CHAPITRE III
lie Prophète.
La phrase favorite du conseiller lui attirait aussi parfois quelque disgrâce ; mais il ne se laissait pas facilement abattre. Par exemple, il se trouvait un jour au conseil d'État que présidait l'électeur; c'était au moment de l'explosion de la révolution française. On parla, après la séance levée, des nouveaux événements de Paris, de Lyon, de Strasbourg ; des changements prodigieux qui s'étaient opérés dans la nation française, jadis si idolâtre de ses rois, et qui montrait alors tant d'ivresse a la chute du trône.
—C'est le peuple le plus abominable de la terre ! s'écria l'électeur; nul autre n'eût agi de la sorte. Quand je songe à mes sujets, croyez-vous qu'ils soient jamais saisis d'un semblable vertige? qu'ils renoncent a leur fidélité pour leur prince. Qu'en pensez-vous , monsieur le conseiller?
Le conseiller, préoccupé en ce moment, n'avait entendu qu'à demi les paroles du prince. Il leva les épaules, et répondit par habitude : C'est possible, monseigneur.
L'électeur pâlit. — Comment l'entendez-vous? s'écriat-il. Croyez-vous qu'il arrive jamais un jour où mes sujets se réjouiront de ma perte?
— C'est possible 1 répondit cette fois le conseiller avec
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réflexion ; on ne peut rien prévoir. Rien n'est plus incertain que l'opinion d'un peuple; car il se compose d'hommes qui ont chacun un intérêt a part qu'ils préfèrent à celui du prince. Un nouvel ordre de choses ramène de nouvelles espérances. Quelque amour que porte le peuple a Votre Altesse électorale, qui le mérite assurément, je ne voudrais pas jurer que dans de nouvelles circonstances ce peuple n'oubliât les bienfaits de son prince, et qu'on ne vît les armes électorales brisées et remplacées par l'arbre de la liberté.
L'électeur s'éloigna hors de lui , et Stryk tomba en disgrâce. Chacun se disait : Le conseiller Stryk est un fou.
Quelques années après , les Français victorieux passèrent le Rhin ; l'électeur prit la fuite avec toute sa cour; on planta a son départ l'arbre de la liberté, et les armes électorales furent publiquement brisées par le peuple.
Stryk, en qualité d'homme habile et expérimente, trouva de l'emploi dans le nouvel ordre de choses , surtout parce qu'on se rappela ce qui avait causé sa disgrâce : on le regardait en quelque sorte comme une victime du despotisme qui venait de déchoir; le nouveau système s'établit, et l'activité du conseiller ne contribua pas peu a le soutenir.
Cependant, en dépit de sa chaleur naturelle, il ne se laissait jamais entraîner jusqu'à l'enthousiasme politique* Il ne s'attachait non plus à aucun parti , et se rendait ainsi suspect a tous. Les jacobins le traitaient de royaliste caché., et les royalistes le tenaient pour un jacobin déguisé. Il se moquait de ces deux noms, et s'en tenait à Son devoir.
c'est possible! 3$$
Un jour il arriva dans le nouveau département un commissaire de la république , a qui Ton rendit les plus grands honneurs. Chacun s'empressait auprès de lui; chacun cherchait à ae donner de l'importance à ses yeux. Il ne manquait pas non plus de gens qui lui glissaient un petit mot équivoque au sujet de Stryk et de la tiédeur de ses opinions républicaines. Le commissaire, se trouvant un jour dans une grande réunion où Ton portait plus d'un toast a la liberté du monde , aux droits des nations, et aux victoires de la république, se tourna vers Stryk et lui dit : Je m'étonne que les rois osent encore nous résister; car ils ne font ainsi qu'accélérer leur chute. La révolution fera le tour du monde. Qu'espèrentils donc? Pensent-ils courber de nouveau la grande nation sous le joug et remener les Bourbons? Les insensés I l'Europe entière périrait auparavant. Qu'en pensez-vous, citoyen? Un homme raisonnable peut- il admettre que le trône se rétablira jamais en France?
— Gela n'est pas probable , dit Stryk , mais c'est possible.
— Comment possible? s'écria le commissaire d'une voix de tounerre. Celui qui doute de la liberté ne l'a jamais aimée. Je suis affligé de voir un fonctionnaire public professer de telles opinions. Pourrez-vous les justifier, citoyen?
— C'est fort possible, dit Stryk avec calme. Athènes libre s'accoutuma d'abord a Périclcs, puis à un roi de Macédoine. Rome eut d'abord des triumvirs, puis un César, et enfin un Néron. L'Angleterre qui tua son roi supporta Cromwel, et rentra sous l'empire des rois.
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— Que voulez-vous dire avec vos Romains, vos Athéniens et vos Anglais? Vous ne vous permettrez pas de les comparer aux Français, j'espère? Mais je vous pardonne vos vues fausses; vous n'avez pas l'honneur d'être né Français !
Le pardon du commissaire ne fut pas entier, car Stryk perdit sa place. Il eut même a subir quelques persécutions pour ses discours suspects.
Quelques années après, Bonaparte devint premier consul, puis consul pour dix ans, consul a vie, et enfin empereur et roi. Slryk fut aussitôt rétabli dans ses emplois, parce qu'il avait appartenu notoirement au parti des modérés. Il jouit de plus de crédit et de considération que jamais ; ses prédictions s'étaient accomplies de nouveau, et il passa pour un politique consommé.
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