‹ Contes suissesChapitre 110 sur 159 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

lie IHjeu*

J'arrivai un peu tard chez le conseiller de justice. Le salon était déjà rempli de monde, et je connaissais presque tous ceux qui s'y trouvaient, h l'exception d'un lieutenant-colonel au service de Russie, qui venait d'acheter une propriété à quelques heures de chemin de la ville. J'écoutai avec distraction ce qu'on me dit a ce sujet, et pris place dans une partie retirée de la salle. On parla beaucoup, a ma grande satisfaction, car j'avais grande envie de n'être pas remarqué et de me taire.

Le lieutenant-colonel russe, homme de soixante ans environ, grand et robuste, d'un extérieur imposant, attira surtout mon attention. Il portait plusieurs ordres a sa boutonnière, et deux cicatrices sur son visage. Sa voix était forte et annonçait l'habitude du commandement. On parla tour a tour de la Perse et de la Moldavie. Le. colonel avait fait ces deux campagnes; on l'écoutait volontiers raconter, et il racontait bien.

La soirée étant plus avancée, on servit du punch, et la conversation s'anima davantage. Le vieil officier parla d'une bataille dans laquelle une blessure l'avait fait tomber de cheval, et où les Turcs l'avaient fait prisonnier. Dans la chaleur de son récit, il ouvrit son gilet pour

montrer sa poitrine , et Ton remarqua qu'il portait sur son sein une capsule d'or suspendue à un cordon de soie. Lui-même il prit le cordon , et s'écria : — Les janissaires me prirent tout, et je ne sauvai que ce bijou, qui est ce que je possède de plus précieux I

Chacun crut que c'était quelque conquête de l'Orient, une perle ou un diamadt d'une grande valeur.

— Vous vous trompez , dit le colonel à ceux qui l'entouraient, ce n'est qu'une fève.

— Une fève ! s'écria tout le monde.

— Je pâlis et je rougis tour à tour; je ne savais quelle contenance tenir. Gomment se fait-il , petisais-je, que cet homme porte h son cou le même signe que moi ? Qu'on se représente la singularité de ma situation, et que l'on juge de mon embarras. J'aurais voulu savoir pourquoi il portait cette fève; mais j'étais hors d'état de parler. Enfin je pris courage, et je m'avançai; mais on m'avait prévenu, et la question se trouvait déjà faite.

— Je vais vous expliquer cela, dit le vieil officier en vidant son verre; mais je crains que cette histoire ne soit pas intéressante; n'importe, écoutez toujours.

Chacun reprit sa place, et moi je rapprochai ma chaise, l'oreille tendue, et dans l'attente la plus extrême.

5$fc LA FÉJVS,

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