‹ Contes suissesChapitre 137 sur 159 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Profession de foi*

Le papier cacheté contenait ce qui suit : « Je suis un juif, et dans cet aveu, 6 vous que j'aime ! voyez l'explication de ma conduite. Quelle est la fille, parmi les chrétiens, qui voudrait faire mon bonheur? Quelle autorité, dans votre pays , me souffrirait dans les emplois, ou me permettrait d'enseigner publiquement dans les écoles? — Je suis un juif, cela veut dire proscrit en secret sans avoir commis de crime, et seulement parce que je descends d'un peuple qui est méprisé, depuis des siècles, par d'antiques préjugés, et qui, accablé sous ce mépris éternel, en est, hélas 1 souvent devenu digne.

» Je suis né en Alsace, de pauvres parents qui, comme des milliers de leurs coreligionnaires, étaient réduits, par les préjugés du monde, à vivre d'usure, de trafic , et en trompant les chrétiens. Mes premières années se passèrent à l'époque du commencement de la révolution française, où les israélites reçurent pour la première fois le droit d'être hommes parmi les hommes , et purent devenir citoyens d'un vaste État.

» On m'enrôla. Entraîné dès mon enfance loin de la

maison paternelle, j'étais déjà timbalier à l'âge où les autres enfants cessent a peine de balbutier. Je ne revis jamais mes parents, qui étaient fort âgés lorsque je les quittai ; mais ma jeunesse, la vivacité de mon cœur, mon intelligence précoce, m'acquirent des amis. Je devins domestique d'un colonel qui s'acquit bientôt, dans ces temps de gloire, un nom fameux parmi les généraux français. Sa tendresse pour moi devint telle, qu'il me plaignit de vivre si jeune dans les désordres des armées. Il me laissa a Metz, et pourvut a ce que je pusse satisfaire dans les écoles k mon désir d'apprendre. Là, dans le collège de cette ville, je reçus une éducation qui se trouvait entièrement disproportionnée à la ebétive situation qui m'attendait dans le monde.

j> Cependant mon instruction resta inachevée. S'il m'eût été permis de me livrer aux éludes médicales, peut-être eusse- je vécu honorablement dans quelque grande ville ; mais le général qui me protégeait me rappela auprès de lui, et me confia l'emploi de secrétaire. Je ne le quittai que lorsqu'un boulet ennemi eut terminé sa carrière. Sans vocation , sans vues , sans famille , je pris le métier de soldat, et je passai plusieurs années sur les champs de bataille de différentes contrées, au milieu des grandeurs et des plus affreuses misères. Partout j'agis comme je le devais, pour sauver au moins nia dignité intérieure, et vivre en homme vertueux. La vie de Jés&a- Christ avait frappé mon imagination ; elle contribua beaucoup a élever mon âme. Jamais il n'a paru entre le ciel et la terre un être qui l'égale en sagesse, en vertu et en courage. Chaque grand homme se montre grand, eu égard

JONATHAN EftjOCK. 455

& son siècle etaux circonstances où il vécut. Mabhmran- 4eur de Jésq* ne tient a rie^ de ce qui l'environne, elle ne se limite k aucun siècle : il apparaîtrait aujourd'hui parmi le» chrétien?, qu'ils l'attacheraient a La croix comme k firent jadis les jutfs.

a L'exemple de Jésus dirige mes actions et mes pensées». Je résolu» de sacrifier comme lfii l'extérieur pour les qualités intérieure*, la vie présente pour l'éternité; les plaisirs, l'aisance et Us Joies du monde, pour la paix de l'àme et le* jouissances spirituelles. Que je suis resté loin do lui en force et en. courage 1

» La vie de soldat me dégoûta. Une balle avait frappé a mes c6tés W* seul ami, un jeune homme de Nancy avec lequel j'avaia partagé mille périls* J'avais eu beaucoup de querelles avec mes autres camarades, dont la grossièreté me repoussait. Mea officiers étaient injustes envers moi. J'obtins mon congé, et je cherchai a vivre en prenant des élèves dans quelques petites villes où je séjournais.

» Nulle part je ne restai longtemps. Je ne manquais pa& d'amis 2 mais c'étaient des chrétiens. S'ils avaient appris qui j'étais, iJ& auraient eu peine a résister a un éloignement secret que je leur aurais inspiré. Aussi je me gardais toujours de former des liaisons trop étroites. Je craignais l'amitié , car elle ne devait m'apporter que des douleurs.

» 11 me fallait renoncer a tout établissement dans une ville chrétienne. En beaucoup de lieux on ne m'eût pas souffert un seul jour, en qualité d'israélite ; en d'autres, il on m'eût accordé un droit d'asile , on m'eût certaine*

ment«refusé celui de citoyen. Pour obtenir le moindre emploi^ on m'eût demandé un acte de baptême. Je n'avais jamais été baptisé.

» Cette tache que m'imprimait ma religion se répandait jusque dans les moindres actions de ma vie. Si les cloches sonnaient; si les chrétiens se rendaient ensemble, comme une seule famille, dans leurs églises pour prier en commun, il me fallait aller m'agenouiller seul dans ma chambre : je n'appartenais pas à la grande communauté. Beaucoup de gens s'éloignaient de moi, parce que je refusais de les accompagner à l'église; d'autres me tenaient pour un esprit fort qui méprisait toutes les religions. Partout j'étais opprimé, et mes sentiments les plus purs choquaient sans cesse les arrangements de la vie sociale.

* Longtemps j'eus la pensée de revenir aux miens, de rentrer au sein d'uue communauté juive, d'éclairer mes frères par les lumières que j'avais acquises, et de les tirer de l'esclavage moral où ils languissent encore. Mais je songeai ensuite que je manquais de tous les moyens nécessaires pour exécuter ce projet ; j'avais oublié l'idiome que parlent les juifs , et je ne savais plus rien des Usages que leur prescrivent le Talmud et leurs autres livres. Je vis l'impossibilité d'enlever le levain des préjugés de plusieurs siècles par de simples raisonnements, et de triompher de l'opiniâtre persévérance d'un pauvre peuple étranger aux idées du monde, et qui n'est devenu tel que par les ordonnances barbares des législateurs chrétiens. Les rabbins m'eussent maudit, leurs ouailles m'eussent repoussé ou lapidé. Il s'est élevé et il s'élèvera encore

JQNATHAM FAOCK. 457

des partis religieux parmi les mahométans et les .chrétiens, mais on ne verra pas de nouvelles sectes parmi les juifs.

» Éloigué de mes coreligionnaires, et poussé par uu désir impérieux a jouir de mes droits comme homme, j'aurais pu, dans ma vénération pour Jésus, devenir un chrétien et me faire baptiser; mais, outre que je n'ai jamais pu vaincre mon aversion pour un rôle dans une solennité, je n'aurais jamais passé pour un chrétien véritable, mais seulement pour un juif converti et baptisé* Je ne sais quoi s'élève en moi contre un tel nom. Plutôt vivre et mourir israélite! Et pourquoi rougira is-je de ce nom? Moïse était un plus grand homme que ne le furent tous les papes, que ne le furent Luther x Zwingle et Calvin. Rarement un juif s'est laissé baptiser par une conviction sincère, mais plutôt pour échapper aux atteintes des préjugés des chrétiens. Un courageux sectaire est plus estimable qu'un renégat.

» Une circonstance plus forte que toutes ces considérations m'empêchait d'entrer au sein d'une église chrétienne; c'était le doute où j'étais si j'appartenais entièrement ou en partie à l'une d'elles par mes croyances. Si le Christ revenait sur terre, serait-il catholique grec ou romain, luthérien ou calviniste? Chaque secte chrétienne en blâme une autre; chacune défend sa croyance avec âpreté.

» Si je me fusse fait luthérien, les réformés ou les catholiques eussent voulu me convertir; devenu catholique, les luthériens et les calvinistes m'eussent regardé comme un homme plongé dans l'erreur. Chaque église

45S jo«AtkAN ritàct.

prouve ta vérité de ses doctrines par le même livre et par les mêmes passages, dans lesquels elle trouve & l'évidence la preuve des erreurs des autres. Jésus-Christ a répandu l'esprit divin sur les hommes; il ne leur a pas légué des lettres mortes. Que m'importe la lettre? Que m'importe l'observation de telles ou telles cérémonies qui sont volontaires , et qui dépendent des degrés de civilisation où se trouvait le peuple pour qui elles furent faites, ou qui se moditent nécessairement selon le climat et les lois ?

t Le Christ est un maître dans les choses divines; ni Moïse, ni aucun prophète, ni aucun rabbin, ni aucun pape, n'approchent de lui. Je crois ce qu'il a cru, je veux vivre comme lui; je suis son descendant, je suis son disciple. Dans ce sens , je suis chrétien et je resterai tel ; mais je ne suis ni catholique, ni luthérien, ni swiuglien , ni calviniste , ni mennonite , ni grec , ni hernute, ni schwenkfeldien, ni socinien ou anabaptiste, ni frère morave, ni rien de tout ce que vous êtes ou de tout ce qu'on vous fait k votre baptême, vous autres chrétiens. Mais Jésus-Christ n'était non plus rien de tout cela ; il était, d'après sa propre confession, un juif. Je le suis aussi. Le Christ est au-dessus de Moïse, et ses leçons m'ont également placé au-dessus du législateur hébreu. Aussi la loi mosaïque a perdu sa valeur pour moi, comme elle Ta déjà perdue par elle-même dans l'état actuel de la société, sous ce climat et dans ces temps avec lesquels elle se trouve en contradiction.

» Ceci, mes amis, est ma profession de foi. Je ne puis entrer dans votre église et devehir un juif baptisé, encore

moins un juif converti. Aucun de vos moines ou de vos prêtres, de vos prédicateurs ou de vos évoques, ne saurait me wnvaincre. Je n'appartiens ni a l'église réformée, ni h l'église catholique ou a la communion générale. Je ne suis rien qu'un disciple de celui dont vous êtes tous disciples, soit que vous ayez appris par cœur la confessiou d'Augsbourg ou celle d'Anastase.

» Maintenant jugez- moi, ô mes amis ! vous ne pouvez me condamner sans vous condamner vous-mêmes.

» Repoussé par le peuple dont je descends, repoussé par les chrétiens k cause de mon origine, je suis étranger et parmi les chrétiens et parmi les juifs. Je suis religieux; mais les religions des hommes me persécutent partout où je m'arrête. Je tremble de m'abandonner aux sentiments de l'amitié et de l'amour ; car je prévois que chacun de mes amis aura honte de s'être lié avec un juif. Et puis-je aimer? Quelle jeune fille voudra devenir l'épouse d'un juif ! Je ne conserve de rapports avec les hommes qu'en leur cachant qui je suis ; et je dois éviter leurs épanchements, car je ne veux pas les tromper. Je teste sans asile, sans pain , sans amis, sans amour, parce que les préjugés me ferment toutes les portes et tous les cœurs.

» J'aimerai Delphine, et je la plaindrai jusqu'à mon dernier soupir. Je la plaindrai, car je suis innocent de ses peines. J'évitai toujours de lui témoigner le moindre penchant, le moindre intérêt. Si j'ai commis une faute, c'est envers moi-même, en ne pouvant surmonter ma faiblesse, en n'évitant pas son approche, en ne pouvant

me décider a vous fuir, mes amis. Mais qui serait assez fort pour résister à sou cœur auprès de Delphine? Je la paye assez cher, celte faute ; j'ai été heureux un moment, et le reste de ma vie je serai malheureux. Je fuis, mais Je cœur saignant et déchiré. Adieu !

» Jonathan Frock. »

Page 1