‹ Contes suissesChapitre 126 sur 159 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

JLe Pamphlet*

Ainsi s'écoulaient les moments du pauvre Frock. Chaque jour ramenait les mêmes travaux, les mêmes joies paisibles. Il était heureux; il aimait; il avait trouvé dans le monde une créature à laquelle il avait attaché son existence. — Une seule chose lui manquait encore , et dans son singulier entêtement il ne s'était pas donné la peine de se la procurer : il n'avait jamais essayé de voir de plus près sa bien-aimée et d'attirer son attention; car elle ne pouvait deviner qu'elle était adorée journellement à travers un télescope ; et il lui devait encore moins venir a l'idée de chercher un mari, de son côté, l'œil armé d'une lunette. — Il resta donc inconnu, et il n'est pas douteux qu'il le voulût ainsi. Jonathan Frock était un homme à part : peut-être avait-il fait l'expérience que certaines beautés ne doivent être vues qu'à certaines distances pour paraître aimables; et que mainte chose qui paraît désirable dans l'éloignement cesse de nous enchanter quand elle est près de nous.

Mais le bonheur modéré dont il jouissait alors ne lui dura pas longtemps.

Un soir, assez tard, on frappa à sa porte; il se leva, s'habilla, et ouvrit à la requête d'une voix polie, mais;

$90 JONAÎHAN frROCfc.

pressante. Un homme vêtu d'une redingote grise, Tapée au côté, entra dans sa chambre. Derrière lui se tenaient des soldats sous les armes.

— Êles-vous M. Jonathan Frock? lui demanda l'étranger.

— Sans doute, répondit celui-ci fort étonné.

— C'est avec peine que je me vois forcé do vous prier de me suivre par ordre de la police secrète de Sa Majesté. Frock crut n'avoir pas bien entendu. Dans sa solitude il n'avait cammfc, & §& iOflnaiësdtiôê , d'autre péché que d'avoir suivi avec trop d'ardeur avec sa lunette le* pBS de la jolie lavandière, Mais il était impossible de ré- j tfister* Deux agents de police entrèrent et mirent tout tous les scellés. Frock, convaincu que l'on commettait tihe méprise, s'habilla plus côrivenablemeflt, et se munit de quelque argent et dé sa Jubelte. À quoi devait lui set" fil cet instrument? C'est ce qu'ôti devinerait difficile teéflt. Petit-être espérait-il être enfermé au haut d'une tour, et découvrir à l'aide de sa lunette Sa Compagne aux fchéveux blonds.

On le conduisit dans un graftd édifice où s'ouvrit devant lui uûë porté chargée de verrous. Il se trouvait dans tme petite chambre que frétiipH&aieiit un lit, une table et un escdbeàii. on lui souhaita tifle nuit agréable, et la porte se referma sur lé pauvre Frock plongé dans une ebscuHté Complète. 11 s'endormit Vers le mathl, après de longues et pénibles réflexions, et ort île le réveilla que tdtd pour lui apporter une soupe épaisse. Frock s'était habitué à déjeuner avec du pain et de l'eau, il trouva son repas excellent; sa chambré lui plut aussi beaucoup à cause do sa propreté; mais les barreaux de la fenêtre,

JÔNÀfÉAff ïkbbt. Sdf

m&sqdée par uii mut imitieûse, le chagrinèrent tin peu. Mus de faUbotirg, de petite maison , ni de jeune Atlë à la Chevelure blôridé. tl en pleura presque de dépit; mais sa bonne cotlsciëtlcé lé tranquillisa. Où lui apporta1 un dîner cripiefl*, de Tëâti éh abondance; et, à l'ennui et à la vue près, il trouva qu'il Vivait mieux dans sa prison qu'il ne U faisait datiâ soh cabinet d'écrivain.

fian§ là soireè on vint le chercher pour lui faire subir un interrogatoire devant quelques magistrats de policé. Âpres lui avoir demandé son nom , son âge, le lieu de sa flâissancé, sa demeure, son état et de semblables choses1, on lui présenta une brochure imprimée, et on lui deitiâttdë s'il efl était l'auteur. — 11 là lut. Ce qu'elle contenait ne lui semblait pas inconnu; mais il put répondre avec assurance qu'il n'en était pas l'auteur, car ïl n'avait jamais rien fait imprimer de sa vie. On le somma d'une manière pressante de dire la vérité; il persista dans sa déposition.

Le président tira alors d'un portefeuille quelques papiers manuscrits, tes présenta a Jonathan, et lui dit : Contiaissez-vous cette écriture? Frock la reconnut aussitôt. C'était là sienne; le même écrit qu'il avait copié autrefois d'après un original tracé par la main du conseiller criminel de Schwarz , et que lui avait apporté un inconnu. — Sans y réfléchir il convint que c'était son écriture, mais qu'il n'avait pas composé ce pamphlet, dont il avait seulement fait une copie, comme l'exigeait son état. On lui demanda qui lui avait commandé ce travail. Il ne put le dire, car il ne connaissait pas le nom de celui qui s'était présenté autrefois chez lui.

Les magistrats secouèrent la tête d'un air de doute. Frock était déjà sur le point de dire qu'il attribuait ce travail à M. de Schwarz; peut-être cet aveu lui eût-il épargné tout embarras, et il n'avait au reste nulle raison de ménager son persécuteur : mais il pensa en ce mo- ! ment a ses élèves qui lui étaient toujours chers, et il eut assez de noblesse d'âme pour ne pas vouloir les rendre malheureux en trahissant leur coupable père. Il garda le silence, et fut reconduit dans sa prison.

II fut interrogé plusieurs fois, et chaque fois la police semblait acquérir de nouvelles preuves contre lui ; enfin on le tira de sa prison, mais pour le jeter dans un cachot. Là il n'eut pour uourriture que de l'eau et du pain noir, pour coucher que de la paille; et les jours se passaient pour lui dans une obscurité perpétuelle. Cependant il jurait en son cœur de ne pas causer la perte du conseiller : Car, se disait-il, si je m'en tiens à mes premières dépositions, qu'arrivera-t-il? Espère-t-on me forcer à un aveu a force de mauvais traitements? On se trompe; je les supporterai. Et après tout il faudra me remettre un jour en liberté ; alors j'aurai la satisfaction d'avoir épargné a mes chers élèves des tourments et des larmes amères!

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