CHAPITRE IL
lie Signe*
Il y a trois ans je fis un voyagé pour mes affaires a Vienne. Notre maison était alors menacée d'une grande perte; je parvins à l'éviter, et je résolus de saisir celle occasion pour voir Vienne dans toute sa beauté. 11 se pouvait que je n'y revinsse jamais.
Mes connaissances m'attirèrent dans toutes les sociétés; je fus admis dans tous les cercles ; les mères me reçurent avec bonté, les belles Viennoises me traitèrent avec indulgence. On savait que je n'étais pas .marié, et le nom de ma maison jouissait de quelque crédit; je passais pour un riche banquier, et l'on me nommait partout M. de Walter.
La singulière humeur de mon vieux père m'empêchait de songer au mariage; mais j'aimais toutes les femmes, bien que je n'en voulusse aucune.
— Mademoiselle de Tarnau est attendue ce soir, entendisse un soir dire par une vieille dame à une jeune personne placée auprès d'elle.
— C'est une charmante demoiselle, répondit sa voisine; elle passerait pour jolie, si elle n'avait un vilain défaut.
— Ah! dit la vieille dame, vous voulez parler du
signe qu'elle porte juste sur le cou. On dit qu'il ressemble à une souris.
— Une souris? Pardon , madame; si ce n'était que cela, elle n'aurait pas besoin de se couvrir jusqu'au menton comme une nonne. Non ; on dit que cela ressemble a un chameau avec deux bosses et un long cou.
— Ne le croyez pas, dit une troisième, qui se mêla de la conversation; je sais la chose au juste : c'est un signe de naissance d'une grandeur étonnante; tout le sein est brun comme du café, et couvert jusqu'au cou; pensez donc, jusqu'au cou, de longs poils blancs!
— Ahl cela est horrible i s'écria la vieille dame.
— Si un malheur pareil m'était arrivé , je crois que j'en serais morte, dit une des deux jeunes dames en abaissant modestement ses regards sur son sein découvert, autour duquel une gaze légère se jouait comme un nuage.
Plusieurs personnes se mêlèrent & la conversation; chacune confirma cette histoire, et toutes plaignaient la pauvre mademoiselle deTarnau de cette fâcheuse disgrâce.
La porte s'ouvrit. On annonça Mlle de Tarnau et sa tante.
La jeune demoiselle me surprit par sa grâce et sa beauté ; c'était un idéal de douceur et de simplicité comme on en admire quelquefois dans. les tableaux d'Angélica Kaufmann. — Non, ne souriez pas : je n'étais pas encore amoureux alors, et maintenant je suis marié; dans ma
bouche, c'est donc une vérité.
En un moment la belle Tarnau attira les regards de
tous les hommes; tous s'approchèrent d'elle avec uu in-
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térêt mêlé d'une tendre compassion; mtit soti sein était couvert d'un triple voile impénétrable, et cette circonstance rappelait aux uns la souris, aut antres le chameau et toutes les difformités qu'on leur avait décrites. — Ah! pensai-je, pourquoi le ciel a-t-il traité si cruellement une créature aussi charmante!
Je ne suis pas curieux de nature, mais dans cette soirée je fus singulièrement atteint de ee défaut. Mes regards erraient constamment autour des plis de l'épais voile } et toujours je trouvais l'occasion d'approcher de plus près cette charmante infortunée , mais tout cela en vain.
On dansa. Déjà plusieurs couples étaient placés; la belle Tarnau restait oubliée. Je me hâtai de l'engager, elle accepta ma main ; je fus son danseur durant toute la soirée.
Elle voltigeait légèrement autour de moi comme les fées de Titania; et dans tons ses mouvements, dans son sourire, dans son regard et ses paroles, il régnait un charme qui faisait plus déplorer encore le défaut qui déparait un des plus beaux ouvrages de la nature.
On se sépara fort tard. La belle Tarnau s'était emparée de mon cœur, et je croyais ne ressentir pour elle que de la compassion; je me plaisais du moins k le croire. Je me flattais de pouvoir bientôt l'oublier; mais le sort en disposa autrement.
Le lendemain, comme je rentrais dans l'hôtel que j'habitais, la tante et la nièce se présentèrent inopinément devant moi sur les marches de l'escalier. On s'arrêta naturellement pour se parler de la soirée de la veille,
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Nous nous étonnâmes d'avoir demeuré quelque temps sous le môme toit sans le savoir. J'exprimai le plaisir que j'eu ressentais, et je demandai la faveur de présenter mes hommages aux deux dames dans leur appartement. Ma curiosité s'exerçait déjà de nouveau sur la jeune personne; mais un châle immense, soigneusement ramené sous le menton, couvrait les épaules de Mlle de Tarnau.
Elles descendirent les degrés, et moi je volai dans ma chambre pour contempler de ma fenêtre cette (aille svelle et légère. Elles montèrent en voilure. Je soupirai en songeant h la difformité qui déparait celte jeune beauté.
Je ne laissai pas que de proûter de la permission qui m'avait été accordée : j'allai de temps en temps rendre une visite aux deux dames. Elles étaient étrangères comme moi à Vienne, et n'avaient été recommandées aux amis chez lesquels je les avais rencontrées que par une maison d'Augsbourg qui leur avait fourni des lettres de crédit.
Je conduisis mes deux voisines au Prater et à la comédie ; la belle Joséphine me laissait découvrir en elle chaque jour quelques qualités. Plus je la connaissais, plus je la trouvais charmante et spirituelle; mais il no m'échappa pas non plus que plus notre connaissance de* venait intime, plus elle enveloppait soigneusement son seiu à mon approche.
En les voyant chaque jour, j'avais fini par me regarder comme un membre de leur famille. La tante me traitait avee cette familiarité que l'on prend si facilement en voyage, et Joséphine me montrait une tendre amitié. Lorsque les affaires m'empêchaient quelquefois de me
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rendre auprès d'elles, il me fallait entendre des petite reproches, et Joséphine me contemplait longtemps en silence, comme pour s'assurer de la cause qui m'avait retenu loin d'elle.
Rien ne manquait & mon bonheur dans cette douce liaison; mais la félicité n'est pas de longue durée snr terre. Je reçus une lettre de ma maison qui m'apportait de tristes nouvelles. Mon vieux père avait été frappé d'apoplexie; il demandait instamment a me voir. Je dévais me presser, m'écrivait-on , 'si je voulais l'embrasser encore une fois.
La lettre arriva un matin ; une demi-heure après les chevaux de poste étaient devant la porte de l'hôtel. L'effroi, la douleur, s'emparaient de toutes mes facultés. Mon domestique m'annonça que tout était prêt pour le départ. Je descendis comme un homme ivre, sans songer à prendre congé de ma voisine , et mon valet me soutenait'pour monter en voiture, lorsqu'une voix sonore me dit : Où allez-vous donc ainsi?
C'était la douce voix de Joséphine. Je levai les yeux; elle était a une fenêtre basse, et renouvela sa question. La raison me revint; je rentrai dans la maison pour faire au moins ce qu'ordonnaient la politesse et l'amitié.
Je frappai, la porte s'ouvrit aussitôt, et Joséphine, eu simple négligé du matin , vint au devant de moi ; mais elle se recula aussitôt avec effroi.
— Mon Dieul s'écria-t-elle , qu'avez-vous donc? Que vous est-il arrivé? Que vous êtes pâle et défait I
Au moment où elle disait ces paroles, en étendant les bras vers moi, son châle, qu'elle avait jeté négligemment
sur son sein, tomba à ses pieds, et, — que les mânes de mon père me le pardonnent! — j'en oubliai le voyage, ma voiture et ma douleur; je n'avais plus d'yeux que pour le mystère que recelait le sein de Joséphine.
Figurez- vous ma surprise I — Je vis un sein blanc et pur comme l'ivoire, et, à deux lignes de la fossette d'un cou d'albâtre, le fameux signe maternel. Ce n'était ni une souris, ni un chameau, mais une tache brune de la grosseur et de la forme d'une fève. On aurait juré qu'on apercevait une fève pi in tanière tombée sur un champ de neige.
Joséphine releva, il est vrai, aussitôt son châle en rougissant; mais j'avais perdu l'usage de la parole; j'étais debout devant elle, immobile comme une statue.
— Au nom du ciel! s'écria la tante, dites-nous donc ce qui vous est arrivé? Avez-vous éprouvé un malheur?
— - La vie de mon père est en danger; il lutte avec la mort : je vais vous quitter.
Ce fut là tout ce que. je pus dire : je baisai la main de ces dames, et je pris congé d'elles. En me quittant, la main de Joséphine pressa imperceptiblement la mienne; elle pâlit, et ses yeux se troublèrent : mais peut-être n'en fut-il pas ainsi; j'étais hors d'état moi-même de voir et d'entendre.
Dans la voiture tout fut oublié; je ne songeai plus qu'à mon père. Je voyageai jour et nuit; la fièvre qui m'agitait me donnait seule la force de supporter la fatigue de la route. Les jours qui s'écoulèrent dans ce voyage durent les plus terribles de ma vie. Ce n'est qu'au milieu des rêves les plus effrayants que je trouvais quelquefois un moment de calme et de sommeil ; et souvent Morphée
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ou la fièvre m'offrait limage d'une fève èrutie dans U neige.
Lorsque la voiture s'arrêta enfin devant la maison de mon père, plusieurs de mes parents s'avancèreat su devant de moi en habits de deuil. C'en était bit, mon père avait quitté le monde; sa dépouille reposait cMjà dans le tombeau!
Je ne dirai pas quelle fut ma douleur; j'aimais mon père, même en dépit de ses humeurs, avec la tendresse la plus vive, et je lui portais le respect le plus profond, L'effroi, le chagrin, les tourments du voyage atteignirent ma santé. Je tombai dans un profond délire qui me sauva1, car j'oubliai tout le passé. Je restai trois mois en* tiers sur mon lit de douleurs; et lorsque je revins à la sanié, lorsque le monde et ma vie passée se remontrèrent a moi, dégagés des voiles qui les couvraient à mes yeux, j'avais recouvré le calme et le repos.
La mort de mon père avait jeté, le plus grand désordre dans les affaires de notre maison. Je me livrai entièrement aux travaux du cabinet, qui achevèrent de me distraire. En moins d'un an j'eus rétabli l'ordre le plus complet. J'étais chef d'une importante maison; et, loisque je déposai les crêpes et les pleureuses, mes cousins, mes tantes et tous mes parents vinrent m'assiéger de projets de mariage. Je laissai ces braves gens faire des projets, et je ne donnai nulle attention a leurs propositions. Une jolie fille que Ton rencontre au moment favorable décide plutôt de notre sort que tous les parents; il ne manquait pas de jolies filles dans notre ville , mais je n'avais pas d'yeux pour elles.
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Cependant je ne tardai pas h m'apercevolr que j'étais seul, et qu'il me manquait quelque chose. Depuis la mort de mon père, ma maison était devenue une véritable solitude ; et toutefois je ne voyais autour de moi personne avec qui j'eusse voulu la partager.
Je pensai alors h mon séjour h Vienne et h la belle Tanrau, Heureusement pour moi qu'en cet instant j'étais seul dans ma chambre, car je crois que je rougis extrêmement; du moins je m'élançai du sopha sur lequel j'étais assis, et je m'écriai, en poussant un soupir de douleur et d'amour : Joséphine, es-tu perdue pour moi?
Pour augmenter mon désordre, je rêvai la nuit suivante de cette fève que j'avais vue dans un champ de neige, Ne vous riei pas de moi ; cette pensée avait encore accru mes désirs, et je me levai embrasé de mille feux. Ma maison me sembla plus triste que jamais. Partout je cherchais Joséphine; je la voyais partout. Je me la représentais comme ma femme , assise près de la fenêtre , son ouvrage a la main, tantôt au piano, ou assise près de moi a la petite table où je déjeunais. Sa grâce, sa voix douce, son regard, son sourire, ajoutaient encore à cet enchantement. Je n'étais plus maître de moi, je ressemblais à un insensé , et chacun s'apercevait du changement qui s'opérait en moi.
Cette situation était insupportable. Je terminai quelques affaires, fis demander des chevaux de poste, et volai en toute hâte à Vienne.
Sans doute une multitude de réflexions désespérantes vinrent m'assaillir dans le trajet. En six mois, que les choses pouvaient avoir changé! Peut-être en aimait-elle
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un autre? Peut-être était-elle mariée? Elle ne dépend pas d'elle, me disais-je, elle a des parents qui ont leurs vues k part que j'ignore , et elle est noble I
Je me plaisais alors a me rappeler notre ancienne liaison ; je me consolais au souvenir de sa pâleur, de ses yeux humides le jour de notre séparation; je me rappelais avec quelle expression elle m'avait serré la main en me quittant. De toutes ces choses je concluais que Joséphine ne me voyait pas d'un œil indifférent, qu'elle consentirait à me rendre le bonheur.
C'est au milieu de toutes ces espérances et de ces conjectures que j'arrivai k Vienne. Ce n'est qu'en apercevant de loiu les tours de la ville qu'il me vint à l'idée que j'avais prévu toutes les possibilités, hormis une seule : Joséphine était étrangère comme moi à Vienne, et il était peu probable qu'elle y serait encore.