CHAPITRE IV
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Quelques mois après l'entretien que j'ai rapporté , il advint une circonstance qui éloigna Jonathan de la maison du conseiller.
Il était un jour occupé à enseigner l'histoire aux enfants de. M. de Scbwarz, et il leur parlait avec quelque chaleur de la religion mahométane , de ce que le Coran renferme d'excellent, et des vertus que l'on rencontre plus souvent parmi les sectateurs du prophète de Médine que parmi les chrétiens. M. de Schwarz arriva pendant la leçon, et écouta le professeur en souriant, mais d'une façon amère, car il se trouvait d'humeur assez chagrine. Il venait d'apprendre par hasard qu'on s'était égayé sur son compte k la cour au sujet d'un écrit qu'il avait publié sur les réformes judiciaires ; et son humeur s'exhala sans contrainte contre le pâle et patient panégyriste du prophète de l'Arabie. Les deux enfants n'écoutaient pas les paroles de leur père ; mais ils regardaient avec compassion leur maître, et cherchaient ses regards comme pour le consoler. L'aîné des deux avait appuyé ses deux mains sur l'épaule de Jonathan , et semblait lui dire : C'est sur toi seul que nous voulons nous reposer.
L'apparition du major de Tulpen, ancien officier retiré
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du service du roi , et qui venait de temps en temps dans la maison, interrompit cette scène. C'était un parent éloigné de madame de Schwarz , et il se croyait grand ami du conseiller, à qui il avait rendu jadis quelques services, alors que celui-ci n'était encore qu'un avocat obscur et que le major était revêtu d'un commandement. Schwarz avait a cette époque vécu chez le major comme commensal de sa maison, et les recommandations du vieil officier n'avaient pas peu contribué a l'avancer dans le monde. Lé major était urt brave et digne homme, mais un peu vif, et trop enclin, comme le sont tous les vieux soldats, à conter ses campagnes, bien que sa mémoire le servît assez mai.
— Je suis dans une mauvaise situation, mon cher conseiller ! s'écria-t-il. II faut que vous me rendiez un service.
— De tout mon cœur, mon cher ami, répondit M. de Schwarz. J'étais la a écouler l'éloge de la religion turque. Nous ne nous laisserons pas surpasser par les mahométans en amitié et en dévoûment, quelques vertus que leur prêle M. l'instituteur.
— tant mieux! j'arrive bien, s'écria le major, il faut que je trouve de l'argent, dussé-je le voler! Venez, j'ai deux mots à vous dire.
M. de Schwarz n'était pas accoutumé à voir le major lui demander des services, encore moins de l'argent. Il espéra pouvoir étouffer plus facilement une demande de ce genre, si ette avait lieu devant témoins.
— Parlez librement, dit-il, je n'ai pas de secrets pour mes eufants et leur précepteur. Voyons, dites-moi votre affaire.
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Je lô tetiî bled, dit le m\àt mt êffibatriiâ; fflafe je lie me soucie pas de découvrir ma position & tout le monde.
C'était justement ce que voulait le Conseiller, et il Insista pour qu'il s'expirât il l'Heure même , eu dépit de tous ses scruptllés et de seè jtiréraertts. Le major traversa plusieurs fois te chambré, d'arrêtant à chaque instant, et tournant dans ses mains son chapeau à plumet; enfin il lui dît :
— ■ Voyez-vous, C'est le diable qui m'abuse toujours et me tait faire des sottises; je suis Une fois pour toutes comme cela. Je me suis laissé persuader pat le marchand le marchand Chose, celui qui a fait banqueroute et qui s'est enfui.... Bref, j'ai répondu pour lui de mille florins, moi qui n'ai pas au monde cinquante florins vaillant.... et maintenant il faut que je paye, que je paye mille florins, et je n'ai pas un groat au logis.
— Cela est sans doute très fâcheux, répondit froidement M. de SchwarZ. Êtes-vous seul sa caution?
— Seul. Et me voilà engagé avec tout ce que je possède. J'ai dit bien clairement devant le tribunal que je n'ai pas mille soiis à donner, je l'ai dit aussi aU conseiller des finances Chose , qui me réclame ces mille florins. On s'est mis a hausser les épaules, et mot âtlssi. C'est Comme cela que nous nous sommes séparés. Et voilà que j'attends depuis trois, quatre Semaines, le payement dé ma pension : tien ne Vient. Je n'ai pas d'argent à la maison , et j'ai deux filles à nourrir. Ce matin je Suis allé à la chancellerie de la guerre , car je pensais qu'ils m'avaient oublié ; mais nullement ; le commis m'a dit en
haussant les épaules que ma pension était saisie jusqu'au payement des mille florins, et que le tribunal m'avait condamné à vivre avec le tilre de major, sans demi-paye, tant que le conseiller Chose ne serait pas satisfait. J'ai couru alors chez le conseiller des finances , qui s'est mis aussi à hausser les épaules en me disant qu'il n'y pouvait rien. Et maintenant je viens à vous en maudissant tous les hausseurs d'épaules.
M. de Schwarz se garda bien de lever les épaules. — Vous avez eu tort de vous faire caution si légèrement, dit-il; il n'y a rien à changer à la décision du tribunal.
— Je n'y veux rien changer non plus ; mais, mon cher conseiller, je veux que vous changiez ma position. Je n'ai personne et je ne connais personne que vous aujourd'hui. Avancez-moi donc ces mille florins. Je vous en rendrai chaque année cinquante. Dans tant et tant d'années votre prêt sera remboursé.
— Ce tant et tant d'années s'appelle vingt ans, dit le conseiller en penchant la tête d'un air réfléchi.-
— Eh bien! oui, vingt ans.
— Bon 1 mais , mon ami , dit le conseiller en faisant trois petits pas en arrière, il faudrait se trouver en fonds. Par exemple, aujourd'hui ma caisse est vide.
— Chacun vous prêtera.
— J'ai mes dettes. Vous ne savez pas cela. Je suis hors d'état cette fois de vous servir.
— Hors d'état! répéta le major d'une voix éteinte, et sans pouvoir ajouter une parole.
— La bonne volonté ne me manque pas, mon cher niajor, mais seulement le pouvoir.
— Alors il faut que j'achète de mon dernier écu une once de poudre pour me brûler la cervelle ! Vous serez oblige de recueillir ma petite Lénore; vous êtes son parrain !
Le conseiller, pour toute réponse, haussa les épaules. Ce geste mit le major hors de lui; il s'emporta, supplia, mais vainement. M, de Schwarz refusa avec toute la politesse imaginable. Enfin un domestique annonça un étranger. Le conseiller salua le major, et sortit.
— Ainsi vous ne voulez pas? s'écria celui-ci.
— Je ne puis pas! dit M. de Schwarz en se retournant, et il disparut.
Le major semblait près de défaillir. 11 s'assit, ou plutôt il tomba sur la chaise la plus proche, et resta longtemps immobile; enfin il froissa son vieux chapeau avec rage, et, les yeux tournés vers le ciel, il s'écria d'une voix altérée : Faut-il donc que je meure de faim avec mes pauvres enfants !
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