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CHAPITRE XII

Èieis Présents.

Le major et ses filles menaient une vie modeste et re- , I tirée dans leur petite maison du faubourg. Le major leur 1 père avait peu de besoins; mais il ne connaissait aucunement l'emploi de l'argent, et il abandonnait à Delphine toute la direction du ménage. L'abondance ne régnait pas dans la maison, mais on n'y connaissait pas le besoin. Delphine et sa sœur s'habillaient avec une simplicité extrême; mais la couleur, la coupe et l'étoffe de leurs vêtements étaient élégantes et pleines de goût. Aussi croyaiton le major plus riche qu'il ne l'était en effet. Delphine avait beaucoup d'admirateurs dans la ville, et d'adorateurs parmi la noblesse. C'était une jeune fleur brillante de fraîcheur; à l'âge de dix-huit ans, elle unissait aux vertus d'une jeune mère de famille la finesse d'une femme

du monde, et cette innocence qui n'appartient dans toute sa pureté qu'à la première jeunesse. La nécessité où elle s'était trouvée de bonne heure de gouverner la maison paternelle lui donnait une certaine assurance qui s'accordait toutefois avec une modestie parfaite, et qui inspirait un respect involontaire a tous ceux qui l'approchaient. L'archiviste Burkhardt, l'ami du major, aimait Delphine

avec passion ; mm \i «e gardait bien de le loi laisser soupçonner, car <ette le 4raprtatt avec une liberté qui lui faisait connaître qu'ette l'estimait sans lui permettre de prétendre a antre chose qu'à la simple amitié.

Burkhardt et Frock se voyaient souvent dans cette maison. Le premier supportait patiemment, et non peutdire «sans vanité, — car il était uu cavalier accompli, — la présence du modeste et timide Jonathan, qui, après plus de six mois de visites journalières, était resté aussi -étranger dans la famille qu'il Fêtait le premier jour. Cependant il ne semblait pas que la vue du 'beau Burkhardt «uteît au pauvre Trock. Delphine le traitait toujours avec *>onté; on eût même pu croire qu'elle lai témoignait une certaine tendresse, comme par compassion pour un être souffrant. La petite Lénore disait aussi quelquefois à sa sœur : a Vois, Delphine, Burkhardt est bien beau, et Frock, avec son visage de clair de lune, ne Test guère; mais lorsque Frock se metk parler, je le trouve plus beau que Burkhardt. Il y a dans ses yeux, dans son sourire et jusque dans son air sévère, quelque chose de bon que je ne puis pas te définir. Enfin je l'aime de tout mon cœur, et je ne peux pas deviner pourquoi. »

Burkhardt ne tarda pas à être nommé conseiller de chancellerie, avec un traitement considérable. La joie que sa nouvelle fortune fit naître dans la famille Tulpen fut extrême; elle fut plus grande encore lorsqu'on apprit qu'il était parvenu, par ses recommandations et son crédit, a obtenir pour l'honnête Frock la place d'archiviste. Désormais Frock pouvait vivre sans inquiétude pour l'avenir, et sq livrer au bo nlicur. Le yieux piajor éi^it lou

ché jusqu'aux larmes de voir enfin son Jonathan honoré, et pourvu d'un bon emploi. Il sauta au cou de Burkhardt, et l'embrassa avec effusion. Les deux jeunes filles n'imitèrent pas leur père; mais elles partageaient vivement sa joie et sa reconnaissance envers le jeune conseiller.

C'était justement un des jours de la semaine où Frœk avait coutume de se rendre chez le major. On se consultait encore sur la manière dont on le surprendrait le plus agréablement par cette nouvelle , lorsqu'il se présenta pour donner sa leçon a Lénore. On l'environna avec empressement, et chacun à l'envi lui communiqua l'heureuse nouvelle en le félicitant. Ses traits exprimèrent la joie et la surprise. Il remercia le conseiller avec sensibilité, témoigna a ses amis combien il était touché de l'intérêt qu'ils lui portaient; mais un air de gravité et une expression douloureuse se mêlaient a sa sérénité. Il dit enfin qu'il ne pouvait accepter la place qui lui était offerte, faute de connaissances nécessaires pour la remplir; et lorsqu'on lui eut démontré qu'il les possédait à un degré suffisant, il dit simplement qu'il ne se sentait point de disposition pour cet emploi. Enfin, lorsqu'on l'eut poussé a bout en lui remontrant qu'il se privait d'un moyen d'existence bien précieux pour lui dans sa situation, il leva les épaules, et se borna à dire qu'il ne pouvait accepter cette place, et que de hautes considérations l'obligeaient d'agir ainsi.

Un morne silence suivit cette réponse; personne n'insista plus. Frock se mit à donner la leçon de Léuore comme s'il n'eût été question de rien. Burkhardt prit congé du major, et s'éloigna. Le major jeta avec humeur

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sa pipe sur la table, et Delphine prit sa place ordinaire dans l'embrasure de la fenêtre , travaillant et prêtant l'oreille.

Dans la suite personne ne parla plus de cette circonstance; mais depuis ce jour ils se rapprochaient tous plus étroitement du patient et mystérieux jeune homme qui, sans fortune et sans état, repoussait un emploi lucratif et honorable, pour se livrer a des travaux dont il disait luimême qu'il éprouverait moins d'ennui et de peine en fendant du bois tout le jour. On s'efforça, par l'intérêt qu'on lui témoignait, d'adoucir les tourments secrets qui le dévoraient. Delphine elle-même, d'ordinaire si réservée, lui parlait avec l'affection d'une soeur. Mais pour lui, il restait toujours le même, aussi étranger avec elle qu'avec sa sœur et le major.

Il n'en fut pas ainsi de Burkbardt. Celui-ci eut occasion de voir, par mille bagatelles, qu'on recherchait le silencieux Jonathan plus que lui; maïs son rang et sa fortune lui permettant de concevoir de plus justes espérances, et connaissant d'ailleurs la situation médiocre du major, il se décida à lui demander la main de Delphine. Celui-ci l'écouta avec plaisir : Très bien, dit-il; si la jeune fille veut bien de vous, sur mon honneur, vous l'aurez. Mais prenez-vous-y adroitement avec Delphine; elle a ses manies. Tâchez de gagner son cœur, et vous aurez le reste. Je ne lui dirai pas un mot de la demande que vous m'avez faite ; cela gâterait toute l'affaire. .

Burkbardt s'appliqua dès cet instant a trouver l'occasion favorable ; mais depuis quelque temps Delphine semblait l'éviter, sans que Burkbardt pût en deviner le

M<0 JWHWHAN «OCR.

motif, f 1 s'efi plaignait an major. CeWi-d fat un œoaeot «ewfoarrassé, le ffrit par la main, et le conduisit dans fat chambre de sa fille : « Écoule, Delphine, dit-il, je «'ai pas di't un mot an conseiller, mais parte* toi. S'il a fait ce que. tu penses, «'est dans une bofme intention; et il se faut pas 1»4 garder rancune. Ouvito-lài ta commode, et que la chose finisse! •

La jeune fitte rougit, se leva, ouvrit sa commode, et montrant quelques pièces<d'étoffesqui s'y trouvaient, elle dit : ©urkhar di, je dois vous prier 4e reprendre ces présents que vous avez envoyés tantôt a mm, tantôt k Lénore. .Pbonore le sentiment qui vous a porté a <cette générosité, et d'amitié dont vous avez voulu nous donner des preuves, mais nous ne saurions accepter les dons d'une personne a qui nous ne pourrions en faire.

Burkhardt regarda ces présents d'un air étonné : « Je vous jure, mademoiselle, dit-il, que je ne comprends rien k tout cela. Je ne vous ai jamais envoyé rien de semblable; vos soupçons sont mal fondés. » Et il nia avec tant de chaleur qu'il eût pris part à cet envoi, que Delphine dut ajouter foi a ses paroles. Delphine n'avait pas songé à Frock; ses soupçons se dirigèrent alors vers kii. Elle l'observa très attentivement tandis qu'il donnait une leçon a Lénore; et lorsqu'elle fui achevée, eMe le pria de la suivre dans la chambre voisine.

*— M. Frock, dit-etle en ouvrant le tiroir de ia <M>mmode, depuis plusieurs mois il nous arrive sans cesse des présents, et nous ne pouvons savoir d'où ils viennent, les voici tels qu'ils nous sont parvenus, ie pensais quHls pouvaient venir du conseiller ; il le nie, Aidez-nous donc

à deviner quel est ce bienfaiteur anonyme, afin que nous puissions Les lui rendre.

Frock baissa les yeux : « Vous parlez sévèrement, mademoiselle , dit-il. 8aN*ws-*efts si 4dui qui vous a envoyé ces présents n'est pas un débiteur qui acquitte une dette? S'il en est ainsi, je me tuon pas fiwarqfloi vous ne les accepteriez pas. Ce n'est que les bienfaits et les aumônes qu'on a le droit de repousser. »

— Mon cher Frock, répondit Delphine en jetant sur lui un regard pénétra**, tfeSt voft*mftmel Convenez-en snrcèrement.

— Ne me êftndàntàefc £as, mademoiselle. 'Oui, c'est moi. J'ai commis une faute 'en v#us causant des embarras pour m'en épargner. Voulez-v<ms encore tout me rendre? ajouta-t-fl d'trne voix émue et suppliante.

— Non, je garderai tout, toutl dit Delphine; et une

larme s'échappa de ses yeux tandis qfc'ëMe lui tendait la

main en souriant. Vous, vous ne pouvez songera devenir

notre bienfaiteur! tous êtes notre ami. Mais, n'est-ce pas,

vous me promettez de neplusnous envoyer des présents?

lorsqu'ils entrèrent dans le salon , Lénore Vit avec effroi que sa sœur avait pleuré, le major entra dans le même moment. Delphine courut l'embrasser : Remercions neutre ami ttoek, diWîfè ; c'est tut qui nous a «envoyé les présents. Nous nous en parrer&ns en f honneur de lui.

— D mon bon ami Frocfk! dit la petite Lénore en l'embrassant. — Mais, en vérité, les robes que vous îu'avez données sont Irop belles,

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