CHAPITRE IV
I*ea Immobiles.
Napoléon changea le monde et donna des couronnes. Stryk devint aussi le serviteur d'une de ces couronnes, et obtint des honneurs. Il n'existait plus un républicain; chacun rampait devant le nouveau maître. Personne ne ' voulait même avoir donné dans les idées de la république, et chacun prétendait avoir seul résisté au courant. On regardait comme une tache de n'avoir pas toujours appartenu aux partisans de la royauté.
— Je ne trouve pas de honte à cela, disait Stryk : l'épidémie régnait, et l'on s'en est trouvé atteint; qu'elle reparaisse, et vous en ressentirez encore les atteintes. C'est possible.
— Quoi 1 nous prenez-vous pour des hommes faibles prêts a varier sans cesse? lui répondait-on.
— Je me souviens toujours, répondait Stryk, du sultan d'Egypte dont parle Àddisson. Ce sultan tenait beaucoup à passer pour une forte tête. Rien ne lui semblait plus ridicule dans le Coran que l'histoire du voyage aérien du prophète. D'après le Coran, Mahomet, se trouvant un matin dans son lit, avait été transporté par l'ange Gabriel a travers le paradis, les sept cieux et l'enfer ; il avait vu et observé toutes les merveilles; il avait eu avec Dieu
£S& c'est possible!-
quatre-vingt-dix mille entretiens, et cela dans un si court espace de temps, que-, lorsque Fange l'avait déposé de nouveau dans son lit, le prophète trouva sa couche en* core chaude, et l'eau d*urie* aiguière qu'il avait renversée involontairement en partant n'avait pas encore entièrement cessé de coûfèr. — te surlarf se riait un jour de celte histoire en présence d'un derviche qui était en réputation de faire des miracles. Celui-ci promit au sultan de le guérir de sou incrédulité , s'il consentait & faire ce qu'il lui commanderait. Le sultan prit le moine au mot, et eeifti-ci conduisit le commandeur des, croyants auprès d'une cuve qui était [remplie d'eau jusqu'aux bords. Toute la cour était présente , et environnait la cuve avec curiosité. Le moine ordonna au prince de plonger sa tête dans l'eau, et de la retirer aussitôt. Mais à peine le prince eut-il mis sa tête sous l'onde, qu'il se trouva au pied d'une montagne solitaire > près du rivage de la mer. Qu'on se peigne sa surprise! Il maudit le derviche, et jura de ne lui pardonner de sa vie ; mais il fallut bien qu'il se conformât a son destin. Heureusement il trouva quelques hommes dans un bois ; c'étaient des bûcherons. Leurs indications le conduisirent a la ville prochaine. Il se trouvait loin de l'Egypte, sur les bords de la mer Caspienne. Personne ne le connaissait, et il n'osa pas dire qui il était. Après mainte aventure t il plut a un homme riche, et épousa sa fille. H eu eut quatorze enfants. Sa femme mourut enfin; et après plusieurs années de malheurs il tomba dans une profonde misère. Elle devint telle, qu'il se vit forcé de mendier son pain dans les rues. Souvent il versait des larmes amères en comparant
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8t>n 3lat mteérafMe^ la vie somptueuse qu'il menait jadis <lans son palais, et H regardait son sort comme une punition de son incrédulité. 'Enfin il résolut de faire périitence et de se rendre en mendiant jusqu'à la Mecque. H accomplit lieureusement ce pèlerinage; mais avant que 8*hpprocher de la mainte mosquée il voulut se purifier par une ablution générale. Il se rendit au fleuve , se dépouilla de ses vêtements, et se plongea dans Tonde. Mais, "ô miracle 1 comme il en sortait , il se trouva non pas au bord du fleuve, mais devant la cuve dans laquelle le moine lui avait commandé de plonger la tête. Elle était encore entourée du derviche et des courtisans. Il ne put se défendre d'une vive colère contre le moine qui lui avait occasionné tant de douleurs et tant de maux; mais l'étonnement du sultan s'accrut au plus haut point, lorsqu'il apprit de toute sa cour qu'il n'avait pas quitté le bord de la cuve, et que tous ces événements s'étaient accomplis dans l'espace de temps nécessaire pour plonger sa tête et la retirer aussitôt. — Messieurs, continuait le vieux conseiller d'État, vous êtes dans le cas du sultan d'Egypte. Si on vous avait dit avant la révolution ce que vous feriez pendant son cours, vous ne l'auriez jamais cru. Et maintenant que vous avez retiré votre tête de la cuve, vous ne pouvez pas vous souvenir de ce que vous avez pensé, fait et éprouvé au jemps des miracles. Si les Bourbons et les émigrés rentraient ïamais en France, ils regarderaient l'histoire depuis 4789 comme non avenue, et se retrouveraient comme le sultan d'Egypte au bord de la cuve, regardant leurs années de souffrance comme un rêve trompeur.
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On riait. — Allons, allons, disaient quelques-uns, le conseiller n'a pas tout a fait tort. Mais peut-on imaginer que les pauvres Bourbons reviennent jamais? Gela appartient aussi à l'histoire des miracles.
— Hem 1 c'est possible! disait Stryk. Et en effet il ne tarda pas a voir l'événement s'accomplir, et l'ancien ordre politique reprendre son assiette.
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