poussa un cri d'horreur ; mais la condamnation ne fut pas sévère, et comme on s'étonnait :

» —Cet homme, dit l'ange, est né d'un voleur de grand chemin et d'une femme perdue ; on l'a nourri dans la rapine et dans le meurtre. II n'a point connu Dieu ; il ne pouvait être que ce qu'il a été. Déplus, il a souffert, durant sa vie, le froid, h faim, l'avilissement, des douleurs de toute espèce, et enhn le dernier supplice, et tout cela compte dans l'expiation de ses crimes. »

» Ensuite vint une femme fort respectable aux yeux du monde. Elle était née dans une condition distinguée; elle avait vécu riche et puissante, elle était morte dans un âge

avancé. Mais les secrets de sa vie furent alors mis à jour. Mal élevée par des parents faibles, mille vices avaient germe dans son cœur dès Tenfance. La paresse, Torgueil, la colère, Timpureté se cachaient à peine sous cette retenue apparente qu'on impose aux femmes et qui n'est alors qu*une hideuse espèce d'hypocrisie. L'égoïsme la possédait tout entière. Sa famille la chérissait, elle n*aimait personne ; le ciel, dans sa colère, lui donna la beauté, et la beauté lui inspira une coquetterie impudente qui régna entre tousses vices. Fille, elle trompa son père ; femme, elle trompa son mari; mère, elle trompa âes enfants. Il ne fat pas un devoir sacré qu'elle ne trsdiît.

V Enfin les années vinrent *, sa beauté, qui lui était tout, disparut ; sa peau se rida ; ses dents et ses cheveux tombèrent. Alors une rage et une haine inexprimables entrèrent dans son cœur. Elle ne daigna plus se contraindre, alors elle essaya de tromper Dieu, de se tromper ellemême par des pratiques sacrilèges. Ses dehors de piété n'étaient qu'un masque sous lequel travailla sans gêne son abominable méchanceté. Sa iiUe avait épousé un brave homme. Elle les irrita l'un contre l'autre par des trahisons. Elle alluma une guerre qui ût leur malheur et celui de leurs enMts, et qui eut des suites incalcul£d)le3. Môme parmi ses domestiques et les gens qu'elle voyait, aucuns de ceux qui l'approchèrent ne purent demeurer tranquilles et unis.

» A bout d'inventions contre son gendre, elle jeta ça fille dans l'inconduite, et le malheureux homme périt uti jour assassiné. La vérité ne fut point connue sur ce crime;

MONSIEUR BOKlFAGi; 9tt

cette femme mourut impunément dans son Ut, mais c'est elle qui avait fait assassiner son gendre, de concert avec sa fille et un domestique qui commit le meurtre.

» L'assemblée frémit à la découverte de ces iniquités monstrueuses enfouies dans une fomille qui avait toujours parudeaplus honorables.

» Le diiàtiment fut terrible, mais laclémenoe de Wishnou i*y fit encore remarquer.

n A son tour comparut un homme qui avait enfreint et méprisé de tout point les commandements divins. Il avait été soldat, et, en cette qualité, il avait pillé, brûlé, tué, blasphémé, dévasté les lieux saints, commis toutes sortes de forfaits et de profanations. Mais il s'était repenti, et Wishnou lui fit grâce.

Il On amena bientôt un scélérat plus obscur, mais qui n'était guère moins odieux^ 11 occupait un poste médiocre dans radmdnistration de son pays, et toujours il avait tenu ses malheureux commis, qui craignaient la i^im, sous le couteau de ses dénonciations. Par ce moyen il leur faisait essuyer mille dégoûts, mille affronts sanglants, mille per* sécutions.U les avait obligés d'acheter chaque morceau de pain à la rougeur de leur front: Gomme il était avare, U spéculait sur leur gain qu'il rognait à sa fantaisie* Si l'on ne vit jamais d'homme plus dur et plus insolent avec ses subalternes, on n'en vit jamais de plus lâche et de plus serVile avec ses chefs. H usa sa vie en de petites trahisons contre les itns et les autres. Bn somme, il fit, comme on dit> son chemin, escorté des malédictions étouffées de quelques misérables.

» Tant de petitesse et de lâcheté émut de pitié le coeur de Wishnou, et cette pitié influa sur la peine qui lui fut appliquée.

» Le fonctionnaire fit place à un conquérant qui avait ravagé la moitié du monde, usurpé plusieurs couronnes, trompé beaucoup de peuples, et fait périr des milliers d'innocents dans rintérét de sa sotte vanité. Ce même potentat avait envié, plus tard, la gloire d'un baladin qui faisait des tours de force devant sa cour. Ce grand homme était le plus petit et le plus misérable esprit du monde, il aurait dépeuplé Punivers pour faire dire à sa maîtresse qu'il dansait bien la gavotte. Mais on reconnut qu'il avait un jour pardonné un outrage, et beaucoup de ses crimes lui furent remis.

» On fit paraître, après le monarque, un homme abonûnable, qui avait trompé tout un peuple par ses écrits, et qui Tavait poussé au renversement de ses vieilles lois. A la faveur du désordre qui avait suivi, cet homme avait usurpé le rang suprême, et, sous prétexte de liberté, il avait fait peser sur ses concitoyens la plus féroce tyrannie. Tous les crimes des ministres anciens les plus pervers, il les avait dépassés; il s'était gorgé de richesses ; il s'était plongé publiquement dans la débauche , il avait affamé et inondé de sang le pays; enfin, il était mort à son tour sous le couteau d'un assassin; et le royaume, par sa faute, avait été déchiré durant cinquante ans par la guerre civile,' la guerre étrangère, la furie des ambitieux, et toul les fléaux qu'enfantent les révolutions.

» Ce tigre à face humaine fut couvert de confusion ; mais

MONSIEUR BONIFAGE lOi

on retrouva dans sa vie quelques éclairs de sensibilité ; il avait fait quelque bien parmi tant de mal ; il avait sauvé du supplice sa femme et ses amis ; en somme la sentence du tribunal étemel ne fut pas aussi terrible qu'on aurait cru.

n> Mais après cet homme en vint un autre qui fit naître un grand étonnement et une grande envie de rire, contenue par la majesté formidable d'une telle assemblée. Imaginez la figure la plus niaise, la plus vulgaire, la plus timide, la plus débonnaire que vous ayez jamais vue sur la terre. Cet homme avait la mine et le costume du plus ridicule bourgeois de l'Europe. 11 était de petite taille, obèse, avec de petits yeux écarquillés, le nez court, de longues oreilles, et de faux cheveux blonds bien frisés au sommet du crâne.

» Sa présence, avec la bonne humeur qu'on essayait de modérer, inspira une espèce de compassion; on ne dou* tait point qu'un homme de cet extérieur et d'une sottise si visible ne fût le plus innocent du monde, mais on se tut pour écouter la voix du ministre divin, qui s'écria :

» —Celui-ci s'appelle Glément-Agaûiode-Innocent-Bonaventure Boniface, dit de son vivant, le bon M. Boniface. Cet homme n'a jamais eu d'autre volonté que celle de ses supérieurs et de ses parents à tous les degrés. Jamais, étant enfant, il n'a répliqué à une .réprimande de ses maîtres ; jamais il n'a riposté à une gourmade de ses camarades ; il a toujours été retenu dans son devoir par la crainte des reproches et du châtiment, eu sorte qu'il a fourni une carrière sinon brillante, du moins honorable.

ton CONTES SCBPTIQURS ET PHILQSOPHIQUES

Né daua le* deraiers raoga du peuple, il s'est élevé jasqtfi l*uu de ces postes impcurtants qui ne demandent que du temps et de l'application* On pourrait comparer le trajel de c^ hommes dans le monde à ces petites boules qu'on enchâsse dans une sarbacane et qui, serrées dans le conduit et chassées par la force du souffle, ne peuvent qu'aller droit au but où on les pousse. Jamais cet excellent Boniface n'a eu de qttei>eUes; quand, par malheur, on lui a cherché chicane, il a toujours cédé; jamais il n*a s^ti de haine ni de rancune, ou du moins il était si naturellement faible et bon, il avait si bien pris Thabitude de fléchir, il déguisait si l^en ses gmfs qu il ne les connaissait bientôt plus lui-même. Il n'a jamais résisté à un désir ni à une demande, l'État n'a pas eu de citoyen plus tranquille, plus commode, plus indifférent, plus soumis à tous les événements; il eut des opinions, peut-être, mais il ne les montra jamais et les fît plier en toute occasion ; d'ailleurs il en changeait volontiers, selon le teiÀps et les influences, 11 ne savait pas plus refuser une aumdne qu'une faveur; le tout bien ou mal placé. 11 a menti par^ fois^ mais jçiar complaisance. U est mort pauvre parce qu'il ne sut paint défendre l'argent qu'il avait gagné, et, dui*ant soixante ans qu'il a vécu, jamais l'indignation, la colère, l'amour, ni aucune des passions qui troublent la plupart des honutnes, ne lui ont arradié un battement de coeur.

» L'ange s'arrêta ; un murmure de satisfaqtion se répandit dans rassemblée universelle; mais, teutà coup, la face auguste de Wishnou s^nflaosuna de courroux « m

yeux laacèreut des éclairs qui firent pâlir les feux* du ciel et péaétrèreut dans les dernières profondeurs de rétendue.

— Qu'on emmène ce misérable î s'écria-t-il d'une voix de tonnerre, je le condamne au feu éternel; je veux, pour égaler la honte de ce supplice à sa rigueur, qu'il rôtisse à iamais sous la fornxe vile d'un oison mis en broche devant le plus ardent brasier de Tenfer, attisé par les plus noirs démons. »»

» U dit, et le bon M. Boniface n'eut pas même la force de se plaindre; il baissa la tête d'un air hébété. Cet épouvantable arrêt glaça de terreur les pSdes spectateurs qui s'entre-regardaient avec étonnement.

¥ L'ange accusateur, qui s'en aperçut, ne voulant paa qu'il pût rester un dernier voile sur la justice divine» ouvrit un grosVegistre et se mit à lire en détail la vie de ce bon M, Boniface.

» Glément-Agathocle-Innocent-Bonaventure Bonifacenaquit, avec la permission du grand Wishnou, d'une bonne famiUe chrétienne d'Europe; il fut chrétien connue il eût été musulman en Turquie» idolâtre en Afrique et juif en Alsace. 11 annonça de bonne heure d'excellentes dispositians, un cœur aimant et charitable. Gela se vit de reste à l'occasion de certains petits oiseaux qu'on lui donnait, qu'il aimait beaucoup, qu'il nourrissait fort et qui lui mouraient tous entre les mains.

« Il avait aussi dans son enfance, un grand goût pour le jardinage et les fleurs ; il en plantait lui-même; il mettait les grailles en terre, et, dans sa sollicitude) il les allait dé-

terrer à chaque instant pour voir si elles venaient bien, en sorte qu'il n'eut point la joie d'en voir venir aucune.

» Il avait une petite sœur qu'il chérissait, et à laquelle, dès son plus bel âge, il ne savait rien refuser. On citait partout ces enfants comme un modèle d'amour fraternel. La petite sœur vint à tomber malade et le. médecin défendit de lui donner à manger ; mais, un jour qu'elle était seule avec son petit frère, qui la gardait, elle le pria de lui passer le pain frais qui était ds^ps la huche. Elle en mangea deux livres et demie et la pauvre petite en mourut.

» A cause que le petit Boniface était bien sage, bien soumis, bien obéissant et si bon, son oncle lui fit présent d'un joli cheval, en lui recommandant d'en avoir soin. Cette recommandation était bien inutile. Boniface pansa, étrilla, engraissa le joli cheval, ne le monta point, et l'empêcha de sortir de peur de le fatiguer; et' la pauvre bête creva au sein de la tendresse et de l'abondance.

» On mit ensuite le petit Boniface au collège ! Oh ! quel bon camarade c'était làî II était le confident des mauvais sujets de la classe; il avait le secret de tous les complots, de tous les méchants coups. Jamais il n'accusa personne. C'était lui qui recelait les pommes volées aux jardins voisins. Personne mieux que lui ne détournait le châtiment d'un condisciple coupable ; il les aidait dans leur paresse et dans leurs méfaits; il leur soufflait leurs leçons; il leur donnait à copier ses devoirs ; si bien qu'il ne sortit de toutes les classes où il parut que des ânes, des polissons et des étouixiis qui s'en allèrent ensuite troubler le monde

MONSIEUR BONIFAGE 105

et leurs familles, chacun selon ses moyens et sa profession.

» Boniface, par sa bonne conduite, son excellent caractère et d'assez fortes études, fut jugé digne de demeurer au collège en qualité êe professeur. Nul régent ne fut plus aimé de ses élèves. 11 ne les contraignait en aucune façon, il ne les punissait point; il leur laissait faire ce qu'ils voulaient, et, comme ils ne voulaientrien faire, ils ne faisaient rien. Il leur accordait toutes leurs demandes. Les classes se passaient à badiner, à chasser aux mouches et à lire de mauvais livres. Ah ! sabre de bois! le temps se passait joyeusement l et cette classe ne laissa pas de manquer bien distinctement dans l'histoire de Tépoque, dès que ces élèves furent émancipés.

, > L'un de ces jeun^ humanistes fut pendu en Espagne, où il allait soulever le peupfle contre le pouvoir établi.

» L'autre fut cause qu'on fusilla quinze cochers de fiacre qu'il avait poussés dans une conspiration ; un troisième se fit mouchard, et vexa singulièrement les honnêtes gens.

» Un autre fonda une petite religion qui acheva de tourner l'esprit à trois mille imbéciles.

» Trois autres allèrent au bagne, sans apparence de philosophie, pour avoir voulu mettre en commun le bien de quelques honnêtes bourgeois qui n'y voulaient point consentir.

» Un autre composa des drames et des vaudevilles qui dépravaient régulièrement chaque soir deux ou trois pents mères de famille. Un autre se chargea d'abrutir les

106 CONTES SCEPTIQUES BT PHIIOSOPHIQUES

p^Uts enfunU dQ la géaératiou naissant^ et se fit profes* seur comme il y en a tant dans Tuniversité.

» Un autre, devenu jourualiste, pervertit à cioq sous par ligne la population de la rue Mouffetard, oti tous les cbif* fonuiers ceasèreut de s'occuper de obiffous pour songer à devenir ministres des cultes*

n Cinq ou six autres de oes élèves furent de gros in* dustriels, c'est-à-dire amassèrent quelques millions en pressurant l'ouvrier, en trompant les benêts, en empoisonnant le public de denrées falsifiées, en rompant les osa des voyageurs sur des chemins de fer et eu tirant à eux de toutes manières le bien du prochain.

» Une trentaine, enfin, ne furent que des voleura vulgaires, contrebandiers, filous, intrigants, escrocs, joueurs, banqueroutiers, etc.... qui ne laissèrent pas d-agir sur le moral de leurs contemporains , chacun dans sa pette sphère.

n Le bon M. Boniface avait cependant atteint ses trente ans; il ne songeait guère à se marier, et même il avait déjà manqué de fort bons partis; mais comme il ne savait rien reftiser et qu'il était connu pour tel, il rencontra de par le monde une affireuse fille fort adonnée au vice, fort décriée dans le pays, et dont personne n^aurtit voulu ; laquelle fille Payant prié de Tépouser, il Tépousa^

a Cette femme, qu'il laissa régner chez lui, commença^ par le brouiller avec tout ce qu'il connaissait d'honnéliS gens; de plus, elle continua de se mal conduire, et le couvrit de honte, sans qu'il pût se résoudre à le trouver mauvais.

MONSIEUR ÔONÎFACË ÎOl

» Il eut cinq enfants de cette femme : quatre garçons et une fille.

» De ces quatre garçons, Tun aimait à boire ; et son tendre père ne pou?ait s'empôcher de ril^ en lui voyant ataler des msades qui eusaent mis en feu Un escadron de bulans. Le cher petit périt tictime de la morale enjouée des refrains bachiques; le pauvre père fut obligé de le pleurer un peu, après avoir tant ri.

» Le second, un beau jour, le premier de Tan, passa vingt-quatre heures à faire entrer dans son petit corps la grande qimntité de bonbons que lui avait donnés son père ; Théroïque enfant n'en put venir à bout; il expira sur une boile de conserves.

» Les deux derniers fils, après avoir échappé à tous les périls de la tendresse paternelle et d'une jeunesse orageuse « après avoir risqué de se noyer dans une partie de plaisir, de périr d'indigestion dans des orgies, et de recevoir quelque balle dans les émeutes ; le visage seu^ lement roussi par un fusil qui avait crevé à la chasse ; les reins un peu rompus de quelques chutes de cheval et les épaules endommagées dans une rixe, le tout avec la permission de monsieur leur père; les deux derniers fils, disais-je, parvinrent à ce qu'on appelle l'âge de raison pour certains hommes privilégiés.

» Mais voici ce qui arriva de ces deux garçons : Taîné, qui savait sa philosophie, se Ct voleur de grand chemin, et mit à détrousser les passants plus d'esprit qu'il n'en fallait pour composer les plus jolis vaudevilles. Vive la philosophie, quand elle tombe dans une tète bien faite !

Jamais homme ne sut mieux pousser une conséquence. Joignez que ce garçon-là était dûment frotté de poésie moderne; il connaissait Byron et toute sa séquelle de France, qui ne Ta point hi; seulement il avait trop de courage, trop de sens, trop de cœur pour s'en tenir à écrire des brigandages. Il laissa la plume aux poules mouillées et prit un sabre. Il fut aussitôt avantageusement connu dans sept ou huit provinces, où sa troupe fît plus de mal qu'une armée de deux cent mille hommes; et comme le préfet de police, quoique éclectique, avait moins de logique et d'esprit que lui, il ne fut pris qu'au bout de sept ans, ce qui lui laissa le loisir de nuire encore à bien du monde.

» Ce brigand, ayant trois millions à hii et deaf relations 'dans le grand monde, on ne pouvait décemment le prendre, d'autant qu'on se souvint d'une loi du pays qui proclame tous les citoyens égaux devant la loi. Bn sa qualité d'homme dangereux, le gouvernement se l'attacha : on lui donna sur ses vieux jours une chaire de philosophie, où il put se complaire dans cette pensée malicieuse, qu'il étendait ses ravages parmi l'humanité dans les siècles des siècles. Ainsi fut-il.

* » Le cadet, accablé de dettes, de méchantes affaires, et risquantde se brouiller sérieusement avec la justice, partit un beau matin avec cent mille écus qui n'étaient point précisément à lui, et s'en alla tenter la fortune dans le Nouveau-Monde. 11 se ruina dans le commerce et dans les plaisirs, mais il lui demeura en fin de compte un joli brick qu'il arma comme il faut, et qu'il mena, sous pré-

MOTtSIEUR BONIFAGE 109

jteite de négoce, dan^ les archipels de la mer du Sud. Là, pour se procurer de Técaille, denrée fort précieuse, il mit son artillerie au service des naturels qui étaient en . guerre avec leurs voisins. U s'allait embog^ près du rivage de ]'ile ennemie, et bombardait les villages, qui sont ordinairement bâtis sur le bord de la mer^ après quoi il mettait pied à terre avec son équipage, et traquait, fusillait, massacrait les habitants dans les boiç, quitte à faire de môme le lendemain pour le même pris., contre ceux qui Tavaient payé la veille.

» Dans le moment même qu'il était leur allié, il leur prenait volontiers leurs femmes, leurs provisions, et leur donnait tout au plus en échange des fusils pour tuer leurs frères et de Teau-de-vie pour se luer eux-mêmes. U porta de la sorte le trouble et la mort dans la moitié de la Polynésie ; si bien qu'un chef sauvage de ses amis, se ravisant sur ses petits défauts, lui cassa la tête uu matin de son pœlowa. 11 mourut donc ; mais il avait dépeuplé des lies entières, exterminé vingt peuples et ravagé une étendue de terrain sept ou huit fois grande comme la France entière.

» H ne restait à ce bon H. Boniface que sa fille, enfant

chérie et gâtée s'il en fut, d'autant qu'elle demeurait seule;

il ne respirait que pour elle, comme on dit, et ne voyait

que par ses yeux. La chère enfant profita de ce faible

avec un tact au-dessus de son âge, et ce fut merveille de

voir une tête blanchie menée en tout par une cervelle

éventée de quinze ans.

» Cette conduite valut quelque ridicule au bon M. Boni-

face sur ses vieux jours, comme, par exemple, de sertir de paravent aux précoces équipées de la jeune personne, de porter lui-même ses billets doux, trop délicat pour les décacheter , et de la plaindre de sa fatigue , quand elle avait roué de coups quelqu'une de ses compagnes. Mais, que voulez-vous ? il était si bon !

» Tout ce qu'on a raconté de l'amour paternel poussé jusqu'à l'imbécillité, ne fut que trop véritable pour lui. Il chercha soigneusement un bon mari pour sa fille, et, par malheur, il le trouva. Je dis par malheur pour le mari.

D Ge digne homm^, au bout de trois mois, alla dire à M. Boniface que sa chère enfianl était une véritable furie avec qui l'on ne pouvait vivre. Le père lui dit :

» — Oh ! oh! je n'en crois rien.

» Il accourût, donna tort au mari, et il embrassa sa fille en pleurant.

» Un mois après, le mari retourna lui dire que sa chère enfant, par suite d'une habitude d'enfance inquié* tante pour l'avenir, volait.

K — Il faut voir, dit M. Boniface, n'avez-vous pas aussi vos torts? Vous en avez, cela est sûr.

n 11 revint; il écouta la petite, qui se justifia malgré les preuves, et il embrassa sa fille en pleurant.

» Cependant un grand seigneur, premier ministre el très-puissant, fut sensible aux charmes de la chère en-» fant, et la chère enfant fut sensible à cette attention d'un grand seigneur ; l'intrigue alla son train. Le mari, qui avait vu et entendu^ alla trouver M. Boniface* Le bon-

MONSIEUR BONIFACB iff

bomme M dit : •— Yoqs êtes jaloux, cela n*est pas bien. Gomment voulez^TOus rendre ma fille heureuse aTec ce gro9<H^t'là?

n Bt il embra^ta sa fille en pleurant.

I» Le mari surprit des lettres et les lui porta.

» —Je Yois par là, répondit le père, que ma fille vous aime véritablement, car elle pi^le sans cesse de précau« lioas à prendre pour votre tranquillité.

s U ajouta que son gendre était un ingrat, et il em« brassa sa fille en pleurant.

» Le mari lui donna à lire le rôle de H. de Sottenville, dans Molière, en s'arracbant les cheveux de ce que Torigiaal d'un pareil écrit pût encore exister après deux cents ans; mais il se fût brisé le crâne qu'il n'eût point glissé un rayon de bon sens et de vérité dans celui d'un pareil père. M. Boniface, pour'la première fois de sa vie, s'échauffa au point de lui dire qu'il était un impertinent.

>» A quelque temps de là, le mari lui fit voir, par une ouverture dans la muraille, sa femme seule avec le ministre. M. Boniface ne dit rien, sinon qu'il fallait qu'on eût rendu sa fille bien malheureuse pour la réduire à cette extrémité; et il s'en alla en pleurant embrasser sa fille, le ministre et le mari lui-même.

* Le mari ne voulait point qu'on l'embrassât; il se f&cha,et résolut de poursuivre l'affaire; mais, comme il ^lait entamer un procès, il mourut tout doucement d'une certaine maladie de foie qui le travaillait depuis quelque temps. Sa femme, par scrupule, ne voulut point souffrir que les médecins ouvrissent son corps, ce qui fut facile

avec la protection de M. le ministre . On dit que ce brave homme s'était assez mal porté jusque là (je le crois certes bien), qu'il échappait par là à de grands tourments (et l'on avait bien raison), et qu'enfin Dieu lui avait fait une belle grâce.

» A dater de ce moment, sa femme vécut sans gêne et publiquement avec le ministre. Elle expliqua ses motife à son père, qui les trouva fort bons, et, comme il vit que sa fîlle était flattée de ce crédit et de cette condition, il en fut flatté et satisfait lui-même; car il ne voulait que le bien de tout le monde en général, et celui de sa fille en particulier.

» Aussi, ce bon M. Boniface, de complaisance en complaisance, tomba dans ce que les gens doués d'un cœur moins excellent, appelaient la dernière ignominie. Il alla se loger, avec madame Boniface, sa femme, dans l'hôtel du ministre; il accompagnait sa fille et le ministre dans les lieux publics; ii monta dans leurs carrosses; il fut le parrain de leurs enfants; il souilla ses cheveux blancs dans la fange de l^îurs orgies ; il était dans la compagnie de sa fille, et sa fille était la perle des filles; cela lui suffisait.

» Ce ne fut pas tout : sa fille, par l'influence qu'elle exerçait sur l'esprit du ministre, tint en réalisé les rênes de l'État. La chère enfant ne gouverna plus seulement un vieillard idiot, mais un grand royaume. Voilà des voyageurs bien menés ! gare là devant !

» Les danseurs de corde furent mieux payés que les généraux d'armée ; on employa les flottes à trafiquer de chiffons aux quatre coins du monde.

» Madame Boniface fit placer son frotteur à l'Académie, son cuisinier à la tête d'une armée, et son portier au gouvernement d'une province. Elle ne payait ni sa fruitière, ni son blanchisseur, ni son cordonnier, ni son dentiste ni son perruquier, ni ses laquais ; mais elle fil d'eux ou de leurs enfants autant de préfets, de juges, de conseillers d'État et d'ambassadeurs.

» Les chefs de la religion, qui se plaignirent, furent déportés ; les peuples qui se soulevèrent furent sabrés et mitraillés. Enfin, comme on s'avisa de dire h la cour Ottomane que la favorite avait l'œil gauche un peu moins ouvert que le droit, et qu'elle mettait une queue de faux cheveux ; comme ce mot imprudent revint à la favorite, il se déclara avec le Turc une guerre-effroyable, qui mit en feu la moitié du globe, et précipita le royaume à deux doigts de son entière ruine.

«Cependant, au milieu de ces fâcheux événements, M. Boniface mourut un matin dans un grenier du palais, sans que sa iille, qu'il avait tant aimée, fît demander de ses nouvelles ou vînt le voir un moment. — Que voulez* vous I disait-il en expirant, elle est si occupée pour l'instant.

» Elle vint pourtant, je me trompe, mais ce fut pour prendre sur la poitrine du mourant un camée dontilagrafaii sa cravate, en souvenir, et qu'elle lui avait donné à la légère dans un moment de bonne humeur.

» Ainsi mourut le bon M. Boniface ; et ses amis (car un si brave homme ne pouvait manquer d'en avoir beaucoup) raccompagnèrent au monument. Ils repassaient ses

It4 CONTES SCEPTIQUES ET PHILOSOPHIQUES

qualités en chemin, et Von n^enteadait de tous cô^ que ces mots : « Âh 1 le digue homme ! Quelle perte ! quel cœur ! quelle égalité d'humeur 1 quelle. douceur! comme il était indulgent et bienveillant à tous t et quelle cowr plaisance ! quel malheur I on ne reverra de longtemps son pareil ! le malheur n'en est .que plus grandi »

r> Au cimetière, le plus lettré, le plus capable, le plm instruit de ses amis prit la parole en ces termes :

» -* Messieurs, nous allons voir descendre pour jamais dans cette tombe le plus digne citoyen, le fils le plus tendre, le magistrat le plus intègre et le plus vertueux, le plus aimable philanthrope, Tépoux le plus dévoué et le meilleur des pères qui fut jamais...».

» Les larmes lui coupèrent la parole ; Taesistance, n'y pouvant tenir, se répandit en gémissements pitoyables, et M. Boniface, que voici, vint se faire juger au pied du tribunal céleste.

» Aussitôt la face sacrée de Wishnou darda de no?* veaux éclairs, et Ton entendit encore avec épouvante gronder âa voix de tonnerre.

» —Quoi donc ! s'écria-t-il; après avoir châtié selon la justice les meurtriers, les voleurs, les impies, les amMtieuxetles hypocrites, je ne sais plus que^ire à cet homme-ci, car il les a tous dépassés! Je vous le demande : qu'eût imaginé de pire la cruauté la plus raffînée à l'égard de ceux qu'il a le plus aimés T Quant au reste, quel devoir n'a-t-îl pas foulé aux pieds, quel mal n'a-t-ll pas commis? quel fléau fut jamais plus funeste? Il a trahi ses parents, ses amis, 9Qs concitoyens,

MONSIEUR BOMIFAGË 11$

son Dieu, et remarquez qu'il joigait aux horreurs de sa vie non-seulemeat Timpunité, mais le reaom et les prérogatives de l.a vertu. Le méchant est ordinairement puni dès votre bas monde par le mépris public. L'homme que voici passa toujours pour bon, pour juste, pour bienfaisant; or cette fausse réputation, qui participe de la hideuse hypocrisie, pèse aussi de tout son poids dans ma balance; ce qu'on peut appeler 1^ vertus de ce misérable ne lui ont rien coûté; ce furent celle d'un soliveau ; ses erimes ont troublé le monde, il n'en a point consommé directement, à la vérité, mais il les aurait tous commis, n'en doutez pas, si l'occasion s'en fût présentée avec des circonstances accommodées à ce caractère méprisable. H n'y a point d'avilissement, de dépravation bestiale, de forfaits où ne puisse entraîner une telle lâcheté, un tel mépris de la dignité et de la raison humaine. On alléguera pour celui-ci, la cause môme de ses crimes, l'imbécillité, Tapathie ; eh bien, soit, je vais donc changer son supplice, je le condamne, non plus à brûler lui-même, mais à contempler durant toute Téternité les tourments de ses victimes et le terrible spectacle du mal qu'il a fait

» Un ange ausitôt fit seulement un signe à ce pauvre M. Boniface, qui s'en alla de lui-même, prendre place, au lieu des expiations, sur la troisième banquette en entrant à gauche.

» Et ma vision finit ainsi. »

Le brahme se tut et alla ouvrir la porte a «a femme, qui nous app(»^it le repas du soir ; des dattes, du riz et des oeufs d'oiseaux que nous ne connaissions pas.

Sir Johnson considérait attentivement cette Indienne, qui était d'une beauté rare; et, quant à moi, je m'étonnais qu'un brahme si vieux et si vénérable vécût avec une femme si jeune et si jolie. Je dissimulai cette réflexion, mais je dis tout haut au fils de Wishnou, en rassemblant tout ce que je me rappelai de la langue du pays:

— Ce qui m'a frappé dans votre récit, très-cher hôte, c'est qu'il est empreint dans tous ses détails d'une curieuse connaissance de nos usages d'Europe, et qu'ua visionnaire des bords de la Seine n'aurait pas mieux dît.

Sir Johnson me regarda et je connus qu'il avait eu la même pensée.

Le brahme hocha la tète gravement, et levant le doigt vers le ciel :

— Les révélations de Wishnou, qui sait tout, dit-il, donnent toute science.

Tout à coup nous entendîmes la voix du jeune garçon, une voix pure et claire, qui articulait parfaitement cette chanson française:

Au clair de la lune, Mon ami Pierrot.

le pâlis, je frémis de surprise et de joie; je courus à la porte, et le brahme, se levant aussi, dit à son tour, en très-bon français ;

-- Que le diable t'emporte !

— Oh ! oh ! m'écriai-je ; et moi qui me tuais à chercher mes mots quand je puis aisément parler la langue

de mes pères ! c'était coDscience en vérité de me laisser dans l'embarras. Le brahme prit le parti de rire. -

— Je suis Français, me dit-il, permettez-moi de vous embrasser. »

Je fus frappé alors du ton de sa voix et de Tair de jeunesse qu'il revêtit tout à coup, Sir Johnson, qui parlait le français aussi bien que tnoi, riait aussi de tout son cœur. Le Brahme, voysuit mon anxiété, déroula son turban de mousseline, d'où sortit une forêt de cheveux noirs tout frisés, qui juraient avec sa barbe blanche, mais je vis bientôt que cette barbe était blanchie à l'aide d'une composition d'amidon.

—Je suisFrançais, reprit-il; mais dispensez-moi, je vous prie, de vous dire mes aventures. Quand mon déguisement ne serait bon qu'à m'épargner ce récit, je ne le - quitterais pas, je m'appelle Nazarille...

— Quoi ! m'écriai-je, Nazarille? Je vous connais, je sais tout. J'ai fort entendu parler de vous sur le dernier bâtiment où j'étais. Permettez, mon cher compatriote, que je vous embrasse encore.

— Soit, me dit-il en répondant à mes amitiés, nous causerons plus à l'aise. Mais permettez d'abord que je corrige un peu la frugalité du souper.

Il souleva une natte et retira une belle tranche de bœuf fumé, un jambon à peine entamé, et trois flacons de bonne mine.

Ensuite il nous montra, pour nous donner counige, les lits bien faits et bien garnis de moustiquaires qu'il nous pourrait céder. Il nous invita à nous reposer chez lui au-

tant de jours qu'il nous plairait, et nom proiait de nous fournir uu guide qui nous mènerait jusqu'à DeJbi sans encombre, après quoi nous attaquâmes le jambon d'un grand courage, en devisant joyeusement.

LE

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