CHAPITRE IL L'Amour et l'Amitié
Bien qu'il lui arrivât souvent de prononcer involontairement sa phrase ordinaire, il y attachait cependant toujours une pensée; mais , lorsqu'elle lui avait échappé, il se croyait obligé d'en suivre les conséquences et de les soutenir. Ainsi ce dicton exerçait la plus grande influence sur ses opinions, ses habitudes, et sur tous les événements de sa vie. Qui l'eût cru d'un homme aussi docte et éclairé? et cependant cela était fort possible.
Lui-même il ne méconnaissait pas cette% influence ; et cependant non-seulement il demeura fidèle à ses deux mots, mais il voulut même sérieusement que son fils unique s'accoutumât à reconnaître leur toute-puissance. Le jeune homme, qui se figurait, comme tous les jeunes gens, mieux voir en beaucoup de choses que son vieux père; trouvait cette manie fort singulière.
— On vous pardonne volontiers cette petite originalité, mon cher père, dit-il; mais en moi on la trouverait fort ridicule, car ce ne serait plus qu'une imitation affectée, une façon de parler adoptée à dessein et copiée sans goût.
-— C'est possible, mon cher Frédéric, répondit le conseiller d'Etat; mais qu'importe qu'on en rie, si ces
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pour moi dans un duel, et je savais qu'on pouvait compter sur lui. — De toutes les femmes, une seule occupait ma pensée. C'était la fille du général Van Tyten; elle se nommait Philippine. Je l'aimai durant plusieurs années en silence. C'était presque de l'idolâtrie; mais ma vie entière était sanctifiée par cet amour. Personne ne savait l'état de mon cœur; je n'osais mè confier a personne.
— Quoi! pas même k votre ami?
— Non , pas même à lui ; car d'abord la médiocrité de ma fortune, ma naissance obscure, ma situation pré* caire, m'empêchaient d'aspirer sérieusement à la main de la fille du noble général. D'ailleurs ce fut par Schneemuller que j'appri6 que le bruit courait que j'étais l'ado* rateur préféré de Philippine; elle m'aimait, me dit-il, avec une exaltation romanesque, et plusieurs scènes avaient eu lieu à cause de moi entre elle et sa mère. Je fus bientôt convaincu de la vérité des paroles de mon ami; car, lorsque les circonstances m'eurent rapproché de Philippine, nous nous découvrîmes mutuellement notre secret; nous nous jurâmes un éternel amour, et, comme cela se pratique, nous nous promîmes que la mort seule pourrait nous séparer. — Dans ce temps la fortune sembla vouloir m'accabler de ses faveurs; je devins chambellan de la duchesse douairière, et j'obtins un traitement considérable. L'espace qui nie séparait de Philippine n'était plus aussi difficile à franchir. Le général avait besoin de moi; il me donna sa confiance, et sa femme n'eut plus autant de remontrances à opposer k la passion de sa fille. Quelques mois plus tard un cousin mort à Batavia me légua un riche héritage. Sa fortune
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était déposée à Amsterdam, et se trouvait h ma disposition dès que j'aurais légitimé mes droits. J'étais devenu presque millionnaire, et heureux au delà de toute expression, non pas a cause de ma fortune, mais de ma Philippine. Un jeune comte, favori du souverain qui nous gouvernait alors, cherchait a obtenir son amour. Elle me pria elle-même de demander sa main a ses parents. Ce fut sans doute pour moi un effort pénible. Je m'apprêtai à le faire; mais il fallait que je partisse pour Amsterdam, et ce voyage me contrariait singulièrement; d'abord parce que je ne pouvais me faire à l'idée de quitter Philippine, et parce qu'elle éprouvait elle-même un vif chagrin de mon départ, puis parce que la présence du comte, jeune, riche et puissant, ne laissait pas que de me tourmenter. Enfin nous prîmes une résolution , et mon ami Schneemuller partit pour Amsterdam avec les certificats et tous les pouvoirs nécessaires.
— Mais vous ne m'avez jamais parlé de cet ami? dit Frédéric.
— C'est possible, répondit le conseiller; cela s'expliquera tout à l'heure. Des semaines, des mois s'écoulèrent; mon ami et mandataire ne m'écrivait jamais. Je l'accablais de lettres. L'idée me vint qu'il pouvait être malade; l'amitié triompha de l'amour : je partis pour Amsterdam. Mon départ plongea Philippine dans la plus affreuse douleur; en me quittant elle tomba sans mouvement dans les bras de sa mère. — Durant tout le voyage je m'informai de Schneemuller; je trouvai sou nom inscrit sur les registres de toutes les auberges. J'arrivai à Amsterdam; il y avait longtemps séjourné. Il avait re-
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cueilli toutes les sommes d'argent qui m'étaient léguées, et les avait converties en lettres de change ; mais je ne le rencontrai nulle part. Enfin j'appris, a ma grande surprise, qu'un homme à peu près semblable k sfôn aïtfï s'était embarqué sur un navire américain depuis environ deux mois, c'est-à-dire a l'époque oïl SchnéemuHer venait de terminer l'affaire de la succession. Je Uu'ëcriai : c'est impossible 1 Enfin j'acquis la certitude de mon inatheur. C'était en effet très possible ; mon ami , nïoti meilleur ami, m'avait trompé.
— C'est abominable 1 s'écria Frédéric.
— • Je revins le cœur déchiré. J'aurais pu oublier la perle de mon argent, mais non pas là trahison de moft ami. Il m'avait ravi toute confiance dans les hommes. En arrivant j'aurais voulu courir aussitôt chez le général Van Tyten pour voir Philippine et lui conter mon malheur, que je lui avais déjà annoncé par une lettre ; mais la soirée était trop avancée.
Mon hôte me reçut avec joie. — Qu'y a-t-il de nouveau? lui demandai-je. — Pas grand'chose. Vous savez que mademoiselle Van Tyteu s'est mariée il y a un mois? dit-il. — C'est impossible! impossible! Mariée? La fille du général Van Tyten? Avec qui? Avec le comte? — Sans doute! répondit-il. Et il me raconta tout ce qui s'était passé. Ma Philippine n'avait pas hésité à accepter la main du comte, jeune, riche et influent a la cour, et sou mariage avait eu lieu peu de temps après la lettre que j'avais écrite d'Amsterdam au général pour lui annoncer la coquinerie de Schnéemuller. Je ne pouvais croire aux paroles de mon hôte , et je m'écriais toujours : C'est im-
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ppssibjçî tyaï§ le lendemain tout le monde me confirma ce qu'il m'avait appris la veille.
— C'est affreux 1 abominable! s'écria Frédéric en pressant son cœur de ses deux mains , comme pour l'empêcher de s'élancer hors de sa poitrine.
Le vieux conseiller d'État lui répondit : Eh bien ! voila justement comme je m'écriai,
—Je ne crus plus à rien sur la terre, à l'amour d'aucune fille, "a l'amitié d'aucun homme, a la durée d'aucun bonheur; ce qui m'avait semblé impossible était arrivé. Dès lors je crus que tout pouvait arriver, hors le bien; et quand on me disait la chose la plus invraisemblable, je répondais : C'est possible 1 — Dans ces deux mots se trouvait tout mon système de philosophie pratique. Je me proposai de les répéter a chaque occasion ; je trouvais à cela quelque consolation dans ma douleur profonde; ces mots me défendaient contre le désespoir. J'appris qu'il ne fallait compter sur rien que sur moijnéme. — Pourras -tu jamais , me disais -je quelquefois, pour ras- tu jamais être heureux sur la terre? — C'est possible! ce fut mon refrain, et l'événement le justifia. Je J'adoptai pour jamais. Les chances de bonheur dont je profitai ne m'enivrèrent plus; je songeais à l'instabilité de la fortune et aux disgrâces du sort, et je disais toujours : C'est possible ! — Je n'éprouvai jamais une plus grande joie qu'au jour de ta naissance, cher Frédéric; mais je modérai mes transports a l'idée que la mort pouvait te ravir a mon affection, ou que lu pourrais devenir un mauvais sujet. — Je me disais : C'est possible ! Et je m'attendais k tous les maux.
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— Dieu soit loué ! mou père , il n'est rien arrivé de tout cela !
— Heureusement, mon fils, mais c'était possible. Depuis que j'ai mon axiome, je prends chaque moment
agréable comme un présent du ciel, sans m'attendre à ce qu'il se prolonge, et aucun malheur ne me surprend, car je suis préparé à tout. Tout est possible : c'est pourquoi je te conseille de t'approprier cette idée; mais il faut que par un usage constant elle se fonde dans ton organisation, qu'elle soit pour loi une seconde nature, autrement elle ne te servira pas, et lu resteras un homme sans caractère. Nous autres hommes, continua le conseiller, nous sommes toujours dirigés, dans les circonstances ordinaires et dans les circonstances importantes de notre vie, par une idée soudaine qui s'empare de nous à notre insu et si rapidement, que nous ne pouvons souvent nous rendre compte du motif qui nous fait agir dans un instant décisif. Des ignorants appellent cela des inspirations divines ou diaboliques. C'est aussi pourquoi il se trouve fort peu d'hommes qui puissent dire comment ils agiraient dans telle ou telle occasion. Ils ne le sauraient; car au premier choc des événements la plupart d'entre eux sont comme ensorcelés, comme étourdis; il leur manque une règle fixe, un sentiment profond qui soit la règle de leur conduite. Qu'on se fasse donc une maxime habituelle, ] dût-elle ne servir qu'a nous donner de l'assurance et du calme. La mienne est toute trouvée. Adopte-la; suis mon conseil ; cela t'est fort possible !
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