CHAPITRE VIL
lie Télescope*
Cependant Frock ne s'était pas éloigné de la ville. Il avait loué une chambre chez une veuve âgée, et fait mettre sur la feuille d'affiches, dans le style obligé, que sur le marché, au premier étage de la maison rouge, se trouvait une personne habile à copier les écrits en français et en allemand, à traduire ces deux langues, a rédiger les lettres , mémoires et placets , et que cette personne offrait au public bon marché, célérité et discrétion.
Frock s'était ainsi créé un métier qui le mettait à l'abri du besoin. 11 ne laissait pas toutefois de s'informer où il pouvait trouver une place de précepteur. Il fut assef malheureux dans cette recherche ; ses nouvelles occupations lui réussirent davantage, surtout lorsqu'il eut écrit en grosses lettres sur une feuille de grand papier royal suspendue a la porte de la rue les mots : écrivain public. Des savants lui apportèrent des manuscrits illisibles poor les transcrire. Il fut assiégé par des ouvriers qui lui demandaient des lettres pour des parents durs et insensibles, et par des servantes qui venaient lui dicter des reproches adressés à leurs amants infidèles. Enfin ces travaux diversifiés se multiplièrent tellement, que bientôt ils suffirent abondamment à tous ses besoins qui
étaient fort modestes. Sa mémoire le servait merveilleusement et ne contribua pas peu à lui procurer une sorte de vogue; elle suppléait aux oublis de (ous ceux qui le chargeaient de leur correspondance, et jamais il n'était nécessaire de lui rappeler la date ou le contenu d'une lettre qu'il avait écrite. Un ordre merveilleux le servait dans ses recherches, et chaque jour il écrivait sur un livre particulier le nom des personnes auxquelles il avait eu affaire, et le genre de travail qu'elles lui avaient confié. Il apprit en même temps le secret de plus d'un cœur sensible, les peines de plus d'une famille enviée, et il ne tarda pas à acquérir plus de connaissance des hommes et des choses.
Frock se complut dans son indépendance. 11 lui semblait qu'en sortant de la maison du conseiller il eût quitté une prison pour vivre en liberté. La perte de ses chers élèves l'affligeait seulement encore; mais il surmonta ce chagrin , et le chagrin plus vif encore de n'avoir personne qui l'aimât, personne qui partageât son sort. Sa vie s'écoulait bien paisiblement, lorsqu'un jour un étranger entra dans sa chambre, et lui demanda de transcrire à l'heure même plusieurs feuilles d'un long traité politique. Frock reconnut, en copiant ce mémoire, l'écriture du conseiller criminel de Schwarz. Il termina son travail avec dégoût; il lui semblait, h chaque regard qu'il jetait sur cet écrit, qu'il apercevait le visage odieux de son ancien maître. L'étranger revint chercher les papiers, et Frock ne songea plus à cette aventure.
Il vivait presque seul, soit que le temps ou l'argent, deux choses si nécessaires pour fréquenter le monde, lui
manquassent, Quelquefois il faisait 4e longues promeflft? des pour se distraire de sa yie sédentaire; mai* plu* souvent il passait les soirées $ sa fenêtre, a f&édttçr et a examiner ce qui se passait autour de lui. 1) possédait p excellent télescope anglais, et il le braquait sur les jar» dins et les petites maisons en amphithéâtre fo fetyjHHirg, auprès duquel se trouvait sa demeure.
Cet innocent plaisir était devenu un véritahfc bes*n% pour le jeune solitaire. H n'est pas d'astroqomç <M*Jupé h découvrir une comète invisible a l'œil, ou )*% montqosités de la brillante Vénus, qui applique l'oeil contre le verre avec plus d'ardeur et de constance que ne le faisait Frock lorsqu'il parcourait l'étendue de tçrrain qui se déployait au-devant de lui. 11 en vint enfin a s'approcher de son télescope a certaines heures régulières, quelque pressants et nombreux que fussent ses travaux. C'était sa distraction, son plaisir; il ne souffrait pas qu'on le troublât dans ces moments-la.
On pense bien que Frock avait quelques motifs d'agir de la sorte. Il n'avait pas découvert une nouvelle planète, mais la constellation qu'il avait aperçue l'attirait invinciblement à sa fenêtre. C'était une des maisons les plus éloignées du faubourg qui était l'objet des observations de Jonathan; habilatipn petite et mçsquine, dont on n'apercevait que la partie postérieure, terminée par une cour où se trouvait, uijie fontaine. A six heures du malin dans l'été, et à. huit heures en hiver, venait d'ordinaire a cette fontaine une jeune tille svelte; elle puisait de l'eau, la portait dans la maison, et répétait plusieurs fois ce travail; souvent aussi elle se lavait les mains et
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lëtisêgë dans l'ônde limpide , et tout fce qu'elle faisait avait m caractère de grâce et de simplicité qui eût pré- Tënu robàérvâteùt en faveur de la jeune fille, alors ttéûié qile ses traits eussent été tiioins charmants. Sa fcïiWëlUfré bifide, qui. Réchappait ordinairement d'une petite cflifTe d'Un blâne de neige, Ses jôties vermeilles, sa petite boUctate toujours prête à sotldre, enchantaient le JeQWtè astronome. Il croyait déjfc lire dans ses grands yeux bleus, transparents et humides, ce qui se passait dans son âme; son imagination l'aidait singulièrement dans cette circonstance, et c'était certes la première fois qu'on avait fait des découvertes dans le cœur d'une jeune fille a l'aide d'un télescope.
D'après les conjectures astronomiques de Frock, la jeune fille devait appartenir à des bourgeois honnêtes, et n'être pas une servante vulgaire; il la jugeait innocente, ingénue et réfléchie. Une seule fois entre plus de deux cents observations consécutives, il crut voir qu'elle chantait; il lui sembla même qu'il entendait ses chants, tant sa pensée franchissait rapidement l'espace.
D'abord il la prit pour une lavandière; car il la voyait chaque semaine occupée a étendre du linge devant la maison, et souvent il faisait un mouvement pour l'aider lorsqu'une des pièces de linge tombait de la corde sur laquelle elle était étendue. Mais il renonça a cette hypothèse, en observant le temps qui s'écoulait entre chacune de ses opérations. Le linge devait appartenir a une seule famille, le cycle ou le retour périodique des mouchoirs, des chemises , des fichus et des bas , ne s'accomplissant que tous les mois; et Frock remarqua; a leurs formes et
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k leur nombre, que la famille se composait de deux femmes, d'un homme et d'un enfant. Ces conjectures s'élevèrent jusqu'à la certitude morale, lorsque Frock vit un jour la jeune fille sourire a un enfant qui s'approchait d'elle en lui montrant une femme qui l'attendait sur le seuil de la porte. 11 se réjouit tout le jour d'avoir si bien observé, et sa tâche se ressentit de la bonne disposition de son esprit. — Qu'il faut donc peu de chose pour rendre l'homme heureux!
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