‹ Contes suissesChapitre 133 sur 159 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

L'Héritage.

Soit que cet admirable livre ou la légèreté enfantine de Lénore eussent apaisé ses scrupules, elle se réconcilia avec l'idée que Frock pouvait être un hérétique. Mais i elle faisait secrètement des projets pour le convertir; i elle espérait y parvenir, surtout en le persuadant de ve- ' nir avec elle a la messe le dimanche.

Cependant il arriva un événement inattendu qui dérangea tous ces plans de conversion. Le major entra un malin hors d'haleine dans la chambre de Frock, et l'embrassa en s'écriant : Eh bien! Jonathan ! maintenant ton ami peut te rendre tout ce que tu as fait pour lui. Vois cette lettre ; elle me vient du ministère. — Mon cousin Chose, le lieutenant général, celui qui a été blessé près de Chose.,., je t'ai conté cela..., ch bien! il est mortl et je cuis seul héritier de tous ses biens ! Que Dieu lui fasse grâce et le protège! Nous avions toujours été bons amis; et, après tout, je le regrette. Mais lis cette lettre. Il faut que je parle ou que j'envoie quelqu'un à ma place, quelqu'un qui entende mieux les affaires de justice que moi. Il y a là-dedans des avocats qui feront mille chicanes. Pourvu que les choses ne tournent pas mal, et que ma joie ne tombe pas dans l'eau ! Je n'entends rien aux pro-

ces; et puis je suis vieux, et dans cette saison il ne fait pas bon voyager pour moi.

Frock lut la lettre. La chose était telle que le major l'avait dit, et l'héritage considérable; mais le testament du défunt était attaqué par une ligne collatérale qui portait même son nom. Frock promit au major de partir lui-même, et de se*- charger de cette affaire : « Elle durera sans doute jusqu'au printemps, lui dit-il, et aux beaux jours vous pourrez aller prendre possession de vos domaines. »

Quelques semaines se passèrent dans les préparatifs du départ et à prendre les informations nécessaires. Tendant tout ce temps Frock , qui avait renoncé momentanément à ses occupations, était presque tous les jours dans la maison du major. Quels projets ne fit-on pas? À quels rêves ne se livrèrent pas les deux jeunes filles? — Lénore et Delphine se peignirent l'avenir sous les couleurs les plus brillantes, et Frock était pour quelque chose dans tous leurs projets, dans tous leurs arrangements. Lui seul il ignorait qu'il fût indispensable pour le bonheur des autres.

Enfin le major lui dit un jour, comme il entrait : « Ami Frock , la vie de la ville ne te convient nullement ; tu viendras dans nos terres, et tu resteras avec nous jusqu'à la fin de tes jours. »

Frock s'inclina en silence ; il pâlit , et l'on vit qu'il éprouvait un sentiment douloureux. Delphine l'observait attentivement; elle tremblait et pouvait a peine se soutenir ; de temps en temps elle levait les yeux vers lui d'un air suppliant,

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— Parlez donc ! dit Lénore. N'q»t>ee VW que vous m nous quitterez jamais?

Freck plaça ses deux mains saf ma oœw, et T les regardait comme pour les prier de k» pardonner, il répondit d'iiae veèx étouffée ; le »e pa» pool

— Quoi t s'écria le major effrayé, lu tetf* nous abaadealer, Jonathan? Ne gais-je po» toi* ami peur te vie? Ne te plais pas h non» towmenter ofesî. Donne-mot (a main ; t» passeras tes jo»rs avec no»»*

— Je ne puis pas, répondit Frock à demi- voix, mais d'un ton décisif.

— Ta ne peu* pas, Jonathan! Qtif t'empêche donc? N*es-lu pas libre? FoKe que tout «la î Qui te retient dans la ville? Ne sommes-nous pas tes seuls amis?

— Les seuls.

— Ou bien , dis-ipoi , ton cœur est-il pris quelque part? Alors nous emmènerons ta belle avec toi, et nous irons à ta noce. Allons,, parle : aMu une maîtresse?

— Non.

— Mais qui te retient donc ici?

— Rieik.

— El ta ne veux pas venir demeurer avec nées, lots* çtie nous somme* heureux, loi qui as été moire boa «1199 dans l'infortune !

— Je ne puis pas.

— Mais pourquoi? H feue qu'il y art «a obstacle, et les obstacles peuvent se lever. Eà-bos, du e&é de Chose, ils disaient tous qu'il y avait de l'obstacle h prendre une redoute. J'y menai mes grenadiers, et nous l'avons prise*

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S en coûta vingt hommes siqpeebes, mais enêa nous l'a* ^vionôi Voyons; tes obstacles.

— Je ferai» tout au monde pour vetre bonheur; je ndurïai* pmr voaé; nais faite* aussi quelque cbese pour irai. Laisse^»*)* aU*c librement où je voudrai dès que j'aurai arrangé l'affaire de votre hé/ilage, et... ne parlons plus de tout cela. Vous ne savez pas combien vous me déchirez le cœur! Si ma vie, si mon repos vous sont chers , ne m'en reparlez jamais.

— Adieu donc, terre promise! dit Lénore en pleurant. Mon père, je t'en prie, restons dans la ville.

— Peu m'importe maintenant! dit le major d'un air sombre.

— Hais... mais, dit Frock en balbutiant, je serai bientôt obligé de quitter celte ville... Des devoirs sacrés m'appellent autre part.

Il était si ému , qu'il put à peine prononcer ces dernières paroles. 11 prit son chapeau , et promit de revenir après une petite promenade, car il éprouvait le besoin de se distraire.

Lorsqu'il revint, il les trouva tous à la même place où il les avait laissés : le major assis d'un air sombre dans son grand fauteuil ; Lénore pleurant dans un coin de la chambre, et Delphine sans larmes, mais les yeux fixes. Lénore et son père vinrent au-devant de lui, et lui prirent la main. — Eh bien! Jonathan, lu es devenu plus raisonnable, n'est-ce pas? dit le major. Mais Delphine resta immobile.

— Parlons de choses moins tristes, dit Frock. Mais toutes les tentatives pour uouer un entretien furent

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raines. Frock s'occupa des papiers de la succession, et écrivit jusqu'à la nuit. Les autres restèrent assis en silence. Lénore pleurait tout en causant; et Delphine, sa jolie tête appuyée sur sa main, regardait à travers la fenêtre sans rien apercevoir de ce qui se trouvait au dehors.

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