CHAPITRE IX
lie Coupable.
Le lendemain du jour où il avait fait ces réflexions, on le conduisit dans une chambre propre et agréable. Les barreaux de fer des croisées, les verrons de l'épaisse porte , les pas de la sentinelle placée au dehors , lui rappelaient seuls qu'il était encore dans la captivité. Les mets qu'on lui servit furent moins grossiers, et il lui fut permis de faire venir des livres et d'écrire pour se distraire. On lui dit que toutes ces choses avaient lieu par la médiation d'un haut personnage qui prenait intérêt a son sort. Le pauvre Frock se réjouit fort d'avoir obtenu cette protection ; mais il ne pouvait deviner comment il avait mérité tant d'honneur.
Il fut plus surpris encore lorsque, comparaissant devant une commission du tribunal criminel, il aperçut M. de Schwarz parmi ses juges. Le conseiller, qui avait appris la conduite de Frock devant la police , imaginait qne celui-ci n'avait pas soupçon de la part qu'il avait prise au pamphlet, et il se plut, par ses questions, k augmenter encore la perplexité de Frock.
Jonathan remarqua avec indignation l'audace de cet homme. Longtemps il lutta contre sa colère; mais enfin, comme M. de Schwarz mentionnait d'un air soupçon-
neux l'affaire de la boîte d'or, Frock ne put se contenir plus longtemps. — Jusqu'ici, dit-il au conseiller, j'ai gardé le silence par compassion pour vos deux fils et non pour vous-même, mais votre conduite me force à déclarer hautement ce que je sais» Rien n'est plus vrai, je ne suis pas auteur du pamphlet qui renferme des attaques contre la cour, et qui divulgue des secrets d'administration ; il est également vrai que je n'en connais pas l'auteur; niais je connaissais et je connais la main qui a écrit l'original qit'on m'a donné k copier. Il était écrit par le conseiller criminel <te Schwarfc.
Le conseiller sotirit avec dédain , mais il ne put dissimuler entièrement sob trouble, Qui n'échappa pas à ses confrères. Toutefois le président fit observer a l'accusé qu'il osait avancer une chose qui serait difficile à prouver.
— Il est possible, dit Frock, qiie 1'orïginâî ait été Anéanti dès qu'on s'est ttoUvé en possession de ma copie^ niais mon registre, qui se frbûvé avt*c tous ities papiers, prouve que j'avais parfaitement recobbli l'écriture de M. do Schwarz. Je me ressouviens qtië j'écrivis dabs les notes de ce jour que j'avais copié «h traité politique tons titré, et qUé j'ajoutai &ti bas ! écrit du C. C. de S.; ee qui signifiait : écrit du conseiller Crifninel de SchWait
mt Un signe du président, un apporta le tegisfrè âê frrôcki Le juge l'ouvrit, chercha là dkte indiquée, ttotiti ta ntftë qui avait échappé au* yeui de là police, et la Mit sous les yeux de ses assesseurs, ta chose était telle que i'àccusé l'avait annoncée. Froék fut aussitôt reconduit dans sa prison .
Dès te jour suivant on lui annonça sa délivrance el
l'arrestation du conseiller; car, par les soins de la police secrète, on avait découvert l'homme que le conseiller avait envoyé chez Frock; ses aveux avaient été d'accord avec les paroles du prisonnier, et à la première confrontation, Jonathan et lui se reconnurent.
Ce jour-la Frock éprouva une nouvelle surprise : il reçut la visite du major de Tulpen. Le vieux major était plein de joie de le revoir; il le pressa avec effusion contre son cœur.
— Toute chose a donc son bon côté ! dit le major. Si l'on ne vous avait pas jeté en prison, jamais je ne voua aurais retrouvé. Mais votre procès a fait du bruit, et c'est ainsi que nous avons appris le lieu de votre séjour.
— Ne me reconnaissez-vous plus? demanda la personne qui accompagnait le major.
Frock la regarda longtemps > puis s'inclinant avec respect, il répondit : Votre Altçsse me fait un honneur que. je n'ai pas mérité*
— Vous méritez davantage. Si, dans l'escarmouche qui vous me fîtes prisonnier en Belgique, vous ne m'aviez; pas généreusement défendu contre vos camarades, il y a longtemps que je serais mort. Vous m'avez sauvé la vie, et vous avez reçu celle cicatrice qui partage votre front, en me défendant contre un chasseur furieux qui voulait me massacrer.
— Mais comment Votre Altesse a-t-élle appris mon nom, que je ne lui ai jamais dit?
— Par le major; et j'ai connu le major par le bijoutier à qui vous avez vendu la boîte que je vous donnai sur le champ de bataille en souvenir de votre belle action. Je
voulais, pendant mon séjour ici, faire d'autres emplettes chez ce bijoutier, et mon étonnement fut sans égal en reconnaissant ma boîte. Vous vous en étiez défait dans un si noble but , que je me vois obligé de vous la remettre comme un nouveau témoignage de votre vertu. À ces mots le prince mit la boîte d'or sur sa table.
— Maintenant, ami Jonathan Schock, s'écria le major, il faut nous revoir plus souventl Voici mon adresse; il faut que vous veniez me rendre visite dès que vous serez 1 libre. Je vous tenais bien pour perdu. Que le diable em- l porte le conseiller Chose ! il est maintenant en prison à | votre place. H voulait jouer un mauvais tour au ministre, et il se l'est joué a lui-même. Il n'a que ce qu'il mérite.
Cette visite releva l'âme abattue de Frock. Il reprit quelque conûance dans les hommes, et regarda toutes les peines de sa captivité comme rachetées par la joie de ce jour. Les portes de la prison ne tardèrent pas à s'ouvrir pour lui, et il rentra dans sa demeure plus riche qu'il n'en était sorti; car le prince, qui venait de partir de la résidence, lui avait laissé sa boîte remplie de pièces d'or.