CHAPITRE XVI
lie Départ*
Frock fit ses bagages. Lorsque tout fut empaqueté, il vit le télescope qui était resté sur une table. Les larmes lui vinrent aux yeux. — Eh bien donc! dit-il en soupirant, puisque je te retrouve, procure-moi une dernière fois le bonheur! — 11 s'approcha de la fenêtre, et vit en effet Delphine. Elle était adossée contre un des trois arbres, la figure couverte de son mouchoir. Il vit a ses mouvements qu'elle pleurait. Après un instant elle retira son mouchoir, et s'essuya les yeux avec vivacité. Puis elle leva les yeux au ciel, et rentra dans la maison.
— Adieu, Delphine, adieu pour toujours 1 s'écria Frock en se laissant tomber sur une chaise. Il ne tarda pas à se lever, sortit pour demander des chevaux de poste, fit porter sa malle dans la voiture, et se rendit à la maison du major. À la vue de Delphine, qu'il trouva seule, une pâleur extrême couvrit ses joues. 11 s'informa de son père et de sa sœur. Le major était sorti depuis une heure avec Lénore. Frock jeta son manteau, et fit à Delphine plusieurs questions indifférentes auxquelles elle répondit d'une voix altérée. Elle était assise auprès de la fenêtre, s'occupant d'un travail d'aiguille sur tequel elle fixait ses regards. Frock était debout devant le foyer, occupé à la
contempler. Jamais elle ne lui avait paru plus belle que dans ce moment.
Après un silence de quelques minutes , elle se leva, le regarda, et s'avança lentement vers lui : Frockl dit-elle avec son calme habituel, et le regardant fixement, vous partez donc aujourd'hui, comme me l'a dit mon père? — J'ai une question à vous faire; répondez-moi ouvertement. Vous avez déclaré que vous ne reviendriez pas avec nous. Je ne veux pas connaître le motif de cette résolution , si ce n'est pas celui que j'ai quelque raison de supposer. Mais répondez-moi sincèrement si je le devine, et... si je détruis votre erreur. Je le sais, je suis la cause de votre départ; et je m'en repens.
Le visage de Frock se couvrit d'une rougeur extrême; son cœur battait si vivement qu'il pouvait à peine parler. Quoil mademoiselle, dit-il, pouvez-vous penser!....
— Tant mieux si je me suis trompée, dit-elle; cette idée contribuera à ma satisfaction. Répondez-moi ; nous sommes seuls, mais Dieu nous entend : voulez-vous nous quitter pour toujours?
Frock tremblait d'agitation. Pour toujours! répondit-il; mais il eut à peine le courage de regarder la jeune fille, qui se tenait devant lui dans une attitude solennelle.
— Avouez-le donc : vous voulez causer le chagrin de mon père et de ma soeur; vous voulez vous séparer de ceux qui vous aiment et que vous aimez tendrement; vous voulez nous quitter pour jamais; et cela à cause de moi !
11 se tut, vaincu par la vérité, abattu sous le poids de sa conscience.
— Votre silence est un aveu ! dit Delphine. Je le craignais, et Lénore Ta deviné. Mais, je vous l'assure, cher Frock, et le ciel le sait, ce n'a jamais été mon envie de vous humilier ou de vous offenser. Ma conduite envers Vous peut être blâmable. Je ne vôtts ai pas montré te môme tendresse que mou père et ma steur ; mais, croyeïmoi, vous m'êtes cher. J'étais autrement avec tous qu'avec tous les autres. Pardonnez -moi, et n'attribuez pas Si <tes causes injustes ma réserve envers vous. Vous von* tromperiez si Vous pensiez que j'aie jamais eu quelque chose conlrfc vous; je vous aime autant que vous aimefrt mon père et ma sœur. N'est-ce pas , vous n'êtes plus irrité contre moi ?
Stupéfait et hors de lui, Frock prit lia main de Delphine : Vous, m'offenser, mademoiselle ! s'écria-l-il. Mol, irrité contre vous! — Oh! non, non, mademoiselle! Respirer auprès de vous était mon seul, mon plus grand bonheur. Oui , Delphine , votre souvenir est tout ce qui me soutiendra sur la terre !
— Frock, dcraanda-t-elle lentement en l'examinant avec attention , vous suis-je aussi chère que mon père et ma sœur?
Il tomba à ses pieds, porta sa main à ses lèvres, et s'écria : Plus qu'eux tous !
— Que faites-vous ! dit Delphine, ne sachant plus dans son trouble ce qu'elle faisait elle-même. Ses mains étaient dans celles de Frock, et elle ne songeait pas a les retirer.
— Nous nous entendons maintenant, dit-elle en balbutiant. Je vais donc dire à mon père que nous ne nous ^parerons pas.
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— Mademoiselle ! s'écria Frock , tous seule dans ce monde, vous seule pourriez m'ordonner ce que je dois faire. Je vous obéirais sans murmurer; mais n'exigez pas que je reste, ce serait vbuioir que je meure 1
Delphine ne put retenir ses larmes qui coulèrent le long de ses joues; mais elle reprit son air calme, et dit avec froideur : En nous quittant, vous troublerez le bonheur de mon père et de ma sœur ; et moi , — vous me tuerez ! — À ces derniers mots, qu'elle eut quelque peine àt prononcer, elie retomba sur son siège et se livra à une douleur kAmoriérée.
Frock, la voyant défaillir, ne fui plus maître de lui; il la sentant rv$c tendresse, et la pressa contre son cœur. Oubliant le monde entier, il osa presser ses lèvres contre celles de Ddpfetne; et lorsqu'elle se releva avec pudeur et#ertc, en lui disant : Vous m'aimez donc, et je m'étais trompée, il s'écria avec enthousiasmé : Avant que vous me vissiez, je vous aimais déjà plus que ma vie 1
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