CHAPITRE VI
lia Conetanee*
« Messieurs, à quinze ans j'élus cadet, et à vingt «M lieu tenant, dit le vieil officier. Mai» h vingt ans on est quelque chose de plus que lieutenant, on est un dieu! nata benè, quand on est amoureux ; et je Fêtais. '
Notre eolonel avait une fille, la plus belle, la plus aimable de toutes les filles do pays; et mes yeux étaient aussi clairvoyants alors que mon tmxkv était ardent* La jeune comtesse d'Oberadorf(moi, je la nommais de préférence Sophie, son nom de baptême; car, noté benè, je n'étais pas comte) ; Sophie donc était âgée de seize tas, et moi, .comme je l'ai dit, j'en avais vingt. Vont comprenez tout ce qui devait résulter d'tnçeftvéfiie»ts de ces deux âges. Gela était inévitable, tous »*ca pmvez don* ter; mais le eolonel, qui avait un regard d'aigle pour ce qui concernait les affaires du régiment, ne t^aperçut de rien; car, nota benè, mon amour n'était pas une affaire de régiment.
Au reste je jouissais d'un grand crédit auprès de loi; il avait connu mes parents qui étaient morts, et il m'aimait tendrement. Il me tenait lieu de père , et j'aurais voulu pour tout au monde lui tenir lieu de fils ; mais il n'y fallait pas songer. Il était colonel, moi lieutenant; il
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était comté, et je notais rien; il était riche, et moi la pauvreté même. La distance entre nous était trop grande.
La comtesse Sophie ne regardait pas moitié autant que le vieux colonel à ma misère et à mon rang; mais aussi, en beaucoup de choses , elle était inûnimenf plus aago que lui.
4e remarquais , il est vrai , qu'elle se montrait plus aimable avec moi qu'avec les autres officiers ; qu'elle se plaisait h danser et à s'entretenir avec le pauvre lieutenant. L'été, c'était avec lui qu'elle se promenait dans le jardin; l'hiver, c'était lui qui guidait son traîneau; mais je ne pouvais conclure de tout cela qu'elle m'aimait. Pour moi, je savais bien que je l'adorais éperdumeut, et je n'en savais que trop k ce eujet.
Mille fois je voulus tout lui avouer, je fus sur le poiftt de tomber k ses pieds; mais, Ôieu le sait, que de lois j'ai depuis marché d'un cœur plus léger k l'assaut devant dix batteries que je ne le faisais alors en avançant d'un pas vers Sophie !
Un soir j'avais un rapport h remettre au colonel. Je me rendis chez lui : il n'était pas au logis. Ce n'était pas un grand malheur, car la comtesse Sophie se trouvait seule, et elle me permit d'attendre son père auprès d'dle.
Il nous arrivait de singulières choses % nous deux. SI irons nous trouvions ensemble dans une nombreuse compagnie, nous ne nous lassions pas de parler ensemble; mais, quand nous* nous retrouvions seuls entre quatre yeux, comme on dit, nous ne savions que faire. Ah! uous le savions bien, mais, nota benè, nous ne l'osions
pas! Je ne sais pas, messieurs, si vos jeunes années vous ont été aussi fatales.
Devant la jeune comtesse, sur une table, entre deux bougies allumées, se trouvait un casier qu'on nommait le jeu du moulin; il s'y trouvait autant de fèves brunes et blanches qu'il y avait de cases dans le damier.
Après un long silence, qui ne me semblait nullement ennuyeux , la comtesse m'invita à jouer avec elle. Elle me donna les fèves brunes et garda les blanches. Nous jouâmes. Son côté se remplissait sans cesse. 11 ne pouvait manquer d'en résulter une querelle ; et je querellais volontiers avec elle, car alors je lui disais des choses que je n'aurais osé lui dire de sang-froid.
11 semblait alors que nous fussions en grande compagnie, car nous parlions a l'envi l'un de l'autre. La comtesse Sophie avait de l'esprit et de l'enjouement; elle riait et me taquinait avec tant de finesse, que je ne savais que lui répondre. Dans mon dé$it, je pris une de mes fèves brunes, et pour punir la jolie railleuse qui me répondait en riant d'un air de triomphe, je la lui lançai. La fève décrivit une courbe, menaça la tète charmante de mon adversaire ;- mais celle-ci s'étant rejetée précipitamment en arrière pour éviter la légère bombe , mon projectile alla tomber, à travers les plis de son fichu, dans son sein. Heureusement ce n'était pas une flèche.
Et cependant je fus effrayé, et l'inquiétude me fit changer de visage. Sophie rougit et baissa les yeux. Cette circonstance mit fin au jeu et aux plaisanteries. Je ne pouvais parler; elle était muette. Je craignais d'avoir mérité sa colère par une irrévérence, et j'osais à peine lever
vers elle un regard timide. Je vis qu'elle me regardait d'un air sévère ; ne pouvant le supporter, je courus me mettre a ses genoux, et lui baisant la main, j'implorai mon pardon. Elle ne me répondit pas ; mais sa main restait dans les miennes.
— Oh! Sophie, ne vous fâchez pas! m'écriai-je. Je mourrais de douleur si je vous avais offensée, car je ne vis que pour vous ; sans vous la vie ne m'est rien !
Bref, un mot en amena un autre ; je lui parlai longtemps les larmes aux yeux, et elle m'écouta longtemps attendrie. Je la suppliais de me répondre, et je ne lui donnais pas le temps de le faire ; et, nota benè, M. le colonel élait dans la chambre , a trois pas de nous , sans que Sophie ni moi l'eussions vu entrer. Je crois que le diable l'amenait. Dieu ait son âme ! il est en paradis.
Sa voix tonnante, qui prononçait contre nous, pauvres amants, les jurements militaires les plus énergiques, vint nous surprendre comme la foudre. Je me levai et m'avançai vers lui. Sophie en fit autant, sans savoir ce qu'elle faisait. Nous cherchâmes a nous justifier, mais il ne nous laissa pas parler.
— Silence ! s'écria-t-il avec autant de force que s'il eût eu à parler non pas à deux amants , mais à deux régiments de cavalerie. .
— Toi, Sophie, tu partiras demain; vous, M. le lieutenant, donnez votre démission, et quittez la province, ou vous êtes mort.
A ces mots il se détourna et quitta la chambre. Je conviens que sa prudence méritait des éloges ; car nous avions beaucoup de choses à nous dire Sophie et moi.
5â6 la pèvé.
La jeune comtesse se tenait la tête baissée sur soft sêtn, îcs bras pendants, et immobile comme a ne statue.
— Oh ! Sophie, m'écriai-je , la pressant dans mes bras et la serrant contre mou cœur , Sophie , vous peroVsrf-je pour toujours 1
— Non, répondit-elle avec fermeté; tant que je respirerai, ce cœur vous appartiendra.
Elle prononça ces paroles avec une expression qui me fit tressaillir. Je la pressai de nouveau dans mes bra$. Le monde n'était plus rien pour moi, j'oubliais tout; ses larmes me rappelèrent que le colonel n'était pas loin dé h.
— • Oh t Sophie, dis-je h mou tour en m'ageoôufffâttt devant elle, je te jure que je n'appartiendrai jamais k une autre qu'à toi, et je ne vivrai que pour toi, eu quel» que Heu que me jette le sort t
On silence profond succéda k ce serment ; nos tohéS se confondaient secrètement, tout k coup quelque Chose tomba sur le plancher ; c'était la malheureuse fève qui avait été la Cause de toutes nos peines. Je la pris , la fa» massai, et la présentant a Sophie, je lui dis : C'est l'ancre de la Providence; je garde cette fève en Souvéfifr de cette soirée !
La comtesse se jeta de ûôtiVeëU dans fines bras. —Oui, dit-elle les yeux animés, il est une Providence 1 À ces mots elle me pressa de nouveau contre son ofeur et s'échappa.
Le lendemain, ou plutôt la nuit même, elle partit. Le colonel me traita k la paradé avec Une froideur méprisante. Je donnai ma démission, et je partis. Où allais-je? peu m'importait. Des amis me donnèrent quelques recom-
ma relations pour Saint-Pétersbourg, et me procurèrent les moyens de teire le voyage.
— H est une Providence, pensais-je, et je partis pour ' les confins du Nord. Sophie était à jamais perdue pour moi; il ne fné restait rien d'elle qu'un douloureut souvenir et la mystérieuse fève. Je la fis enchâsser dans l'or, et depuis quarante-deux ans je la porte constamment sur mon cœur.
Les recommandations que j'avais me Valurent le grade de lieutenant. La vie m'était passablement indifférente; je montrai de la bravoure; je me battis tour a tour en Asie et en Europe; j'obtins des honneurs et des rubans et tout ce qui fait l'ambition d'un soldat. Après quelque vingt ans je parvins au grade de lieutenant-colonel. J'étais devenu vieux; mes aventures de jeunesse étaient oubliées depuis longtemps; mais, nota benè, je portais toujours ma cbère fève.
Vers l'année 88 je fus pris à la bataille dé Kinbutti : ce fut une chaude journée, oîi le prince de Nassau fit bien son service ! Lés janissaires me dépouillèrent , mais fis ne trouvèrent pas ma fève; elle était baignée par le sang qui s'échappait d'une blessure que j'avais reçue à la poitrine. Je faillis en mourir. Deux jours durant je fus entraîné par ces mécréants; mais, toujours poursuivis par notre cavalerie, ils finirent par m'abandonner dans la campagne. Nos gens me trouvèrent étendu dans un Champ; ils eurent pitié de moi et me portèrent a l'ambulance. On ne tarda pas k me ramener par un transport à Moscou, où je me rétablis.
Le repos me plut. J'avais une fortune suffisante pour
mes besoins, et je commençais k aimer la vie. Après quarante -quatre années de service, et avec sept blessures , je pouvais me retirer honorablement. J'obtins ma retraite avec une pension. Moscou était une belle ville; mais je n'étais pas marchand, et je m'y ennuyai; et Pétersbourg avec tout son luxe n'avait pas autant d'attraits pour moi que la petite ville où j'avais été en garnison vingt-quatre ans auparavant avec le colonel d'Oberndorf, et, nota benè} avec sa fille.
Je voulais revoir cette ville et la bien-aimée de ma jeunesse, qui était peut-être morte ou aïeule. Je partis, mais sans impatience, et m'arrétant dans toutes les villes; mais enfin j'arrivai.
Grand Dieu 1 que le cœur me battit lorsque je vis s'élever du milieu des arbres le grand clocher noirci, avec son coq doré! Mais, nota benè, ce n'était pas à cause du clocher, mais de Sophie, dont la tombe était peut-être a quelques pas de la dans le cimetière.
Personne dans la ville ne me connaissait plus. Il est donc vrai qu'un quart de siècle est une longue période! Le régiment dans lequel j'avais servi n'existait plus; il était remplacé par des dragons. Le comte d'Oberndorf était mort depuis longues années, et sa fille s'était retirée dans ses terres en Moravie, non lojn de Brunn; personne ne put me dire si elle vivait encore.
Je courus a Brunn. Là j'appris avec un joyeux effroi qu'elle existait encore, qu'elle habitait un joli château a cinq heures de chemin de la ville, et qu'elle se nommait toujours la comtesse d'Oberndorf.
Je repartis en toute hâte. On me montra une char-
mante habitation environnée de jardins dessinés avec goût. C'est la qu'elle habitait. Je tremblais comme jadis lorsque j'étais lieutenant, moi qui n'avais jamais tremblé devant les Turcs, et dont les cheveux grisonnaient.
Je m'élançai de ma voiture. Je croyais déjà la voir dans le désordre que lui causerait ma vue. Mais les femmes! pensais-je. M'aimera-t-elle encore? Et je traversai les jardins d'un pas indécis.
Sous un bosquet d'acacias chargés de longues grappes jaunes, a quelques pas de la maison, étaient assises deux dames âgées et deux jeunes personnes. Elles lisaient. Mais je ne vis pas Sophie,
Elles semblèrent surprises de me voir, et se levèrent toutes ensemble.
— Qui demandez -vous, monsieur? me dit une des vieilles dames.
— Puis-je avoir l'honneur de présenter mes respects a mademoiselle la comtesse Sophie d'Oberndorf?répondis-je.
— C'est moi-même, répliqua-t-elle, a mon grand étonnement.
Il me sembla que j'allais avoir une attaque d'apoplexie.
— Permettez-moi de m'asseoir, madame, dis-je en soupirant ; j'éprouve quelque malaise. Et je pris place sans attendre sa réponse. Grand Dieu, quel changement! Où s'étaient enfuies toutes ses grâces? Je revenais de toutes mes illusions. C'était Sophie; mais Sophie flétrie par un quart de siècle.
— Qui ai-je l'honneur de recevoir? dit-elle. Hélas! elle ne me reconnaissait plus !
Je voulus éviter une reconnaissance publique, et je la
priai de m'accorder un çoonaent d'entretien, 14 com(es&e me conduisit dans le salon, où le premier objet qui frappa mes yeux fut le portrait en pied de son père. A cette vue mon coeur se resserra.
— Inflexible vieillard, m'écriai -je, vois (a Sophie! Astu fait son bonheur?
La comtesse parut embarrassée et inquiète de mes façons singulières. Je voulais la délivrer de cette situation pénible, et je ne trouvais pas une parole; la douleur me ravissait toutes mes facultés.
— Ne me connaisse?- you$ pas? lui dis-je enfin.
Elle me regarda fixement et secoua la tête. Alors j'arrachai le cordon auquel la fève était suspendue sur mou sein, et je la lui présentai en m'agenouilla,nt. Ah! Sophie, m'éeriai-je, connaisses-vous encore petto fève qui nous sépara il y a vingt ans? Sophie, alors vous disiçg ; Il y « une Providence. Vous Je yoye*, elle nous réunit,
-~ Mon Dieu! dit - elle d'une vol* faible; et elle se laissa tomber sans forces sur on sopha, Elle payait reconnu ; elle m'aimait encore. J'appelai a son secours, les femmes, qui furent épouvantées de voir leur amie éva-» BOuie et un officier en larmes a ses genoux. Leurs soins la rendirent à elle-même. Elle ouvrit les yeux , §{ versa un torrent de larmes ; puis elle prononça pion nom et me tendit les bras.
C'en est assez, messieurs, cette scène pût fait pleurer
les anges. La comtesse me retint chw elle* Que de choses nous avions à nous raconter) Il n'existait plus d'obstacles entre nous. Sophie devint ma femme; UU peu tard, H
est vrai , mia pas encore trop fen} pouffent.
1*4 FJEVE. 551
Mon histoire, ou plutôt l'histoire de cette -fève, tire h sa fin. Nota benè, il me reste un mot h dire : c'est que la fille que Sophie m'a donnée porte sur son sein un signe de la forme d'une fève. Singulier jeu de la nature I mais ma fille ne m'en est que plus chère. •