‹ Contes suissesChapitre 129 sur 159 · CHAPITRE XL Couleur i**etté · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL Couleur i**etté

Le dimanche matin le bruit des cloches de toutes les églises, qui appelaient les fidèles au service divin, réveilla Frock du sommeil où il était plongé. II se ressouvint de la journée de la veille, et s'approcha aussitôt, avec son télescope, de la fenêtre. Mais dès qu'il eut levé l'instrument a la hauteur de ses yeux, il l'abaissa précipitamment, ferma la fenêtre, dont il ne s'approcha plus de la matinée, et se mit à se promener dans sa chambre. Vers midi il écrivit un petit billet au major, pour lui annoncer qu'il était indisposé et qu'il né pourrait venir. 11 le cacheta , mit l'adresse , et pensa alors qu'il n'avait aucun messager pour l'envoyer, et qu'il serait forcé de le lui porter lui-même. D'ailleurs il était tard, et la politesse voulait qu'il ne se fît pas attendre. Il déchira la lettre, et s'achemina vers la maison du major, en se reprochant a chaque pas qu'il faisait ceux qu'il venait de faire.

Il fut accueilli avec la même cordialité que le jour précédent, et il se sentit plus a son aise au milieu de cette aimable famille qu'il ne l'avait été la veille. Les deux jeunes filles revenaient de l'église, et elles en avaient rapporté une douce gravité qui se répandait dans leurs paroles.

JONATHAN FROC*. 4#d

— Êtes-vous aussi allé a l'église? lui demanda Lénore.

— Non, pas aujourd'hui, répondit gravement Frock.

— Quand je ne vais pas à i'égiise le dimanche ; continua â 'enfant, H me semble <jne toute ma semaine se trouve gâtée. Le dimanche est un si beau jour! Je comprends que les gens qui n'ont point de dimanche en «viennent a commettre de grands crimes !

— €royez-vous donc aussi, chère Lénore, qu'il n'y ait pas d'honnêtes gens sans dimanche ?

— Ok ! il peut s'en trouver; mais ils ont bien plus de peine à faire le bien. Je suis si benne, moi , quand j'entends la voix du prédicateur et les sons de l'orgue, et <gt»e je vois prier Dieu dans l'église ; il me semble que là tout le monde doit apprendre a s'aimer.

Frock ne put s'empêcher de sourire ; il contempla avec attention la jeune fille qui s'abandonnait à son enthousiasme enfantin; puis il se baissa vers elle, tandis •qu'elle le regardait comme pour attendre une réponse, et il déposa un baiser sur son front sans prononcer une syllabe.

Après le repas on proposa une promenade, et l'on se venêk datos un petit bois situé aux portes de la ville. Ffock donnait le bras aux deux sœurs, et le major marchait auprès d'eux en causant. Delphine s'abandonnait avee délices aux plaisirs de cette belle journée. On rencontra dès amis du major, des connaissances de Delphine et <de Lénore, qui se joignirent à eux. Frock, étranger dans cette société, se tenait à quelque distance. 11 s'occupa a chercher des plantes, entra dans les taillis , et ne veparut pas.

Ce ne fut qu'une heure après que le major s'aperçut de son absence. On l'attendit , et on continua de causer pour lui donner le temps d'arriver; mais lorsque le moment vint de songer au retour, Lénore, voyant que Frock ne reparaissait pas , entra dans le bois pour le chercher. Le major prit en jurant une autre direction, dans le même dessein. Delphine se souviut de l'endroit où Frock était resté, et suivit son père.. Elle ne tarda pas à le trouver étendu sur le gazon au pied d'un chêne. Elle crut qu'il était endormi, et l'appela doucement. Il se releva subitement, pâle et l'air abattu, s'efforça de sourire, demanda pardon d'avoir abandonné la société, et parut surpris d'apprendre qu'il était temps de partir. H suivit Delphine, mais en silence et d'un air embarrassé.

— Vous paraissez accablé; peut-être êtes-vous indisposé? lui dit-elle.

— Je l'étais, répondit-il, mais je suis remis.

Les autres personnes revinrent, et furent effrayées à la vue de Frock. — Que s'est-il passé, ami Jonathan? dit le major; tu as l'air d'avoir pleuré, tes paupières sont encore humides.

Frock répondit en souriant et en passant la main sur ses yeux : J'ai quelquefois de singulières idées l Personne ne le pressa pas davantage.

Les jours suivants personne ne parut non plus s'apercevoir qu'il gardait tout a coup le silence au milieu d'une conversation, qu'il prenait subitement un air sombre au milieu de la gaîté générale, ou qu'il rougissait à des paroles indifférentes.

Frock venait régulièrement donner des leçons à Lénore,

et Delphine s'arrangeait toujours de manière a avoir fini ses travaux domestiques lorsqu'il arrivait. Alors elle prenait place dans une embrasure de fenêtre, et écoulait attentivement le professeur. Frock, qui c'était d'abord montré à ses yeux comme un homme çslimable par la générosité avec laquelle il avait secouru son père , lui lit bientôt oublier par le charme de son entretien et la noblesse de ses sentiments les petites singularités qui la choquaient, et sa pâleur ainsi que ses cheveux noirs et frisés qui lui avaient jadis déplu. Elle ressentait véritablement pour lui l'amitié la plus vive, et elle le plaignait tendrement lorsqu'il se montrait abattu et silencieux.

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