‹ Contes sceptiques et philosophiquesChapitre 5 sur 12 · LE MARTYR DE LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

LE MARTYR DE LA LIBERTÉ

Un heureux incident le vint distraire de ses chagrins : un hanquier belge, compromis dans deux ou trois conspirations européennes et traqué par la police de sa nation, le fit demander pour le prier de contribuer à une souscription considérable au profit des enfants errants de la liberté. Le banquier ajouta qu'il n'avait plus que ce moyen de servir ses opinions ; qu'il y avait consacré toute sa fortune, mais qu'il était obligé d'appeler à son aide le peu d'âmes libérales qu'il pouvaily avoir de par le monde. Le banquier lira là-dessus un magnifique portefeuille appuyé de toutes sortes de garanties et de signatures. Philogène signa à son tour, et pour une somme un peu plus forte peut-être qu'il ne lui convenait.

Le banquier devait revenir ; il ne revint plus. Philogène écrivit à B., centre des affaires de ce grand capitaliste.

On lui répondit, longtemps après, qu'on ne savait ce qu'il voulait dire, mais qu'on avait connu autrefois un homme du nom qu'il citait, lequel avait été condamné pour une banqueroute, et, depuis ce temps, courait le monde en vivant d'escroqueries.

A ce coup. Philogène sentit se refroidir son enthousiasme pour les infortunes politiques ; il se promit d'être plus circonspect à l'ayenir en matière si délicate. A quelque temps de là, il reçoit une lettre d'un correspondant de commerce qu'il avait dans le Piémont ; il lui annonçait, dans cette lettre, qu'elle lui serait remise par un jeune homme de bonne famille qu'il lui recommandait bien vivement, et qui s'était vu forcé de s'expatrier pour une

malheureuse espièglerie de jeunesse , pour laquelle il avait été condamué à être pendu...

Philogène pâlit et s'arrêta, se demandant quelles étaient donc ces espiègleries de jeunesse qui faisaient pendre les gens dans ce pays-là.

La lettre continuait en disant que ce jeune homme avait été entraîné, par la générosité de son caractère, dans uue de ces conjurations si fréquentes alors en Italie ; que le complot avait été découvert, et que le gouvernement, ayant vu clairement que ces messieurs se proposaient de regorger une nuit, avait trouvé assez naturel de les pendre.

— Ce n*est que cela ! dit Philogène. Bon jeune homme ! noble jeune homme ! c'est une victime ; moi qui croyais...

Il se rassura tout à fait , car il pensait encore qu'il est beaucoup plus grave d'assommer un homme au coin d'un bois, que de faire entretuer deux ou trois mille personnes, plus ou moins, dans une ville ou dans un royaume en fianmies.

Le jeune homme ne s'était point présenté, comme le portait la lettre -, il admira tant de timidité et de délicatesse, et le fit chercher partout. Le jeune homme vint le lendemain, Philogène lui dit qu'il n'était rien qu'il ne fît pour son service sur la simple* recommandation de son correspondant, et, le voyant assez mal en ordre, et peut-être embarrassé dans une ville étrangère, il le pressa de le mettre à l'épreuve. L'Italien refusa avec dignité. Philogène reconnut l'excellence de principes et le rang

LE MARTYR OË LA UBERTÉ U7

disliagué dont lui parlait le correspondaut. Une étroite iiaisoa s'établit entre eux.

Uq jour, le Piémootais arriva fort rouge et fort afCiiré. U avait, disait-il, besoin d'ua tel service, qu'il n'osait s'expliquer.

— Ah ! parbleu ! s'écria Philogène, il faut que vous soyez bien pressé pour m'accorder ce plaisir de vous obliger que j'attends depuis si longtemps. »

Il fallait à l'Italien une somme énorme : Philogène n'eut pas le loisir de s'en émouvoir, tant il était ravi. Il n'avait pas cet argent lui-même, mais il alla Teniprunter, et le livra à l'Italien.

L'Italien ne revint plus. On envoya chez lui ; il était parti. On écrivit au correspondant La lettre, la conspiration, la famille étaient fausses : il n'y avait de vrai que la condamnation à la potence, et les espiègleries de jeunesse qui consistaient en quelques vols à main armée et peut-être aussi quelques discussions sur le grand chemin qui avaient entraîné mort d'homme.

Philogène était hors d'état de payer la somme qu'il avait empruntée, car ses affaires étaient tombées dans un grand délabrement : on le mit ^n prison. Il en sortit quand on fut las de l'y nourrir.

A peine délivré, il apprit qu'on formait, pour uneguerre lointaine, une légion composée de tous ces honnêtes gens . de diverses nations que la politique avait chassés du pays natal. On lui proposa d'y entrer : il refusa.

— Mais, lui disait un jour quelqu'un à qui il contait ses déconvenues, il ne faut pas juger des pays par de si mi-

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sérables échantillons : il se peut qu'il y ait chez ces peuples mêmes, dont vous êtes porté à mal penser, de très-braves et très-dignes citoyens.

— Hélas! je le veux croire, dit Philogène ; mais ceuxlà vivent fort tranquillement, sans doute : je ne suis jamais allé chez eux, et ils ne viennent jamais chez moi. »

LE

Philadelphe avait le cceur sensible ; c'est presque un malheur dans une ville comme Paris. Il ne sortait jamais, il ne pouvait surtout traverser certains quartiers sans s'émouvoir à chaque pas d'une grande pitié. Notons en outre qu'il joignait à cette sensibilité beaucoup de pénétration, et savait percer toutes les enveloppes de la misère. Voyaitil passer un vieil homme triste, infirme, enveloppé d'une mauvaise redingote et décoré d'un ruban rouge? son imagination s'échauffait lù-dessus; il voulait que ce fût quelque vétéran oublié, quelque ancien officier desservi par des ingrats, qui achevait de mourir dans quelque mansarde. Et quoi de plus désolant, pensait Philadelphe, que la vieillesse dans la pauvreté? Une pauvre femme en haillons, hâve, défaite, lui lançait-elle au passage un de ces regards soucieux que le pauvre ne sait pas déguiser, il devinait les douleurs d'une de ces créatures misérablement mariéei

à des ouvriers brutaux, qui s'enivrent, qui les battent, et les laissent mourir de faim au milieu de six enfants.

Était-ce, le soir, quelqu'un de ces petits malheureux qui gémissent au grand froid, une guitare dans leurs mains raidies, quand la foule sort des spectacles et court vitement retrouver son lit au coin du feu? — Cher petit ! disait Philadelphe en soupirant, mère désolée! que nVt-elle pas dû souffrir avant d'envoyer son enfant supporter pour elle les duretés des passants!

Et le malin, s'il rencontrait une fille du peuple, à peine vêtue d'un châle fripé, le nez rougi, les cheveux abandonnés, déjà morte à la parure, mais sensible encore à la honte et détournant sur les jeunes hommes un regard confus qui se baissait aussitôt : pauvre fille, pensait-il, combien d'infortune et d'abaissement, combien d'affronts l'ont dégradée jusqu'à renoncer à rouler le long de tes joues amaigries ces deux bondes qu'on voit aux filles les plus misérables et qui n'ont d'autres biens dans le monde que leurs cheveux blonds ! 11 se représentait l'infortunée dans son atelier ou sa manufacture, courbée sur un vil travail; gagnant à peine dix sous par journée, rentrant le soir dans un galetas, battue peut-être par une vile marâtre, avilie par la débîiuchedeses proches, et notre homme était tenté de lui dire : Ne rougissez pas, n'ayez pas peur, mademoiselle, et levez hardiment les yeux>ur un homme compatissant qui vous devine, et qui vous trouve plus touchante dans votre dénûment qu'aucune de ces petites personnes qui passent au bras de leurs mères sans songer à votre malheur.

Et pourtant, Philadelphe passait pour un cœur dur auprès de certaines gens; mais vous savez ce que c'est que Fopinion et comme on juge diversement les hommes sur ce théâtre du monde où ils portent toujours le masque, Ah! sans doute, beaucoup de perversité se cache au fond des cœurs; mais quels trésors de tendresse et de charité y demeurent ensevelis avec plus de soin peut-être et de honte qui n'est alors qu'une charmante pudeur. En sorte que Philadelphe était fort occupé des moyens de diminuer le nombre des malheureux ou de les rendre moins à plaindre. Il est bon d'ajouter qu'il ne leur conseilla jamais de voler, ni par écrits ni en paroles. Il ne les ameuta point contre les riches, car il n'entendait pas soulager la misère d'une part, enattirant de l'autre le pillage et la proscription.

Sur ces entrefaites, il entreprit un voyage. Il était allé à Tours, s'il m'en souvient; et, comme il en revenait, il se trouva dans la voiture de poste à côté d'un homme mûr, d'assez bonne mine, grand parleur, et qui paraissait fort iQslruit sur le pays qu'on parcourait et les propriétés qui bordaient la route. Us passèrent auprès d'une vaste ferme où se faisaient de grands travaux; les faucheurs, les bergers, les faneurs fourmillaient dans les champs, et les paysannes, qui travaillaient en chantant, s'arrêtèrent à voir courir le carrosse.

— A qui cette belle propriété? dit Philadelphe nonchalamment; elle paraît florissante et considérable.

—Vous ne voyez pas tout, dit son compagnon; iî y a là, derrière ces bâtiments, cinq ou six lieues de plaines qui en dépendent.

Philadelphe, à Tair satisfait de cet homme, jugea qu*il connaissait le propriétaire de la terre, ou peut-être qu'elle était à lui, et pour lui donner la joie de l'avouer, il répéta:

— A qui ce beau bien, monsieur?

— Aux pauvres, monsieur.

— Ah ! certes, voilà des pauvres que je ne plains pas; mais vous voulez rire?

— Si vous Taimez mieux, ceci appartient à l'administration des hôpitaux et hospices civils de Paris.

Philadelphe n'en pensa pas moins que cet homme devait être un riche propriétaire des environs.

Ils virent plus loin se dérouler de grasses prairies où paissaient des bestiaux nombreux et en bel état.

— Le beau pâturage! dit Philadelphe.

— On en compte trois cents arpents, dit le compagnon, et du meilleur rapport.

— Et à qui cela appartient-il ?

— C'est encore un bien des pauvres, régi par Tadministration des hôpitaux de Paris.

— A la bonne heure; Dieu garde qu'il ne fasse envie. Le voyageur expliqua comment il était aussi doux pour

le promeneur qu'intéressant pour le propriétaire de planter de peupliers les ruisseaux d'irrigation, mais qu'on avait exagéré le produit de ces arbres en l'évaluant à un franc chacun par année. Deux heures après ils entrèrent dans une forêt.

— Il fait beau, dit Philadelphe, et je m'arrêterais bien volontiers sous ces grands arbres. Le bel endroit, la belle forêt!

— Ce n'est qu'ua bois, dit le monsieur, mais il est royal et se relie à d'autres qui couvrent là-bas tout le pays.

— A la bonne heure, voilà d'aimables gens et fort sensés, qui laissent leurs arbres dd)out, et qui ne songent point, comme tant de repaces, à ruiner leur pays pour ajouter à leur revenu.

— Mais ceci est déjà d'un rapport honnête ; les coupes s'élèvent à huit ou dix bons milliers de francs, sans compter les droits de chasse qui font ensemble un* joli denier.

— Tant mieux; Dieu bénisse le brave homme qui nous laisse un peu d'ombre, et quant à moi, je le remercie. Comment le nommez -vous ?

-— Ils sont plusieurs qui s'appellent, comme je vous disais, l'administration des hôpitaux de Paris.

Ils vinrent à passer le soir devant une grille qui menait par une avenue de tilleuls devant la façade d'un château seigneurial, entouré de jardins et de bois qu'on voyait dans l'éloignement.

— La belle maison! dit Philadelphe.

— Vous n'en voyez rien, dit son compagnon ; il y a là derrière un parc de trois lieues de tour, un jardin anglais, et des viviers dont la pêche est adjugée à mille livres par an, un potager fort beau, et cinq petites fermes qui cousent au reste un lopin de trois cents hectares de blés, prés ou vignes*

— Malepestel et quel est le millionnaire quî s'y récrée?

— Cela appartenait à M. le marquis de Villiets; il est

mort sans enfants et a légué tout son bien aux hospices.

— En sorte que ce riche domaine appartient....'.

— A de pauvres gens, aux indigents, et c'est radministration qui le gouverne pour eux.

— Bon Dieu 1 dit Philadelphe, mais voici des pauvres plus riches que le marquis de Carabas; je commence à ne plus les plaindre, et c'est un grand soulagement.

—Au reste,reprit le compagnon,lesrapportsdu domaine n'ont pas baissé, et l'on dirait, à l'intelligence qui préside aux opérations, qu'il n'a pas changé de propriétaire.

Le lendemain, comme on approchait de Paris du côté delà barrière d'Enfer, Philadelphe vit de grands murs coupés d'une grille de maître, à travers laquelle on apercevait un jardin proprement entretenu, et plus loin, une longue façade surmontée d'un clocher et tout fraîchement flanquée de bâtiments neufs.

— Monsieur, dit-il, 'quel est le nom de cet établissement?

—C'est ce qu'on appelle l'hospice de La Rochefoucauld, qui est, comme vous voyez, en bon air, et qui loge ses hôtes comme des princes.

— Vraiment, j'en suis bien aise.

Et Philadelphe ajouta comme quoi il était fort d'avis qu'on établît les hôpitaux hors de la ville, autant que possible, en de riantes campagnes, et non dans des quartiers infects de la capitale, où les malades respiraient des vapeurs empestées, où le bruit et la joie des rues venaient insulter au pauvre jusque sur son lit de mort, et où, par contraste, ces établissements prenaient un air lugubre qui

pouvait redoubler Thorreur et le désespoir des malheureux que la misère y menait.

— Vous avez raison, dit le compagnon. On passa la barrière, et Philadelphe lut ces mots en lettres d*or sur un frontispice : Hospice des Enfants-Trouvés.

— Ah! le beau bâtiment ! s*écria-t-il.

— C'est Tancien Oratoire, qui était déjà fort considérable ; mais Ton vient, comme vous voyez, d'y ajouter deux ailes.

— Etquel est cet autre édiQce dont on voit le faîte là-bas ?

— C'est l'hospice de la Maternité.

— Et'cet autre un peu plus loin?

— C'est l'hôpital du Midi.

— Et toutes ces fondations dépendent de l'administration des hôpitaux ?

— Oui, monsieur, et nous avons passé sans le voir l'hôpital Cochin; et l'on trouve un peu plus loin l'hôpital de Lourcine, et ce dôme que vous voyez au fond est la Salpôtrière, l'hospice des vieilles femmes indigentes, des folles et des incurables. C'est véritablement le quartier des hôpitaux et, par une étrange analogie, c'est aussi le quartier le plus misérable de Paris, le douzième arrondissement, dont le maire disait un jour au Roi qu'il y avait, suivant Pétat-civil, une rue où, quoique très-peuplée et très-malsaine, il n'était né ni mort personne depuis douze ans; et comme le Roi s'en étonnait et l'en allait peut-être féliciter : c'est, reprit le maire, que tous les hommes vont mourii* à Thôpital, et que toutes les femmes y vont faire leurs couches.

— 11 faut, en vérité, qae cette admiaistratioii soit bien riche, dit Pliiladelpbe, qui n'écoutait pas.

— Ah! monsieur, nous avons vu en passant ^elques bribes de ses biens; mais comptez encore des propriétés rurales immenses et de tout genre : prés, Ijois, fermes, moulins, chasses, maisons, lots de terre, caiTières ; des propriétés urbaines non moins considérables en maisons, bâtiments, boutiques, marchés, jardins, terrains à bâtir, jusqu'à (les échoppes; un impôt énorme sur tous les théâtres, jusqu'aux théâtres d'acrobates; un impôt sur tous les divertissements publics, jusqu'aux chiens savants; une part énorme des énormes droits d'octroi dé la ville de Paris; des aumônes, des legs, des quêtes, des successions, des subsides, des donations annuelles de toute espèce, des fondations à perpétuité ; et les rapports de tous genres de toutes ces propriétés, et mêmes les revenus des hôpitaux, où tout est sagement mià à profit, jusqu'aux cantines, jusqu'aux vieilles graisses de la cuisine, jusqu'à la défroque des morts, qui ne laissent pas de donner ensemble un beau revenu, n'est-il pas vrai?

Phiiadelphe, émei'veillé de ces détails, se sentit Tàme doucement consolée. La voiture s'arrêta ; il salua son compagnon de voyage et s'en alla dans sa famille qui l'attendait ; mais ce retour fut bien triste : il trouva la maison en deuil ; son père était mort depuis trois joui*s ; c'était un coup de foudre ; la lettre qui le prévenait n'était arrivée à Tours qu'après son départ^ il eut à peine le temp$ de pleurer, car son père laissait d^af&ires fortemtomil* lées; jusqu'alors il avait passé pour riche, oms il avait

la rage des spéculations, et cachait avec soîq ses bévues. Quand on eut mis à clair ses recettes dans une entreprise de voitures publiques, ses profits dans un établissement de bains, ses engagements pour un nouveau mode de pavage, son dividende dans une société en commandite; ses bénéfices dans la publication d'un journal quotidien, il se trouva que Pbiladelphe était complètement ruiné, c'est-à-dire qu'il lui restait à peine cinq. ou six mille livres de rentes : cela s'appelle ruiné pour un homme riche. Heureusement il avait unparent qui dirigeait la fabrication d'un sirop pectoral fort en vogue, et qui, venant à son aide, lui dit : — Donne-moi les fonds qui te restent, je les ferai valoir et te remettrai bientôt dans tes affaires.

Philadelphe fut charmé. Ce parent était comme un frère : il lui remit l'argent en le priant d'arranger tout pour le mieux.

Dès la prepiière année, les intérêts ne furent point payés; on lui dit que le public se trouvait moins bien du sirop ou qu'il était moins enrhumé. Philadelphe voulut réclamer l'argent à son parent, qui lui demanda s'il n'en avait pas d'autre à lui confier ; et comme Philadelphe insistait, son parent le renvoya au caissier de l'entreprise, qui le renvoya aux actionnaires ; les actionnaires, lésés et furieux comme lui, faillirent l'assommer. 11 demanda une explication ; on lui fit entendre que son argent n'était pas perdu, mais qu'il lui serait impossible de le toucher jamais. 11 se brouilla avec son parent, et gagna un ennemi en perdant sa. somme. Son parent alla. dire partout qu'il était un ingrat.

Philadelphe vendit ses meubles, ramassa douze cents francs ; et Tun de ses amis, familier des ministères, lui ayant garanti une place d'instituteur dans une école de petits Maures à Alger, il courut à Marseille et s'embarqua.

A Alger, il se trouva qu'on n'avait jamais entendu parler de cette place, il ne s'agissait pas même d'école ; Philadelphe vit à peine dans la rue quelques petits Maures qui lui jetèrent des pierres. Il souffrit de la faim durant deux mois, et entra comme infirmier à l'hôpital militaire; quinze jours après, un arrêté supprima l'hôpital et la place.

Il entra comme clerc chez un commissaire priseur qui vendit sa charge, et le successseur avait un clerc à lui.

Philadelphe revint à Marseille et fut employé dans une compagnie d'assurances. La compagnie, volée par des capitaines qui faisaient assurer des marchandises avariées, fit faillite, Philadelphe revint à Paris en mangeant son dernier sou.

U se souvint qu'il avait autrefois prêté cent écus à un homme de mérite et d'honneur ; mais cet homme venait de mourir à l'hôpital.

Un ami de Philadelphe, pauvre comme lui, qui sut ce dernier coup, l'alla voir pour le consoler. Philadelphe 'était plongé dans une profonde rêverie au coin de son feu ; l'ami reconnut le silence du désespoir et prit la parole . d'une voix altérée; mais Philadelphe, se levant aussitôt, fit un bond jusqu'au plafond et se mit à danser par la chambre en éclatant de rire : l'ami pensa qu'il devenait fou.

— Au nom du ciel, mon ami, qu'avez-vous?

— Je n'ai plus rien, dit Philadelphe, mais je suis content.

— Esl-il bien vrai? vous n'êtes point malade?

— J'étais désespéré; mais je viens de songer à de petites ressources qui me donnent du cœur.

— Je vous croyais ruiné?

— Gela est vrai.

— fih bien! la pauvreté...

— Pauvre! moi? à d'autres! on y a pourvu. Pauvre! eh ! tant mieux ! je ne possède plus que cinq mille arpenta d'herbages en Beauce, douze à quinze fermes en Touraine, . des châteaux superbes dans l'Orléanais, quelques moulins en Brie, des maisons, des terrains et des rentes à Paris, un prélèvement de quelques millions sur les droits d'ootroi, des dons, des legs, des héritages, des souscriptions presque générales, et enfin une trentaine de palais grands comme des casernes où je puis élire domicile à mon choix !

L'ami lui tàta le pouls.

— ié ne badine pas, dit Philadelphe ; les biens dont je parle sont à l'administration des hôpitaux qui ne fait naturellement que les administrer : ils appartiennent aux pauvres en réalité ; je suis pauvre, donc ils sont à moi. Supposez les pauvres gens aussi nombreux que vous voudrez, il y aurait bien du malheur s'il ne me revenait une part là-dedans, et pour le moins une existence assurée. J'ai les goûts fort simples.

L'ami, qui n'avait jamais réfléchi là-dessus, lui souhaita bonne chance et s'en alla.

Pbiladelphe brossa son habit et slnforma du siège de radministration bienfaisante. Il parla d'abord à un suisse gras et galonné, qui dînait avec sa famille près d'un grand feu comblé de bûches, et dont il envia le bien-être; mais cet homme n'était pas un pauvre.

Le suisse lui indiqua les bureaux en souriant d'un air narquois. Philadelphe monta dans de grandes salles où des hommes jeunes et vieux, parmi des amas de cartons et de paperasses, se rognaient les ongles et parlaient politique en se chauffant au poêle. — Que de gens, pensat-il peut nourrir la grande fortune des pauvres? Or ces gens-là n'étaient pas des pauvres.

11 s'adressa au plus affable de la compagnie, et lui ex^ posa ses besoins : cet homme lui montra la porte en lui tournant le dos. Un garçon de bureau daigna lui donner de meilleures indications ; un second employé lui répondit, après l'avoir écouté patiemment :

— Monsieur, nous ne donnons nos secours qu'aux indigents.

— C'est pourquoi je les réclame, répliqua Philadelphe, je manque de tout et je n'ai plus de ressources qu'en la charité publique que je viens implorer.

— Comment vous portez-vous?

— Assez bien, Dieu merci.

— Tant pis ; vous n'avez pas quelque infirmité?

— Non monsieur.

— C'est donc alors que vous êtes d'uu grand âge?

— Pas encore.

•— Mille fois tant pis, on ne peut rien pour vous; pa*

tientes, prenez quelque bonne fièvre, tâchez de devenir aveugle et nous verrons.

•*-Mais, naonsieur...

— Adressez- vous au curé de votre paroisse, cela ne nous regarde pas". Philadelphe, en s'en allant, entendit rire ces messieurs qui le trouvaient fort extraordinaire. Il courut chez son curé qui lui dit qu'il ne pouvait rien sans ces messieurs les membres du bureau de bienfaisance. Au bureau de bienfaisance on le pha d'apporter un certificat du commissaire de police qui pût constater sonindigenc^e. Le commissaire de police lui fit dire de passer chez le médecin du quartier. Le médecin constata qu'il se portait à merveille et le renvoya aux dames de charité.

€es dames s'intéressèrent au malheureux et parlèrent au curé, qui pria le commissaire de lui délivrer un certificat. Philadelphe retourna au bureau de bienfaisance où oa lai remit un quartier de pain bis et un bon imprimé au moyen de qui il lui était permis d'aller boii'e un bouillon exécrable à l'autre extrémité de Paris. Il jugea qu'il ne fallait pas avoir grand appétit pour vivre de la charité publique.

A ce régime des bureaux de charité, et à force de mauvais bouillons distribués à une lieue tous les quinze jours, notre homme vit avec satisfaction qu'il lui serait bientôt facile de remplir les conditions d'admission dans nn hôpital. En effet, il tomba malade d'une très-grave maladie. Il se traîna chez les gens du bureau de charité, qui daignèrent lui indiquer le lieu où l'on jugeait du degré de maladie des élus; il s'y rendit.

Oa le fit attendre uae heure ou deux, et il vit renvoyer quelques-uns de ses compagnons d'infortune , ]es uns parce qu'ils n'étaient pas assez malades, et d'autres parce qu'ils l'étaient trop et qu'on désespérait de les guérir. Le médecin l'examina à son tour, en rechignant, et voulut bien lui délivrer un bulletin pour l'flôtel-Dieu.

Il crut qu'il n'avait plus qu'à se coucher, et, dans le fait, il pouvait à peine marcher ; mais un petit honune reçut son bulletin à la porte et le pria de repasser dans trois jours.

Quand il yeut des lits vacants, les médecins le visitèrent encore et lui délivrèrent un second papier, qu'on lui fit porter, derrière un vitrage, à un autre monsieur, qui lui expédia, quand son tour fut venu, un troisième papier, moyennant lequel on le mena dans une salle du haut, où on lui assigna un lit.

— Enfin, se ditPhiladelphe, me voici dansl'Hôtel-Dieu, c'est-à-dire dans la maison du Seigneur, c'est-à-dire la maison des pauvres, qui sont les membres de Jésus-Christ. C'est ici que ces membres souffrants sont réchauffés et guéris, et que le pauvre jouit véritablement de ces énormes revenus que je connais.

Le médecin, qui faisait la visite, s'arrêta devant son lit, suivi de trente curieux qui l'écoutaient; l'un d'eux tira brusquement le rideau.

—Messieurs, dit le médecin en retournant le malade comme un mannequin, voici ut^cas particulier de gastroentérite compliqué de phthisie. Le pouls est violent, la langu« rouge, la respiration difficile, et le sujet ne soup-

LE BIEN DES PAU|(l<£S ^^

çonne pas son état. Vous observerezNsK^ ^Ht mauvais. , Marquez- lui la diète, un loch pour PasS^^^ ef qa'M, l'ôte demain de ma salle : je ne veux pas que cet homme meure ici.

Philadelphe n'osa rien dire , intimidé par l'assistance; mais, quand ce cortège fut loin, il dit à son voisin :

— Ce médecin n'est qu'un malhonnête qui devrait parler autrement devant moi et chez moi» car nous sommes ici chez nous. L'hôpital est aux pauvres et pour les pauvres : c'est le vœu des fondateurs.

Le voisin le i-egarda et prit en cachette un peu de tabac, que les infirmiers lui vendaient sous main dix sous plus cher que chez le marchand.

Le lendemain, comme Philadelphe pouvait manger, on lui apporta un potage à l'eau de lessive et une écuellée de haricots moisis.

— l'aurais cru notre cuisine meilleure ; ce bouillon est un peu clair, dit Philadelphe à l'infirmier, qui lui répondit :

— Si vous n'êtes pas content, on vous mettra dehors. En aviez- vous autant chez vous? des gens qui n'ont pas de souliers! cela fait pitié.

L'homme s'en alla en rongeant un os de côtelette que le cuisinier lui avait mis en réserve pour divers petits passe-droits qu'ils échangeaient.

— Du moins, dit PhiMelphe à son voisin, on est bien soigné quant au traitement médical, et l'on a tout à point des médicaments que le pauvre ne pourrait jamais se procurer au dehors.

— Ah! monsieur, dit le voisin, l'on m'a ordonné depuis

146 CONTES SClPTia^JIÎS ET î^filLOSOPHIQUES

hier une potion doni j'aUeodai» gKip4 «^; i'mrm # «la cendre ee aiatia, et je ne Ta! p^i&t eacone t^, Vi$r firimer e$t ivfie; il i'aum sans doete <Hibliée.

— Ah! mon Dieu! dit Phiiadelphe, je viens d'ea^^âre une qu'on a laissée «^ ma i^pnche, je ne sais pi»ff|9oî; car je ne me souviens pas cfu'on me Tait orçlo^née.

T- Une potion blanche?

— Oui. ^

— Du numéro 7 ?

— Précisément.

r-€'eat la mienae.

— Hélas! dit Phiiadelphe, je ¥sâs en mourir, puisqu'^e n'était pas pour moi.

-^ Hélas! dit Tautre, c'est moi qui mourrai, puisqu'elle m^était indi^ensable.

— Gomment se fait-il, reprit Phiiadelphe, qu'on laipBfi la surveillance 4es malades à des ivrognes? ie comptais trouver ici ces saiates filles qu'on appelle des sœwâe charité et qui méritent si bien leur belle réputation.

— Il y en avait, monsieur, mais on les a renvoyées sous prétexte qu'on n'était pas sûr de leur bonoéteté; od les a remplacées par des gens qui s'enivrent et dont l'improbité laisse moins 4e doutes. D'ailleurs elles conseillaient aux malades de remplir leurs devoirs 4e ^«ligiOBj et l'on a considéré que, dans un temps de IMîerté, c'était un vgrand abus d'exiger qu'un mauvais su^et sans H ^ loi ne troublât point l'union pieuse de vii^t honnête» malades.

Phiiadelphe et son camarade étudiaient cependant avec

i.£ IIE!f f^ES PAUVitEg 147

eofiAe ftoUiotocte^ effets de la potion que Vwà aarsii piûie mix éépem de J'smtre. Par grande grftce« icommifiie en médeciûe, il n'ea jré«^>iie!fi â'extcaoràmaine.

•^ jBtte se mV fait aueua aial, ^t Pbiladeiphe.

-*- GM oaas liouie'qQ^i^e ne m'aiu^ Mt aucun Inen, dii le cafliarade, et ils se x^ousoléi^eut.

Quand Pbiladelpbe eut repris quelques foroea, oo Joi iliialayer la cour, ^diarriar du tois et tirer de Teau du pvits : il u^était pas tout à lait guM, maûs ou Jni représema qu-il lacUait se teudre utile et iraTaiUer au soulageaeut des pauvres.

— lOû^ttis-je donc? r^rit-il.

Samaiadie étant dentraïue chrooique, il retomba Mental au plus bas. Quand ie docteur le retrouva alité dans la salle, il s'écria : — 11 faut que vous soyex bien t6tu! c'ait 4j0iac que rous voûles mourir ici pour me Aire pièce ? ¥Ma iPL^aves pas trois jours à vivre. QuW me remmène, et se msuges pas le bien des pauvresi

-^ Mais, moJMÛeur, je suis si pauvie

— 4^ ne peut vous guérir.

•^ 06 voulez-vous donc que j'aille^

•*> Vous promenca*.

Xt ie lendemain, on lui délivra ua billet de sortie, qu'il is refusa point, tant il était indigné.

Jl n'était point du tout pbtbkique, quoi qu'en eût dit le médecin; mais le chagrin, les travaux, les privations, ^pfèa une vie assez molle, avaient à la longue détruit son Qorps. 11 voulut se mettre à copier pour vivre, mais il se i;)kta la Tue en veillant ; Tâge vint, il fit divers petits mé-

i48 CONTES SCEPTIQUES ET PHILOSOPHIQUES

tiers dégradants, jusqu'à ce que, les iafirmités et la grande vieillesse raccablant à la fois, il ne put sortir de soa grenier, où il allait mourir de besoin.

Une âme charitable lui procura une lettre de recommandation pour un des administrateurs des hospices qu'il alla trouver. Le fonctionnaire le reçut avec un ton de commisération, dont il avait si bien pris Vhabitude qu'il ne pouvait s'en défaire, même avec les gens qui n'avaient pas besoin de lui. Il était au reste gras et fleuri, toujours content, et il- avait la réputation d'être fort charitable ; mais il n'échappa guère à Philadelphe que le contentement ordinaire de cet homme venait d'une certaine yolupté secrète qu'il trouvait à voir tous les jours tant de misères, qui lui faisaient mieux goûter son bien-être par la comparaison.

— Que puis-je faire pour vous, mon pauvre homme? dit l'administrateur. M. le comte de Breteuil vous recommande vivement à moi, et je suis charmé de cette occasion de lui prouver ma bonne volonté; vous n'avez qu'à parler, demandez, je suis prêt à tout faire pour vous.

Philadelphe vit qu'il touchait au terme de ses peines.

— Monsieur, dit-il, je suis sans parents, sans ressources, sans asile, j'ai ouï dire qu'il existait des maisons tutélaires où les gens de ma sorte pouvaient aller mourir en paix. Je vous demande une place dans un de ces hospices paternels.

— C'est facile, dit l'administrateur, et je vais à l'instant donner mes ordres ; de votre côté, faites diligence pour verser entre nos mains la somme de douze cents francSt

exigée par les règlements, et tout sera fait à l'instant. —Douze cents francs ! dit Philadelphe, je ne les ai point.

— Vous ignoriez donc cette formalité ? Quoi I vous ne pouvez disposer de douze cents francs? aucun de vos parents ne pourrail-il vous les prêter ?

— Hélas! non, dit Philadelphe.

— Ah ! diable, il faut donc renoncer à nos projet?; il n'est pas possible d'aller contre un règlement si fondamental.

— Mais, dit Philadelphe , on m'avait dit qu'il y avait des maisons destinées gratuitement aux vieillards pauvres.

— Gela est encore vrai, quel âge avez- vous?

— Soixante-neuf ans et trois mois.

— Ahl fi, vous n'êtes encore qu'un jeune homme ; il faut avoir soixante-dix ans accomplis. Nous ne pouvons contrarier les vues des fondateurs, à moins qu'on n'ait des infirmités.

— Si ce n'est que cela, monsieur, j'en suis accablé.

— A la bonne heure; lesquelles?

— Eh quoi ! inonsieur, je suis aveugle, comme vous voyez.

— Bon, voilà qui s'arrange ; tout à fait aveugle, ditesvous?

— Absolument.

— Vous n'y voyez pas du tout, du tout?

— C'est à peine si je sens, plutôt que je ne vois, en plein soleil la lumière dorer mes cils. J'ai gagné cette afiûreuse maladie en travaillant la nuit à la clarté d'un lampion ; ma vue baissa par degrés, je la préservai d'un taffetas vert, vaines précautions! mes yeux s'éteignirent

fSO CONTES SCEPTIQUES BT PHILOSOPHIQUES

sans remède comme une lampe qui manqne dliuile, et main tenant., r..

Ma^ radmiaistratenr ne récoolait plus: il ^^ît renversé sur son siège, il se tordait le^ maiss^, et frappiaât tantôt sur la table, tantôt stff sa perruque en ^émwa^:

— Ah ! pauvre homme ! ah ! fue me dites-vôtts^ là! qtie Je ciel ait pitié de vous!

Philadelphe pensa que ses infort^unes avaieift extfièiiiement attendri cet homme compatissant et lui adtadiaient cette plainte.

— Ah ! mon paiïvre homme ! reprit enfin PacteHiistrateur, la fatalité vous poursuit.

— Vous êtes bien bon, monsieur, dit Pîiiladdphe les larmes aux yeux, d'être si sensible à ma position.

— Je suis ainsi fait, mon brave homme-; c'est qu'esif^ rite on n'est pas plus malheureux ; quoi 1 vows n'élBS pas tout à fait aveugle !

— Gomme je vous dis, monsieur, j'y vois tout juste assez pour me rompre les os, si l'on me laissait seul.

— Hélas ! c'en est assez, c'en est trop ; nous ncf pouvons rien faire pour vous, vous êtes un lynx auprès des aveugles qu'il nous faut. J'en ai vu chasser un l'astre jour qui s'était avisé de porter lunettes, il n'y a pas à badiner là-dessus*.

— Mais, monsieur, reprit Philadelphe indigné, eomptezvouspour rien mon grand âge et tant d'autres infirmités?

— Ehquoi ! des bagatelles, ctes rhumatismes, des^as^mes, desparalysies, et soixante-neaf ans! c'est-à-dire que vous êtes ea état de eourir le ba^«

LE BIEN BBS PAL'VItES 154

-li C*est-à-dire, monsieur, dit Philadelphe, quil faut étfe fout à fkit mort pour que votre administration daigne pitlndrë le soin de nous couper en quartier et de nous jëfëf pèie môle dans quelque trou de cimetière. Parlons riet : cette administration charitable n'est qu'une entreprise d^enterï^merits. 11 suffît, monsieur, je vais tâcher de me mettremi état; mais je voudrai* auparavant vous adresser une question pour mon instruction particulière: que faiton des' terres, des fonds, des châteaux, des legs, du produit des impôts et de tous les biens immenses des hospices?

— Bh ! mon brave homme, dit le fonctiojinaire, Fadministration pefut à peine suffire à ses grandes charges, et sans îa plus stricte économiej je ne sais où nous en «e^-^wis. Songez d'abord à ce que c'est que le personnel é^une administration de cette importance : elle est dirigée par xm conseil supérieur, composé de douze ou quinze Usefâibres qui ne reçoivent rien, il est vrai, mais l'on est chiigé de placer leurs créatures, de secourir leurs protégés, et de leur abandonna sur le trésor des pauvres certaines faivettrs qui ne laissent pas de le grever tant soit peu ; maîs, encore une fois, ces membres du conseil ne , reçoivent rien de l'administration, et l'on peut dire aussi qu'ils s'en occupent en cortséquence. On compte ensuite une demi-douzaine d'administrateurs qui reçoivent un toiitefBfènt honorable, mais vous ne sauriez exiger d'eux. fpi^ilff entrassent dans les détails du service ; c'est pourvoi ilè s'adjoignent quatre ou cinq chefs de bureaux qui leur mSfchent la besogne, mais qui d'abord lafoHt faire

à leurs commis, lesquels trouvent moyen de s'en décharger sur les surnuméraires ; ces surnuméraires, il est encore "vrai, ne sont point rétribués, mais du moins ils se consument sur ces travaux, en sorte que ceux qui travaillent le plus sont ceux qu'on paye le moins. Tout ceci pourtant, si vous y joignez les garçons de bureau, les suisses, les commissionnaires et les bas employés, forme radministration, qui dévore déjà un capital honnête en espèces, et une jolie part en bois de chauffage, chandelle, fournitures et gratifications. En outre, chaque hôpital ne saurait se diriger tout seul : il y faut un directeur, qui se promène, quand bon lui semble, dans la maison; un économe qui ne peut guère économiser, des commis qui barbouillent inutilement les paperasses qu'on leur demande, des médecins, des apothicaires, des servantes, des hommes de peine qui ont leurs familles qu'il faut bien entretenir avec eux. De plus, si l'aciministrateur a le goût des bâtisses,pourquoi lui rçfuser ce petit plaisir qui ne lui coûte rien? S'il veut construire à sa guise un nouveau bâtiment, un promenoir, une salle de bains, un amphithéâtre; si les médecins veulent tenter une expérience à grands frais ; si l'on demande un travail extraordinaire de statistique pour le bon plaisir d'un nigaud de haut rang, qui n'y jettera pas les yeux, ne faut-il pas surcharger un peu les dépenses ? Joignez à cela les frais de toute espèce, les dépenses imprévues, les procès, enfin l'entretien journalier de trente établissements considérables, et vous verrez combien il faut mettre chaque jour plus d'eau dans le bouillon, moins de viande au pot, et se rendre de plus

en plus difficile sur les admissions, pour être de quelque secours aux malheureux.

— Mais, dit Philadelph© qui réfléchissait, pourquoi ne feit-on pas administrer le bien des pauvres par des pauvres?

— Vous mettez le doigt sur le plus admirable établissement qu'on pût imaginer ; il en était ainsi autrefois, et les ordres hospitaliers faisaient vœu de pauvreté. Ce sont même ces gens-là qui ont fondé les hôpitaux, conune l'analogie des noms sert à l'indiquer. Un hôpital était alors ce qu'il doit être : la charité la plus délicate, la fraternité la plus consolante, la piété la plus tendre et la science la plus certaine qui en résulte, accueillaient le pauvre sur le seuil tutélaire, et, à défaut des biens de ce monde, des richesses ou même de la santé, il y trouvait le mépris de ces biens, la santé de l'âme, les douceurs de la religion et l'espérance d'un avenir meilleur.

— Voilà des gens que j'aurais voulu conserver, dit Philadelphe.

— Ah! bien oui, que voulez-vous? les temps sont changés; on les a chassés, dépouillés, proscrits. Est-ce notre faute, après tout, si la sollicitude du siècle s'est reportée sur la matière, si la science ne voit plus dans l'homme qu'une bête malade, et si l'hôpital des pauvres chrétiens ne diffère plus du chenil d'un vétérinaire?

— N'y a-t-il plus, dit Philadelphe, une seule de ces ancienneacommunautés qui s'occupe des malheureux?

^ — Allez voir, elles sont plus charitables que puissantes, mais il n'en coûte rien de les solliciter.

L'administrateur loi délivra le nom d'oEe nsûsott ]^«w et fit mine de se replonger dans le fatrs^ àe son bweMfa

Pbikdelplie s'adicaiinavBrs huoiadson dé^pQiéeadeeim pauTre homme qtn yoolait bien le coodaire. One reli^ea» iÇout effrayée ouvrit une vitre et leur demanda ce qa^ vo«âateiH. IHiiladelphe lui coosta^ sa peine.

-^Hâasl mon pauvre ownsieur, lui dit-eili; nous ne (Knrvons plus rien ; noa-seulem^t coi nenoimàfam^ d'aumônes à distribuer, niaiff nous treml^oos à cbaqw instant d'être dépoeillées^ du peu qo'(m rt&m hmsffJt'mi al pris peur un de ces malheureux qui vicoiîeiït piller, 1«8 jom*s d'émeute, la maison qui leur doBQe dapaia^âa bouillon qusnd ils sont malades; e^ndamt il i^ sefârp» dit que vous aurez en vain frappé chez>noos. Voici tmîWfl blanc et nu petit éeu ; nous v^BdrioRs dosii^ datetsiti^ Philadelphe remercia la; bonne lèmme en i^em^st, et partagea l'aumône entre sen ocmipagnos et son àànot.}!^ Ifequaftrièxae jour, le paàn dispani» l'écu dépensée le compagnon, mourant de faim, alla chercher fortune ailiedrti Philadelphe se dit : fuyons Paris, la charité n'eât pasià; on y prend trop de plaisirs pour usager aux malheareat 11 se mit en campagne de son côté. Après troi« j«w«'âi mM^be, affaibli, désespéré, il tomba sur la neige^ aa BwliwjdeschampsyOùsooa oluen l'avait conduit; ila'avwt plus qu'à mwirir là. La nuit était venue, il p€rdk «nftMfl^ sance, et te cbi«ï se mit à hurler' dans les t^^fflft^ Da homme vêtu de noir, qui paieait à cheval, deseenéèl «» bruit et vint palper Philadelpèe, il le ranima aWî une gourde pleine de h&ù riu^ ellui dit : le saia le (mfé tf-ufl

^E BIEN DES PAUVRES |i»

jetit pays qui est là-bas. Vraex chez moi; la IVovidence «ira soin du reste. Il le fît oioiiter sur sa bète^ et suivit à pied, la houssineà la itmiu. II y a?ait au logia un boû feu ée bourrée qui rétaèlil Philadelpèe^ et devai^t la eheBxhiéef i»e petite na^fe griae^ Iwtett propre où Ton servit aussitôt use soupière «ie^bottfie ^^ipe thmaffite ; la servante mit un ^ec<»i4 amPiePîi Pbilade^ebut et ma/ngea, et recouvra la pfoktk lîi» paavre (Mm ne fut pis»^ oùbSé.

QuâD^^t le> frônÉagerfle cui*ê prià^ mm bôte^delm «6litep00S^ Malheurs. Ptïflaâelplie @ait en diea'Rtqwll était meptte (fsNm nafioft cmcme la FVaiice, et que le cierge «tftoœ, q«l e<Mafptait tamt ^tème pfeusen et cnaritableg, pssent laisser satrs seeo«irs des mtsèreff cmsthe la sienne*

— Que voulez vous qu'on y fasse? ditle curé, avant la iCi^dtotkm le clergé possédait, il est vrai, des bie«is imn^Kftds qtti 0^ fait assez crier-, mais il n^est pas moiiis traiqge'toùt le bas peuple, pôw ainsi dire», en vivait. Les CDU? ettt^y les diapitreS, et jHsqisr'anxhiâ^lrdés par^* Uf«^F^>étaÉettt amtant d^Ivô^^u^K^ Ghe? le»^ cMr^eux, fef eanses; les miniaies^ iLy avait tous les jottwi uWe'dîs^ triimtion de vivres à la porte. J*ai connu la veuve d'un feMMèfer qui demnaîl tous les au)is deux' iMlIe livres de ^ÊSAW m naiore; L'ai!raM)tie était dans Phabitode des kOMM Biaisons: Les hôptta^lrx, sous la direction gratuite iwprim»» die rÉgfî^ et de sagies magîétrats, étaiett* ctes^ *Hs par di(fâ-cdngi»êgafieBSd<M?i« chaque membre, débariteédeF sotofl pefSetoûete pïir ses vortix, se-vottaît tout titter m- soiilagenwtti de ses^settibïaMtes. le vous' lirai ) jtfa# la^Pègle adtalinMB' des^ frévesi cte la diarité

qui fondèrent un hôpital célèbre. Vous verrez commenl ces hommes entendaient le soulagement du panyre, comment ils s'étaient livrés à la chirurgie pour plus de perfection, et comment la médecine était devenue entre leurs mains la plus belle œuvre du monde, s'appliquant à la fois à la guérison de Pâme et du corps ; vous verrez comment ils se réveillaient la nuit pour aller prier au chevet des mourants, et comment le malheureux quittait du moins la vie assisté des homines et béni de Dieu. On a prétendu que ces spectacles attristaient les malades. Je ne puis croire qu'il soit plus doux de périr dans le désespoir, au milieu de tant de misères, et devant des hommes qui parlent froidement de vous disséquer une heure après comme un chien.

S'il doit y avoir de la religion quelque part, c'est assurément dans le lieu funeste où se réunissent tous les maux et tous les désespoirs. Qu'elle disparaisse de l'hôpital, il n'est plus, vous le savez mieux que moi, qu'une voirie- Mais pour enlever aux religieux la surveillance des hôpitaux, on a fait entendre qu'ils pouvaient en détourner les biens.

Hélas ! est-il douteux pour vous qu'il y ait parmi eux plus d'honnêtes gens que partout ailleurs ? Crôyer-rous que vingt à trente hommes qui ont fait vœu d'obéissauce et de pauvreté, qui vivent en commun et ne se peuvent rien cacher les uns aux autres, qui n'ont d'autre intérêt ici-bas que celui de remplir leurs devoirs, aient grand sujet de thésauriser? Croyez-vous, surtout que ceshomines <iui vivent de peu, qui s'habillent de bure et ne sortent

point, entraineot plus de dommage que vingt ou trente laïques qui ont tous leur famille, leurs intérêts et leur liberté?

— Je vois très-clairement, dit Philadelphe, qu'on a eu tort d'arracher aux pauvres jusqu'aux biens de la religion.

— Cependant, dit le curé, j'établis une fondation en votre faveur : j'ai besoin d'un sacristain, et vous ne me quitterez plus': ma maison est assez grande pour deux.

En effet, Philadelphe finit en paix ses jours au presbytère ; mais il ne voulut jamais donner aux quêtes pour les hôpitaux de Paris, parce que, disait-il, elles ne se faisaient qu'au profil des pauvres administrateurs, des pauvres chefs de bureau, des pauvres entrepreneurs, etc., etc.

LE

SEIGNEUR DE L'ÉGALADE

LE

SEIGNEUR DE L'ÉGALADE

C'est un curieux homme que le sire de TÉgalade, et bien surprenant pour le temps où nous sommes; lui seul peutêtre de toute la vieille noblesse a gardé sa bonne humeur et le secret des joyeux passe- temps dans sa terre de FÉgalade en Picardie, où il yit en ermite, et où nous eûmes rhonneur de lui faire visite au commencement de Tau* tomne dernier. On arrive au château par une longue avenue plantée de pommiers, et si semée de gravois, de fumier, de grosses pierres, que nous fûmes sur le point de renvoyer notre voiture de peur d'accident ; mais un paysan nous indiqua une contre-allée bien unie et bien ombragée où nous roulâmes comme sUr un tapis jusqu'à l'entrée du domaine. Or, cette entrée est tout ce qu'on peut voir de plus misérable, et l'on dirait plutôt les dehors d'une ferme de pauvres gens. C'est un mur de paille hachée couvert en

chaume, comme on en fait dans le pays, une porte mal jwnte et tremblant à tout vent, une hutte toute crevassée, une mare d*eau croupie d'un côté, un tas d'ordures de rautre. Nous n'aurions jamais songé que c'était là la grand'porte, si l'on ne nous l'eût affirmé. 11 y avait sur le mur une cloche énorme dont la corde pendait en dehors, et près de la patte de biche on lisait sur un écriteau: Sonnez doucement^ sHl vous plaît.

Je pensai qu'en effet le moindre branle donné à cette machine devait causer un tintamarre effroyable, et je ne voulus pas qu'un domestique s'en mêlât. Je m'approchai doucement, je pris le cordon avec précaution, je tirai enfin... Je n'ai jamais entendu pareil vacarme de fanfares, de cors de chasse, de clochettes, de tymbales, je faillis être renversé; des gens accouraient, dés xîhiens aèdyaient, dfes valets criaient, et l'infernale musique allait tocgoŒfS son traiii. J^étais confondu, mms les gen& qui nous 6ïïr^ reiït n'y prirent pas garde. G^étdentdes laquais en gîande Mvtée d^n excelleut' goût. Je m'apeff çus alors que m murs si misérables au dehors étaient revêtus au diedai» d'une? belle couche de pierres et que la hutte était ta^ sttperbe loge de suisse toute blanchie à neuf et supérlewfr Botent meublée. On nouff montra le diemîn.

Le mut d'enceinte que nous avioïià vu reïïftSrtn^ l* «Bdens fossés' du château et nous demeurâmes as»8z éa^ qmsâ nous vîmes qu'il fallait les passer star uaff ^^^ ^laaache large au plusd'u» demi pied. Au-de8so«s croupiS" sait une em. on phitôt une vase vepdâtre toute c6uvert»d« cettefli«»SBeqa Bramasse sor tes maffaisetquIMsaitlef^

le^eoBor à la seule peti^ée de s^y laisi^r eboir. Je vodias âur^terbraye à la vue d& la compagnie et je m'aveotmai mir le poul branlaot x^xk san» m'ea r^entir qaaad« ja ûm Y&s le BtiHeUf ear je suais à gros^. gouttes. !fton exemple encoiEOgesË les: astres, on me suivit peu à pea;, ce ne fût fmsmB ée graudes" tiskases. Gomme je me c^^iuirDaia sur l'autre bord je vis un des lacjuais qui, pour nou& suivre iduft vile, se précipitait dans le fossé*

— Hé! M criai-ie» que Mtes-voua donc? mais- il était 4éj^ au beau milieu des flacpies vertes. Le drôle n'enfonça 99a d'au peuee.

-*• On peut d(Mie aussi passer par là ?

— 'Saaft doute, dit4l, et il frappa de toute sa force sur cette surface qui n'était qu'une belle et solide pelouse artistement revêtue de plantes aquatiques.

A l'instant même nous vîmes M. de l'Égalade qui nous criait de loin, en serraat les pans de sa robe de chambre, à Iravers lesquels, je crus entrevoir sa peau. Ea effets comme il courait, ses basques s'entr'ouvrireut, et je vis aoe de ses jambes, du haut an bas.-*- Ah 1 mon Dieu, pensaif^, noua le surprenons tout nu. 11 se recouvrit avec pr^cautîcmen nous abordant, mais sa situation nous jetait daitô le plua gi?smd larouble, et vingt fois je fus^ sur le leiat de trouver un prétexte lui donner le tempis de B^ccommoder^ U n'^ pairaisssât pas plurgéné pour cela ^ mmà ût toutes aovtesf de galanteries^

•-^ Je vous demanda pardi(»i, dit-il scmlen^il^ de v>oiis recevoir dans le désordre où me voilà -** et en disant ceei il ouvrit toute grande sa robe de tbaiti^. lies dames

164 CONTES SCEPTIQUES ET PHILOSaPHIQUES

baissèrent la tète, nous étions nous-mêmes fort décontenancés, cependant je ne pus m'empêcher de donner un coup d'œil en dessous, et je crus reconnaître dans cette apparence et cette couleur de chair le tissu d'une étoffe.

— Je porte ces tricots le matin, ajouta M. de l'Égalade, c'est salissant, mais le rose tendre est ma couleur de prédilection.

Et tout en causant, il tira une tabatière que je considérai parce qu'elle me parut de grand prix. Mais il ne Veut pas plutôt ouverte que je frissonnai : elle était remplie d'araignées toutes mortes, les pattes repliées. Il en prit une aussi simplement qu'il eût fait d'une prise de tabac, et l'avala en montrant un point de vue à ces dames. Je me rapprochai avec effroi de M. de B..., qui me dit : C'est une dégoûtante manie qu'il aura prise de M. Lalande, l'astronome, qui était de ses grands amis.

— Voulez-vous du cachou de Bologne, me dit M. de l'Égalade, en m'ofifrant sa tabatière toujours ouverte, ce bonbon rafiraîchit la bouche le matin.

Et il croqua une autre araignée, j'en pris moi-même une qui n'était autre chose, en effet, qu'un morceau de cachou.

Cependant nous parcounons le parc qui était magaifique et des mieux entendus. Tout à coup je fis un saut de côté, j'allais trébucher à un traquenard sur lequel était écrit : piège à loupsl J'étais encore tout pâle de frayeur; en ce moment M. de l'Égalade, se retournant pour rajuster la boucle de son soulier, fit mine de s'asseoir sur le terrible engin.

— Prenez garde! lui criai-je.

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