CHAPITRE X
lie Point de Vue.
Lorsque Frock rentra dans sa petite chambre chez la vieille veuve, il fut tenté de pleurer de joie en revoyant las choses telles qu'il les avait laissées. Mais son premier pas fut de se diriger vers la fenêtre avec son télescope. Il salua les trois arbres qui soutenaient les cordes auxquelles étaient encore suspendues de longues rangées de linges, qui flottaient comme une bannière blanche; mais, k son grand chagrin, la jeune fille aux cheveux blonds ne se montra pas h ses yeux.
Frock n'avait rien perdu de sa singularité; il possédait une âme vertueuse et tendre, capable de ressentir toutes les douceurs de l'amitié, et cependant il vivait loin des hommes, et préférait les voir de loin, comme un spectateur isolé. Il pouvait avoir des raisons qu'il faudrait respecter en silence. La reconnaissance que le prince lui avait témoignée l'avait vivement touché; et cependant il ne lui vint pas k l'idée de profiter de sa protection. Le prince l'avait même engagé à se rendre auprès de lui, et lui avait promis une place dans l'université de sa principauté; et Frock, qui était sans ressources, s'était borné à le remercier de ses offres par un salut muet. Le vieux
major l'avait bien cordialement engagé a venir le voir; mais Frack ne venait pas. Et cependant il n'était rien moins que misanthrope ; de grandes affaires n'occupaient pas ses loisirs; il n'avait rien a se reprocher, et ne fuyait pas la lumière. Quoi qu'il en fut, Jonathan menait la vie d'un ermite.
Enfin un soir le major parut chez lui. Je pourrais bien, dit-il, l'attendre jusqu'au jugement dernier, Jonathan Roc ou Tarrock, avant que tu vinsses chez moi! Ainsi, en avant! viens que je t'apprenne à trouver ma njajson. C'est aujourd'hui mon jour de naissance et celui de bien d'autres. J'ai plein ma cave de vin de Champagne, d.ç Bourgogne et de Pontac, dont le prince de Chose m'a» fajt cadeau, uniquement à cause de l'histoire de la boîte que je lui avais contée, et que je lui aurais bien contée pour rien.
Frock ne résista pas. Ils montèrent dans une voiture de louage, car il faisait déjà nuit, et ils partirent. Le major était, comme d'ordinaire, fort éveillé et coramunicalif ; mais, lorsqu'ils furent à peu de distance de sa maison, il se mit a pester et à, jurer avec une singulière énergie: Quelle sottise! s'écria-l-il ; passer devant la maison de l'archiviste Chose, et l'oublier! le lui avais cependant promis de venir le prendre ce soir. C'est un brave et digne jeune homme; tu te réjouiras de le connaître, Jonathan. Je vais te déposer a ma porte, et j'irai le chercher pour le ramener tout de suite.
La voiture s'arrêta; le major fit descendre Frock, et ouvrit la porte de la maison. La chambre à droite, lui cria-t-il, et il repartit.
JONATHAN FROGK. 39Q
Froçk s'avança à tâtons dans l'obscurité, trouva la porte et frappa. Une voix lui cria d'entrer. 11 vit la table couverte, les bougies allumées; — - mais au même moment sa vue se troubla, car il aperçut devant lui la jeune fille au* çhevtJtë blonds.
tv Je me suis sans doute trompé, dit-il en balbutiant. Je me rendais ebez le major de Tulpen, qui m'a dit de l'attendre.
— • Vous êtes chez lui. Mon père ne saurait tarder longtemps. Veuillez prendre place, dit-elle ; et elle lut désigna une chaise.
Une jeune fille de dix ans s'avança -, regarda quelques moments l'étranger, et lui dit en souriant d'un air timide : N'est-ce pas, vous êtes le monsieur qui a donné «ne boîte d'or pour notre père?
— Je ne l'ai pas donnée : elle m'a été rendue, dit Frock, dont le tronble augmentait. Mais son embarras augmenta encore lorsque la jeune fille aux cheveux blonds s'approcha de lui, et lui dit en lui tendant la main : Ah! que ne vous devons-nous pas tous 1 Cette boîte doit vous être bien chère, puisqu'elle vous rappelle que vous avez sauvé la vie de deux personnes t
— Vous êtes devenu bien pâle en prison, dit la petite fille en le regardant d'un air de compassion. J'ai bien prié pour vous, et je suis sûre que mes prières ont aidé à vous en faire sortir.
Frock vit bien qu'il était plus connu en ce lieu qu'il ne le pensait ; et, pour éviter les paroles de reconnaissance, il parla de la vie paisible qu'il menait dans sa prison. Les deux sœurs trouvèrent fort singulier qu'il eût
supporté si tranquillement la perte de sa liberté, et qu'il eût même trouvé quelque charme k son esclavage.
— Je pleurerais à mourir, dit la petite, s'il me fallait rester seule, loin de Delphine et de mon père !
— Je le crois, mademoiselle, dit Frock; mais, quand on n'a ni une Delphine ni un père k pleurer, on est bien partout. Pour un homme qui a trouvé peu de joie dans la vie, la plus petite chambre est une vaste sphère, et le monde entier est souvent bien vide et bien étroit.
— Mais être ainsi seul tout le long du jour! dit la petite en soupirant, tandis que sa sœur, appuyée sur le dossier d'une chaise, contemplait Frock avec attention.
Sur ces entrefaites entra le major, suivi d'un jeune homme de bonne mine. Celui-ci paraissait fort lié avec la famille, et se mit a parler avec intimité aux jeunes filles. Frock était en bon chemin de faire connaissance ; mais plus Burkhardt se montrait à son aise, plus Jonathan se sentait étranger. On prit place a table. L'archiviste se plaça auprès de Delphine, et Frock vis-a-vis d'eux, a côté de la petite Lénore. Le jeune Burkhardt eut mille attentions pour sa voisine, et Frock éprouva constamment le plus grand embarras, que n'augmenta pas peu la vue de Delphine. En effet elle lui semblait plus belle que jamais à l'éclat des bougies derrière lesquelles elle était assise. Heureusement pour lui, personne ne s'aperçut de son trouble, et le major fut tout occupé a faire circuler le généreux bourgogne, et le bouillant Champagne qui vint ensuite. Quelques libations mirent bientôt le pâle philosophe au niveau des autres convives ; il parla plus librement, et devint même aimable. La petite Lénore s'occupait sur-
tout de lui. Elle l'écoutait avec attention ; et comme elle lui demandait souvent l'explication de ce qu'il racontait, elle vint à le prier d'être son maître. Elle lui promit de remplacer ses deux élèves dont il avait parlé avec chaleur, et d'avoir pour lui toute la reconnaissance qu'il devait attendre d'eux. Frock consentit & lui accorder chaque semaine plusieurs soirées, et le major vint lui serrer la main avec attendrissement.
Frock quitta la famille à regret, et promit de revenir le dimauche suivant.
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