‹ Contes sceptiques et philosophiquesChapitre 8 sur 12 · CORRESPONDANT DES JOURNAUX · texte numérisé non relu

CORRESPONDANT DES JOURNAUX

Certains journaux de Paris manquaient de correspondants au fond de llnde, entre Cachemire et Delhi. Quand on ne sait ce qu'on fait soi-même, c'est bien le moins qu'on sache ce qui se passe au bout du monde.

Un négociant du Havre partait pour Chandernagor ; on le pria de nous tenir au courant des Faits-Paris de Tempire des brahmes. On lui promit la table, le logement, la peste, d'honnêtes émoluments, et cinquante coups de gaule de lotus sur la plante des pieds, payables à vue par les naturels du pays.

Le négociant fît d'assez mauvaises affaires. Il apportait une cargaison de romans nouveaux, qu'on trouva déjà vieux dans l'Inde; on lui donna en échange un assortiment de peaux de lézards qui n'avaient plus cours en Europe : il se reposa sur son emploi d^ correspon-

dant, remonta le Gange, et se mit à observer les mœurs.

Le peuple adorait un oignon brûlé. Les femmes se jetaient dans le bûcher de leurs maris après leur mort; les maris les rouaient de coups de leur vivant. Les vierges dansaient devant les étrangers VIncarnation de Yishnou^ mise en gavotte, pour vingt-quatre sois de notre monnaie. Les psylles déjeunaient, à Tordinaire, de quelque serpent à la tartare. Les prêtres les plus profonds s*amusaient à compter les voyelles et les consonnes des livres de l'ancienne loi. Les mères qui connaissaient leurs devoirs jetaient à Peau leurs premier-nés. Des jongleurs passaient vingt ans de leur vie la tête dans un chaudron, et les gymno-sophistes s'arrachaient les poils du menton pour se faire rire, ou s'enfonçaient des os de poisson dans le grs8 des jambes, ou. s'asseyaient en équilibre sur un bâton pointu.

Ces choses parurent assez curieuses au oégocianl. On lui offrit de s'asseoir mr une chaise rembourrée d'épitt* gles : il refusa, mais il prit la plume pour informa ses commettants de ce détail.

U se proposait une esqoisf^ dans le goût de Réëf, de Mercier, des Français^ etc. Un scrupule l'arrêta : il s'aper' çut qu'il allait inventer d'un coup les voyages de Le Vaillant, Mungo-Park, Gama, Bougainville, Cook, Tavernier, Regnard, Ross, etc., etc.; il était impossible que ces naes- «ieurs n'eussent pas été frappés comme lui de ces coutumes locales, et ne les eussent pas exactement rappo^ tées. Le négociant n'avait que trop raison en ceci.

n laissa de côté les mœurs déjà connues, et résolut de

LE CeBRESP^I«DAJ(T DES JOUBNAUX 179

s'efl leair asx guerre», auK réfiduiioiis, aux grands mouvefflents d'empire.

fl attendait donc les éTéDementA ; mais daas ce pay» il . n'jr a JNI6 d'éTéoezBeiUfi^ ou du lEBoiss ils saot rares. Les Indivis ne sont pas geos à accuper trente-deux miUiaaj& dliommes de la mort d'un baladin.

Ûr, les Indiens buvaient et juangeaient cornsde de coutume; les bommes riches s& faisaient éventa arec des plumes de paon; les pauvres éventaient les riches; le négoâaat ne vit pas là de quoi fouetter un chat, encore BMKBS sHJet d'ennuyea* des lecteurs, il demeura deux aas sans écrire. &ea commettants demeurèrent à&jx ims sans le payer. 11 mangea force épluchures de bananes^ el nôso&nablement de trognons de choux-palmiste. Il loaaqttait de tout, sauf de scorpiod[is et de moustiques ([oe ce doux cliuKit entretient avec une libéralité effcayante.

S^ est vrai qu'un peuple est d'autant plus heureux que m histoire est moins loogue^ les Sh de Brahma furent aâairément, durant ces deux ans, le plus beuroix peuple (pu ait noyé ses enfants et brûlé ses femmes.

liais il n'y a point dei)onheur jstable ici-bas ; on ne peut même manger toujours des couleuvres et noyer des mari&ols impunément.

Des banians de Yisapour tuèrent Télépbant d'un rajah, sous prétexte qu'ils chassaient au tigre. Le ràjah fit empaler vingt marchands de Golconde, s'excusant sur^ ce 9Q'il ne connaissait pas bien les auteurs de l'insulte. Une caravane qui passait par là, sans saivoir de quoi il était

question, extermina le rajah et jusqu'à ses petits-neveox, qui tétaient encore.

Chacun prend les armes. Tout le monde se bat contre tout le monde, faute de renseignements ; à la suite de quoi un comptoir anglais fut pillé, et douze commis accrochés sur leur porte en guise d'enseignes.

Les autorités anglaises firent avancer un corps d'Écossais, dont le cotillon court scandalisa les brahmes, qui vont tout nus.

Le négociant n'échappa au carnage que parce qu'il demeurait dans le creux d'un arbre. 11 loua Dieu de l'avoir sauvé par miracle, mais il est vrai qu'il allait mourir de faim.

Tout à coup une idée lui tomba d'en haut. Il pouvait mander cette crise politique en Europe. Il l'écrivit avec une plume de perroquet sur une feuille de pavot sauvage.

Il racontait comme quoi la face du pays était bouleversée à propos d'un éléphant, comme quoi les habitants se coupaient la gorge sans savoir bien au juste pourquoi, comment l'Angleterre avait fait des démonstrations qui intimidaient les peuplades, et comment, avec Faide des diplomates et des malentendus, cette commotion pouvait se faire sentir en Europe.

Il ajouta, en manière d'aperçu moral, que les vainqueurs se brûlaient des étoupes sous le nez en signe de réjouissance.

Le journal avait changé de propriétaire depuis six mois quand arriva ce rouleau écrit en aussi maijivais français que le poème sanscrit qu'on explique au collège de France.

Page 1