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CHAPITRE IL

I/Expfrience.

Parmi les commensaux de M. de Schwarz se trouvait un jeune homme nommé Jonathan Frock. Ce jeune homme jouait le rôle d'instituteur ou de précepteur auprès des enfants; mais il était aussi bien esclave que tous ceux qui habitaient la maison du conseiller. M. de Schwarz, qui avait le don de tourmenter chacun d'une façon toute particulière, le traitait souvent devant ses enfants comme un véritable écolier, et lui faisait subir mille humiliations. Le conseiller, qui faisait sentir à sa femme qu'elle ne savait pas garder son rang et qu'elle manquait d'esprit et de raison, savait aussi dire au précepteur qu'il était un homme gauche et ignorant, n'ayant aucune idée du monde, et qui ne parviendrait jamais a rien.

Frock, trop bon ou trop timide, observait un profond silence. 11 est vrai que chaque fois qu'il ouvrait la bouche pour se justifier, le conseiller haussait les épaules et lui tournait le dos avec dédain.

On ne pouvait nier toutefois que, depuis que Frock était dans la maison, les fils du conseiller, qui étaient les garçons les plus turbulents et les plus désœuvrés, avaient singulièrement gagné en qualités et en bonnes manières. Us avaient appris à se conduire avec respect envers leur

JONÀïftAN ffcttt*. §67

ttferfej ce que ktot père rie létir avait pas enseigné, et ils se montraient curieux d'apfireiidre -7 appliqués, et pïùà raisonnables dans leurs jett* ; ils portaient surtout k Frock le .plus vif attachement, ëUetoi-d tettf reftdait telle amitié en soins et en affection.

Un jour que le conseiller atait etanièiié fces enfanta en YOjngej et qa'il s'était retiré àtëfc eti* dans une môme chambre d'aoberge, il 1» til s'agéùouillér sut lé planter et se mettre en prière avaùt qiie de se livrer au strfnmeil.

*w Qtte foite^totÈs doUc fc? leifr dit-il.

Ils ne répondirent rlèii, Joignirent les mains, levèrent les yen* m ciel; et reprirent leurs prières. Le pliis âgé ées deufc commença d'abord & demi-vdit, et lé second répétait àvefc lui. Ce qu'ils disaient ils ne l'avaient pas df>pris piaf cteur, cdr leurs prières avaient rapporta ce qiii s'éldît passé le Jwir précédent. Leur père, letir riière, leur préèépteitr et letir* jeurteé eàiûàrâdeâ s'y trouvaient recotàîîiàndés.

M. de SèhWàrf les écétito më àtténtlofi, et là choàe lift pâtiit fort ridicule.

a- iê èrotë, Sur inoii horitièiir, dit-il & Ftock éïi fttfënaflt fchéz lui, qu'après tdttt voiis étés un hernutë. Que Stgffiltetit ceé géfattfléiiotis (jhe ttitts fàit^ faire tous les éôîrs a Éaes enfants? À quoi sertefit ces prières? Ces eiifent§ ti'entenderit eiicore rieti à là religion, et je désire <|tfôi! né leur ëti parlé que lorsque leur entendement ééra fritis mût; alors ils jugeront de Semblables choses atec plus de ëalflie et de justesse. Je ne fais aueiin cas fl'nëë M\%teû apprise : la îtligidù doit totijotirs découler

du sentiment intime; ce que l'on apprend ajix enfants en ce genre se change par la suite en préjugés et en faiblesses. Seriez- vons un hernute, par hasard?

— Non, je ne le suis pas, répondit Frock.

— Quelle est donc votre religion? Êtes-vous catholique, luthérien ou réformé?

Frock rougit extrêmement, et se tut avec embarras.

— Parlez donc ; car il faut que je le sache, et je veux le savoir. Il ne saurait m'étre indifférent d'apprendre de quelles sortes de préjugés on berce mes enfants ; car chaque église a ses préjugés. Pour moi, je voudrais qu'on ne leur apprît encore qu'a danser et a se présenter avec grâce ; cela leur serait plus utile que toute votre morale religieuse : mes enfants n'éprouvent encore aucun besoin de ce genre-la, et ils ne sauraient vous comprendre.

— Permettez-moi de vous dire ce que je pense, monsieur le conseiller, dit Frock : vos enfants éprouvent peut-être plus ce besoin que vous ne le croyez vousmême. Les premières idées de l'enfance se tournent toujours vers les choses surnaturelles ; ses pensées se portent sans cesse au-delà de la vie, et cette curiosité enfantine est un besoin véritable qui, bien dirigé, peut donner l'amour de la vertu et la force de la pratiquer.

— Très bien, monsieur Frock; vous jugez, selon votre habitude, d'après des principes entièrement faux. Qui diable vous a persuadé que les enfants s'oecupent de l'autre monde et des choses qu'ils ne peuvent connaître? Vous avez sans doute lu des livres que vous avez mal compris, et vous vous êtes bâti la-dessus un faux système; votre imagination vous tient lieu de jugement, et

c'est sons ce prisme trompeur que tous voyez le monde. — Jeune homme, vous parlez de la vie comme si vous l'aviez déjà traversée en tous sens. Mais, soit que vous répétiez ce que vous avez appris dans les livres, soit que vous parliez d'après votre propre expérience, je dois vous prier de ne pas tourmenter mes enfants par tout ce verbiage, comme je dois aussi vous renouveler ma question : à quelle religion appartenez- vous? Frock rougit, et ne répondit rien.

— Je suis habitué a recevoir une réponse lorsque j'interroge ! s'écria M. de Schwarz d'un ton impérieux.

— Monsieur le conseiller, dit enGn Frock, je ne puis me taire plus longtemps. Vous vous entendez mieux que personne a ravir aux hommes leur propre estime, en réduisant à rien leurs croyances. 11 y a longtemps que j'aurais quitté votre maison , si l'amitié que j'éprouve pour vos enfants ne me faisait supporter toutes les humiliations dont vous m'accablez. Je veux croire que j'ai peu de valeur a vos yeux, mais soyez assez généreux pour ne pas chercher a me ravir la confiance que j'ai en moi-môme.

A ces mots Frock salua le conseiller , et se rendit tristement auprès de ses élèves.

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