‹ Contes suissesChapitre 119 sur 159 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dans toute la capitale du royaume, et peut-être dans to.ut le royaume, U qç s'était pas trouvé depuis un long espace de temps un homme plus estimé que le conseiller de justice criminelle de Schwarz, qui s'était aussi fa|t connatyre (Jans les pays étrangers par quelques écrits remarquables, ta prospérité semblait vouloir épuiser sur lui toutes ses faveurs. C'était le fils d'un pauvre tisserapd, et a l'aide de quelques secours qui lui avaient été accordés eu considération de ses talents naissants, il avait élu dié la jurisprudence dans l'université. U était arrivé dans la, capitale sans amis et sans argent, dans le dessein de gagner sa vie par quelques travaux journaliers. 11 trouva presque aussitôt a se charger d'un procès qu'on regardait déjà comme perdu, triompha de sa partie adverse devant les cours de justice, acquit de la renommée, et en moins d'une année devint un des praticiens les plus recherchés. Il parvint en effet, par un travail assidu, a mériter sa réputation : les honneurs, les présents, les récompenses plurent de toutes parts sur sa tête, et chacun fut jaloux

de le recevoir dans sa maison. Il épousa une des plus jolies filles de la ville, avec une dot considérable; porté d'emploi en emploi, il obtint des lettres de noblesse, des cordons, des gratifications considérables, et il se voyait a la veille de devenir ministre. Bref, le conseiller de Schwarz était l'homme le plus heureux de la terre; il avait les plus belles espérances, une grande fortune, une femme aimable, des enfants charmants; il avait plus que tout cela encore : chacun convenait qu'il méritait son bonheur. Époux et père tendre, travailleur infatigable, ami sûr, homme d'esprit et de goût, les voix étaient unanimes sur son compte.

Mais il ne faut pas se laisser éblouir par l'apparence. M. de Schwarz était au fond un homme très malheureux, et, ce qui est plus, il ne méritait pas le bonheur. Son adresse, son activité, le talent avec lequel il savait se rendre aimable, ne pouvaient lui être contestés, mats bien les qualités de son cœur. Il était de ces gens qui ne sont absolument rien que prudents et fins, et qui croient ainsi parvenir à l'accomplissement de tous leurs vœux. L'argent, les plaisirs et les honneurs, telle était la trinité à laquelle il sacrifiait tout au monde. Il était infiniment trop éclairé pour avoir un sentiment religieux, et il connaissait trop bien les hommes pour ouvrir son cœur aux effusions de l'amitié. Il ne se fiait a personne, parce qu'il se connaissait lui-même, et qu'il regardait comme des têtes faibles ceux qui n'agissaient pas ainsi que lui. Il s'aimait par un sentiment naturel d'égoïsme ; mais il eût redouté quiconque lui eût ressemblé. La vie qu'il menait dans son ménage était pleine d'amertume : sans cesse

tourmenté par l'orgueil, l'envie et l'ambition, et sans cesse forcé de cacher ses tourments sous une figure riante, il s'abandonnait chez lui à tous les emportements de son humeur. Là il était un despote : souvent il traitait sa femme avec plus de mépris qu'il n'en eût témoigné à la dernière de ses servantes. Ses fils, deux enfants pleins d'espérances, tremblaient devant lui comme des esclaves. Cependant quelquefois il se montrait plein de bonté pour eux; mais pour leur éducation, il ne s'en inquiétait guère; il avait des affaires plus importantes. Personne ne pouvait connaître ses misères intérieures que ceux qui en étaient les témoins journaliers; et quant aux propos de ses gens, personne n'y ajoutait foi, ou du moins on trouvait pardonnable pour un homme qui avait tant d'affaires de montrer quelque aigreur passagère. D'autres accusaient sa femme de ces désordres. Bref, M. de Schwarz avait toujours raison , et tout le monde avait tort auprès de lui ; aussi chacun ne se lassait-il pas de l'admirer et d'envier sou sort.

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