‹ Contes sceptiques et philosophiquesChapitre 6 sur 12 · LE SEIGNEUR DE L*ÉGALADE · texte numérisé non relu

LE SEIGNEUR DE L*ÉGALADE

— Ne craignez rien, dit-il.

Il détendit le ressort du piège qui se convertit en un pliant où Ton était commodément assis.

— C'est un original, achevé, dis-je en m'éloignant, et Je commençai à rire de 4'humeur gaillarde et du grand sérieux de ce bon seigneur, bien résolu désormais à ne plus m'étonner de rien.

Je précédais la compagnie de quelques pas, et je ne m'occupais plus que des mille recherches du paysage, quand, à travers un bouquet d'arbres que nous allions dépasser et comme sous un berceau formé naturellement, j'entrevis sur un banc de pierre un jeune drôle qui tenait un villageoise embrassée, et gui la cajolait de tout cœur sans s'attendre à mal; je m'arrêtai en sursaut et je m'éloignai en toute hâte en trottillant sur la pointe des pieds. Je remarquai bientôt que plusieurs dames apercevaient le joyeux couple ; leur mine était à peindre. Elles n'allaient plus qu'à petits pas; M. de TÉgalade, sans y prendre garde, marchait toujours. J'étais, fort curieux de ce qui allait suivre. Enfin les dames s'arrêtèrent, M. de l'Égalade leur fit signe de la main.

— Ne voyez-vous pas, lui dit M. B... que nous allons déranger des gens fort mal à propos.

— Qui donc? dit le seigneur d'un air étonné.

— Ces gens que voilà, dit M. de B..., en les lui montrant.

— Ce sont des statues, dit le seigneur.

— Quoi! des statues habillées?

— Des statues peintes, — et, s'approchant, il donna un

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soufflet au villageois qui m iMOUgea pûiftt ^ i^êsoona

C'était, comme Boos vîmefi, 4eiK fori; joUes %ii»i6 fip wMuifte inJlageois^ôs-%i9éi:dett9emffîligr^pôeSietpei&tes 4 i'taile ide ifaçou à lar€iiiy[)ef rœil môise cte lôrt pràs» Tottt je monde ëdata de rire; ie serereiiaisiies delft^anifBîff et la belle humeur me tenait encore à cent pas de tt; mm je m'«ii voulus en âéooBTrant idaEs un petit fovrré ^eiCfP^s une tombé de inarbre blaBc^ suNnoâlde ^*Hoe wne lua^aire« Je craignis que œa ^alté oe Jlt |>jâ6e fin juauiraîse part en approdiajEit^'iHi lieu si grave, 0$. Vm fivait réuni tout ce qm:g&fat tpuoher et attester ^kme, femUA moment l'idée de quelque aiouveUtt b^ism^, «Nés ie Fis en caractères idmplement tablés ^ansie^aantae -âurBKBOSDlôe cette ûascrô^tioa : Mneponce^ue faim^U fdU8 wirn^onâe. Je iie doutai pas que ee i^ CM Ja sépidr îtiae é'mï pa3nentde M. dePÉgalade , et je retcw^nai 8ar>]p^ IHEB ai^nne physionomie appr<^ii6e à la '(^roomtaace. ii^ferscmnes qui me miivaient éprouvèreBl le mêmeseatiaoeotet se découvdr^t çslt déf^e»ee«

— Si vous voulez le permettre, dit M. deTÉgidade, mm nous T^oserons ici.

— Mais, dit une daaie, ne pourrions-news tcoctver quelque lieu moins lugubre ?

~ C'est qu'il seraii temps de wàm faire aervir des^afraichissemenls.

M. de B... montra le Mausolée avec ujae sort^.de jwdeur.

— Précisément, dit le iwsbôâatep

11 fourra une petite clef dans un ^coin do moi^iineut,

tes Irii^^ de^uiYrei9(Hli^¥èDW(tie oouvercleile mirtire, et Von vit au dedans^ ^ea ^iperjbe ordoi^is^eL, «ne cto^lç 'truffée, deux beaux: et bous jafpbpo^ gairpiB de ieuis épices, M superbe p&té de Fenaison <;ouroimé de jfcôtes i^ por iiijL, un assortiment de volaille» Iroid^ et vm» pcoîamn iacroyable de gimblf ttes, dariQles^ biscuits, niaBsepainfi, «oro^ignales^ dragées, cédrat^, ga^ttes^ cnxiuete, macarons, crèmes, meringues, nougiitfi« cpnj&tUi^, fC^mpotea, iDôB^ges^ ^nmias, le desseolt .Je iplus ^^are et le pJus délicat.

M. de rÉgalade avait à peine ouvert ce buffet qu'il poues^ le plus effroyable cri que j'aie jamaie entenAu. h crus qu'il se rompait un bras; Quaire grands vatets.accoujrur^it.

— C'est, dit-il, ma manière d'appeler me&^geo^ car au- Icffloent oes marauds m m'entendraient pas. Jl^es valets itPessèrent le couvert, et, quant au vin, adaptèrent on ror èifiet à l!arne lacrymatoire d'où coula vm ^xcell^t vin Ad «Champagne à la glace.

"Quand ^n eut goûté, le ciel venant à BEàepaoer.» on reprit techemin du château. Gomme je côtoyais la lisière du bois, je rencontrai une petite maisonnette de bois «et ,de toile arec des stores délicatement rouies aux fenêtres. Cette fabrique avait r^térieur d'une masure ; mais je m^ doutai bien que l'intérieur en devait être fort jsomptueux, et j'al- \m tout d'abord me coller aux vitrés d'une fenêtre àcemtoe d'homme pour voir si l'on ne pourrait y attendre que l'ondée fût passée. Je demeurai pétriÇé ; il y avait derrière la vitre uo ours horrible dressé sur s^ pieds, l'œil

brillant, le museau tendu, comme s'il eût voulu m'embrasser. Je me reculai en poussant un cri.

— C'est ma ménagerie, dit M. de l'Égalade. Il nous fit voir par l'autre fenêtre une mêlée d'animaux les plus étranges et les plus hideux, loups, hyènes, autrudies, aigles, tigres et panthères. •

— Mais quoi! cria une dé ces dames, ils ne sont enfermés que de papier peint!

le trouvai pour le coup la plaisanterie assez mauvaise.

— Voulez-vous entrer?, nous dit gracieusement l'amphitryon.

11 n'y eut qu'un cri d'effroi.

— Ils sont empaillés, ajouta-t-il.

11 entra, nous le suivîmes : c'était une simple collection comme celle des musées.

— Ça, nous dit le maître du logis, je vais vous mener, à tout hasard, dans la bibliothèque, pour tenter d'y passer le temps. Nous traversâmes une enfilade de pièces fort magnifiques, et nous arrivâmes dans une galerie étroite, bien éclairée, tapissée de plusieurs milliers de volumes richement reliés, et meublée de tables et de tout ce qui peut favoriser le recueillement. Je m'approchai d'une tablette, et je lus, au hasard, sur le dos d'un riche in-octmo : Œuvres du marquis de Sade. — Oh ! oh ! dis-je, à M. de B..., comment M. de l'Égalade peut-il laisser ce livre infâme exposé à tout venant, surtout à ces dames. J'ouvris le volume; c'était le Traité de la sagesse de Charron, Je vis plus loin VHistoire de Vordre des Chartreux. — En voilà du moins un, repris-je , qui s'explique sur le titre. Je pris

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rénorme tome, et je tombai au hasard sur un coulis de gibier aux quatre épices : c'était un manuel de cuisine.

— Au diable! me dit M. de B..., il faut désespérer de n'être point dupé avec cet homme-ci.

Cependant les dames fourrageaient sur une table un amas de cahiers et d'estampes. L'une d'entre elles allait ouvrir un superbe recueil, relié en cuir de Russie. Je l'arrêtai, en lisant sur la couverture : Maladies cutanées. Vingt-deux planches. Mais je le lui remis aussitôt, en reconnaissant une belle collection de portraits et de sujets gracieux gravés à Londres.

On demeura là quelque temps à examiner ces curiosités.

— Mais si vous le voulez bien, nous tâcherons de varier nos divertissements, nous dit M. de l'Égalade.

On traversa une grande galerie tapissée de bois de cerfs et de trophées de chasse, un grand salon meublé à l'antique, puis une galerie de tableaux parfaitement éclairée. En entrant dans ce dernier endroit,je visM. de B..., sauter à plusieurs reprises ; avec précipitation il s'était avisé qu'il marchait sur un tableau de prix, une grande toile étendue à terre attendant le cadre et laissée là par mégarde. 11 crut l'avoir crevée, et il en était au désespoir.

— Ne faites pas attention, dit le seigneur en mettant lui-même les pieds dessus, cela est fait exprès.

Je m'aperçus alors que le tableau était peint sur le parquet même et ne pouvait en être détaché.

Au bout de cette galerie enfin, on avait écrit au-dessus d'une porte : Cabinet de travail. Nous entrâmes dans une sorte de laboratoire meublé de sphères, d'alambics,

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de eoraoes., d» undiùies âeetriques, pBettBalsqiiBS, d'élftctni^oiies, 4^ ttieatop^ et mitaè appaceiljB pédantifkpiM.

— Serait-ce ici, par hasard, me ditM. de B., ^'il prétesd qu'on se divertisse?

•— AUoDSf morbteu! ilit le bcmkofflmo, tuons le teoop, et jmioos i de petits jeux. 11 prit une optique; c'était on trictrac; il déroula une lunette, c'était un jeu de Toie; il décrocha un founo^au, c'était wn bilhoqu^; et taus ces instnimeaaite farouches n'étaient que dames, échecs, roulettes, billards, hochets, pantins, cartes, dés, dominos, qaiX^ biUea, paieta, galet, un demeura là à jou^et à passer le temps agréablement, tout le reste de l'aprèfimidi jusqu'à l'heure où Ton vint annoncer q^e le soup^ était servi

Oa descendit dans là salle à manger où l'on trouva une taUs dressée avec toute la magnifioence imaginable. Mais à présent que nous connaissions l'humeur de ce bon M. de l'Égaiade, nous pensions qu'il avait réservé pour le souper ses machines les plus bouffonnes, et nous nous attendions à toutes >sortes de diableries. On ne touchait point à om plat sans défiance. Cependant M. de l'Égaiade fajsmt les honneurs avec sa grâce et sa sérénité accoutumées. Jusqu'alors je n'avais rien vu de remarquable, sinon la perfection des mets, l'empressement des valets, l'exactitude du service. J'avais plusieurs fois examiné les f^paneilsdu surtout; mais je ne découvris rien de pareil à t&at ce que nous avions vu. Enfin j'avisai un certain pJat couvert d'une cloche opaque qu'un valet venait de

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déposer daos an groupe de criâtsmx, et auquel jusqu'alors on ne s'avisait point de toudier. J'en fifl la remarque à H. de 6... qui fut de mon avis, c'est-à-dire qui soupçonna qne e'était encore quelque nouvelle surprise. Le dessert était venu; on causait plus librement; l'on choisit ce moment pour faire à M. de l'Égalade tous les compliments qu'on lui devait pour son charmant accuelL II répondit gravement avec le goût et le tact que nous lui connaissions; une dame loua surtout cette suite de tours ingénieux que nous avions admirés. M. de l'Égalade prit un air fort étonné.

— J'entends, reprit la dame, toutes ces facéties élégantes et ces agréables mystifications qui nous, ont tant diverti.

— Je ne sais, dit M. de l'Égalade, si vous avea à vous plaindre de quelqu'un de- mes gens, et si j'aurais si mal réussi dans mon empressement à vous recevoir dignement, que vous ayez le droit d'en rire, mais dans tous les cas, je vous demande une extrême indulgence pour un panvre campagnard qau.*

— Mais point du tout, reprit la dame, je veux dire que Tous^avez trouvé toutes sortes de moyens ingénieux de vous amuser ^ de vous tenir en bonne humeur dans roB terres.

— Je ne sais si je m'amuse beaucoup, dit le vieux seigneur, je me suis enfermé par dégoût de ce qui se fait 4 présent à Paris et par toute la France ; je suis le maître ici, j'y fais mes volontés, j*y passe mea fantaisies, j'y suis de vieilles habitudes qu&novtf avons dqmishmt

cents ans de père en fils, sans souci de ce qui se diUt se fait ailleurs. Je n'ai pas mis le pied dans le monde depuis vingt ans; dans ce temps-là du moins on y était gai. J'allai une fois ou deux au théâtre, je vis des opéras, des vaudevilles; cela n'était pas fort comique, c'était même fort impertinent. Ces gens-là ne savent plus rire. Je ne m'égaie pas beaucoup ici, mais j'y passe aussi bien le temps j'imagine, que lâbas.

La conversation parut rompue ; mais je ne perdais pas de vue le plat couvert; on n'y avait pas encore touché, et la table se dégarnissait sans qu'un laquais y mît la maia. M. de B... avait communiqué ma remarque à ses voisins, et je vis que tout le monde à peu près s'entendait au sujet de ce plat mystérieux.

— Mais, dit M. de B..., je n'aurais jamais espéré que le souper se passât sans autre merveille que la bonté de la chère et l'excellent goût de l'ordonnance.

La compagnie se mit à sourice.

— Patience I dit un de nos convives en lorgnant le plat en question.

M. de l'Égalade parut ne pa5 avoir entendu. Un moment

après, comme les conversations changeaient d'objet, il

appela un valet et lui parla à voix basse. Le valet fît

quelques tours çà et là, et puis, comme sans apprêt,

' prit le plat couvert et le porta à l'autre bout de la table.

— Ma foi, dit M. de B..., je me fais un jeu de goûter à tout le dessert ; c'est une manie d'enfance. Voulez-vous me passer cette cloche là-bas?

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